Un mystérieux amour

Part 2

Chapter 23,794 wordsPublic domain

Cependant le garçon m’apportait mon café. Je n’avais encore, à mon grand désespoir, rien découvert sur l’homme qui accompagnait ces trois femmes. Tandis que leurs jolis accents babillards et clairs me parvenaient distinctement, le sien restait sourd et inintelligible. Il parlait bas. De temps à autre, il semblait inviter sa petite bande joyeuse à en faire autant; c’était lorsqu’une jeune voix s’était élevée avec une vivacité involontaire. Parfois, si quelque flèche trop acérée avait vibré et transpercé les chairs, un mot de lui calmait, réprimait, rétablissait dans la causerie cet équilibre qu’au premier abord je croyais près de se rompre à chaque instant.

Il me semblait qu’il se jouait des volontés des trois femmes, et qu’il possédait sur elles un étrange empire. Même la hautaine--l’invisible,--que je pressentais si fière, il la courbait comme les deux autres, qui, elles, n’étaient que d’adorables enfants. J’aurais juré, à certains brusques silences, qu’un simple regard de lui venait d’arrêter ces esprits capricieux et opposés sur quelque chemin trop glissant. Si je m’amusais, moi, certes il devait éprouver un plaisir rare et de haut goût, celui qui dirigeait à son gré la représentation, et tirait ainsi tous les fils attachés aux cœurs de ces poupées merveilleuses--poupées vivantes, s’il en fût, vibrantes, et qui, à elles trois, par des qualités diverses, combinaient tout ce que l’élément féminin peut offrir de charme tendre, de noble hauteur, de folle espièglerie, d’enivrante beauté. Ah! que ma solitude du matin, dont j’avais joui si délicieusement au fond des bois, me parut morne et désolée à côté de l’excitement où me jetait un pareil rêve!

Mes voisins donnèrent un ordre, qui fut aussitôt crié par le garçon du côté des écuries:

--Faites avancer le cocher Paul!

Suivant la large allée tournante, un landau découvert s’approcha; une simple voiture de remise, mais fort bien tenue; un attelage passable, des harnais soignés, et, sur le siège, un cocher correct, rasé dans les règles, et qui prenait des airs de cocher de bonne maison. C’était une de ces voitures qu’on loue régulièrement et qui vous font une façon d’équipage particulier. Je me rappelai vaguement que mon ami Octave pratiquait ce système et me l’avait vanté, disant qu’on évite ainsi l’ennui et tous les tracas des «chevaux à l’écurie». Mais, au ton exquis du petit cercle, surtout à la distinction frappante émanant de l’une des trois dames, je m’étais vraiment attendu à voir avancer une voiture à panneaux armoriés. Un vain préjugé d’ailleurs; car cette bizarre petite société aurait pu partir à pied sans que je perdisse l’idée que ces femmes et que cet homme appartenaient à un monde d’élite.

Ils parurent.

L’homme s’approcha de la portière ouverte pour aider les dames à monter. J’eus un mouvement d’irrésistible curiosité. Il jeta sa cigarette pour offrir la main droite, tandis que la gauche s’appuyait légèrement sur le bord de la voiture.

C’était Octave.

La première femme qui monta, et s’assit au fond, était l’invisible orgueilleuse que j’avais tant voulu voir. Elle s’éleva sur le marchepied d’un mouvement élégant et décidé. Sa physionomie répondait à son langage, Elle avait les traits fins, de beaux yeux un peu durs, la bouche fière, aux coins légèrement abaissés. Elle était toute jeune.

Ses compagnes l’étaient plus encore.

Au moment où Octave achevait de placer la dernière, et se disposait à la suivre, il leva les yeux et me reconnut.

Il eut un imperceptible et indéfinissable sourire.

Le lendemain, je reçus de lui une invitation à dîner.

VI

Rarement une journée me parut plus longue. Sans doute j’allais avoir l’explication de la scène bizarre de la veille, j’allais pénétrer dans le secret de l’existence intime d’Octave. Or, toutes les aventures banales qui arrivent plus ou moins à chacun de nous me paraissaient d’une platitude insipide auprès du plus simple épisode de la vie de cet homme, raconté et interprété par lui. Tout ce qui le touchait prenait une saveur extraordinaire. Cela tenait à ses façons d’envisager les choses et de prévoir les conséquences des faits, aux jugements profonds qui accompagnaient ses récits. Mais cela tenait aussi aux événements eux-mêmes.

Certaines natures à part appellent, on ne sait par quel mystère, des accidents ou des bonheurs à part.

Octave, doué de cette âme redoutable et attirante qui se peignait dans ses yeux pleins de sombres éclairs, et de cette beauté mâle qu’adoucissait si étrangement le reflet argenté sur ses larges tempes, avait été le héros de plus d’une histoire passionnée ou terrible. Il était sévère pour les femmes, qu’il considérait comme des êtres inférieurs, impulsifs, changeants, auxquels on ne saurait se fier sans imprudence. Il était adoré par elles.

La crainte un peu comique qu’il éprouvait de cette adoration, souvent tenace et importune, me faisait lui dire qu’avant de savoir au juste comment il nouerait une liaison, il songeait aux moyens de s’en débarrasser.

--Certes, répondait-il. Il est plus facile de conquérir une femme que de se défaire d’elle ensuite.

Une bohémienne, ajoutait-il en riant, a prédit à ma mère que je périrais par la main d’une femme. Aussi je me tiens sur mes gardes vis-à-vis d’elles.

A en juger par quelques-unes de ses aventures, il n’avait pas trop tort.

Une grande dame russe avait essayé de le faire empoisonner par un pope, son ancien serf; une Espagnole exaltée lui avait tiré un coup de revolver; une Allemande sentimentale avait fait mine d’avaler devant lui le contenu d’une fiole de laudanum. Mais, en somme, le plus méchant tour que la jalousie lui eût joué, avait été de lancer contre lui une agence suspecte, cause d’ennuis sans nombre dont il ne put d’abord découvrir l’origine; des lettres furent volées dans son appartement, une maîtresse à laquelle il tenait beaucoup, gravement compromise. Il finit, grâce à sa perspicacité, par mettre la main sur ses invisibles ennemis, et il en fit justice promptement et sommairement. Quant à la femme qui les faisait agir, il se borna à l’effrayer en lui montrant que pour la perdre il n’avait qu’à prononcer un mot. Il ne s’y serait décidé pourtant qu’à la dernière extrémité, car il poussait jusqu’à l’excès les scrupules chevaleresques dont malheureusement notre époque se dégage de plus en plus. Si les femmes l’aimaient tant, il faut bien dire que la fascination qu’il exerçait sur elles ne suffisait pas toujours à les subjuguer; mais son extrême délicatesse dans les affaires d’amour, sa discrétion absolue, et--pour une certaine classe de conquêtes--sa générosité qui ne comptait point, achevaient l’œuvre de ses regards, de ses paroles, de sa réputation d’original farouche et blasé.

Lui, il se plaisait à n’attribuer ses succès qu’à la froideur un peu dédaigneuse avec laquelle il traitait les femmes.

--Elles aiment, disait-il, à se sentir maîtrisées par une main de fer. Comme tous les êtres inférieurs, elles sont à genoux devant la force. Elles s’éprennent de celui qui les méprise et qui ne craint guère de le leur montrer.

Il les considérait comme de jolis petits animaux fort malfaisants, mais très agréables d’ailleurs, et surtout extrêmement intéressants à observer. Il les déclarait incapables de se laisser influencer par le raisonnement, et livrées tout entières aux impulsions du moment. Pour lui, elles ressemblaient au sauvage qui échange le matin sa couverture contre de l’eau-de-vie, ne prévoyant pas qu’il en aura besoin pour se coucher le soir.

Il n’avait jamais voulu se marier, car il trouvait que c’est une incompréhensible folie de livrer son cœur, son repos, son honneur, son avenir, à un être à demi inconscient, qui, sans même de mauvaise intention, peut, d’un jour à l’autre, briser tout cela avec ses faibles mains.

Il avait eu de nombreuses liaisons, et prétendait n’avoir jamais été le premier à en rompre aucune. Cependant son horreur pour ce qu’un vocable bas mais expressif appelle le «collage», ses goûts changeants, la répulsion qu’il éprouvait à la seule idée d’un partage, la sûreté instinctive avec laquelle il pressentait l’ombre d’une trahison non encore accomplie, tout contribuait à rendre de sa part un amour de longue durée bien difficile, étant donnée la catégorie de femmes peu sévères à laquelle seule un célibataire peut s’adresser. Cette classe se restreignait encore par suite de sentiments très arrêtés chez Octave; jamais il n’avait fait la cour à une femme mariée. Il raisonnait ainsi:--Si je l’aimais, je ne pourrais souffrir l’idée qu’un autre la possédât; si je ne l’aimais pas, je ne verrais pas de raison suffisante pour la détourner de ses devoirs et me créer, ainsi qu’à elle, de justes remords et d’humiliants compromis.

Je m’appuyais sur ces circonstances pour défendre contre lui les femmes.--Les seules que vous connaissiez bien, lui disais-je, sont toutes, plus ou moins, des déséquilibrées, des déclassées, d’après lesquelles vous ne sauriez juger les autres. Si vous songez à votre mère...

--Ma mère, interrompait-il d’un air grave, était la femme la plus admirable que j’aie connue. Je l’ai vue se dévouer à mon père, devenu infirme, aveugle, exigeant, avec des raffinements de sacrifice que je qualifierai d’absurdement sublimes. Le vieillard, qui avait perdu la notion du temps et des saisons, lui demandait des perdreaux au mois de juin et des pêches au mois de janvier; jamais elle ne lui a dit non; et parfois ensuite, elle se contentait de manger dans sa chambre, en hiver sans feu, les aliments les plus communs.

--Ce qui prouve?...

--Ce qui prouve précisément ce que je veux prouver, Daniel: que les femmes ne raisonnent point. Elles sont dominées exclusivement par le sentiment. Lorsque ce sentiment est la pitié ou la générosité, elles le suivent jusqu’à ses dernières limites comme elles en suivraient un autre. Pourquoi ont-elles tant de prise sur nous? Parce que leur action s’exerce sur nos sentiments et non sur notre raison, et que nous obéissons beaucoup moins à l’une qu’aux autres. Nous sommes tous plus ou moins femmes ou enfants, et le raisonnement ne nous conduit guère. Plus on est homme, plus on est fort, plus on résiste à l’impulsion du sentiment, et plus on est au-dessus des entraînements de l’amour.

L’amour, Octave en parlait, mais je restais persuadé qu’il ne l’avait point connu. Il avouait cependant l’avoir éprouvé une fois.

C’était, suivant lui, une maladie dégradante, qui diminue l’homme, qui lui plante dans le cerveau une idée fixe, et lui ôte momentanément toute liberté d’esprit. Cette maladie sévit aussi bien sur le penseur que sur l’imbécile; elle a ses phases et son traitement. On ne s’en guérit que par une séparation prompte et radicale de la personne aimée. Alors se produit une crise aiguë, pendant laquelle on perd le boire et le manger, et, généralement l’usage de toutes ses facultés; puis le mal s’adoucit et enfin finit par disparaître, à la façon d’une fièvre éruptive ou d’un rhume de cerveau.

Octave s’était ainsi délivré d’une passion qu’il désignait sous le nom peu respectueux de «toquade». Une belle Italienne la lui avait inspirée. Mais cette femme était légère et lui aurait causé des chagrins sans nombre. Il eut la force de s’éloigner d’elle, et, prévoyant les divers degrés d’intensité puis d’apaisement du mal auquel il se sentait en proie, il le supporta patiemment et en nota avec le plus grand soin les effets et la durée. Je le vis bien souffrir à ce moment-là. Il s’était retiré tout seul à la campagne, et je me le rappelle encore jetant son dîner par-dessus le mur du jardin pour faire croire qu’il l’avait mangé, et mâchonnant sans pouvoir l’avaler l’unique bouchée qu’il avait mise entre ses dents. Cette fois en effet il avait pu se croire sérieusement amoureux.

L’était-il enfin aujourd’hui? Laquelle des trois charmantes femmes dont il se montrait entouré avait réussi à fixer ce grand volage, cet éternel railleur, qui se mettait au plus dur régime afin de se guérir aussitôt qu’il se croyait épris?

A six heures et demie, j’arrivai chez Octave. Son domestique m’introduisit au salon.--Monsieur n’était pas encore rentré, mais il ne pouvait tarder à revenir.

Je me jetai sur un canapé, et j’attendis.

VII

Je me trouvais dans une pièce que je connaissais bien, mais dont l’aspect me plaisait toujours. Je m’y attardais volontiers à causer ou à rêver. J’étais enchanté de m’y trouver seul, d’y laisser ma fantaisie errer sur tous les objets et se perdre en des songes lointains.

Des vitraux en ogive assombrissaient les deux croisées; Octave en avait composé lui-même le dessin. Des étoffes de l’Orient, aux éclatantes couleurs, pendaient devant les portes. D’énormes corps de bibliothèque en bois sculpté, renfermant des milliers de volumes, couvraient les murs. Dans leurs intervalles, sur la tenture rouge foncé, brillaient des armes bizarres disposées en panoplies, des yatagans recourbés, des poignards de Tolède, des kriss malais, des coupe-têtes indiens. Çà et là, des écrans immenses, faits de plumes de paon, aux reflets de pierreries. Quelques tableaux accrochés; des vues de pays éloignés, avec des perspectives infinies, dont les bleus horizons faisaient contre les sombres panneaux comme des taches de ciel. A terre, des tapis du Levant et des peaux de tigre; sur les tables, sur les consoles, de hauts narghilés, des aiguières d’or, des idoles de bronze, des coupes d’agate; des albums remplis de photographies, les unes de jolies femmes, les autres de villes étranges et de fantastiques contrées.

Les voyages et les femmes... Quelle place les uns et les autres tenaient dans la vie du maître de ces lieux!

Parmi les riches ou curieux bibelots, qui, tous, avaient été recueillis et rapportés par Octave dans ses expéditions scientifiques, on était surpris d’apercevoir quelques articles de Paris; ils avaient été dispersés là et trouvés dignes de cette espèce de charmant musée, l’un pour sa couleur, l’autre pour sa forme. Souvent on remarquait un cendrier de quelques sous dont la note heureuse corrigeait le brillant d’un coffret laqué valant plusieurs centaines de francs. C’est ainsi que sans s’inquiéter du prix ou de la provenance des objets, Octave composait des gammes de nuances, des ensembles de lignes, tout comme un musicien composerait une mélodie. Il s’amusait beaucoup des remarques stupéfaites des bourgeois, qui ne comprenaient rien à cette association de raretés et de choses sans prix, de Musée du Louvre et de boutique à treize.

--Mais quoi! disait mon ami, le seul cachet personnel que l’on puisse imprimer à un appartement vient de la disposition de ce qui s’y trouve. Il n’est point difficile aujourd’hui de posséder de vrais objets d’art, de vrais tapis d’Orient, de vrais tableaux de maîtres. Le beau mérite de les entasser dans une pièce, et d’avoir un salon qui ressemble à une boutique de curiosités! Dans l’arrangement d’une boutique de ce genre, le seul but est d’épargner la place. Ainsi fait le bourgeois; plus il peut faire tenir de bibelots dans une pièce, plus il trouve cela beau, et plus il est content. Surtout il faut que chaque objet coûte cher. Moi, qui ne reçois presque personne et qui ne collectionne que pour mes yeux, je désire que mes yeux soient satisfaits; peu m’importe par quel moyen. Autrefois le luxe était criard; maintenant tout le monde croit avoir du goût parce que tout le monde recherche les couleurs effacées. Je trouve bon pour ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent, de faire comme ils voient faire aux autres. Je n’ai pas besoin d’imiter. Que je sois en plein Paris du XIXe siècle ou que je vive au fond d’un désert, j’organiserai mon intérieur exactement de la même façon.

Lorsque Octave s’exprimait ainsi, je trouvais qu’il avait raison. Vraiment je ne devrais plus le dire, de peur d’être accusé de partialité. Mais je connais plusieurs artistes qui s’extasiaient en entrant chez lui.

Bientôt j’entendis sa voix dans l’antichambre. Dès qu’il m’aperçut en ouvrant la porte, il eut le même sourire que la veille lorsqu’il m’avait salué imperceptiblement du regard.

--Eh bien, dit-il, j’espère, homme curieux, que le spectable des joies de ma famille vous a converti.

--Converti à quoi?

--A la polygamie, parbleu! à cette grande et vénérable institution dont j’ai essayé plus d’une fois de vous faire comprendre les bienfaits.

Je crus d’abord à une plaisanterie. Lorsque j’eus compris, je restai pensif et quelque peu choqué.

--Vous êtes trop original pour moi, lui dis-je. Jusqu’à présent j’ai essayé de profiter de votre expérience des femmes et de la vie. Je m’aperçois qu’il me reste certains préjugés plus forts que votre exemple et que vos arguments.

Il sourit ironiquement, et, développant une de ses thèses favorites, compara les peuples de l’Occident avec ceux de l’Orient. Il condamna la morale relâchée des premiers, et vanta les principes sévères des seconds, qui doivent à la polygamie des institutions solides en contraste avec les mœurs mobiles et pleines de contradictions des Européens.

--Ceux-ci, ajouta-t-il, passent leur vie à se plaindre. Quel voyageur a jamais entendu un Oriental se lamenter sur sa destinée? Est-il un préjugé plus absurde que celui qui porte à critiquer une institution maintenue à travers les âges par les trois quarts des peuples du globe? N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie que de contester l’utilité d’une coutume que les Européens eux-mêmes pratiquent plus ou moins en secret? En Orient, les foyers sont purs; les femmes sont forcément fidèles, puisqu’elles sont enfermées; les amours vénales et abjectes des pays chrétiens y sont totalement inconnues; il n’y a pas d’enfants illégitimes. La seule objection sérieuse est l’antipathie des femmes de nos contrées pour ce genre de vie. J’ai donc voulu m’assurer de la facilité avec laquelle on les persuade lorsqu’elles sont suffisamment éprises. Deux de celles que vous avez aperçues avec moi se sont assez volontiers soumises à cet essai, et la troisième... ne semble pas éloignée d’en faire autant.

La rivalité de ces trois charmantes créatures, qui toutes trois l’aimaient, et dont chacune rêvait en secret de conquérir entièrement un cœur partagé, procurait à Octave des jouissances particulières et très raffinées. J’avais eu le pressentiment de ces jouissances en écoutant la causerie pétillante et endiablée, dans le bosquet du restaurant. Mais, suivant moi, ces femmes étaient peu dignes d’estime puisqu’elles acceptaient de pareils compromis, et, par conséquent devaient aux yeux d’un homme délicat, perdre le plus exquis de leurs charmes.

Ma réflexion fit rire Octave.

--Cette manière de voir est par trop occidentale, s’écria-t-il. Il est vrai que le respect de la femme est peu développé chez nous, et c’est encore un point sur lequel nous sommes inférieurs à nos frères d’Orient.

--C’est trop fort! Vous prétendrez peut-être que la femme est plus considérée à Constantinople ou au Caire qu’à Paris?

--Sans comparaison. Vous savez ce que devient ici une conversation entre hommes dès que l’éternel sujet «femmes» est mis sur le tapis. Vous savez avec quelle légèreté--pour ne pas dire plus--nous parlons des plus fières et des plus chastes d’entre elles. Nos propos plongeraient un Arabe ou un Turc dans un étonnement indigné. Jamais ces gens-là ne causent des mystères du harem. Demander à l’un d’eux des nouvelles de sa femme serait lui faire une grave injure. Manquer de respect à l’une d’elles dans la rue, comme nous le faisons journellement à Paris, serait s’exposer à être massacré par les passants.

Pour moi, continua Octave en s’animant, je trouve cette dignité, cette sécurité conjugales, cette constance dans l’affection réciproque du mari pour la femme et de la femme pour le mari, bien supérieures à notre corruption et à nos hypocrisies européennes. Puisque la nature a destiné l’homme à avoir plusieurs femmes, puisque partout il en possède plusieurs, pourquoi jeter la pierre à des peuples qui agissent, en somme, avec plus de décence et de moralité que nous. Là où les lois humaines contrarient des nécessités naturelles plus puissantes et par conséquent fatales, elles créent le vice. Nos civilisations raffinées ont engendré des vices hideux. Les mœurs simples et naturelles de l’Orient ne connaissent ni la prostitution, ni l’infanticide, ni l’adultère, ni la vente des petites filles par leurs mères, ni l’abandon des enfants, ni tant d’autres monstruosités.

--Alors, dis-je, amusé, vous voulez nous amener, Octave, à reconnaître qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et que Mahomet est son prophète. C’est, je suppose pour propager vos doctrines par l’influence salutaire de l’exemple, que vous vous promenez le dimanche accompagné de trois femmes charmantes. Je ne doute pas que vous ne fassiez promptement des disciples.

--Je l’espère. Mahomet a introduit le monothéisme dans le monde, et a restreint la polygamie à ses justes limites, que la plupart des peuples avaient outrepassées. Voyez Salomon et ses centaines d’épouses. Quant à ces dames, elles sont enchantées. Étant plusieurs, elles peuvent se promener avec moi sans se compromettre. Une seule s’afficherait, mais trois...

--Comment, demandai-je, les avez-vous persuadées? Ce sont des femmes du monde, toutes plus ou moins distinguées par l’esprit ou la beauté, à ce qu’il m’a été aisé de juger. Plus elles vous aimaient, plus il était difficile de les unir dans cette singulière fraternité. Vous leur avez donc jeté un sort?

Il hocha la tête, haussa légèrement les épaules, et ne répondit que par un sourire.

Je continuai à réfléchir en silence. Octave tournait lentement autour du salon tout en fumant. C’était son habitude. Je le suivais des yeux, tirant moi-même de temps à autre quelques bouffées de mon cigare. Vraiment je ne savais trop que penser. Sa hardiesse d’idées, sa logique, sa bonne foi, me séduisaient. Pourtant quelque chose restait froissé au fond de moi.

L’amour idéal, l’amour unique et absolu, tel que le poétique et religieux Moyen Age en a gravé l’image dans nos cœurs, me hantait. Il nous emplit tous d’un vague tourment, nous autres Occidentaux, cet amour impossible. Nous ne sommes pas si vicieux que mon sceptique ami voulait bien le dire. C’est notre rêve que nous poursuivons, au moins tant que sourit notre jeunesse, à travers bien des souillures, après lesquelles, chaque fois, nous secouons nos ailes dans l’espérance de nous envoler pour les fuir à jamais. Nos erreurs viennent malgré tout d’une immense supériorité sur ces lourds serviteurs de Mahomet et du Coran, qui s’endorment dans un songe sensuel. Ils n’ont jamais entrevu ce que chacun de nous espère à vingt ans, ce qui nous fait marcher vers la mort avec tant de mélancolie dans le désespoir de ne point l’avoir trouvé. Mais je n’étais pas encore parvenu à ce triste jour où l’on abdique tout espoir. C’est pourquoi j’éprouvais une douleur secrète des théories implacables d’Octave.

Je lui dis enfin:

--Vous ne m’avez pas convaincu. L’amour n’est pas pour moi ce qu’il est pour vous. Vous êtes bien heureux--ou bien malheureux peut-être--de l’envisager comme vous le faites.

--Comment donc voulez-vous que je l’envisage? répliqua-t-il. Tenez, voyez cette cigarette; je la fume avec un grand plaisir. Serait-il sage de m’affliger à chaque seconde parce qu’elle se consume? Ainsi la vie, ainsi tous les bonheurs, ainsi les femmes surtout. Si vous voulez être heureux, ne demandez aux choses que ce qu’elles peuvent donner. Acceptez la joie présente quand vous la rencontrez, mais gardez-vous de songer au lendemain. Mettre les femmes sous clef dans un harem avec un eunuque à la porte, est encore le seul moyen qu’on ait trouvé pour leur éviter les tentations et s’assurer à peu près de leur constance. Tant que cette institution n’existera pas en France, je me passerai d’épouse légitime. A en juger par ce que j’observe autour de moi, je n’ai pas à le regretter beaucoup.

VIII

La polygamie d’Octave ne dura point.