Part 2
L'Émir fut flatté de cette angoisse qu'elle éprouvait à paraître devant un étranger, et l'imprudent ne désira que davantage obtenir d'elle ce qu'il lui fallait pour l'instant ajourner. Quant au jeune chrétien, il songeait en lui-même: «L'inconnu qui pleure, à la tombée du soir, en écoutant le muezzin, est plus près de ce haut chanteur inconnu que ce musulman du cœur de cette femme qu'il prendra cette nuit dans ses bras. Sans illusion d'espoir, je veux qu'elle agisse sur mon âme et qu'elle y fasse prévaloir mes parties les meilleures.»
Il comprenait qu'il avait entendu un chant magique et pour la vie subi une toute-puissante fascination.
IV
L'Émir n'épuisait pas sa satisfaction de l'éblouissement du jeune chrétien:
--Songe, lui disait-il, aux milliers de roses qu'il fallut presser pour obtenir une goutte d'un tel parfum! Ses mère et grand'-mères ont toujours vécu dans le sérail des rois; si haut que la mémoire remonte, elle a pour aïeux les chefs qui commandaient à Damas, à Homs, à Hamah, et l'Asie ne peut rien fournir de mieux. C'est une réussite qu'après nous, plus jamais, aucun homme ne reverra. Mais de la roseraie où Allah fit cette vendange, une douzaine d'autres jeunes femmes que je possède exhalent le parfum. Je puis te les montrer. Écoute, reste avec nous, je t'en donnerai une à respirer.
Guillaume avoua qu'il ne pensait plus à partir.
Alors l'Émir l'embrassa et lui dit:
--Ami chrétien, rentre dans ta maison, et dès ce soir tu verras venir celle que l'on a choisie pour toi, une toute jeune beauté qui n'a pas encore éprouvé la vie, mais en qui la sagesse habite.
Guillaume ressentait bien quelque remords de laisser repartir ses compagnons et de demeurer en païennerie, mais sa mission était remplie, la paix signée. Chose étrange, sa foi n'avait jamais été plus vive que dans ce moment. «Voilà seulement, se disait-il, que je me fais une idée de ce que sont les anges. Il n'est rien de difficile que je ne sois prêt à exécuter pour prendre place dans la vie éternelle auprès de cette Sarrasinoise qui, j'ignore comment, ne peut pas manquer de mériter d'être sauvée.»
Il méditait ainsi, quand une chaise à porteurs s'arrêta devant sa maison et qu'un grand nègre en tira à bout de bras et lui porta jusque sur son divan une charmante fille, rieuse et courtoise, sans rien lui dire que:
--Isabelle, de la part de l'Émir.
Quand ils furent seuls, celle-ci lui fit son compliment:
--Dans le sérail, on m'appelle la savante. Je serai donc Isabelle, pour votre plaisir,--Isabelle la savante, pour vos plus hautes joies. Il m'est permis de vous l'avouer, c'est une meilleure que moi qui m'envoie. Celle dont je viens veut que ma voix, mon visage et mes complaisances vous servent, et qu'en les accueillant vous y trouviez un gage de sympathie. Je la quitte et je peux à chaque heure la rejoindre. Je pense que vous autoriserez qu'entre elle et moi jamais il n'y ait de secret, et vous ne direz pas que je vous ai trahi, si je lui confie nos propos, nos actions et lui donne un regard sur notre intimité.
--Mais d'elle, Isabelle, ne puis-je rien savoir?
--Et pourquoi donc, Seigneur?
--Je pourrai l'entendre, la voir, m'avancer dans son amitié?
--Elle en a le désir et en créera les moyens. Elle demande que vous lui soyez entièrement attaché d'esprit, et que vous laissiez tout autre soin que de lui plaire. Elle ne perdra pas de vue votre fortune et la conduira avec plus d'application que vous-même. Personne ne peut lui résister. C'est une abeille, petite et pleine de miel, qui vole avec un terrible aiguillon.
--Je crains de mal entendre et de m'égarer dans des ruses de filles cruelles qui se moquent d'un étranger.
--Votre crainte même, elle l'a prévue. Tout ce qui vous trouble, elle sait que vous êtes en train de me le dire. Elle m'a donné ses instructions. «Prends-le dans tes bras, m'a-t-elle commandé, et murmure-lui à l'oreille que nous avons modifié le proverbe. Le proverbe affirme qu'entre la coupe et les lèvres il y a la mort. Mais nous disons qu'entre la coupe et les lèvres, il y a Isabelle,--Isabelle qui vient passer avec toi des nuits de plaisir en causant de tes amours impossibles.
V
Guillaume, tout rempli du chant et de la beauté de la Sarrasine, et qui ne pouvait penser à rien d'autre, questionnait chaque nuit Isabelle sans qu'elle se lassât de répondre.
Il craignait que les deux femmes ne le jugeassent mal.
--Vous trouvez peut-être déplaisant, lui disait-il, que je laisse ainsi repartir les miens et que je demeure dans Qalaat où je suis un étranger? J'ai peur que votre reine ne me croie un mauvais garçon, capable de se laisser séduire par le luxe et l'oisiveté. Dites-lui bien que c'est une pensée irrésistible qui m'empêche de m'en retourner avec mes compagnons. Je crois que je mourrais. Pensez-vous qu'elle me mésestime et nie soupçonne de manquer à ma religion? Toute religion nous commande de nous modeler sur les personnes célestes, et celles d'ici sont les meilleures que j'aie vues.
--Laissez, petit chrétien! lui répondait-elle en riant. Ma maîtresse serait contente que vous eussiez quitté votre religion pour elle, et vous en ferait changer trente-six fois pour s'assurer de sa force.
--Ses actes sont donc calculés?
--Tu vois comment elle a su prouver à l'Émir que les chants qu'elle lui offre sont plus puissants que les divertissements chrétiens. C'est décisif qu'après l'avoir entendue tu ne désires plus retourner à ce que la veille tu préférais à tout.
«Ah! pensa le jeune homme avec tristesse, elle est habile.»
Isabelle regardait avec autant d'étonnement que d'amitié les yeux de feu de ce jeune étranger, car elle n'avait pas jusqu'alors l'idée que l'on pût voir dans une femme un être surnaturel.
--Ne pourrai-je pas un jour causer avec cette divinité? lui disait-il.
--Si fait, petit chrétien, mais en attendant je te peins à elle avec les plus jolies couleurs, et sache qu'elle m'écoute avec curiosité, car le poète l'a dit: «La cage a beau être couverte de peintures et d'ornements, l'oiseau cherche des yeux une ouverture!»
Il en revenait toujours à son désir de l'approcher et de l'entendre.
--Ne sois pas malheureux, lui répondait la jeune incendiaire. Cela viendra quelque jour. Tu nous verras, le soir, à l'heure des jardins, quand nous sommes toutes assises autour d'elle et tu diras avec le poète: «Est-ce de la poussière de musc semée autour d'une pelouse, ou sont-ce des violettes répandues au pied d'une rose?» Quand cela sera? Eh! laisse-toi conduire. Elle agit comme les péris par des mouvements gracieux et sans violence, et rien ne résiste à sa magie.
Peu de temps après, l'Émir chargea Guillaume d'un service qui l'obligeait à le rejoindre dans les kiosques et à traverser fréquemment les jardins.
Isabelle s'arrangea un jour pour qu'il y passât au moment où tout le harem s'y tenait. C'était aux heures douces du soir, sous le verger, une fête d'Asie. Le jardin de fleurs était devenu un paradis de filles. Toutes ces dames musulmanes, vêtues de soies éclatantes, couvertes de voiles de couleurs, chaussées de brodequins dorés, parées de colliers, de fards et d'odeurs, les unes marchant avec fierté comme des paons sur les pelouses, d'autres légères comme des gazelles, la plupart assises sous un cèdre, entouraient la Sarrasine. Des oiseaux de paradis autour d'un jeune aiglon. Elles mangeaient des sucreries et jouaient au trictrac, tandis que des colombes et des perdrix rouges sautillaient et picoraient autour d'elles et que des musiciens groupés à une petite distance de leur cercle éclatant, modulaient l'air fameux: «Sous les roses on joue de la harpe, sous le cyprès la flûte soupire, sous les jasmins, on récite les poèmes immortels et sous les jonquilles on cause d'amour.» Le vent s'était fait magicien et mêlait les couleurs, les parfums, les rires et la musique. Isabelle vint à la rencontre de Guillaume et le conduisit par la main à la Sarrasine. Il se fit un grand silence de tout le jardin. Pour voir le jeune homme, toutes les beautés s'étaient rapprochées, comme des biches si l'on apporte à l'une d'elles un gâteau, et se tenaient maintenant immobiles autour de leur reine, comme les pétales de la tulipe autour de son cœur noir. Et celle-ci lui dit:
--Sire Tristan, croyez-vous que nous sommes ici une suffisante collection de mandragores, de basilics et de turquoises, pour composer un philtre d'amour efficace?
Toutes se mirent à rire.
Alors il devina avec confusion qu'elles avaient entendu son récit de Tristan et Iseult à l'Émir, et que c'étaient elles les souris de la tribune, le soir du souper.
Elles crurent toutes reconnaître un effet de leur beauté dans sa timidité, mais c'était uniquement la crainte que donne l'amour, car leur variété ne servait à ses yeux qu'à rehausser leur reine, que seule il voyait.
--Chut! lui dit Isabelle, ne bougez pas.
Elle était occupée à faire un point à l'écharpe de la Sarrasine, et l'ombre du jeune homme tombait sur le large ruban, ce qui fait qu'après trois minutes, en jetant son aiguille, elle lui dit:
--Petit chrétien, je viens de te coudre à cette écharpe.
Et toutes d'applaudir. Les lèvres de rubis souriaient, les joues brillaient, les boucles de cheveux voltigeaient, certains regards étaient voilés par de longues paupières, et d'autres étrangement gais. Guillaume voyait les gouttes de sueur qui perlaient sur ces jeunes visages d'Orient, et comme pour comprendre ces gazouillements d'oiseaux il était obligé, si bien qu'il sût le langage sarrasinois, de surveiller de près le mouvement de leurs lèvres, il apercevait cette vivante humidité des jeunes bouches qui atteste aussi bien que le feu des prunelles que des beautés ne sont pas tout aériennes. Cette ardeur de l'âme qui se trahit dans leurs regards est leur qualité propre comme le parfum appartient aux fleurs, le chant aux oiseaux et la rosée aux matins d'automne. Il voyait tout cela aussi clairement qu'à leurs ceintures les nœuds de diamant, à leurs doigts les bagues et à leurs chevilles les pesants anneaux d'or. Mais il ne faisait attention qu'au bel œil étincelant de la Sarrasine et à cet air libre et guerrier qui la mettait au-dessus de toutes. Une immense joie le pénétrait à la pensée qu'elle n'avait pas refusé que l'ombre d'un humble étranger fût cousue à son écharpe de déesse.
Quand il fut parti, toutes commencèrent à le louer. Zobéide, qui était la plus joyeuse, dit en riant:
--Puisse-t-il être, madame, comme l'oiseau Homay qui assure une fortune éclatante à celle sur qui s'arrête son ombre.
--Bah! dit la grosse Badoura, fortune ou infortune, que je voudrais donc me réfugier sous l'ombre de ce bel oiseau.
Et toutes commencèrent à vouloir que la savante leur confiât ses secrets. Mais elle se tourna vers la sultane:
--Vous ne dites rien, madame.
Elles n'en purent tirer que ceci:
--Il est de bonne mine, et je suis bien aise que notre Seigneur se soit assuré un gage de cette valeur.
Isabelle rapporta à Guillaume ces propos (en taisant toutefois cette idée de gage), et dans sa joie il entama comme une suite de strophes, l'éloge de toutes ces dames.
--Oui, dit la Sagesse, en l'embrassant, chacune d'elles ferait une belle plume au chapeau d'un petit chrétien. Mais tu sais ce que dit le proverbe? «Bien que dans le corps de l'oiseau, il n'y ait pas une plume sans emploi, pourtant la plume de l'aile a la plus grande utilité.» C'est Oriante qui nous porte au ciel.
--Mais pourquoi donc, songea tout haut Guillaume, semblait-elle rire tout le temps?
--Elle est contente de ton admiration, comme elle le serait de trouver un chant, une écharpe, un sourire que d'autres ne posséderaient pas. Nous autres femmes, l'assentiment d'un jeune homme nous attendrit. Notre âme se repose dans le sentiment d'être aimée.
--Elle doit être un peu mobile.
--Rassure-toi, il y a chez elle un point fixe.
--Lequel donc?
--La volonté de nous dominer tous.
Guillaume désirait ardemment rencontrer de nouveau la Sarrasine, et cette fois causer avec elle seule. Isabelle s'y prêta. Elle lui dit une nuit d'avoir soin de traverser le jardin, dans la prochaine soirée, à l'heure où chante le muezzin.
Il fut exact et les vit venir toutes deux, si gaies et si nouvelles qu'il croyait ne pas les reconnaître, leurs voiles rejetés en arrière, parlant et riant à tue-tête, faisant lever et fuir les oiseaux et les papillons.
S'étant approché, il remercia la Sarrasine de lui avoir donné une amie comme Isabelle, avec qui il pouvait développer ses sentiments les plus secrets. Elle répondit qu'elle était heureuse d'avoir contribué à attacher à l'Émir et au royaume, par cette agrafe d'opale, un fidèle ami.
Bientôt ils eurent leurs ententes. Guillaume était prévenu des heures où la Sarrasine se promenait dans les jardins. Arrivait-il à l'avance, il cherchait le coin d'où il l'apercevrait le plus tôt et le mieux. Il aimait ce lent coup de poignard de la voir s'avancer paisiblement et longuement, quand elle sortait de son pavillon et sous des alternatives de lumière et d'ombre suivait la longue allée de feuillages. Si la petite cour prenait place sur les tapis de la pelouse, il osait peu à peu y passer des minutes plus longues, et c'était alors entre Oriante, Isabelle et lui une correspondance mystérieuse de gestes, de regards, de silences. Toutes ces femmes aimaient le jeune homme à cause de la distraction que son roman apportait dans la monotonie du sérail, et il respirait auprès de chacune d'elles un peu du parfum de leur reine. Mais Oriante parmi elles toutes faisait l'image la plus claire: rien d'inquiet ni de fiévreux, quelque chose d'aérien, une figure d'enfant que soulevait une joie immatérielle et dont le visage rieur rayonnait lumineusement. La nuit les surprenait parfois dans ces fêtes champêtres, car la douceur et la pureté du climat auraient permis de dormir en plein air. Alors il pouvait arriver qu'un émissaire du sultan vînt chercher la Sarrasine. Les autres femmes se réunissaient autour de Guillaume et cherchaient à l'enlever à ses pensées, Zobéide par sa gaieté vive, Badoura par sa franchise et sa cordialité, Isabelle en lui répétant que la Sarrasine avait pour lui la plus profonde amitié. Ainsi des jeunes plants de coudrier s'entrelacent pour former l'abri d'une charmille.
... Insensible empoisonnement par la musique, les couleurs, la poésie et le désir. Chaque jour lui versait quelques gouttes du mal dont il n'eût pas voulu guérir. Ces jardins fascinaient son âme et le rendaient sourd aux avertissements que le destin ne refuse jamais à ses pires victimes.
VI
Comment un tel royaume pourrait-il durer? Est-ce la vie d'un chef de respirer des fleurs, au milieu des femmes, en écoutant des chansons poignantes, et de mettre son règne sous l'invocation du plaisir? Et les mains d'une jeune Sarrasinoise, si éblouissant que soit son esprit, peuvent-elles soutenir la fortune d'un État?
Une nuit que l'Émir reposait avec Oriante, des messagers épouvantés vinrent l'avertir que des troupes de chrétiens en armes descendaient de la montagne.
Quoi! après la trêve signée! Quel rôle joue donc sire Guillaume? La jeune femme surtout s'indignait:
--S'il nous a menti, Seigneur, vous devez immédiatement le mettre à mort. Avais-je assez raison de vous conseiller que vous le gardiez en otage!
Plus que l'effroi du danger, ce qui la faisait parler si durement, c'était l'affront d'avoir été jouée par celui que tout le harem croyait qu'elle s'était assujetti.
Mandé sur l'heure, au milieu des ténèbres, et la Sarrasine s'étant cachée derrière une tenture, sire Guillaume n'eut aucune peine à faire éclater sa bonne foi:
--Si le comte de Tripoli a manqué au pacte dont je suis le garant, l'injure est pour moi plus encore que pour votre Seigneurie, mais je crois que vous êtes attaqué par le prince d'Antioche avec qui, vous avez eu tort de différer de traiter.
D'heure en heure, des renseignements plus complets vinrent confirmer cette opinion de sire Guillaume, et la Sarrasine retourna son irritation contre son Seigneur et maître, dont elle comparait l'incapacité et la négligence à la clairvoyance du jeune chrétien.
Toute la journée, les paysans refluèrent en ville avec leurs bestiaux et leurs récoltes. On ne pouvait que les accueillir, ces malheureux. Quant à les protéger au dehors, avec quels soldats? A peine en avait-on assez pour garnir les remparts.
Le soir, l'Émir s'en étant allé avec sire Guillaume à travers les rues, fut accueilli par un silence tragique de désaffection. Oriante, impatiente de tout apprécier par elle-même, se faisait porter à leur suite en litière. Tous trois montèrent sur les murs. Dans le crépuscule, déjà l'ennemi dressait son camp sous la ville. Ils virent ses tentes, ses piques et ses gonfanons, et entendirent ses insultes.
--Voilà donc, dit Oriante au chrétien, les chevaliers qui veulent mettre des femmes à mort, ou, du moins, nous imposer leur amour comme un joug.
Sire Guillaume protesta avec vivacité. Il dit que les chevaliers chrétiens, plus qu'aucun homme au monde, honoraient les dames, et il lui montrait dans la brume, au milieu du camp, la haute bannière du prince d'Antioche, leur chef, où était figurée une Vierge dorée.
Elle distingua son trouble. Il souffrait en regardant ses frères de religion et cherchait son devoir. N'eût-il pas dû se glisser immédiatement au bas de ces murailles, pour n'avoir pas à porter les armes contre l'étendard de la Vierge?
Assez longuement, sans découvrir son jeu, elle le fit parler, le contredit, l'approuva, et dans une minute où ils furent seuls:
--Eh quoi! serait-il possible qu'un chevalier chrétien fût tenté d'abandonner au malheur l'amie qui partageait avec lui sa prospérité? Celui qui ne défend pas sa citerne est indigne d'y boire une gorgée.
Sur ce thème de peur, de désir et de noblesse, elle parlait d'une voix tendre et précipitée, avec un accent étouffé. Et soudain, il s'engagea par les serments les plus terribles à ne jamais l'abandonner.
Rentré au palais, dans le Conseil de guerre où elle le fit convier, son avis fut clair et net. Qalaat ne pouvait se dégager de vive force. C'était un espoir à écarter. Par contre, on devait obtenir un secours militaire du sultan de Damas et un arbitrage des chrétiens de Tripoli. Durerait-on jusqu'à ce que se déclenchât cette double intervention? C'était aux yeux de sire Guillaume tout le problème. Il s'agissait de tenir. En conséquence il conseilla d'abandonner la ville proprement dite et de réserver toutes les ressources pour la forteresse. Sise à l'angle de la place, sur une colline dont elle épousait la forme, la forteresse n'avait besoin que d'un petit nombre de défenseurs autour de l'Émir et de son harem, et comme elle communiquait directement avec la campagne, elle pouvait être, le cas échéant, secourue ou évacuée.
--Pour gagner du temps, concluait Guillaume, et pour durer des mois et des mois, les ressources ne nous manqueront pas, si nous saisissons toutes les provisions que les gens de la campagne viennent d'apporter dans la ville.
En vain l'Émir fit-il valoir les droits de ces pauvres gens et qu'il était leur protecteur.
--Ah! lui dit la Sarrasine, laissez maintenant aux femmes les questions de sentiment, et chargez-vous d'assurer notre vie.
La dure raison de sire Guillaume s'imposa. Les paysans qui s'étaient réfugiés dans la ville furent dépouillés au profit des greniers de la forteresse, puis abandonnés aux chrétiens qui les mirent en esclavage. Bien des artisans et des bourgeois, qu'il eût été trop lourd de nourrir, furent rejetés au même sort. L'Émir endossa l'impopularité de cette atroce mesure où le contraignit un péril qu'il n'avait pas su prévoir. Guillaume apparut au petit nombre des favorisés, dans la forteresse, comme un être d'énergie et d'initiative autour de qui les espérances se groupèrent.
Durant ce Conseil de guerre, le jeune homme n'avait pensé qu'à la Sarrasine. Cette charmante figure, qui semblait dire que seuls l'amour et la fantaisie enthousiaste valent la peine de vivre, avait suivi l'exposé des avis avec le plus lucide bon sens; elle l'avait aidé à faire triompher une idée simple et dure. Il admirait maintenant en elle quelque chose de plus beau que ses couleurs, ses parfums et ses chants.
Souvent au milieu des ténèbres, c'est-à-dire aux heures de grande clairvoyance, quand il était de garde, il songeait: «Je veille parmi les ennemis de ma race et de ma foi, et je partage leur sort précaire, pour l'amour d'une femme que derrière ce mur un autre tient dans ses bras!» Et pourtant il n'admettait pas une seconde de se soustraire à cette absurdité. Rien sans Oriante, tout avec elle. La vie ou la mort avec Oriante.
Le resserrement de la vie physique dans la forteresse contribuait à exalter sa sensibilité. De jour et de nuit, pour les nécessités du service, il était autorisé à pénétrer dans l'intérieur du harem.
Tout y était assemblé pour donner l'image d'une vie proche du ciel, les fleurs, les parfums, la jeunesse, la beauté, les chants et les lumières. Il y trouvait l'Émir au milieu de ses femmes, ou seul avec Oriante. Mais nulle d'elles ne semblait apercevoir le jeune chrétien. Il n'était plus qu'une ombre que leurs regards traversaient pour ne s'attacher qu'au Maître, et celui-ci, elles l'enveloppaient de rires, de flatteries, auxquels la Sarrasine joignait ses ensorcellements les plus tendres.
Sire Guillaume se laissa aller à s'en plaindre à Isabelle dans une des rares nuits qu'il pouvait encore passer auprès d'elle:
--Vous me négligez, toutes, avec un naturel qui m'épouvante. Quand vous m'ignorez à ce point, je suis tenté de croire que jamais aucune de vous ne m'a montré de sympathie. Vous simulez ou dissimulez avec une telle perfection qu'on ne sait plus à quel moment vous êtes sincères.
--Eh! Vérité de mon âme, sans notre art de mentir, nous péririons. Quand Oriante repose auprès de l'Émir, seuls tous deux sur leur divan, et que dans le silence elle entend battre son propre cœur, crois-tu qu'elle ne redoute pas que son Maître n'en comprenne l'alphabet! Elle s'enveloppe en hâte de mots qui sont des fleurs et des parfums, pour l'étourdir et le distraire. Mais de toi, sache ce qu'elle me disait hier: «Je suis heureuse de penser qu'alors que je dors et repose comme une enfant paisible, un ami venu des extrémités du monde veille sur mon sommeil et assure la sécurité de Qalaat.»
--Elle dort auprès d'un malheureux qui ne sut pas lui épargner le péril.
La jeune femme mit avec précipitation sa main sur la bouche qui venait de prononcer ces mots amers, et se serrant contre le jeune homme, son souffle sur son cou, elle murmura:
--Silence, petit chrétien! de telles pensées peuvent agir, mais non parler.
Le lendemain, dans la journée, la Sarrasine fit chercher sire Guillaume. Souvent elle l'appelait ainsi auprès d'elle, quand l'Émir était aux murailles et que, trop inquiète pour demeurer seule, elle voulait une fois de plus calculer les chances d'être secouru de Damas ou de Tripoli. Son émotion, qui la faisait plus brillante et plus palpitante qu'en aucun jour passé, exalta l'amour du jeune homme, enivré qu'elle fît appel à sa protection. Par l'étroite fenêtre grillée, ils voyaient à leurs pieds les vergers de l'Oronte: les fleurs y sont mortes de soif, tous les musiciens ont posé leurs violes pour servir aux remparts; qu'importe! Oriante éblouit et enchante mieux qu'aucun jardin et qu'aucune musique. Sa jeunesse et sa fantaisie ont tôt fait de reprendre et de redonner courage. Elle sait l'hymne qui sort de la caresse d'un regard aimé et de la simple inclinaison d'un jeune corps, et suivant avec joie les signes de sa toute-puissance dans les yeux du jeune homme, comment ne se sentirait-elle pas, contre toute circonstance, la maîtresse du destin?
Ce jour-là, elle demanda mille détails sur les mœurs des seigneurs francs. Quelle place donnent-ils dans leur maison à leur femme? Une princesse d'Antioche, par exemple, a-t-elle une part du pouvoir?