Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art

Part 9

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Puis il se mit à lire la prière, tirée de _Sagesse_, dans laquelle il offre son corps et sa vie au Seigneur.

O mon Dieu! vous m’avez blessé d’amour Et la blessure est encore vibrante, O mon Dieu! vous m’avez blessé d’amour.

O mon Dieu! votre crainte m’a frappé Et la brûlure est encore là qui tonne, O mon Dieu! votre crainte m’a frappé...

Noyez mon âme aux flots de votre vin, Fondez ma vie au pain de votre table, Noyez mon âme aux flots de votre vin.

Voici mon sang que je n’ai pas versé, Voici ma chair indigne de souffrance, Voici mon sang que je n’ai pas versé.

Voici mon front qui n’a pu que rougir, Pour l’escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n’a pu que rougir.

Voici mes mains qui n’ont pas travaillé, Pour les charbons ardents et l’encens rare, Voici mes mains qui n’ont pas travaillé.

Nous écoutions dans un profond silence les paroles du poète. Le geste de sa main exsangue suivait doucement la mesure lente du rhythme, mais qui vibrait d’une passion extatique, et le regard immobile restait fixé sur la page ouverte:

Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain, Pour palpiter aux ronces du calvaire, Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de votre grâce, Voici mes pieds, frivoles voyageurs,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas! ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne.

Le ton de la voix baissait, baissait. La petite salle du restaurant, bien banale et toute nue, avec sa boiserie de chêne peint, comprimait les sons des paroles qu’on aurait voulu s’imaginer chantées en prière sous les voûtes d’une cathédrale. Et pourtant..., oh! le sentiment mélancolique épars dans l’atmosphère de la chambre, auréolant la simple table du restaurant, couverte des restes du repas, avec une lueur attendrissante, tandis que le poète assis disait sa confession de pauvre âme en peine.

Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela.

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Tout à coup une voix aigre cria: «Hé! Verlaine, qu’est-ce que tu fais, là-bas? Attends un peu, je vais apporter ma chaise et mon verre pour me mettre avec vous.» Un petit homme, haut en couleur, les yeux étincelants, entra dans la chambre en titubant légèrement, et quoique les autres convives ne le connussent guère, il se trouva à son aise en un instant, faisant mille questions, égrenant tout un chapelet d’anecdotes et se montrant bon camarade, quoique fâcheux.

Verlaine répondait aux épanchements de cœur du nouvel arrivé par une sorte de gaieté factice; bientôt cependant il se tut et pour de bon. Son esprit était ailleurs; il tomba dans une rêverie confuse, et ses pensées s’enveloppèrent de brouillards épais. Son voisin seul l’entendit murmurer: «Quand on mène une chienne de vie comme la mienne, il faut avoir des amis partout et des amis bien étranges, ne fût-ce que pour couvrir ses derrières.» Et ce mot, avec sa perspective infinie de misère, ne fut que la transition à ces dernières paroles: «Si j’avais assez d’argent pour pouvoir vivre, je ne sortirais plus de mon fauteuil, mais je rêvasserais tout le temps, les jambes étendues devant le feu. Travailler, causer avec les gens, je déteste ça...--M...!--Mais je suis pauvre, voyez-vous!»

La voix du poète se perdit dans cette plainte:

Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela.

TRISTESSE

Cette nuit, après avoir pris congé de Verlaine, j’ai eu des idées noires. Je me suis promené sur les quais de la Seine; le ciel était sombre, la rafale me cinglait le visage; de temps en temps on ne voyait rien devant soi, mais c’était là le moindre de mes soucis. J’étais poursuivi par le titre que Henri Heine a donné à un de ses livres: _les Dieux en exil_, un nom étrange, hautement significatif.

Nous savons tous que les dieux, lors de la ruine du paganisme, se réfugièrent sous terre pour y habiter avec les gnomes et les démons. On dit aussi que dans cette société ils prirent quelques traits de caractère à leurs nouveaux camarades.

Figurez-vous qu’Apollon, le dieu de la lumière et de la poésie,--car lui aussi a dû subir cette humiliation,--revoit par une grâce spéciale, après des siècles d’absence, la splendeur du ciel olympien. Est-ce que le dieu, boiteux depuis sa chute, montera, comme avant, sur le char du soleil? Est-ce qu’il prendra les rênes avec la fierté vigoureuse des jeunes années? Fera-t-il chanter les cordes de sa lyre comme jadis, ou hésitera-t-il à éveiller des sons qu’il a désappris peut-être? Est-ce que parfois même il n’éprouvera pas le désir de retourner vers les marais qui croupissent sous terre, ce pauvre dieu flétri et défait, qui se sent un peu confus devant le rayonnement insolent de l’éther immaculé...?

Ah! je ne cherche pas à m’abuser sur mon émotion, en imaginant des figures de rhétorique: je suis triste; je ne puis pas ne pas penser à cette parole si humble qui m’a serré le cœur: «Je suis pauvre, voyez-vous!» Et il y a encore autre chose qui m’oppresse sans que je puisse donner un nom précis à ma peine. Pauvreté est vertu, mais non pour celui qui n’aurait pas dû l’être, et qui ne sait pas être pauvre. Alors, tout comme la servitude, d’après les anciens, elle ôte la moitié de l’âme, et laisse l’autre moitié en butte aux moqueries des indifférents. L’existence d’un grand poète,--non d’un poète, car il n’y a pas de degrés--ne devrait pas être ouverte aux regards de tout le monde; il y a je ne sais quoi de sacré en elle, le principe même de l’individualité humaine, qui est chose ineffable.

Et voilà que je me surprends à chercher sous toutes les paroles qui sont sorties de sa bouche un sens strictement personnel. Je me demande: pourquoi cette querelle cherchée à Shakespeare? Est-ce qu’il sent l’affinité de leurs deux natures et se méprise-t-il en lui? Pourquoi cette prédilection pour _Othello_? Parce qu’il est jaloux, jaloux comme un enfant, qui veut à toute force qu’on lui fasse raison et que cette scène de jalousie l’attire? Jusqu’à sa mise négligée avec cette petite recherche d’une couleur voyante, excite ma curiosité. Je cherche à la mettre en rapport avec le mot: «Il faut garder ses derrières.» Est-ce que cette mise n’est pas une sorte de livrée, qui le protège en le rendant connu de tous, une sauvegarde, qui lui assure sa liberté d’aller et de venir, dans des endroits qui ne sont pas sans périls pour les autres?

Ces questions et leurs solutions indiquent d’elles-mêmes le sentiment pénible qu’excite en moi tout ce qui se rattache à l’existence du poète.

Tout homme isolé,--et un véritable artiste ne marche jamais en bande,--a besoin de protection et instinctivement il se crée un organe de défense personnelle. L’un s’enveloppe de mystères, l’autre d’orgueil, un troisième d’insolence. Leur excentricité est l’arme par laquelle ils tiennent la foule à distance. Le rugissement du lion,--«le lion marche seul dans le désert,»--me semble une sorte de blague par laquelle il soutient le renom de son indépendance.

Verlaine, lui, n’a d’autre arme défensive que sa pauvreté, sa misère, sa blessure profonde.

Il est là, devant l’entrée de la cathédrale de l’humanité, sur une des marches de l’escalier, et il excite la pitié curieuse des passants par la bénédiction qu’il prononce en montrant sa hideuse plaie saignante.

Je ne puis pas passer comme les autres devant lui; pas maintenant. Il m’est impossible de m’arracher à ce spectacle. Il me gâte le monde, il me gâte l’humanité, il me gâte l’art. Cette blessure terrible, je la vois dans mon propre cœur, je la sens chez les autres. Mais pourquoi le poète a-t-il pris plaisir à déchirer jusqu’au cœur de l’art?

* * * * *

Est-il une puissance aux cieux ou sur terre qui puisse renouer la trame brisée, réparer les ruines, cicatriser la déchirure?

La Compassion?

Une voix très douce et lointaine, timide un peu, mais fière aussi un peu, répond: la Résignation.

DEUXIÈME PARTIE

LA GÉNÉRATION D’HIER

--«Venez donc fumer une cigarette: il y a trop longtemps que j’en ai envie!» dit Léon Cahun en me faisant passer du salon où les convives s’étaient réunis après dîner, dans son cabinet de travail. Deux Tatares armés de pied en cap,--Tatares en effigie toutefois,--y montaient la garde. Des yatagans, des sabres recourbés et de vieux fusils formaient des trophées contre la muraille; un sheikh de l’Arabie Pétrée, aux traits énergiques, saillissant du cadre de sa photographie avec toute la vigueur de ses yeux sombres, dardait un regard sévère.

Léon Cahun s’assit, les jambes croisées sous lui, à la façon orientale, et roula une cigarette. Maintenant que les traits de son visage étaient en repos, il y avait peut-être quelque ressemblance entre sa physionomie et le portrait arabe, pendu au mur au-dessus de sa tête. Mais ce repos ne durait jamais plus que l’espace d’une seconde, le temps de rouler un peu de tabac grenu dans une feuille de papier.

--«Je suis sûr que cela vous intéressera d’apprendre,» dit-il en allumant sa cigarette, «que cet appartement a été habité autrefois par Jules Sandeau.»

--«Sont-ce donc là deux Mongols qui lui sont restés dans son bagage littéraire et qu’il n’a su placer dans aucun de ses romans?»

--«Pardon; ce sont deux gredins que j’ai recrutés moi-même en Asie Mineure. Sandeau n’a rien laissé ici, sauf les quatre murs et la vue. Mais elle est admirable, la vue qu’on a ici. Regardez!»

Et cet homme, qui n’aurait su rester en place un seul instant, s’était élancé vers la grande fenêtre, qu’il ouvrit d’un seul mouvement.

--«Quel air frais, n’est-ce pas? Voyez donc toutes ces lumières sur la Seine et le long des quais! Quelle admirable idée a eue l’État de me loger ici dans l’Institut de France, à l’endroit le plus beau et le plus animé de Paris...!

--«Et où l’esprit de Sandeau vous excite à vous mesurer avec lui en écrivant des romans, témoin _Hassan le Janissaire_[2]!

[2] Léon Cahun, _Hassan le Janissaire, 1516_. Bibliothèque de romans historiques. Armand Colin et Cie, éditeurs.

--«Oh! Jules n’a rien à y voir, à _Hassan_, je vous le certifie. L’avez-vous lu, mon _Janissaire_?»

--«Hélas! jusqu’ici je n’ai pu trouver le loisir nécessaire, mais je compte m’y mettre à la première matinée que j’aurai de libre.»

--«Peuh! vous avez autre chose à faire; je ne voulais pas vous demander de lire mon roman, mais vous prévenir seulement qu’il y a dans ce livre des choses dont je ne suis pas entièrement satisfait.

«D’abord il y a une question très difficile de l’histoire de la tactique que je n’ai pu résoudre complètement. Tout ce qui a rapport à la tactique de l’armée turque dans _Hassan_ est emprunté à un livre qui est postérieur de 25 ans aux aventures que j’ai attribuées à mon janissaire. A vrai dire, il n’existe pas de raison pour nous faire supposer que dans cet espace de temps il y ait eu un changement significatif dans l’art de faire la guerre; mais on ne saurait atteindre à la sûreté complète.

«Ensuite... Il ne faut pas penser que tous ces détails importent peu: quand on a vécu avec son héros, comme je l’ai fait, on ne peut souffrir l’idée qu’il y aura peut-être par ci par là quelques inexactitudes. J’ai étudié moi-même jusque dans ses moindres particularités la route de marche que suit dans mon livre l’armée du Sultan à travers l’Asie Mineure et la Syrie. Chaque hameau, chaque détour du chemin est là, devant mes yeux; j’ai logé dans les maisons que Hassan a habitées et j’ai causé avec les soldats du padishah, des identiques sujets, qui formaient sans doute la matière des conversations dans le régiment de Hassan. Les formes de l’existence et la façon de vivre ne changent guère en Orient.

«C’est plus fort que moi: partout où je vois des gens, je suis poussé à aller nouer conversation. Connaître les hommes, c’est là ma curiosité, mais comprenez-moi bien, des hommes vivants; la psychologie, la morale et toutes ces abstractions ne sont ni de mon goût, ni de mon métier. J’aime causer avec les gens, pour lire leurs pensées, je veux savoir leur condition et leur race. Ce n’est pas pour rien que je suis ethnologue, quoique je ne croie guère aux caractères spéciaux d’une race, considérée simplement en tant que race. La race, voilà encore une abstraction. Non, chez l’homme il y a des facultés d’adaptation et d’imitation, des influences religieuses et sociales qui, avec la race, règlent et déterminent les variations dans sa façon de vivre, dans sa stature et dans sa physionomie. Il ne faut jamais, pour indiquer la nature d’un peuple, parler exclusivement de la race; il faut toujours y ajouter la date exacte et les circonstances environnantes. Il est encore plus facile de faire cette observation en Orient, où la vie elle-même généralise et produit des types, que dans une ville moderne, où les différences d’individu à individu servent à introduire de la confusion dans nos théories. Ceci est pour moi une vérité incontestable: sous la race, sous la religion, sous la société politique et à certains égards indépendant de ces facteurs de l’humanité, il y a l’homme.

«Ah! être à même de les saisir à leur origine, ces forces vives de l’humanité, simples comme ce que nous voyons tous les jours, mais les seules réelles qui existent,» dit Léon Cahun qui semblait de son regard perçant vouloir sonder les profondeurs de mon âme.

Une fois entré dans le cercle où se mouvaient les pensées et la personnalité de cette nature originale, on s’apercevait très vite qu’on avait affaire à un homme dont le cerveau, sous le coup d’une tension continuelle, émettait vers tous les côtés des idées et des hypothèses. Il y avait encore chez lui un apport incessant de vie intérieure, qui recueillait les impressions du dehors, les classait et se les appropriait. Son esprit était un instrument en même temps très sensible et très solide, ne s’arrêtant à rien, sans perdre pour cela son équilibre, et l’homme lui-même, nerveux à l’excès et impressionnable, mais se redressant toujours comme un ressort, était un exemple frappant d’une nature ardente, recherchant les aventures de toute sorte, mais retenue et menée par la discipline de l’éducation ou de la tradition.

--«Vous comprenez,» poursuivit-il, «que ce Janissaire, pour moi, appartient déjà au passé. Je m’occupe maintenant d’un tout autre genre d’hommes, qui au point de vue où je me place ont un intérêt encore plus grand pour mes études sur l’humanité. Vous avez certainement entendu parler des invasions mongoles en Europe au XIIIme siècle, et vous savez que leurs khans ont fondé l’empire le plus grand qui ait jamais existé, depuis les frontières occidentales de la Russie jusqu’à la mer Pacifique, et du Pôle Nord jusqu’à la mer des Indes. Eh bien! nous n’avons jamais rien appris sur ces hordes que par leurs ennemis ou par des étrangers, qui avaient voyagé dans les contrées soumises à leur puissance. Je veux faire connaître ces Mongols à l’aide des sources mongoles elles-mêmes. Et alors vous verrez quelque chose d’un très haut intérêt. Pourquoi ces bandes de guerriers se battaient-ils? Pour leur patrie? Mais c’était un mélange de toutes les nations. Pour la foi? Mais toutes les religions étaient tolérées; et je pourrais citer des exemples fort curieux, pour vous montrer que, même pour les chrétiens, le christianisme ne venait qu’au second rang auprès de l’honneur d’appartenir à l’armée mongole. Pour le butin alors? Mais pour le véritable soldat le pillage est toujours une exception et la discipline sévère est la règle. Non, le seul lien qui les unissait, c’était l’attachement du militaire à son drapeau et à son régiment, la camaraderie, le besoin de marcher ensemble, que sais-je? ce sentiment si simple qui fait du soldat un soldat, et qui est le véritable motif de tous les mouvements des masses.

«Je puis en parler, moi qui ai l’esprit militaire: oui, j’ai le caractère du véritable troupier, c’est un héritage de famille. Aussitôt qu’on a bien voulu nous prendre comme soldats, nous avons fait la guerre. Mon aïeul a combattu à la bataille de Valmy, et à peine Napoléon III fut-il tombé, que je m’engageai comme volontaire. Vous comprenez,--j’étais républicain-ultrà,--cela aurait été un peu fort d’aller se battre au profit de Badinguet. Après sa chute, j’ai fait de mon mieux. On m’a nommé officier et mes hommes m’adoraient. A la proclamation de la Commune, ils me pressèrent de me mettre à leur tête; je crus qu’il était plus sage de n’en rien faire; je n’avais pas grande confiance en moi-même; ils m’auraient persuadé et entraîné; je me serais laissé aller, et qui sait ce qu’en aurait été la fin? Ma nature est trop impressionnable.

«J’ai choisi le parti le plus prudent, naturellement, mais je vous avouerai qu’il m’a beaucoup coûté de quitter mes hommes. La vie en commun exerce une influence très prononcée sur l’esprit. Croiriez-vous qu’après la campagne je me sentais le cerveau envahi d’une douce bêtise? Il m’a fallu plus d’un an et demi pour me soustraire à la contagion. Cependant j’y ai gagné quelque chose: j’ai compris ce que c’était qu’un soldat; non pas seulement l’aventurier, mais le soldat, l’homme qui marche parce que les autres se mettent en marche.

«Et ce fut la base de mes études sur l’esprit militaire pendant le cours des siècles. J’ai commencé par les Phéniciens. Sachez, en effet, qu’il y a aussi un marin en moi. Quels délicieux voyages j’ai faits dans la Méditerranée et la mer Polaire! Et de quels étranges personnages n’y ai-je pas fait connaissance! J’ai des amis tant parmi les capitaines de vaisseaux que parmi les matelots. L’un d’eux qui commandait un paquebot de la Méditerranée, un Marseillais, était bien l’homme le plus sans-gêne que j’aie jamais vu. Il jouait avec les éléments; le vent et les flots semblaient lui obéir. Cœur d’or, mais caractère extrêmement difficile! Personne, ni de ses supérieurs, ni de ses inférieurs, n’a jamais osé lui résister. Quand les passagers l’ennuyaient il avait une façon fort originale de les renvoyer dormir dans leurs cabines. Il leur affirmait qu’il comptait sur vingt-quatre heures au moins de temps favorable, mais c’était avec une mine si soucieuse qu’il paraissait craindre une tempête violente. Et en continuant à leur assurer que ce ne serait rien, il leur faisait une peur atroce; ils se sentaient pris du mal de mer et s’éclipsaient l’un après l’autre. Rien n’était plus drôle pour ceux qui étaient dans le secret que cette subite débandade devant un danger imaginaire suggéré par une malicieuse antithèse. Et quel plaisir c’était de causer longtemps sur le pont solitaire après une exécution ainsi terminée suivant toutes les règles de la politesse française! Ces récits de vieux loups de mer ont éveillé en moi le désir de raconter les aventures des Phéniciens et les expéditions presque oubliées de nos anciens voyageurs normands. Puis, viendront vos Gueux de mer; mais je ne pourrai pas y penser avant d’avoir achevé l’étude de mes Mongols.

Il me reste encore bien des choses à faire, avant de pouvoir me mettre à ce livre-là. Je vais prendre un soldat qui a fait partie de l’expédition contre la Hongrie, en 1241, et je ne connais pas encore de vue la contrée qu’il doit traverser. Je sais seulement qu’aujourd’hui la physionomie du pays est entièrement différente de celle qu’il présentait au XIIIe siècle. Par conséquent, avant de faire mon voyage en Hongrie,--et je compte bien y aller,--il me faut avoir terminé toutes mes études préparatoires d’après les textes, afin de pouvoir me figurer exactement ce qu’était la contrée du temps de mon héros.

J’éprouve un très grand plaisir à penser d’avance à ce voyage; je me sentirai de nouveau soldat, comme en 1870, quand j’étais au milieu de mes hommes,--je puis bien dire de mes camarades--car nous nous adorions. On a raconté bien des choses sur l’esprit des troupes d’alors et sur les sentiments des gens de la Commune. Mais le jour viendra,--il est déjà venu, je crois,--où on jugera plus équitablement les personnes qui furent mêlées à ce mouvement. Il y avait là, comme dans chaque révolution, quelques criminels et quelques fous qui se mettaient en avant, avec une majorité de niais derrière eux; mais il y avait là aussi la minorité des bons et des modérés, qui à la longue fait entendre sa voix et domine les autres. Malheureusement, son pouvoir de résistance était amoindri par la misère du siège. Vous ne pouvez guère vous imaginer jusqu’à quel point l’exhaustion nerveuse était arrivée: un seul verre de vin suffisait pour faire perdre la tête à mes hommes. Ainsi il n’y a point de raison d’être surpris que, sous la Commune, il se soit commis des violences à jamais inexcusables; peut-être y a-t-il plutôt lieu de s’étonner qu’il n’y en ait pas eu un plus grand nombre. Et voici ce que je voudrais encore vous dire: pendant la Commune la propriété a été respectée bien davantage que durant les premiers jours de l’entrée des troupes versaillaises. Alors, c’était la cruauté insolente qui triomphait. Mais ne vous y trompez pas: ce n’était pas l’armée régulière qui agissait ainsi: c’étaient les hommes de recrue, les nouveaux arrivés des quatre coins de la France, qui jetaient leur gourme en tuant les misérables et en détruisant les maisons. Les vieux militaires se mordaient les lèvres d’assister à ces scènes de soldatesque ivre de sang, des scènes que rien ne rendait, après tout, nécessaires. Il y a beaucoup plus de véritable humanité dans un vieux soldat qu’on ne le croit d’ordinaire. Mais les jeunes, ça perd la tête; à peine se trouvent-ils en présence de ce qu’ils ne voient pas tous les jours qu’ils croient ne pouvoir combattre l’extraordinaire qu’en exagérant leurs forces jusqu’à la plus sauvage brutalité. Un vrai soldat garde sa présence d’esprit partout.»

--«Et voilà pourquoi cet âge est sans pitié,» dit Léon Cahun en souriant de son enthousiasme pour l’état militaire. «Mais j’entends de la musique au salon. Si vous m’en croyez, nous n’allons pas rester ici à perdre notre temps en philosophant de choses et d’autres. Toutefois, attendez un instant; je tiens à vous donner d’abord un exemplaire de _Hassan_, un exemplaire authentique; car le pudique éditeur m’a rayé un mot que Hassan et Molière ont employé dans leur temps sans y rien voir de mal, mais qui, dans les pensionnats de jeunes filles, semble-t-il, n’est pas d’un usage journalier. Et Hassan n’aurait pas été un vrai janissaire s’il n’avait parfois exhalé son mépris pour son ennemi en le traitant de «cocu». Aussi, je vais rétablir pour vous le texte original.»

Et de son écriture large et simple, Léon Cahun réintégra le terme exilé sur la page immaculée, toute fière maintenant d’avoir perdu sa virginité.

«HASSAN»

_Hassan le Janissaire_ n’est pas un livre troublant. Il a été écrit par un savant qui,--et c’est une exception rare,--a le sens commun. Vraiment, un érudit qui entend l’art de penser simplement n’est pas chose qu’on rencontre tous les jours. La plupart des gens restent confus, quand on leur montre de l’extraordinaire, mais le sage sait trouver le point de vue, parce que, même en présence de l’étrange et du merveilleux, il se borne à ce qu’il sait, où il est passé maître.

Les aventures de Hassan se déroulent dans une période de la plus grande importance; c’est l’histoire d’un soldat qui prend part à l’expédition contre les Mamelouks, par laquelle le sultan allait prendre possession de l’Égypte. Et c’est un moment décisif de l’histoire du monde. L’équilibre politique se déplace en faveur du pouvoir des Osmanlis; leur empire est raffermi, et la suprématie sur les pays de la Méditerranée semble devoir leur donner à brève échéance la domination de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe en même temps.