Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art

Part 5

Chapter 53,752 wordsPublic domain

L’homme qui, dans son désespoir sauvage, ne pense qu’à lui et à ses peines se transforme, grâce à la perspective d’une paternité de hasard: il devient membre de la société des misérables, qui lèguent leur honte à la génération prochaine et à l’avenir.

Si l’art fait ainsi son profit de la pente théâtrale où se laisse aller l’esprit du poète, comment condamner sa prédilection pour les effets vigoureux, même brutaux? C’est le cas de parler d’une purification des passions, pour les transposer dans l’art. Et j’aimerais à m’imaginer qu’il existe vraiment une éducation mutuelle du talent par le caractère et du caractère par le talent, et qu’un jour ce poète du peuple sortira du cadre restreint de ses chansons,--si je n’avais pas une grande défiance pour tout ce qui ressemble aux prédictions et aux prédications, genre larmoyant, dont je ne voudrais ternir, pour nulle chose au monde, les bons souvenirs que m’ont laissés mes entretiens avec Aristide Bruant.

POÈTE MODERNE

Le café François Ier au boulevard Saint-Michel, est le rendez-vous des poètes. Quand on n’y trouve pas Verlaine absorbé devant son absinthe ou son rhum à l’eau, on a au moins la chance d’y voir entrer Jean Moréas, fier comme le spadassin qu’il décrit dans ses vers:

Sa main de noir gantée à la hanche campée, Avec sa toque à plume, avec sa longue épée, Il passe sous les hauts balcons indolemment.

La moustache retroussée, le monocle vissé à l’œil, il arrive avec sa figure sombre d’oiseau de proie, sachant que tout le monde le regarde, mais dédaigneux de s’en apercevoir.

Il commande au garçon un rhum à l’eau. «Il n’y a que Verlaine et moi qui prenions cette consommation ici,» explique-t-il, et, ôtant l’un de ses gants, il couve d’un œil admirateur sa main fine et blanche, qu’il étend devant lui sur le marbre de la petite table.

--«Moréas,» lui dit un des amis rassemblés autour de lui en souriant malicieusement, «vous n’avez pas encore vu le nouveau numéro du _Messager français_? Cazals y a fait votre caricature.»

On s’empresse de lui passer le journal illustré. A la première page, on voit Verlaine furieux, debout, qui d’un geste terrible foudroye Moréas. Celui-ci, tranquillement assis, lève la tête en écoutant les paroles de son aîné et se défend d’un mouvement à peine esquissé de la main gantée. Et c’est une allusion à la publication récente du volume de Verlaine, _Bonheur_, où le poète critique les essais des jeunes.

--«Très bien réussi, le dessin!» dit Moréas, d’une main tenant le journal, de l’autre frisant sa moustache. «Seulement il me semble que la physionomie de Verlaine est exprimée par des lignes trop grossières,» et, passant le _Messager français_ à son voisin, il ajoute: «De telles caricatures sont pour la postérité de précieuses indications de la date à laquelle l’influence de mes poésies a pénétré dans le public. D’ailleurs, me poser en adversaire de Verlaine, quelle folie! A présent, Verlaine fait un peu la grimace, mais tout bien compté, c’est le seul poète français de ces temps-ci jusqu’à moi.»

A ces mots il regarda son auditoire à travers son monocle rigide comme pour défier toute contradiction. Un des assistants, avec quelque hésitation, nomma Leconte de Lisle.

--«Leconte de Lisle!» dit Moréas, plein de courtoisie, «mais il n’a pas été mal, pas mal du tout, pour son temps. A présent, nous en avons fini avec lui. Non, parmi les anciens, avec la seule exception de Verlaine, il n’y a pas de poètes, et parmi les jeunes dont on loue les vers,--et pour ma part je ne leur envie pas ces louanges,--il n’y a pas de force véritable. Ce sont des poètes de salon. Ils produisent leurs vers à petit pas comptés: ils ne les tirent pas d’une source pleine et abondante. Celui qui veut être appelé du nom de poète doit disposer d’une provision inépuisable de mots et de formes; il doit être si riche et si prodigue que chacun se dise: après avoir dissipé ce qui est une fortune pour les autres, il lui reste pourtant encore tout un trésor.»

Il prononça ces mots avec la mine d’un grand seigneur, qui posséderait des richesses immenses. Ses paroles n’étaient pas exemptes d’une certaine vanité; et pourtant le poète n’était pas ridicule.

Quelqu’un, dans le petit groupe, parla de Pindare et exalta son talent à conserver l’unité de ton, tout en chargeant son dessin d’arabesques et en le noyant dans une mer de termes grandiloquents.

--«C’est cela,» dit Moréas, dominant l’auditoire du haut de son monocle.

--«Vous semblez tout indiqué pour nous donner une adaptation de Pindare,» observa l’un des assistants. «Est-ce que vous n’avez jamais eu l’idée de traduire ses odes?»

--«Je suis jaloux de Pindare,» dit Moréas en frisant des deux mains les bouts de ses moustaches. «Je ne lui pardonne que parce que c’est un Grec, un compatriote. Qu’il reste Grec; est-ce qu’on ne m’a pas, moi! Pour Platon, c’est autre chose; depuis longtemps, c’est un de mes rêves de traduire son _Banquet_: le chef-d’œuvre de l’antiquité.»

--«En prose?»

--«En vers!»--et c’était dit avec la conviction que seule sa poésie manquait à l’œuvre de Platon, pour lui donner l’extrême sanction.

--«Le dialogue m’attire,» continua-t-il. «J’ai souvent eu l’idée d’écrire pour le théâtre, et même nous étions convenus, Verlaine et moi, de traduire ensemble quelques drames espagnols. Ce dessein n’a eu aucune suite parce que Verlaine a l’horreur du travail. Je crois que je le poursuivrai pour mon propre compte. Savez-vous bien qu’il y a une mine de sujets à peine entamée dans l’histoire de l’empire byzantin? Par exemple, que dites-vous de ceci? L’intrigue de la pièce repose sur la jalousie de la femme d’un général à la cour de Constantinople pour l’impératrice régnante, qu’elle croit amoureuse de son mari. Elle en trouve la preuve directe. Non seulement l’impératrice veut obtenir le divorce du mari; mais ensuite elle veut l’épouser elle-même, le faire proclamer empereur et raffermir la monarchie. La femme, qui aime son mari au delà de tout, voit une grande carrière ouverte aux talents qu’elle lui connaît; et elle va chercher la mort, pour épargner au général, qui l’aime aussi profondément, la peine d’un choix troublant pour sa conscience. Telle est l’exposition du drame.

«Il ne doit avoir qu’un seul acte, et le nombre de personnages le plus restreint possible: le général, sa femme, l’impératrice; les passions très compliquées, mais ne se révélant que par de simples traits typiques; il faut encore que l’évolution des sentiments nous frappe par surprise, et que la solution de la crise soit extrêmement rapide et inattendue. Je crois que mon explication ne vaut pas grand’chose,» continua Moréas; «il m’est impossible de la faire plus claire, et c’est bon signe, car j’ai observé que les gens qui savaient parfaitement exposer leurs projets manquaient ordinairement l’exécution de leur œuvre, tandis que les gens qui bredouillent en détaillant leur plan, si bien que l’on est convaincu de son insuffisance, réussissent en général dans la mise en œuvre.»

--«Mais, Moréas,» déclara un des littérateurs de la petite société, «votre exposition est tout à fait satisfaisante. C’est un thème comme on en trouve chez le poète anglais Browning. Et savez-vous bien qu’il y a une certaine analogie entre vous et quelques-uns des poètes de là-bas. Je ne veux pas dire spécialement Browning, mais surtout Rossetti. Le côté fantastique de vos légendes, la hauteur métaphysique de vos sonnets, le choix de vos mots...»

--«Je ne sais pas l’anglais,» interrompit Moréas d’un ton bref.

--«Et je le regrette d’autant plus,» continua-t-il après une pause presque imperceptible, avec la bonne humeur d’un grand seigneur qui fait l’aimable, «que j’en suis réduit à lire Shakespeare dans une traduction, Shakespeare, que je tiens pour le plus grand poète du monde.

«Ah! pour celui-là, on peut lui emprunter sans s’amoindrir. Je lui ai pris le nom de mon _Pèlerin passionné_. Mais non! ce titre-là n’appartenait pas au poète; c’était une étiquette commune que l’on employait pour désigner les recueils de poésies, tout comme d’autres titres en vogue dans ce temps-là: _le Calendrier pastoral_, _la Guirlande d’amour_, etc. Et je vous avouerai franchement que ç’a été une petite malice de ma part, qui m’a fait préférer le nom du _Pèlerin passionné_ pour mes vers. Il semble étrange, et pourtant de son temps il a eu cours comme une simple pièce de monnaie. Les ignorants s’en étonnent, mais les initiés sont heureux de rencontrer une ancienne connaissance.»

Et Moréas prononça ce mot d’_ignorants_ avec l’orgueil qui lui a inspiré le vers bien connu:

Je ne suis pas un ignorant dont les Muses ont ri.

Sur ces entrefaites le petit groupe d’amis se dispersa; Jean Moréas se leva avec les autres.

--«Vraiment,» me dit-il, «je ne me sens encore aucune envie d’aller me coucher; il est à peine minuit. Voulez-vous me tenir compagnie pendant quelques instants, au café de l’Université? Nous y trouverons de l’animation, et du mouvement.»

La lumière crue du gaz se répandait sur le trottoir sombre par toutes les portes et les fenêtres du café, où la gaieté de la jeunesse se traduisait par une bruyante agitation. Des étudiants en goguette, des femmes aux bras, entraient et sortaient et c’était comme les vagues d’une mer houleuse. Avec un flegme imperturbable, Moréas, le chapeau haute-forme un peu de travers sur ses cheveux aile de corbeau, guida son compagnon à travers la foule remuante et au fond du salon nous trouva des places, qu’on lui céda avec un certain respect.

--«Voyez-vous,» dit-il, «notre tâche consistera à apporter un sang plus riche à la langue. Il faut que le verbe reparaisse dans toute sa splendeur ancienne; après cela, tout est dit pour le poète puisqu’il ne connaît point d’autre sphère que le verbe seul. Et dans ce domaine-là je me sens supérieur à tous parce que je connais les richesses cachées de notre langue. Il se peut qu’on soit poète, même sans posséder le pouvoir d’évoquer tous les trésors du langage, mais alors il en reste toujours à notre art quelque chose d’étriqué et de rétréci. Un vrai poète comme Villon, qui a été condamné à créer de la poésie au milieu d’une période de torpeur et d’appauvrissement du langage, en garde, malgré ses dons, une légère sécheresse; les vers, chez lui, ne coulent pas d’une source abondante. Son talent est borné par une certaine économie, qui ne va pas à son individualité.»

Pendant ce discours, le tapage des visiteurs du café devenait de plus en plus fort. Des jeunes gens se bousculaient près de l’entrée: d’autres chantaient à tue-tête; les femmes qui n’avaient pas pu trouver de places s’étaient assises sur les genoux d’amis entreprenants; une d’entre elles, la coiffure défaite, fut enlevée par quatre bras vigoureux et complaisants et portée devant une glace; d’un bout à l’autre de la salle se croisaient les interpellations joyeuses, et sur tous ces tableaux folâtres le gaz versait ses rayons, heureux de prendre part à la gaieté universelle.

Moréas, lui, ne voyait que son art.

--«Et Racine! Ah! je ne serai jamais un détracteur de Racine. Quelle passion dans ses vers, n’est-ce pas?» et il en récitait.--«Mais il ne savait pas soutenir dans sa vigueur le ton sur lequel il avait commencé. Prenez au contraire un poème du moyen âge,--du bon moyen âge, je veux dire,»--et de nouveau les vers, sonnants comme des coups de clairon cette fois, roulaient de ses lèvres.

--«Qu’en pensez-vous? Cela n’est-il pas magnifique et sonore?» dit-il, en s’excitant aux sonneries de paroles qu’il avait fait retentir dans la salle. «Je vous accorde qu’à la longue c’est un peu monotone et que la syntaxe est plus que naïve. Aussi ce ne sont là que nos matériaux, et c’est seulement à un certain point de vue que je regarde cette langue comme notre modèle. A nous de rendre à cette matière la vie moderne et complexe.

«Eh bien! je crois qu’il est temps de rentrer.» Sur ces mots Moréas se leva. D’une démarche nonchalante il se dirigea vers la sortie à travers les flots toujours croissants des jeunes gens, le monocle inébranlable dans l’œil, le regard charmeur malgré son sérieux et sa fierté.

--«Hé, Moréas!» et une petite femme l’accosta. Souriant, il échangea quelques paroles avec elle pendant une seconde ou deux.

--«Hé! Moréas!» lui clama une autre nymphe, et, rassemblant tout le bagage d’esprit dont elle disposait, elle ajouta d’une voix provocante: «Hé, Moréas! Et tes vers!»

Majestueux, mais plein de condescendance, comme s’il eût reçu un hommage involontaire, le poète poursuivit son chemin,--seul poète dans le monde civilisé qui, sans crainte du ridicule, ose parler de _sa Lyre_ et de _sa Muse_.

CRITIQUES AMICALES

Après le dîner, confortablement assis dans le salon, nous parlions de Moréas.

--«Il y a des centaines d’anecdotes sur sa vanité,» dit le jeune d’E... et il en débita quelques-unes avec sa verve méridionale. «Je n’oserais affirmer que Moréas, comme on l’a raconté, faisait autrefois son entrée dans les cafés avec un cortège de cinquante disciples et acolytes; le nombre me paraît exagéré; mais je sais très bien qu’il y a eu une période dans mon existence où je le suivais, comme un page son seigneur. Je nous vois encore entrant au café: lui marchant, tout droit, superbe, sans regarder, sans saluer personne; et moi derrière lui, comme son petit chien; il se plantait debout devant une glace et s’y contemplait pendant de longues minutes comme en extase. Moi, imbécile, je restais en arrière, plongé dans une méditation profonde et ne pensant à rien, comme vous pouvez croire. Alors Moréas, frisant fièrement sa moustache, disait soudain de sa voix funèbre: «Je suis beau! je suis beau!» Puis il prenait sa place ordinaire et se faisait apporter un rhum à l’eau.»

B..., dont la conversation brillante est émaillée de traits anecdotiques, qu’il s’abstient consciencieusement d’introduire dans ses livres, qui traitent de morale abstraite, nous raconta ses souvenirs sur le banquet offert au poète pour fêter l’apparition du _Pèlerin passionné_.

--«Moréas,» dit B..., «est, en prenant le mot dans son sens généreux et élevé, un être tout à fait naïf et, pour cette raison même, il lui manque absolument le sens des situations, le tact des hommes et des choses. Lorsque nous organisâmes le dîner du 2 février pour saluer la publication de ses vers, notre but était de faire plaisir à notre camarade et de proclamer «sous l’œil des barbares» notre foi en l’art. Notre invitation trouva un accueil de beaucoup supérieur à ce que nous aurions jamais osé croire. La salle que nous avions choisie était assez petite; les commandes pour le dîner étaient fort restreintes, parce que nous ne comptions que sur la présence d’un petit nombre d’amis. Mais voilà qu’arrivèrent les journalistes des grands boulevards, les dilettantes qui voulaient voir les symbolistes de près, en un mot des gens qui s’attendaient à être amusés par les excentricités sur lesquelles ils comptaient. Un moment, la chose risqua de tourner en une confusion inextricable: il n’y eut pas assez de places, et il n’y eut pas à dîner pour tant d’hôtes.

«Mais je ne sais quel courant d’humeur joviale traversa tout à coup la salle, qui fit prendre en bonne part tous ces petits incidents. Alors arrivèrent des dépêches de tous les pays du monde,--j’ignore qui avait imaginé cela, c’était un coup de génie,--des félicitations venant d’Espagne, d’Italie, de Grèce, même de Norwège,--cette dernière dépêche du pôle Nord confondit les sceptiques les plus endurcis,--et la bienveillance se transforma en enthousiasme. On ne comprit que la moitié du speech par lequel le président Stéphane Mallarmé ouvrit le banquet; quant à Moréas, on n’entendit rien de ce qu’il dit à cause de l’émotion qui étrangla sa voix; mais on applaudit avec fureur le toast porté par l’un des assistants qui, gravement, leva son verre et dit: «Je bois à ceux qui ne mangent pas.» C’était parfaitement ridicule, et cela a été un parfait succès. Moréas d’ailleurs n’en a pas eu une vision nette.»

«Il est artiste et rien qu’artiste,» continua B...; «jamais je n’ai vu un aussi complet désintéressement de tout ce qui n’est pas littérature (et littérature très particulière); jamais non plus je n’ai vu un tel sentiment de la sonorité des mots et de leurs harmonies.»

--«Est-ce que vraiment il n’a pas plus d’esprit que ses amis ne veulent bien lui en donner?» demanda quelqu’un.

«De l’esprit?» dit B..., «peut-être, car il a du trait, mais ce n’est pas un intellectuel au sens gœthien.»

--«Pourtant,» répondit l’autre qui ne voulait pas lâcher prise, «il sait très bien sentir et exprimer les nuances du talent et du caractère de ses confrères.

«Vous rappelez-vous le médaillon dédié à Paul Verlaine dans son dernier volume? On peut hardiment, il me semble, le comparer aux meilleures épigrammes de l’antiquité et des Anglais, qui sont passés maîtres du genre, sans qu’il perde rien de sa propre valeur. Il aurait sa place marquée dans les recueils d’épigrammes par la légèreté de touche et la puissance du relief. Je veux parler de l’églogue à Paul Verlaine et des vers de la fin:

Divin Tityre, âme légère comm’houppe De mimalloniques tymbons, Divin Tityre, âme légère comm’troupe De satyreaux ballant par bonds.

--«Je lui accorderai volontiers l’honneur de le classer dans l’école d’Alexandrie: je suis fâché seulement pour lui qu’il soit né quelques dizaines de siècles plus tard.»

--«Mais non,» dit X... avec la voix aigre qu’il a quand il veut imposer son autorité, «il y a un autre côté du talent de Moréas, un autre trait de sa physionomie qui me frappe. C’est un moderne. Partout il est à la recherche de la source qui étanchera sa soif infinie de sensations; la perversité naïve des chansons de Verlaine l’attire, mais il n’en croit pas moins aux terreurs des ballades des vieilles femmes écossaises; il entre en ravissement à la contemplation des splendeurs du Paradis moyen âge et avec la même conviction il adore le monde antique ou suit l’extase de sa pensée lorsqu’elle pénètre dans l’empyrée métaphysique incolore où se meuvent les concepts purs. Dans son cerveau c’est une danse fantastique: les chevaliers y donnent la main aux néréides, les reines porte-couronnes d’or et de rubis sont enlacées par des formules abstraites à tête de sphinx; des grisettes, des nains, des bandits, entrent dans la ronde: les statues mêmes de marbre blanc s’animent et descendent de leur piédestal. Dans chacune de ces formes de vie réelle ou idéale, il a retrouvé quelque chose de son individualité, et en les faisant revivre il n’a pu s’empêcher de leur en donner une part. Certes je ne prétendrai pas que ses vers expriment ce besoin moderne de ne pas rester en place, ce désir de l’infini, avec toute l’intensité qu’on pourrait demander à un poète de premier ordre; le large souffle lyrique lui manque; mais Moréas a ceci, et c’est bien quelque chose: il possède dans un état complet et très rare la collection des éléments hétérogènes auxquels nous nous délectons d’ordinaire et dans lesquels nous mirons notre esprit. Il me rappelle un chapitre d’un roman anglais, dont l’auteur, voulant décrire la vie intellectuelle contemporaine, a placé les événements au IIe ou au IIIe siècle de notre ère. Il y est parlé d’un jeune poète, épris des sons enfantins de la poésie populaire et en même temps artiste raffiné jusqu’à l’excès, entraîné par ses passions et guidé par la sagesse des anciens philosophes; en un mot, tous les contrastes se donnent carrière dans son esprit; et pourtant il se sent un et dans sa conscience de poète il saisit le lien intime qui relie les qualités disparates de son âme, comme un même terrain produit des fleurs de formes diverses. Quand je lis ce chapitre-là, Moréas se dresse devant moi.»

--«Admirables, ces littérateurs!» dit R..., notre hôte, de son ton sarcastique, en s’étendant dans un _easy chair_. «Avec quelles délices je les entends, quand, pour notre plaisir, ils vont à la recherche de tout et d’autre chose. Parfois, à dire vrai, quand leur argumentation est de longue haleine, on éprouve quelques craintes de les voir s’égarer en route et nous avec eux, mais à la longue je les vois revenir régulièrement à leur point de départ, comme de bonnes bêtes qu’ils sont, qui retournent bravement à leur étable et à leur fumier. Si j’ai bien compris votre conclusion, Moréas, s’il n’est pas de l’école d’Alexandrie, n’en est pourtant pas bien éloigné. D’ailleurs, tout cela (vous me croirez), m’est parfaitement indifférent. Seulement, après dîner, j’aime assez entendre une discussion suivie, peut-être parce que moi-même je m’en sens absolument incapable.»

--«Mais il y a pourtant une distance énorme entre un Anglais du XIXe siècle, un Romain du second et un disciple des Alexandrins,» reprit X..., qui était quelque peu piqué.

--«Peuh!» dit R... en le taquinant parce qu’il avait pris plaisir à entendre le son de sa propre voix. «Ainsi vous voulez enlever à Moréas sa prétention d’appartenir à la noble lignée des Grecs, prétention qui du moins lui était garantie de par son Alexandrinisme.»

--«Vous avez tous raison,» dit S..., qui s’était tu jusqu’à présent et ses yeux étincelèrent du plaisir qu’il avait à nous apporter la solution au problème psychologique qui nous occupait.

--«Tous raison! Mais c’est phénoménal», s’écria R... «Voilà la véritable république des lettres: tout le monde a raison.»

--«Oui,» dit S... «N’avez-vous pas remarqué que Moréas a reçu directement de la nature et des circonstances ce que nous autres nous n’acquérons que lentement, péniblement et toujours un peu à l’aventure: je veux dire la personnalité double, l’âme double, si vous voulez, qui seule nous permet de comprendre quelque chose à l’énigme du monde?»

--«Deux âmes,» soupira R..., «mais je proteste! Dans le temps j’ai dû faire de mon mieux pour oublier que j’en avais une seule. Continuez donc: rien n’est aussi calmant pour les nerfs qu’un conte de fées.»

--«Moréas,» poursuivit S..., «appartient par sa naissance à une race vigoureuse et naïve, créée pour goûter la beauté; d’autre part, il s’est trouvé placé dès sa jeunesse et a achevé son éducation au milieu de notre civilisation un peu mûre. Il s’est assimilé les éléments étrangers de cette culture raffinée grâce à la faculté d’imitation qui est propre aux peuples jeunes. Néanmoins, la diversité fondamentale de sa nature n’est pas oblitérée. Quand il vante les immenses trésors de mots dont il possède la clef, l’idée qu’il se fait de son pouvoir linguistique ne vient guère, comme il le croit lui-même, de sa connaissance absolue du domaine du langage, mais de l’énergie avec laquelle cet étranger aux forces vierges sait manier la langue. Elle est une puissance hors de lui qu’il contraint à lui obéir. Et voilà ce qui fait ressembler son œuvre au but que nous poursuivons. Nous aussi, nous avons pour idéal d’objectiver la langue en dehors de nous, afin de pouvoir nous en servir à notre gré.»

--«Je commence à me réconcilier avec votre idée de l’âme double,» dit R..., qui pensait à ses affres d’écrivain. «Racontez-nous donc la fin de votre légende.»