Un explorateur brésilien Deux mille kilomètres de navigation en canot dans un fleuve inexploré et complètement dominé par des sauvages féroces et indomptables (extrait du Journal du capitaine de frégate baron de Teffé)

Part 2

Chapter 23,686 wordsPublic domain

Ce _trocana_ est depuis des siècles l’instrument d’appel, d’alarme, de ralliement de presque toutes les tribus indigènes de l’Amazone; c’est aussi un organe de transmission des nouvelles. La première _malocca_, le premier campement, qui entend ce signal, le répète à sa voisine, et ainsi de suite; de la sorte, un avis est communiqué fort au loin avec une rapidité qui tient du prodige. Il va de soi que la façon de battre le _trocana_ diffère selon le sens qu’on attache aux sons émis. L’instrument lui-même est fait d’un tronc d’arbre, d’un bois dur et compact, qui n’étouffe pas le son, mais soit au contraire très résonnant. Le _cupi-ihua_ est un des plus employés. Les Indiens creusent le tronc avec le feu, ils le polissent avec un fermoir fait des dents de _cutia_ (agouti), de _caitetu_ (pécari fauve) et avec une écaille _urua_ avec lesquelles ils le décorent de ciselures. Le nombre des ouvertures varie; il est au moins de deux, souvent de trois et quelquefois davantage. La forme aussi se modifie et parfois elle est celle d’une contre-basse. Les baguettes sont deux pommeaux pareils à des tuyaux de seringue, formés d’étoupes tirées des filaments de l’arbre à caoutchouc, ou des rafles de grappes du palmier _pataua_. Pour battre la _trocana_, on la suspend au-dessus du sol avec une liane _timbo-titica_, sur deux fourches.

* * * * *

«A 6 heures, continue l’officier explorateur, j’ai donné le signal du départ et désigné la chalana _Mario_ pour marcher à l’avant-garde. A 6h. 50, dans une étroite sinuosité du fleuve, la chalana nous signale qu’elle a aperçu les sauvages; en effet, pour la première fois ils se sont montrés en grand nombre et hors de la forêt, traversant de la rive gauche à la rive droite sur un arbre servant de pont.

«J’ai voulu profiter de l’occasion pour essayer d’obtenir les bonnes grâces des seigneurs d’une terre si inhospitalière; m’avançant à la proue de mon canot, je me suis mis à leur faire des signes avec un mouchoir et à leur montrer quelques uns des colliers et des miroirs que j’apportais pour leur en faire cadeau. Le résultat de ma démonstration, je m’en suis aperçu immédiatement, a été de les faire courir plus vite vers le pont, sans même qu’ils daignassent faire attention aux appels amicaux des Indiens _mansos_ qui leur offraient mes cadeaux en langue tupy.

«J’ai ordonné alors d’amarrer les barques à un petit talus de la rive qu’ils avaient laissée pendant qu’on couperait l’arbre, car celui-ci était trop bas placé pour que nous pussions passer dessous et nous empêchait de remonter.

«Ce travail est de tous le plus pénible et le plus dangereux pour mes pauvres hommes; exposés sur le tronc aux ardeurs du soleil durant des heures entières, aux piqûres des _carapanans_, gros cousins à longues jambes qui nous martyrisent sans relâche, aux flèches des sauvages qui nous suivent et nous épient, ils y vont comme s’ils marchaient à l’échafaud.

«Aussi bien sur 30 haches que nous avions apportées, 8 seulement nous restent et encore sont-elles bien abîmées; les arbres que choisissent les Indiens pour servir de ponts sont toujours les plus gros; pour les arracher, ils fouillent le talus du fleuve au-dessous des racines et mettent le feu à celles-ci par la partie supérieure.

«Pour nous ouvrir la route, nous avons déjà jusqu’à ce jour coupé 103 ponts de cette espèce, mais la besogne nous devient maintenant extrêmement pénible, faute d’hommes valides; nous sommes en effet tous amaigris, affaiblis par une alimentation mauvaise et pauvre; la seule pensée qui me réconforte, c’est que les sources du fleuve ne peuvent être désormais bien loin.

«Pour ne pas perdre de temps, je fais distribuer notre _somptueux_ déjeuner: deux biscuits moisis et une tasse d’eau chaude à peine sucrée; cette collation plus que frugale terminée, je fais placer deux sentinelles aux extrémités du pont qu’on allait couper; je dissémine les 12 hommes de l’escorte en sentinelles avancées à l’intérieur du bois, sur la rive gauche, où j’avais à exécuter des observations astronomiques; le tout suivant la coutume que j’ai adoptée depuis que j’ai pénétré dans la région dominée par ces races féroces.

«Pendant que j’étais en train de prendre la seconde série de hauteurs, j’ai été interrompu par la détonation d’un coup de fusil, suivi aussitôt de plusieurs autres. Je saisis à terre ma carabine Winchester à 18 coups, et accompagné par mon frère qui m’aidait dans mes observations, je m’avançai dans la direction de l’attaque. Mes hommes avaient cessé le feu; genou en terre, abrités par les troncs colossaux de cette forêt de géants, ils épiaient dans toutes les directions, cherchant à pénétrer du regard l’intérieur de ce labyrinthe, où filtraient à peine quelques rayons de soleil.

«Celui qui avait ouvert le feu me raconta avoir perçu un léger mouvement dans le feuillage de quelques plantes rampantes, à quelques pas de lui. Croyant à la présence d’un serpent, d’un de ces terribles _jararacussus_ (_trigonocephalus atrox_) si abondants dans ces parages, il avait apprêté son fusil, quand soudain il avait vu un sauvage bondir du fourré et senti une flèche passer en sifflant près de son oreille. Il avait alors tiré, et l’Indien était tombé, en même temps que de tous côtés surgissaient de terre d’autres ennemis qui, après avoir envoyé leurs flèches, s’étaient de nouveau jetés sur le sol, s’échappant sans laisser d’eux aucune trace; les derniers coups de feu n’avaient produit d’autre effet que de les mettre en fuite.

«Je vérifiai d’abord qu’aucun de mes hommes n’était blessé, puis je fis procéder à une reconnaissance du terrain environnant; nous y trouvâmes 15 flèches à pointes d’os et 4 de bambou (_taquara_) aiguisé, les unes enterrées dans le sol et les autres fichées dans les troncs d’arbres; il n’y avait qu’un seul arc.

«L’Indien qui était tombé face contre terre était un homme d’une taille au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, aux bras musculeux, mais aux jambes fines. Il n’avait pas de tuyau de plume ni de roseau traversant les cartilages des narines; pour tout ornement, il portait des stylets en os passés à travers les oreilles. Sa peinture était en quelque sorte sous-cutanée; c’étaient des lignes bleues tracées avec un certain goût et avec art. Elle commençait sur le ventre, près du nombril, et montait sous la figure de deux palmes jusqu’aux seins, lesquels se trouvaient au centre d’une série de lignes croisées. Sur le visage il y avait, seulement à chaque joue, trois lignes bleues partant de la bouche et se terminant aux yeux.

«Comme presque tous les Indiens de l’Amazone, il n’avait pas un seul poil sur la figure, ni sur le reste du corps; ni barbe, ni sourcils, ni cils; en revanche, sa chevelure était abondante, longue au sommet de la tête, coupée court tout autour et sur la nuque avec un instrument en os ou en bambou. La partie conservée dans toute sa croissance devait avoir environ 40 centimètres de longueur; elle était fixée par une cordelette à 10 centimètres au-dessus du crâne, formant ainsi un panache naturel qui retombait sur les côtes.

«Ce qui m’a paru extraordinaire, c’est de n’avoir rencontré sur tout son corps aucune cicatrice, pas même des traces de morsures de reptiles ou de ces maudits insectes qui nous faisaient constamment porter les mains à nos visages enflammés.

«Désirant savoir si la tribu dominante dans cette région était la même que celle des _Mangeronas_ qui, à 50 milles au-dessous du point où nous sommes, détruisit en 1866 la commission mixte présidée par Soares Pinto et Paz Soldan, j’ai fait examiner le cadavre par les Indiens _Ticunas_ que j’ai amenés avec moi en qualité de rameurs et d’interprètes, puis aussi par les Indiens _Javeros_, qui conduisent les Chalanas péruviennes; mais ni à la peinture, ni aux armes, ils n’ont pu reconnaître la nation. Nous sommes donc sur un territoire dominé par une tribu complétement inconnue.

«Quand l’arc et les flèches ont été ramassés, j’avais fait transporter le corps du sauvage dans un endroit plus découvert et examiner sa blessure, afin de voir s’il était possible de le sauver. Malheureusement pour lui, la balle l’avait atteint au front juste entre les deux yeux et la mort avait été instantanée.

«Cet incident m’a contrarié beaucoup, non seulement parce qu’il s’est produit dans une journée qui est pour moi une fête (l’anniversaire de la naissance de mon fils Octavio), mais parce que je vois dans ce fait le prélude de grands dangers. Dorénavant nous devons à tout instant nous attendre à une surprise; la vengeance ne tardera pas!

«En revenant à l’endroit où j’avais laissé les instruments, j’ai encore eu le temps de prendre une série de hauteurs du soleil, pendant que les marins achevaient de couper le pont.»

* * * * *

Les prévisions qu’exprimait, le 1ᵉʳ mars, le baron de Teffé, ne tardèrent pas à se réaliser après quatre jours d’alertes continuelles provoquées par les simulacres d’attaque des Indiens, qui tantôt cherchaient à surprendre l’expédition aux premières lueurs du jour, tantôt envoyaient de l’intérieur de la forêt des nuées de flèches sur les embarcations, où elles restaient fichées dans le bois ou bien empêtrées dans les mailles serrées du filet de fer.

Le 5 mars eut lieu la bataille pour laquelle depuis si longtemps les sauvages se réunissaient.

* * * * *

«Ç’a été là pour nous une grande journée, dit le baron dans son journal écrit à huit heures du soir du 5 mars; désormais les sauvages n’approcheront plus les rives, encore moins se hasarderont-ils à nous attaquer, après l’effrayante leçon qu’ils ont reçue, ou plutôt qu’ils sont venus chercher en nous assaillant à poitrine découverte. Je suis enfin tranquille sous ce rapport, et je sens un véritable soulagement à le consigner dans ce journal.

«L’attaque en masse tant attendue a eu lieu aujourd’hui à onze heures du matin; le combat a été commencé par les Indiens, qui se sont comportés bravement, il faut bien leur en faire honneur, en ne tirant pas une seule flèche à l’abri de la forêt, mais en venant se poster sur le talus de la rive opposée à la nôtre, à une distance de 20 mètres.

«Cet obstacle vivant, qui de jour en jour devenait plus menaçant, va disparaître désormais; nous pourrons avoir l’esprit en repos, poursuivre le fatigant travail de surmonter les difficultés que la nature nous oppose à chaque pas, jusqu’à ce que nous atteignions, comme récompense de si grands sacrifices, la source principale tant désirée de ce Nil américain.

«Qui pourra s’imaginer notre critique position? Qui pourra se faire une idée des soins et des précautions qu’il a fallu pour éviter une surprise de ces rusés fils des forêts, qui, se réunissant par milliers, nous suivant avec persévérance, épiant tous nos mouvements, n’attendaient qu’une occasion de nous écraser et de s’emparer d’un si beau butin?

«Il y a cinq jours principalement que la situation s’était aggravée, car dès l’aurore le son lugubre du _trocano_ se faisait entendre sur les deux rives et à une distance chaque fois plus rapprochée; d’autres tambours y répondaient dans la partie supérieure du cours du fleuve. Chaque fois que nous devions nous ouvrir un passage la hache à la main en coupant un arbre-pont, les escortes des deux rives se voyaient obligées à faire des décharges en l’air pour mettre en fuite les sauvages qui nous avaient suivis en grand nombre, par l’intérieur du bois, se laissant voir de temps à autre, mais ne répondant à nos démonstrations amicales que par des envois de flèches et des cris gutturaux, qui trouvaient dans différentes directions des échos plus semblables à des aboiements de chiens qu’à des sons de la voix humaine!

«L’impossibilité de chasser et de pêcher, le manque de vivres fort sensible déjà et qui s’ajoute aux maladies pour épuiser nos forces, sont autant de puissants motifs qui m’ont décidé à précipiter les événements, en ménageant à nos persécuteurs l’occasion de mesurer leurs forces avec nous.

«J’ai, en conséquence, conféré ce matin avec mon collègue don Guilhermo Black, chef de la commission péruvienne, et d’un commun accord nous avons adopté la seule résolution à prendre dans les conditions désespérées où nous nous trouvons: _diminuer le nombre des bouches, puisqu’il nous est maintenant impossible d’augmenter les vivres!!!_

«La discussion a été animée et chaude, parce qu’en réalité nous nous trouvons dans la zone la plus périlleuse, parce que nous avons plus que jamais besoin de monde; j’ai fait observer cependant que les malades et les _découragés_ sont des consommateurs inutiles et qu’en conséquence, j’étais décidé à les faire rétrograder aujourd’hui même, après avoir débarqué ma troupe dans l’endroit le plus propice pour attendre l’attaque des sauvages.

«En effet, à neuf heures cinquante, au moment où nous doublions une longue pointe de sable sur la rive gauche, nous avons aperçu un pont des plus gros, au milieu duquel deux flèches étaient plantées verticalement; ce signal était une menace ou un défi, et j’ai pris aussitôt les précautions que le cas exigeait.

«Avant de débarquer, j’ai fait décharger, puis recharger à nouveau toutes les armes; les sentinelles placées ensuite et les 8 _chalanas_ échouées le long de la plage, les unes à la poupe des autres, j’ai procédé à un rigoureux examen des munitions de guerre et à la pesée du peu de vivres qui nous restent; au moment où j’allais en faire la distribution proportionnelle, puis désigner l’embarcation qui devrait redescendre les malades à l’Amazone, la sentinelle du pont cria: «Voici les Indiens!» et vint en courant nous rejoindre.

«Effectivement les sauvages apparaissaient en groupes nombreux sur la rive opposée, occupant tout le talus de la courbe qui s’étendait en face de nous sur une étendue d’environ 400 mètres, de façon que le centre de leurs troupes était à peine séparé de nous par le lit du fleuve, sur ce point tout au plus large de vingt mètres. Tous étaient absolument nus, peints avec l’argile rouge _taua_, et avaient les cheveux dressés en panache sur la tête.

«Comme je l’avais prescrit d’avance, chaque matelot se posta rapidement derrière son embarcation, tous se mettant ainsi à l’abri de l’attaque de la rive droite, puisque les chalanas échouées avec leurs filets de fil de fer descendus formaient, grâce à la hauteur de la _tolda_, un rempart sûr; dans le cas où nous serions en même temps attaqués à l’arrière-garde, nous devions embarquer sans retard et sous la protection des filets de fil d’archal qui nous avaient déjà rendu tant de bons services, nous aurions repoussé les ennemis.

«Une autre de mes prescriptions était l’interdiction absolue de tirer un seul coup sans mon commandement, car je comptais beaucoup sur l’effet du bruit d’une seule décharge pour les effrayer et épargner des existences.

«Heureusement, les Indiens n’ont pas employé la tactique pourtant facile à deviner de nous attaquer simultanément par devant et par derrière; au contraire, et à notre grand étonnement à tous, ils n’ont entamé les hostilités qu’après s’être réunis en files compactes sur la partie découverte de la rive opposée, appuyés par le gros de leurs forces resté à l’intérieur de l’épaisse forêt qui abritait leur arrière-garde.

«Aussitôt qu’ils eurent pris position, ils commencèrent à pousser des cris infernaux, sans doute pour nous défier, frappant leurs arcs du faisceau de leurs flèches, tandis que le _Tuchaua_, le chef principal, le seul sauvage qui eût la tête ornée d’une aigrette (_cocar_) de plumes blanches, exécutait en avant un mouvement du corps, comme s’il eût voulu se précipiter dans l’eau, mouvement que les autres imitaient en faisant onduler le panache de leurs cheveux durs et noirs, tantôt leur couvrant le visage, tantôt leur retombant sur les côtes. Pour la première fois, dans ces deux années et demie d’explorations sur le territoire des Indiens, au Sud et au Nord du Haut-Amazone, je me vois au milieu de véritables sauvages. Tous ceux que nous avions jusqu’ici rencontrés avaient été plus ou moins, sinon civilisés, du moins en contact indirect avec les blancs.

«Je profitai de ces quelques minutes d’hésitation pour ordonner aux interprètes de l’_Ucayali_ de leur parler, en leur offrant des miroirs, des colliers et autres objets, pendant que mon frère, se rappelant qu’il avait apporté un orgue de Barbarie pour nous distraire pendant nos longues et monotones soirées, lui faisait jouer un air joyeux, afin de voir s’il parviendrait ainsi à les calmer.

«Ils firent réellement une pause dans leurs cris, mais ou bien ces sauvages détestent la musique et ne comprennent pas les amabilités, ou bien ils ont supposé que nous agissions de cette sorte pour implorer grâce auprès d’eux, car c’est après toutes ces démonstrations d’amitié que, jetant le pied en arrière et bandant leurs arcs, ils nous ont lancé une bonne centaine de flèches, qui ont passé en sifflant au-dessus de nos têtes, se sont enterrées dans le sable, plantées dans la coque et dans la _tolda_ des chalanas, ou sont restées prises dans nos filets de fer.

«A cette occasion, j’ai répondu par le commandement de: Feu!

«Notre décharge aurait dû faire de nombreuses éclaircies dans leurs rangs; cependant il en venait d’autres en avant et, contre notre attente, loin d’être terrifiés, ils ont continué à nous lancer des nuées de flèches qui heureusement ne nous atteignaient pas, grâce à notre retranchement. La ténacité de l’attaque pouvait toutefois rendre notre position critique; nous avons dû par suite exécuter un feu nourri d’environ une demi-heure, pendant lequel nos _Winchester_ de 18 coups, _Spencers_ et _Comblains_ se sont comportés de façon à les convaincre de notre supériorité.

«La multitude qui sortait du bois et venait grossir les rangs de l’avant-garde était parvenue même à avancer jusqu’au milieu du pont, et déjà je prévoyais le passage de l’ennemi sur notre rive, puis une lutte désespérée à l’épée et à la baïonnette, quand subitement une véritable panique s’est emparée des sauvages; ils ont tout à coup cessé les vociférations dont ils nous étourdissaient, puis tournant le dos et courbés en avant, ils ont fui vers la forêt dans le plus grand désordre et la plus grande confusion, s’embarrassant les uns dans les autres.

«C’est qu’à la fin le _Tuchaua_ était tombé.....

* * * * *

..... «J’ai là, près de moi, son modeste _diadème_, une espèce de guirlande de plumes blanches que je conserverai comme un souvenir de cette journée si heureuse pour nous, puisque, sans perdre un seul homme, nous avons, par notre victoire d’aujourd’hui, affirmé notre suprématie dans cette région des indomptables habitants de la forêt.

«Le danger passé et, maître du champ de bataille, j’ai employé le reste de la journée à faire couper l’énorme arbre-pont qui nous barrait le passage, à recueillir les arcs et les flèches dispersés et à faire enterrer les quelques morts que dans leur fuite précipitée, après la chute du _Tuchaua_, ils n’avaient pas songé à emporter dans l’intérieur, comme ils l’avaient toujours pratiqué auparavant. Il n’était pas non plus resté un seul blessé, et je le regrette beaucoup, car j’aurais désiré l’emmener avec moi et domestiquer à force de soins affectueux un Indien d’une tribu aussi vaillante, dont je ne puis désigner la nation par le nom, car je n’ai pu par aucun moyen le découvrir.

«Enfin, aujourd’hui a été un grand jour pour nous, et en terminant le récit de ces événements, j’espère dormir tranquille cette nuit, chose que je n’ai pu faire depuis longtemps.....»

* * * * *

C’est au milieu de ces luttes, des souffrances de toute nature dues aux privations et à la maladie, que l’expédition acheva de remonter le Javary. Deux épidémies exercèrent à la fois leur action meurtrière sur cette poignée d’hommes résolus, martyrisés jour et nuit, par l’horrible fléau des moustiques, _borrachudos_ (ivres) et des _moscas-varejas_ (mouches vivipares); elles ne purent cependant les faire reculer.

Des 82 personnes qui, le 17 janvier, avaient pénétré dans le Javary pleines de vie et d’enthousiasme, 55 seulement en atteignirent, le 14 mars, la source tant désirée.

Rouvrons ici encore, à cette date, le journal du baron de Teffé:

«14 Mars.

«Voici finie notre épineuse mission! écrit-il; la satisfaction que nous en éprouvons est réellement inexprimable.

«L’impétueux Javary, par le bras principal duquel nous avons remonté jusqu’à présent, a commencé à diminuer de volume un peu au-dessus du confluent du _Paysandú_, par 6° 36′ de lat. sud et 30° 11′ de longitude occidentale du méridien de Rio de Janeiro. A partir de 6° 53′ et 30° 51′, il a diminué encore après la bifurcation d’un autre de ses affluents, auquel j’ai donné le nom de _Rio da Esperança_, rivière de l’Espérance, parce que désormais le tronc principal ayant beaucoup moins d’eau, nous avions l’espoir d’arriver promptement à la source.

«A un jour de voyage au-dessus de cet affluent, nous en avons rencontré un autre qui, se trouvant sur la rive gauche, et par conséquent péruvienne, a été baptisé par mon collègue du nom de _Rio de la Fortuna_.

«Finalement le Javary, réduit à un insignifiant _igarapé_, comme l’Indien appelle les ruisseaux navigables seulement pour sa pirogue, lequel, malgré la crue produite par les pluies incessantes de ce mois, n’avait pas plus de 50 centimètres de profondeur et de 15 mètres de largeur, avait encore diminué au-dessus d’un autre affluent de la rive brésilienne, auquel, en raison de ses eaux noires, silencieuses et littéralement couvertes par les arbres des deux rives, j’ai donné le nom de _Rio Triste_.

«Jusqu’ici nous n’avions eu à couper que des ponts, 176 au total,--mais voici quatre jours que l’obstruction complète de cet insignifiant ruisseau nous donne un travail insensé. A tout instant nous échouons, nous devons sauter à l’eau et pousser les _chalanas_ à force de bras, ou alors ouvrir un chemin en coupant avec nos sabres les branches les plus basses de cette épaisse voûte de verdure formée par les arbres des deux rives. La largeur du Javary est telle dans ces derniers trois milles, que nous devrons descendre la poupe en avant; l’espace manque pour retourner les _chalanas_.

«Du point où nous sommes, il est absolument impossible d’aller plus loin, ce n’est déjà plus un _rio_, ni un _igarapé_, c’est un torrent insignifiant formé des filets d’eau sortis des _igapos_, ou grands bourbiers de cette région humide et marécageuse, où dans la saison pluvieuse ils se réunissent aux eaux qui découlent sur le sol des hauteurs environnantes.

«C’est hier, à 2 heures de l’après-midi, que nous avons atteint ce point; ayant constaté que la navigation est complètement impraticable dorénavant, j’ai débarqué avec tout mon monde pour achever l’exploration par terre.

«J’ai monté aussitôt mon léger observatoire sur un point découvert de la rive gauche et j’ai pris quelques séries de hauteurs, aidé par mon frère Carlos von Hoonholtz, qui, bien qu’assez malade, me rend encore d’excellents services en comptant à l’unique chronomètre qui ait conservé une marche régulière sur les neuf que j’avais apportés avec moi.

«Nous avons coupé un arbre très droit et très élevé de _Pao Mulato_ (bois cuivre) pour servir de borne finale, et j’ai chargé le charpentier Mirales d’en faire une énorme croix, symbole de la rédemption, que je veux laisser dans cette région inhospitalière.