Part 15
Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas en avant de l'étendard, chevauchaient, l'un près de l'autre et dans la tenue la plus simple, un vieillard à barbe grisonnante, un tout jeune homme sans barbe. Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien qui le distinguât que la modestie même et l'irréprochable propreté de ses vêtements, sa grande taille, l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée de trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt qu'assis dans sa vaste selle en velours cramoisi brodé d'or, ses larges pieds chaussés de babouches, enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux mains posées sur le pommeau étincelant de la selle, il menait à petits pas une jument grise à queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel oeil doux encadré de poils noirs, comme un oeil de musulmane agrandi par le _koheul_. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait en main son cheval de bataille, superbe animal à la robe de satin blanc, vêtu de brocard et tout harnaché d'or, qui dansait au son de la musique et faisait résonner fièrement les grelots de son _chelil_, les amulettes de son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa bride. Un autre écuyer portait son sabre et son fusil de luxe.
Le jeune homme était habillé de blanc et montait un cheval tout noir, énorme d'encolure, à queue traînante, la tête à moitié cachée dans sa crinière. Il était fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de voir une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si délicat. Il avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent. Il clignotait en nous regardant de loin; et ses yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille. Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vêtements; et de toute sa personne, soigneusement enveloppée dans un burnouss de fine laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans éperons et la main qui tenait la bride, une petite main maigre ornée d'un gros diamant. Il arrivait renversé sur le dossier de sa selle en velours violet brodé d'argent, escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son cheval.
Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali fit un mouvement pour se jeter à terre et courir se prosterner devant eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant étonné comprit le geste et ne bougea pas.
Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à mine impériale, au milieu de son cortège barbare, avec des guerriers pour valets et des vieillards à barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considérai assez tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait être la mienne pour un oeil difficile en fait d'élégance, et je ne pus m'empêcher de dire au lieutenant:
--Comment trouvez-vous que nous représentions la France?
Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y répondîmes avec autant de supériorité que nous le pûmes. Quant au jeune homme, arrivé à deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal, enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où excellent les cavaliers arabes, nous frôla presque de sa crinière et alla retomber deux pas plus loin; le petit prince s'était habilement dispensé du salut, et son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux sur nous.
Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passée dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits châssis carrés tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois sur des timbales du diamètre d'un petit tambour, les autres soufflant dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux de front, et les deux plus richement équipés tenant la tête, les chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands animaux efflanqués, nerveux, lustrés, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et marchant, comme disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et des anneaux d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles enveloppées d'étoffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis, dont les extrémités retombent en manière de rideaux sur les deux flancs du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de dais promenés dans une procession que de litières de voyage. Imagine un assortiment de toute espèce d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; l'orange à côté du violet, des roses croisés avec des bleus, des bleus tendres avec des verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats, tout cela marié avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls coloristes du monde. C'était le point le plus brillant et le centre éclatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil s'élevait comme une sorte de mitre étincelante au-dessus de la tête vénérable des dromadaires blancs, et complétait cette physionomie sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un nègre à pied, qui se tenait au-dessous de chaque litière, de temps en temps levait la tête et s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers les tapisseries.
Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des couleurs; car, immédiatement après, venaient les chameaux de charge, portant les tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille, accompagnés par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à pied, et les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi, rayés de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature cliquetant au mouvement de la marche; de chaque côté, des outres noires pendues pêle-mêle avec des douzaines de poulets liés ensemble par les pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse; par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses montants comme une voile autour de sa vergue; puis un bâton qui se trouvait mis en l'air et retenu par des amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel était l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les «maisons de poil» de cette petite cité nomade en déménagement. On voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à l'arrière des bêtes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand les animaux trop pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la charge, quelquefois couchés dans un grand plat de cuisine et s'y laissant balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en litière fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux flancs de la caravane, sans voiles, leur quenouille à la ceinture et filant. De petites filles suivaient, entraînant ou portant, attachés dans leur voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles femmes, exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de longs bâtons; tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits ânes, leurs jambes traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans leurs bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de la chechia rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le poitrail jusqu'à la queue, de _djellale_ à grands ramages, et suivies de leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des béliers farouches, comme s'ils les traînaient aux sacrifices: c'était aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu de la foule, et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait à l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons. C'était là que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons, nous prîmes le trot, et bientôt nous eûmes dépassé l'extrême arrière-garde de la caravane.
Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous continuâmes de voir la poussière qui s'éloignait dans la direction des montagnes de l'Est.
--Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une manière de déménager qui vaut mieux que la nôtre.
Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment s'effectue un changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus policé du monde.
Je ne connais pas de village arabe qui se présente avec plus de correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y développe en forme de triangle allongé. La base est occupée par un rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses d'un monument ruiné en marquent le sommet. Un mur d'enceinte collé contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente rapide, se relier, au moyen d'une tour carrée, aux murs extérieurs des jardins. Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement coupés en pyramides et percés de meurtrières. La ligne générale est élégante et se compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentuée des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la vive lumière du matin parvenait à peine à dorer. Une multitude de points d'ombre et de points de lumière mettait en relief le détail intérieur de la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrégulier de deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts posés à droite, sur la croupe même du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux apparaître encore, par deux touches brillantes, la monochromie sérieuse du tableau.
A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes Aouïmer avec la lettre adressée au caïd, et nous lui recommandâmes de veiller à ce que la _diffa_ fût très simple, car nous avions affaire à des gens pauvres. Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon suivante:
--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et moi qui sommes les maîtres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu me comprends?
Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et répondit: Oui, _Sidna_.--Formule presque inusitée de respect, qui ne s'adresse qu'aux puissants de la terre.
A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient derrière la ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout près, qu'une pauvre ville, mise en ruines par un siège, brûlée, aride, abandonnée, et que la solitude du désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un cimetière, au-delà duquel on voyait une porte carrée, pareille à toutes les portes arabes, ménagée dans la tour qui relie les remparts aux murs des jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins poudreux et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en même temps que nous ce chemin hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un âne boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du mamelon traversé par de longues assises de rochers rougeâtres, on voyait deux chevaux étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre pieds comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles; pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait roucouler des tourterelles.
Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus étroites encore que celles d'El-Aghouat et pavées de dalles encore plus glissantes, nous prîmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait des gens occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là, nous mîmes pied à terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et dans lequel s'enfonçait, suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était encombré de gens qui se démenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait déjà quelqu'un étendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel tout le monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes, un Arabe, assez proprement vêtu d'un burnouss couleur amadou, lui présentait d'une main une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amoncelées sur le tapis. C'était Aouïmer qui se faisait servir par le caïd de Tadjemout: Il se mit à sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa voix la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas vus depuis un mois.
Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant la maison du caïd. Aussi, le vestibule ne tarda pas à se trouver rempli; et bientôt, la porte obstruée ne pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui, privés d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais un séjour bien délicieux que celui du divan chez les pauvres habitants des ksours du Sud. On n'y échappe aux coups de soleil,--danger réel, il faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer toutes les incommodités imaginables. Et quant à celui-ci, j'avais jugé, dès l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable d'une étuve sèche; et je m'étais tout de suite aperçu, à de cruelles démangeaisons qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires.
Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan. Les petits étaient nés, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte était basse; entre le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais en l'air et je voyais six petites têtes rondes coiffées d'un duvet noir avancer au bord du nid six becs ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un bourrelet jaune qui les fait ressembler à des lèvres. L'oiseau partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une après l'autre, les têtes se retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise de voir son asile occupé par tant de monde, hésitait pour s'en aller, entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des raisons pour préférer la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait, bien que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la même incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus complaisants qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan et filait en jetant un nouveau cri.
Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, j'aurais volontiers pardonné à ces braves gens de nous faire étouffer par leur politesse malentendue, mais, quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je trouvai cette manière de se reposer si pénible, que j'aimai mieux marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est une cérémonie qui, dans tous les cas, demande certains préparatifs et dont la solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte. Tous les visages étaient ruisselants; les burnouss transpiraient comme des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de semblable: Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si j'ai un conseil à vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd, qui portait dans ses bras un petit mouton noir tout frémissant de se trouver pris et qui bêlait. Un autre grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air enjoué, un couteau à la main. Le caïd, croyant m'être agréable, me présenta le pauvre animal, écarta sa laine à l'endroit des côtes et me montra qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, par convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre à la broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le moindre appétit.
Les rues étaient silencieuses, presque désertes, l'ombre y décroissait rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants étendus déjà sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des métiers, comme dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est et m'acheminai, malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la sépulture de _Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'ancêtre des _Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe aux environs de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout commande la ville à l'est, à peu près comme celui de Si-Hadj-Aïca commande un quartier d'El-Aghouat. Il est entouré d'un petit mur en pierres sèches et barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une multitude de loques accrochées au mur par dévotion.--Puis, suivant l'arête du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord.
Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a subi en même temps que sa voisine _Aïn-Mahdy_. Ce débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rasée à fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachés par le feu, tout ce qui reste de l'ancienne kasbah démantelée pendant la guerre. Toutes ces maisons si bien groupées à distance sont dans le plus triste état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement relevé les tours et réparé l'enceinte des jardins, car la grande affaire était de protéger les plantations.
Ces jardins entourent la ville de trois côtés. L'Oued M'zi la contourne en décrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est contenu, du côté des jardins, par une berge élevée, de terre rougeâtre, sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre assez loin dans la plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de sécheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On n'y voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat, il disparaît sous le sable pour ne se montrer qu'à l'époque des pluies.
Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand je m'arrêtai sur les débris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je retrouvais El-Aghouat à la même heure, avec le désert de moins, mais avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur de cette ville accablée de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au delà de l'îlot vert des jardins, l'oeil découvrait un horizon de terrains nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, d'un ton charmant, mais où l'on devinait l'aridité de la pierre sous la tendresse inexprimable des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de pentes grisâtres, sans aucune ombre, enflammée de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les deux chevaux que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé de place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du côté du nord. Il y avait une tente en poil noir plantée parmi les ruines, et sous laquelle une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau désolé. On ne connaît point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus beau soleil qui puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de bruits, et semble exaspérer toutes les passions joyeuses de la campagne. Ici, le soleil de midi consterne, écrase, mortifie, et c'est l'ombre de minuit qui répare et à son tour redonne la vie.
Une seule chose, grâce à des ressources de sève inconcevables, résiste à la consomption de ces terribles étés, qui dessèchent les rivières, corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages; couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappelé les taillis de chêne les plus verts, les potagers normands les mieux arrosés, à l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la frondaison, sans trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude, entier, agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des joujoux de papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le désaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu, couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques petits carrés de légumes mal arrosés et plus mal venus, des haricots et des fèves à feuilles flétries.
Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants par le sommet, sont toute la fortune et toute la gaieté de Tadjemout. On les dit fertiles. Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à cidre, pour la grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier du sud, c'est un bel arbre, de haute taille, d'un port sérieux, d'un feuillage élégant, régulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses compactes ou développé en longues grappes traînantes, et dont l'exécution, naturellement indiquée, s'exprime par un travail serré de touches rondes posées symétriquement, comme des points de broderie. Cela rappelle exactement l'exécution calme et savante du _Diogène_ et du _Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la ressemblance doit être parfaite. L'abricotier, comme les pommiers normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que chaque feuille verte est accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre, d'aspect mythologique, est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais, le fond de la cuisine arabe; on les fait sécher sur des claies, et, pendant tout le reste de l'année, on en compose, avec fort peu de viande et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragoûts, entre autres le _hamiss_.