Part 8
Cependant 3,000 fr. de rente, que Gustave avait laissés à Louise avant son départ, ne suffisaient pas à la dépense quotidienne de sa maison. Tout entière à sa douleur, Louise ne faisait nulle attention à tout ce qui se passait autour d’elle: madame Lefebvre, madame Valery et d’autres, s’installaient à sa table, se vêtissaient de ses robes, et elle ne paraissait pas s’en apercevoir.
Un jour vint où elle fut obligée de vendre une petite partie de son capital. Ce jour-là, une idée l’avait poursuivie, c’était de faire bâtir un tombeau à son enfant. Elle en parla à madame Lefebvre, qui, ne se souciant pas de voir passer tant d’argent en un marbre funéraire, répondit effrontément, que ce tombeau était fait; que M. Gustave avait eu la précaution de le faire construire avant son départ.
Depuis long-temps Louise suppliait madame Lefebvre de la conduire à l’endroit même où avait été enterrée sa fille. La Lefebvre, comme on se le figure aisément, remettait cette visite de semaine en semaine, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre. Enfin toutes les ressources de la lenteur étant épuisées, elle ne put se dispenser de mener Louise en un cimetière quelconque. La fausse confidence qu’elle venait de lui faire au sujet du tombeau élevé par les soins de Gustave rendait toute hésitation désormais impossible, car Louise exigea dès lors impérieusement que la Lefebvre lui montrât le tombeau de sa fille: elle y voulait pleurer.
La Lefebvre pensa que le Père Lachaise, peuplé de tombeaux de toute espèce, lui offrait plus de chance que tout autre cimetière de rencontrer une petite tombe d’enfant sans inscription.
Elles partent. Arrivées au Père Lachaise, la Lefebvre va hardiment droit devant elle, sans tourner ni à droite ni à gauche, comme une personne assurée du chemin qu’elle suit.
Elles marchèrent long-temps. La Lefebvre commençait à se désespérer, lorsqu’elle aperçut un petit mausolée de marbre blanc, sans nom de mort, sans autre indice de douleur que deux ou trois couronnes et un long crêpe qui cachait la partie supérieure du monument.
--Tenez, madame, dit-elle à Louise, voilà le tombeau de votre chère fille. Ces couronnes, c’est monsieur qui les a mises là, avant de partir; ce crêpe, c’est moi-même qui l’ai attaché là-haut.
Louise s’agenouilla, pria et pleura.
On la vit plusieurs mois de suite apporter des fleurs sur ce tombeau qu’elle arrosait de ses larmes. Elle y venait toujours seule.
Bientôt elle y vint plus rarement, elle y pleura moins long-temps: Madame Valery l’accompagnait alors.
A cette époque, Louise avait quitté le deuil, et par momens elle riait des réflexions spirituelles et moqueuses de madame Valery, sur les épitaphes bizarres dont quelques tombeaux sont diversemens chargés.
Bientôt on ne vit plus Louise revenir à la petite tombe du Père Lachaise.
Pendant de longues années, elle disparut complétement du cercle des personnes à qui nous devons les détails qui précèdent et qui suivent cette partie inconnue de son histoire.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.