Part 5
--Oh bien! mademoiselle; adieu, adieu, bonne santé! s’écria-t-il avec colère. J’étais bien fou de me tracasser la tête pour une femme de votre espèce!
Louise lui lança un regard où la fierté se mêlait au dédain. Gustave, pour se donner l’apparence d’un homme indifférent, se mit à promener ses doigts sur le piano; il accompagnait la musique d’un léger sifflement des lèvres.
--Adieu, docteur, répéta Louise.
--Vous n’êtes pas encore partie? demanda nonchalamment Gustave.
--Je m’en vais, je m’en vais, monsieur, répondit Louise en souriant d’un air pénible. Puis elle ouvrit brusquement la porte.
Le docteur Thévenot la suivait en silence, s’inclinant déjà pour lui souhaiter d’être heureuse.
Tout à coup elle chancela, et d’une main s’appuya contre le mur. Le docteur la soutint.
--Qu’avez-vous? lui demanda-t-il avec empressement.
--Oh! ce n’est rien, répondit Louise en faisant des efforts d’estomac; ce sont des spasmes, le mal va se passer.
--Mais, dit le docteur qui l’examinait avec attention, ce mal vous a-t-il pris souvent?
--Hier pour la première fois, répondit-elle. Cette nuit, ce matin même... Mais c’est peu de chose; à présent je me sens mieux. Adieu, monsieur Thévenot.
--Qu’est-ce qu’elle a donc? cria impatiemment Gustave. Encore quelque sensiblerie calculée! Pour Dieu! docteur, laissez-la partir; je suis las de tout ce manége. Puisque madame veut s’en aller, qu’elle s’en aille une fois pour toutes, et qu’on n’en parle plus.
--Je m’en vais, monsieur, dit Louise, je m’en vais, trop heureuse de quitter un méchant et malhonnête homme comme vous.
--Vous ne vous en irez pas, madame, dit le docteur avec autorité. Et il referma la porte, qu’elle entr’ouvrait pour sortir.
--Que je ne m’en aille pas, monsieur! répondit Louise. Et de quel droit me retenez-vous ici?
--Docteur, dit Gustave, qui était accouru à la voix de Thévenot, que signifie cela?
Le docteur se pencha vers Gustave à qui il dit tout bas, mais assez haut cependant pour être entendu de Louise:
--Voyez ce que vous avez à faire, mon ami.
--C’est tout vu, docteur. Qu’elle parte!
--Monsieur Thévenot, dit Louise, n’insistez pas davantage, c’est inutile. Il voudrait m’épouser maintenant que je refuserais sa main.
--Vous épouser! reprit Gustave; la plaisanterie est bonne!...
Louise, exaspérée, heurtait du poing contre la porte fermée à double tour par le docteur qui en avait ôté la clef.--Ouvrez-moi, ouvrez-moi tout de suite, s’écriait-elle, ou j’appelle les voisins, j’appelle du secours.... Suis-je prisonnière dans cette affreuse maison?
--Attendez un instant, madame, répliqua le docteur, qui alors cessait de parler bas à Gustave. Celui-ci, cependant, comme anéanti par la confidence du médecin, demeura immobile, les yeux ardens et fixes; puis à la fin, il tressaillit de tous ses membres et frappant ses deux mains l’une contre l’autre:
--Ce que vous me dites est-il possible, Thévenot?... Enceinte! elle est enceinte!
--Moi!... enceinte! répéta Louise, avec une expression d’épouvante à laquelle succéda bientôt un air de triomphe et de bonheur.
--Oui, madame, enceinte, reprit le docteur; par hasard en seriez-vous fâchés l’un et l’autre?
--Louise.... dit Gustave, en la regardant avec amour....
--Gustave.... répondit Louise, en baissant les yeux....
--Mais, mon cher docteur, ne nous trompez-vous pas? êtes-vous bien sûr?...
--Tenez, regardez-la, mon ami: les premiers symptômes de grossesse se manifestent encore.
--Louise, ma Louise, veux-tu toujours me quitter? demanda Gustave en lui tendant les bras.
Elle s’y précipita tout en pleurs et criant:--Je suis enceinte, Gustave... prends pitié de ta femme!
CHAPITRE VII.
De mois en mois Louise reconnaissait, à des indices plus certains, que le docteur ne l’avait point abusée sur son état de grossesse. Sa joie était grande d’être mère, car à présent elle était assurée d’être la femme de Gustave. Tout son bonheur était là. Gustave pourtant ne se hâtait pas de l’épouser, quoiqu’il lui dît sans cesse que ce mariage devenait obligatoire pour sa famille même, à cause de leur enfant. Louise attendait sans trop d’impatience; elle voyait bien que Gustave était de bonne foi dans ses promesses. Ma Louise, lui disait-il, je t’assure que tu seras ma femme. Mais il faut donner le temps à mon père de te connaître. Il est juste qu’il te voie, qu’il t’aime avant de se décider à te nommer sa fille. Eh bien! dans la position où te met ta grossesse avancée déjà, puis-je décemment te mener chez lui, ou l’amener chez toi? D’ailleurs, toi-même, j’en suis certain, tu ne voudrais pas maintenant te montrer dans une mairie, dans une église.... Après tes couches, à la bonne heure.
Louise se rendait à ces raisons, qu’elle trouvait justes, bien qu’au fond du cœur, elle s’attristât quelquefois à la pensée que son mariage était retardé de quatre à cinq mois encore. Mais les caresses de Gustave la dédommageaient de cette longue attente.
Il faut dire cependant que Gustave n’était pas d’une entière bonne foi dans tous les obstacles qu’il opposait aux désirs de Louise. Il avait trente ans, il était maître en grande partie de sa fortune, comme il était aussi maître de ses actions. Il importait peu à M. Charrière que son fils se mariât avec Louise ou avec tout autre, avec une de ses maîtresses ou avec une demoiselle innocente et pure encore. Sans doute M. Charrière, à propos de ce mariage, eût fait à Gustave les objections que tout père ferait en pareille circonstance. Mais enfin, Gustave eût épousé Louise sans opposition possible de la part de son père. Libre de sa main, qui l’empêchait donc de la donner à Louise?
Il semble que les empêchemens à ce mariage dussent naître, non de la volonté, mais du caractère même des deux jeunes gens. Nous avons vu déjà Gustave prêt à épouser Louise, et néanmoins ne l’épousant pas, tantôt par la faute de sa maîtresse, tantôt par la faute de son propre caractère à lui, Gustave. Les événemens, il est vrai, quelque petits qu’ils fussent, apportaient sans cesse à leurs desseins des modifications diverses, ainsi qu’ils font aux desseins de la plupart des hommes.
Cette fois encore Gustave voulait prendre Louise pour femme. La voir enceinte, l’idée d’être père redoublait son amour pour elle. Il n’était pas de bonheur dont il n’eût aimé à la combler. Le mariage, précisément parce que c’était un sacrifice fait à ses goûts, le mariage lui paraissait une chose nécessaire à accomplir. Mais la nécessité de faire immédiatement ce sacrifice, il ne la voyait pas.
Puisque je dois l’épouser, se disait-il, il est fort indifférent que ce soit cette année ou l’autre. Pour tout autre homme que Gustave, une semblable raison eût hâté le sacrifice; pour lui elle en reculait l’instant.
Il est bien naturel, se disait-il encore, que je prolonge le plus possible le peu de liberté qui me reste.
D’ailleurs, quelques-uns de ses amis n’ignoraient pas ses liaisons avec Louise; et lui, qui en leur présence s’était tant de fois moqué du mariage, il allait mentir à toute sa vie passée; et, pour comble d’inconséquence, il allait épouser sa maîtresse!
Quoiqu’il sût bien que tôt ou tard il finirait par se marier avec Louise, la crainte du ridicule le retenait dans l’inaction. Un jour, entre autres, il fit l’expérience des quolibets sans nombre qui ne manqueraient pas d’accueillir la nouvelle de son mariage. Ce jour-là il avait rencontré Alfred et Eugène, ses deux convives du café de Paris. En les apercevant, son maintien fut embarrassé. Ils ne lui en épargnèrent pas la remarque, et se répandirent en mille plaisanteries sur la peur qu’il avait de rencontrer ses amis depuis qu’un amour sérieux le faisait soupirer pour une grisette.
Gustave, qui du moins voulait payer de mine, essaya de prendre la chose en riant; mais il perdit toute contenance lorsque Eugène lui dit: On assure qu’elle est enceinte, et que tu songes à l’épouser.
--Mais, répondit Gustave en balbutiant, on assure là une chose.....
--Absurde: n’est-il pas vrai? Je ne te crois pas capable d’une vertu si bête, ou tu aurais terriblement changé en six mois de temps! Te rappelles-tu notre déjeuner au café de Paris?
--Pourquoi?
--Pourquoi?.... parce qu’alors tu avais certaines manières de voir sur les enfans... Tiens, veux-tu que je te dise franchement ce que je pense? tu médites un coup à la Rouvrard. Ah! ah! ah! farceur que tu es, je te connais bien! Avoue la vérité: tu attrapes cette fille; tu mets en pratique ton grand système des enfans sans mère... Allons, fais donc semblant de ne pas me comprendre!
--Je te comprends à merveille, au contraire, reprit Gustave; je me rappelle fort bien ce que je t’ai dit avant, pendant et même après notre déjeuner de garçon; alors, j’en conviens, j’avais sur les enfans, sur le mariage, des idées...
--Que tu n’as plus?
--Peut-être.
--Allons donc! tu plaisantes, et veux cacher ton jeu. Ce n’est pas avec tes amis qu’il faut feindre. Je vais te dire, moi, quel est ton projet.
--Voyons.
--Aussitôt ta maîtresse accouchée, tu escamotes l’enfant, et te voilà père sans femme. N’était-ce pas là ton grand rêve de civilisation et de bonheur?
Gustave devint sérieux. Il est possible, dit-il, que la pensée d’enlever un enfant à sa mère ait pu me venir en tête comme mille autres pensées extravagantes; mais de la conception à l’exécution il y a loin. A nos âges, quand on n’a ni femme, ni enfant, ni amour, on peut se figurer aisément qu’ôter à une mère son enfant est une chose toute simple, toute naturelle, toute facile... Aujourd’hui, quel qu’en soit le motif, je pense différemment.
--Bah!
--Je dis plus: c’est que tout homme assez cruel pour commettre une action semblable est un lâche et un scélérat.
--Parles-tu sérieusement?
--A tel point que si quelqu’un osait me soupçonner d’une pareille infamie, il m’en rendrait raison à l’instant même.
Eugène s’excusa froidement de l’avoir mal jugé.
--La faute en est à vous seul, Gustave, lui dit-il: une autre fois je ne vous croirai plus sur parole. Je vois bien qu’il ne faut jamais plaisanter avec les gens lorsqu’ils sont amoureux. Parlez-moi de l’amour pour dénaturer les meilleurs caractères! je m’en souviendrai. Adieu.
Ils se quittèrent assez mécontens l’un de l’autre.
Comme on le pense bien, cette rencontre n’ébranla pas Gustave dans ses projets de mariage: tout au contraire, elle dut l’affermir dans ce louable dessein, mais sans lui faire voir cependant la nécessité d’en hâter l’exécution.
A la suite de cet entretien, il se dirigea vers la rue du Colombier, heureux de revoir Louise. Quand il entra, elle était assise près d’une fenêtre, le corps penché sur sa chaise, les jambes étendues. De la main elle fit signe à Gustave de marcher doucement et de faire silence. A l’expression attentive de son visage, au bonheur qui entr’ouvrait ses lèvres, on devinait que Louise attendait avec joie quelque chose qu’elle écoutait venir.
Gustave s’avança sur la pointe du pied, cherchant de toutes parts, interrogeant l’œil de Louise, et n’apercevant encore ni en elle, ni autour d’elle, l’objet qui attirait si fort son attention.
Mais Louise gardait la même posture, la main toujours levée, comme pour dire à Gustave: Silence!
Il était à ses côtés. Tout à coup elle tressaillit, et, se saisissant de la main de Gustave, elle la pressa sur son flanc.
--Sens-tu? sens-tu? lui dit-elle avec un accent passionné de bonheur: sens-tu comme il remue?... Pauvre petit!
Elle pleurait en répétant: Pauvre petit!
Quoique ce ne fussent pas les premiers signes d’existence qu’eût donnés son enfant, Gustave, cette fois, éprouva une émotion plus forte que d’habitude: les coups étaient si rudement portés dans le flanc de la mère, qu’il en fut effrayé pour elle.
--Ma Louise, lui dit-il tout agité, mais cet enfant doit te faire mal?
--Oh! mon Gustave, répondit-elle, que ce mal-là fait de bien! Pauvre enfant! il me frappe, comme s’il voulait me dire: Ma mère, je suis là... j’existe!
Gustave lui passa les bras autour du cou, et tous deux, liés d’une étreinte mutuelle, ils pleuraient en se couvrant de baisers.
--Tu l’aimeras bien, notre fils, mon Gustave?
Gustave sourit.
--Notre fils? Tu veux que ce soit un garçon?
--Oui, un garçon, à cause de toi, Gustave...
--Moi, j’aimerais mieux une fille.
--Eh bien! comme tu voudras... une fille, je le veux bien. Comment l’appellerons-nous, notre fille?
--Louise.
--Non, pas Louise... Il n’y a donc pas de féminin au nom de Gustave?
--Je n’en connais pas; mais je m’appelle encore Marius... Marius-Gustave.
--Ah! s’écria Louise avec joie, Marius! quel bonheur! nous la nommerons Marie, c’est le nom de la Vierge.
Soit que le nom de la Vierge eût réveillé en son cœur le souvenir de ses devoirs religieux si long-temps méconnus, soit que ce nom lui eût rappelé sa mère qui elle aussi se nommait Marie, Louise tomba dans une profonde tristesse.
--Mon ami, dit-elle à Gustave, je suis bien coupable: depuis la mort de ma mère, je n’ai pas été une seule fois à l’église, je n’ai pas fait dire une seule messe pour elle...
Le front de Gustave se rembrunit.
--Laisse donc là ta messe, répondit-il avec impatience.
Il n’avait pas osé dire: Laisse donc là ta mère; mais tel était vraiment le fond de sa pensée. Il ne pouvait souffrir que Louise, en parlant de sa mère, lui rappelât un événement qui l’importunait et lui faisait mal.
--Je t’en prie, Gustave, reprit-elle, ne me contrarie pas là-dessus; je te laisse libre dans ta religion...
--Ma religion? le diable m’emporte si je crois à toutes ces bêtises!
--J’y crois: cela fait ma consolation. Ne veux-tu donc m’en laisser aucune?... Et puis, ajouta-t-elle, j’ai quelque chose à demander à Dieu.
--Qui t’empêche de le lui demander ici, dans ta chambre?
--Non, Gustave, dans une église... il m’exaucera mieux.
--Allons, eh bien! va donc dans une église! Oh! mon Dieu, ce que c’est que les femmes avec leurs préjugés! Mais voyons un peu; je suis curieux de savoir cela, moi: qu’est-ce que tu as à lui demander, au Père éternel?
--Gustave, ne parle pas ainsi: je ne t’aimerais plus. Tu me fais frissonner.
Voyant qu’il l’affligeait, Gustave quitta le ton de la plaisanterie pour s’informer doucement de la demande qu’elle voulait faire à Dieu.
--Que te manque-t-il, Louise? N’es-tu pas heureuse avec moi?
Elle soupira. Gustave reprit:
--As-tu peur que je ne te quitte? Non, jamais, Louise; je te le jure. Crains-tu que je ne manque à mes promesses? As-tu encore des doutes sur moi? Crois-tu que je te trompe, que je ne veuille pas faire de toi ma femme, ma compagne pour la vie?
Louise répondit qu’elle n’était point inquiète au sujet de son mariage, étant convaincue, au contraire, que bientôt elle serait sa femme.
--Alors, qu’est-ce qui peut donc te tourmenter? Que veux-tu demander à Dieu?
Louise, la tête baissée, pleurait en silence.
--Ne pleure pas, Louise, je t’en conjure. Tu ne peux rien faire qui me cause plus de mal. Explique-toi. Ce que tu as l’intention de demander au ciel, s’il est en mon pouvoir de te le donner, aucun sacrifice ne me coûtera.
--Oh! ce n’est pas en ton pouvoir, Gustave!
--Mais enfin qu’est-ce que cela peut être? Parle.
Louise, sans lever la tête, éclata en sanglots et dit:
--Je veux demander à Dieu que mon enfant ne m’abandonne pas, comme j’ai abandonné ma mère...
En achevant ces mots, elle poussa des cris de désespoir et s’enfuit dans la chambre voisine, où Gustave l’entendit qui disait:
--Mon Dieu, mon Dieu! ayez pitié de moi, ne me punissez pas dans ma fille!...
Resté seul, Gustave s’épouvanta de nouveau d’avoir pu regarder comme une plaisanterie fort sensée le projet horrible de priver deux mères de leurs enfans; car, au sortir de la table où Alfred avait conté l’histoire de Rouvrard, Gustave ne s’était-il pas complu dans cette pensée, qu’il commencerait par enlever à quelque pauvre mère sa fille, pour ensuite s’approprier l’enfant de cette même fille devenue mère? C’étaient deux générations, trois peut-être, dont il sacrifiait le bonheur à une fantaisie de garçon!
A présent, il ne peut se persuader qu’un semblable dessein il l’ait caressé dans sa tête, ne fût-ce qu’une minute. C’est que voir une mère, être père soi-même, fait comprendre des devoirs, éveille des sentimens dont on n’avait pas soupçonné l’existence jusque-là.
Surtout, depuis qu’il a entendu Louise demander à Dieu de ne pas permettre que son enfant la quitte jamais, surtout depuis ces cris d’un affreux désespoir, Gustave voudrait effacer de sa vie le jour infâme où il se dit: J’aurai un enfant, et tous deux, lui et moi, nous abandonnerons la mère.
CHAPITRE VIII.
Suivant la résolution qu’elle en avait prise la veille, Louise se rendit seule, à pied, dans l’église de Saint-Thomas-d’Aquin. Des pauvres, rangés sur deux files, se tenaient assis à chaque côté de la porte. Elle leur distribua de l’argent et elle leur dit:
--Priez Dieu pour moi.
A l’entrée de l’église, elle vit une femme dont le métier était de vendre et de faire brûler un cierge à l’intention des morts. Elle donna de l’argent à cette femme, et elle lui dit: Faites brûler un cierge pour le repos de l’ame de ma mère.
Puis elle s’en alla s’agenouiller dans un des coins les plus obscurs du temple. Là elle demeura plusieurs heures en prières, s’asseyant par intervalles, lorsque ses genoux ne pouvaient plus la porter.
Un prêtre qui sortait d’une petite chapelle voisine la rencontra au moment où elle se levait; il la vit si pâle et si faible, qu’il s’arrêta devant elle. Louise lui demanda quels prêtres dans cette église disaient les messes pour les morts. Il répondit qu’ils en disaient tous.--Ah! monsieur, murmura-t-elle, pourriez-vous en dire une tout de suite? je resterai ici à l’entendre. C’est pour ma mère.
Le prêtre, qui déjà se disposait à monter à l’autel, lui répondit:
--Recueillez-vous, madame: la messe va commencer.
En effet, les enfans de chœur étaient à leur poste. Le prêtre quitta Louise, qui s’agenouilla de nouveau.
La messe dite, Louise priait encore. Cependant elle aperçut le prêtre qui se dirigeait vers un des bas-côtés de l’église. Elle se leva pour le rejoindre et le remercier. C’était au confessionnal que se rendait le prêtre. La voyant venir à lui, il cessa de marcher et il lui dit:
--Avez-vous une confession à me faire?
A cette demande, Louise troublée, effrayée, ne répondit pas même par un soupir.
Il l’encouragea par quelques bienveillantes paroles, et, entrant dans son confessionnal, il lui fit signe d’approcher, qu’il était prêt à l’entendre. Elle n’osa s’enfuir.
Bientôt elle s’avança lentement et en tremblant vers le lieu sombre où l’attendait le confesseur.
La confession fut longue.
Il y avait plus de trois heures que Louise était absente, lorsqu’elle reparut dans son appartement de la rue du Colombier. Gustave l’attendait. Il jeta un cri de surprise et d’inquiétude: Louise était horriblement pâle.
--D’où viens-tu?
--De l’église.
--Que diable as-tu été faire là?
--Prier Dieu pour ma mère.
Gustave se promenait avec agitation dans la chambre.
--Toujours, toujours ta mère! murmura-t-il. Je n’aime pas que tu m’en parles; tu le sais pourtant!
Il reprit:--C’était bien nécessaire d’aller là! te voilà pâle et changée comme si tu relevais de maladie. Tu as encore pleuré, n’est-ce pas?
--Ah! soupira Louise, c’est que le prêtre m’en a tant dit....
--Quel prêtre? est-ce que tu te serais confessée par hasard?
Puis voyant que Louise gardait le silence:--Tu t’es confessée? ah bien! il ne manquait plus que cela! Mais tu ne sais donc qu’inventer pour te faire mal et me rendre malheureux?.... Et à quel propos t’es-tu confessée?
--Je n’en sais rien.... c’est arrivé presque malgré moi. Car je me doutais bien de tout ce qu’il allait me dire!..
--Pardieu! il t’a dit de me quitter d’abord; cela va tout seul.
--Oui; mais quand je lui ai fait observer que je n’ai plus ni mère, ni personne au monde, et que tu dois m’épouser...
--Après?
--Il s’est radouci.
--C’est fort heureux, ma foi! Il s’est radouci, le saint homme! Voyez-vous cela? la belle grâce!...
--Gustave! laisse-moi, je t’en prie... ne te moque pas de la religion.... Dieu nous en punirait tous deux.
--Tu es folle.
--Non, je t’assure que c’est horrible de tourner tout en dérision comme tu fais. Je suis déjà bien assez coupable par mes actions sans le devenir davantage en écoutant tes paroles... Il semble que Dieu, à cause de toi, n’ait pas voulu ce matin recevoir ma prière.
--En voilà assez. Laisse-moi tranquille: tu déraisonnes.
--Je lui ai demandé...
--Garde-le pour toi, ce que tu lui as demandé; moi, je ne te le demande pas. Fais-moi l’amitié de te taire, et surtout de ne pas remettre les pieds dans une église: nous nous fâcherions. Je n’ai pas envie de te voir malade et dévote: ce serait trop d’ennuis la fois.
Le caractère de Louise était devenu très-irritable, par suite de ses querelles avec Gustave, et aussi par suite des obstacles qui avaient précédemment retardé la conclusion de son mariage. En toute autre circonstance elle se fût emportée contre son amant, mais le prêtre lui avait recommandé la douceur, la résignation, la patience; les paroles du confesseur murmuraient encore à son oreille, et elle se contint pour ne pas éclater en reproches.
Une pénitence de tous les jours lui avait été imposée au confessionnal. Cette pénitence, qui consistait à répéter une foule de psaumes, elle ne put si bien se cacher pour la faire, que Gustave n’en surprît souvent le secret. De là, des discussions sans cesse renaissantes. Voulait-il l’embrasser, elle priait; voulait-elle prier, il se moquait d’elle, ou bien il entrait en colère. D’autres fois, le vendredi, par exemple, la querelle venait à propos du régime maigre que Louise s’obstinait à suivre, sous prétexte de santé, tandis que Gustave lui représentait que sa santé même et celle de son enfant lui imposaient l’obligation d’une nourriture forte et succulente.
Bien plus, Louise, chaque dimanche, de grand matin, s’en allait entendre une messe basse.
Gustave s’exaspérait à la voir pratiquer tous ces exercices de dévotion, depuis surtout qu’elle n’en faisait plus mystère. Car, emportée par la religion non moins que par les dispositions âpres et volontaires où la mettaient les fatigues de sa grossesse, Louise ne put long-temps ni modérer ses désirs, ni plier sa volonté devant la volonté de personne.
Quinze jours ne s’écoulèrent point sans qu’elle déclarât ouvertement sa résolution inébranlable de prier Dieu quand, comment et où bon lui semblerait.
Peu à peu Gustave montra pour elle une indifférence qui menaçait de se changer en aversion.
Le temps ne rapprocha point deux caractères qui, du reste, n’étaient pas faits pour s’entendre.
A peine trois mois restaient à Louise pour atteindre le terme de sa grossesse, et plus l’instant de ses couches approchait, plus elle s’irritait aisément, plus elle pleurait sans cause apparente, plus elle parlait souvent de sa mère, plus enfin elle donnait à Gustave d’insupportables sujets d’ennui.
Elle revenait aussi plus fréquemment et plus violemment que jamais sur la honte qui résultait pour elle d’être enceinte et bientôt mère sans être épouse.
C’est pourquoi Gustave, reculant avec plus de force qu’il ne l’avait fait encore l’heure fatale du mariage, engageait Louise à prendre patience par les mêmes raisons dont il l’avait apaisée déjà; mais Louise, à son tour, se rendait moins facilement à l’évidence de ces raisons, et même elle s’attachait ardemment à les combattre.