Part 6
En mettant le pied dans la maison, elle entendit de grands éclats de joie sortir de la loge du portier. Elle pencha la tête, et aperçut mademoiselle Agathe dînant en famille.
--Je donnerai demain congé à cette fille, se dit-elle; ce n’est pas ainsi qu’on doit se conduire.
En montant l’escalier sombre, une sorte de crainte vague la prit.
Parvenue, à grand’peine, jusqu’à la porte de son troisième étage, elle tourna le bouton pour entrer. La porte résista: elle était fermée à clef.
Elle sonna; elle sonna deux fois; elle sonna long-temps et fort. Rien!
Elle prêtait l’oreille, personne ne bougeait dans la chambre.
Sa tête s’enflamma; elle se mit à crier. Aucune voix ne répondit à la sienne.
Après tout, se dit-elle, il est possible que Louise soit endormie.
Elle descendit l’escalier à tâtons, péniblement, toujours près de rouler d’étage en étage.
Elle arriva dans la cour, ouvrit la porte de la loge: tout le monde chantait, buvait, était ivre, sauf mademoiselle Agathe pourtant.
Sans oser dire un mot sur sa fille, madame Drouart demanda la clef de sa chambre.
Mademoiselle Agathe prit la clef qui pendait à un clou, se saisit d’une chandelle, et, précédant madame Drouart, elle monta.
Madame Drouart suivait chancelante de fatigue et d’émotion.
Les trois étages montés, la porte ouverte, mademoiselle Agathe remit la chandelle entre les mains de madame Drouart, à qui elle dit: Madame serait-elle assez bonne pour me permettre d’aller finir mon dîner? Nous n’avons pas encore tiré les Rois.
--Allez, lui dit madame Drouart.
En avançant de son cabinet dans la chambre, il lui sembla que tout était seul et vide.
Ses yeux cherchaient de tous côtés: elle n’aperçut rien.
La chandelle lui tomba des mains; elle se baissa pour la ramasser; elle regretta qu’elle ne se fût pas éteinte.
--Louise! dit-elle à voix base.
Louise!
Elle répéta: Louise! d’une voix si faible qu’on eût dit que sa voix même lui faisait peur à entendre.
Un tiroir était tout grand ouvert, elle y regarda: le schall de Louise et son bonnet de dentelle n’y étaient plus.
Elle déplia un mouchoir qui lui parut dur au toucher: de ce mouchoir s’échappèrent deux lettres:
Elles étaient signées _Gustave_.
Dans un des coins de ce tiroir, elle aperçut une troisième lettre: c’était la lettre de son mari à sa fille: _Pour Louise_.
Cette lettre, Louise ne devait jamais la quitter!
Elle l’avait laissée là avant de sortir.
Madame Drouart tomba les deux genoux par terre, et murmura: Louise, ma fille, mon mari, mon Dieu!
Le lendemain matin mademoiselle Agathe la trouva étendue raide au milieu de la chambre.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.