Un dilemme

Chapter 3

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Il s'irrita, mécontent de lui; mécontent tout à la fois de l'action qu'il allait commettre et du semblant de pitié qu'il éprouvait.

Involontairement, il cherchait un argument décisif qui lui rendît cette créature plus odieuse, un argument qui enforcît et justifiât sa dureté, qui le débarrassât du soupçon de malaise qu'il sentait poindre.

Il posa deux questions, mais, trichant avec lui-même afin d'aider à se convaincre et d'obliger la femme à répondre dans le sens qu'il espérait, il plaida le faux pour savoir le vrai.

--En résumé, ma chère enfant, fit-il, je n'ignore pas la façon dont mon petit-fils vous a connue. Certes, cela n'ôte rien à vos mérites, mais permettez-moi de vous le dire, il n'a pas été le premier qui ait défloré ces charmants appas--et il salua galamment de la main--de sorte que, comme nous disons, nous autres hommes de loi, là où il n'y a pas eu de préjudice, il ne saurait y avoir de réparation.

Sophie continuait à pleurer doucement: elle ne répondit point.

Bien, pensa Me. Le Ponsart, elle ne proteste pas; donc, j'ai touché juste; Jules n'a pas été son premier amant--et d'une...

--En second lieu, reprit-il, vous pensiez bien, n'est-ce pas? que la situation irrégulière dans laquelle vous viviez avec mon petit-fils ne pouvait durer. D'une façon ou d'une autre, elle se serait rompue. Ou Jules aurait été nommé sous-préfet dans une province et il se serait honorablement et richement marié, ou pour une cause que l'avenir eût pu seul nous apprendre, il vous eût quittée ou eût été quitté par vous: dans ces deux cas, votre liaison aurait forcément pris fin.

--Non, monsieur, fit-elle vivement, en levant sa tête, non, Jules ne m'aurait pas abandonnée. Il aurait épousé la mère de son enfant; il me l'a dit, combien de fois!

--Allons donc, mâtine, murmura le notaire, voilà ce que je voulais te faire avouer. Cette fois, ses scrupules se mettaient à couvert; cette fille, qui n'avait pas l'excuse de s'être livrée vierge à son petit-fils, nourrissait le projet de se marier!

C'est un comble, se répétait-il; nous aurions eu ce torchon-là dans notre famille! Il resta déconcerté; en une rapide vision, il aperçut Jules amenant cette femme, traversant la localité, toute entière sur ses portes, entrant au milieu de la famille consternée par cette mésalliance; il aperçut cette femme, sans tenue, ne sachant ni manger, ni s'asseoir, lâchant des coq-à-l'âne, compromettant sa situation par le ridicule de sa vie présente et l'infamie de sa vie passée.--Ah bien, nous l'avons échappé belle!

Sa résolution était, du coup, inébranlable.

--Voulez-vous signer, oui ou non, ce reçu? dit-il, d'un ton bref.

Elle refusa d'un geste.

--Faites bien attention, je vous ouvre une porte de sortie, vous la refusez; prenez garde que moi-même je ne la ferme.

Puis, voyant qu'elle persistait à se taire, il ravala sa colère, se croisa les bras et reprit, d'une voix paterne:

--Croyez-moi, ne soyez pas mauvaise tête; d'abord, cela ne vous avancerait à rien; réfléchissez: si vous refusez de signer ce reçu, que va-t-il se passer? vous allez vous trouver sur le pavé, sans sou ni maille, sans le temps de vous retourner pour en avoir; voyons, dans l'intérêt même de ce petit innocent que vous portez dans vos entrailles, ne vous entêtez pas à rejeter cette offre qui est la seule acceptable, car elle concilie les intérêts des deux parties. Allons, un bon mouvement...

Il lui mit le reçu sous le nez.

Elle le repoussa de la main.--Non, je ne signerai pas, nous verrons; après tout, je veux élever son enfant qui est le mien...

--Demandez-moi tout de suite de le tenir sur les fonts baptismaux et de payer les mois de nourrice, dit Me. Le Ponsart qui goguenarda presque, tant cette prétention lui parut baroque! Mais, ma chère, la recherche de la paternité est interdite, il n'y a pas besoin d'être un grand clerc pour savoir cela.--Eh bien, nous décidons-nous, car le temps me presse? Pour la seconde et dernière fois, je vous le répète: ou vous êtes la bonne de Jules, auquel cas vous avez droit à une somme de trente-trois francs soixante-quinze centimes; ou vous êtes sa maîtresse, auquel cas, vous n'avez droit à rien du tout; choisissez entre ces deux situations celle qui vous semblera la plus avantageuse.

--Et ça s'appelle un dilemme ou je ne m'y connais pas, fit-il très satisfait, en aparté. Il prit son parapluie et son chapeau.

Sophie s'exaspéra.--C'est bien, je vais voir ce qui me reste à faire, cria-t-elle.

--Rien, belle dame, croyez-moi. En attendant, vous avez jusqu'à demain midi pour réfléchir. Passé ce délai, je pars, enlevant les meubles, et je remets la clef du logement au propriétaire; la nuit porte conseil; laissez-moi espérer qu'elle vous profitera, et que demain vous serez revenue à des idées plus sages.

Et poliment, il la salua et l'invita ironiquement, la voyant immobile, comme pétrifiée, à ne point se déranger pour le reconduire, et il ouvrit et referma, en homme bien élevé, tout doucement la porte.

IV

Du haut de son comptoir, Mme Champagne aimait à s'écouter parler. Elle était asthmatique et obèse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses tissus relâchés, des rides se croisaient en tous sens, zébrant le front, lézardant les yeux, lacérant les joues; ces rides étaient creusées sur sa face, en noir, de même que si la poussière des âges avait pénétré sous la peau et imprégné d'inneffaçables raies, le derme.

Elle était loquace et baguenaudière, convaincue de son importance, révérée par le quartier qui la réputait influente et juste. Elle était, en effet, la providence des pauvres, rédigeant des placets qu'elle adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans qu'on sût pourquoi.

En revanche, ses affaires personnelles réussissaient moins; elle exploitait, rue du Vieux-Colombier, près de la Croix-Rouge, une boutique mal achalandée de papeterie et de journaux, gagnant assez pour ne pas être mise en faillite; mais elle s'estimait quand même heureuse, car les plus intimes de ses souhaits étaient exaucés, ses penchants au cancanage enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une véritable agence de renseignements, une sorte de petite préfecture de police où, sur des sommiers judiciaires parlés, étaient relatés, à défaut de condamnations et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les dettes inapaisées des ménages.

En tête des pauvresses qu'elle protégeait et recommandait à la charité des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante-huit ans, maigre et voûtée, avec des yeux confits, une bouche vide et rentrée, une mine papelarde. Elle tenait de l'ancienne poseuse de sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charité sous le porche des églises, et elle les fréquentait, en effet, au mieux avec les prêtres de Saint-Sulpice, vivant d'une dévotion également répartie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

Ce jour-là, Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la papetière, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de ses pieds envahis par un potager d'oignons, de ses larges pieds cultivés qui nécessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

Mme Champagne hochait le chef, en guise de consolante adhésion, quand soudain elle s'écria:--Tiens, mais c'est Sophie! Ah bien, vrai, elle en a des yeux!

--Où ça? demanda Mme Dauriatte, en allongeant le cou.

La papetière n'eut pas le temps de répondre; la porte s'ouvrit dans un choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupières pochées par les larmes, entra et se prit à sangloter devant les deux femmes.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a? demanda Mme Champagne.

--Faut toujours pas pleurer comme ça! fit en même temps Mme Dauriatte.

Elles s'empressèrent autour d'elle, la poussèrent sur un siège, la contraignirent à boire du vulnéraire étendu d'eau afin de la réconforter, et elles profitèrent de l'occasion pour s'adjuger un petit verre.--Nous pouvons tout entendre maintenant, déclara Mme Dauriatte qui se passa le revers de la manche sur la bouche.

Et, harcelée par les deux femmes dont les yeux grésillaient de curiosité, Sophie raconta la scène qui avait eu lieu entre elle et le grand-père de Jules.

Il y eut un moment de silence.

--Vieux mufle, va! s'écria Mme Dauriatte, laissant échapper par cette injure, comme par une soupape, l'indignation qui pressait sa vieille âme.

Mme Champagne, qui était femme de sang-froid, réfléchissait.

--Et il revient quand? dit-elle enfin à Sophie.

--Demain, avant midi.

Alors la papetière leva le doigt et, ainsi qu'un oracle, proféra cette sentence: Nous n'avons pas de temps à perdre; mais, c'est moi qui te le dis, tu n'as rien à craindre. Tu es enceinte, n'est-ce pas? Eh bien alors la famille te doit une pension alimentaire; je ne suis pas ferrée sur la justice, mais je sais tout cela; le tout est de ne pas se laisser embobiner. Du reste, aussi vrai que je m'appelle Mme Champagne, je vas lui montrer, moi à ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe!--Et elle se leva.--Mon chapeau, mon châle, dit-elle à Mme Dauriatte, figée d'admiration.--Elle les mit.--Je vous laisse la boutique en garde jusqu'à tout à l'heure, ma chère;--quant à toi, ma fille, ne t'abîme pas les yeux à pleurer et suis-moi: nous allons à côté, chez mon homme d'affaires.

Devant l'assurance si virilement exprimée par Mme Champagne, Sophie renfonça ses larmes.--C'est un homme très bien, vois-tu, que M. Ballot, disait la papetière, en route; cet homme-là, il ferait suer de l'argent à un vieux mur, puis rien ne l'embarrasse, il sait tout, tu vas voir; c'est là, montons, non, attends que je souffle.

Elles gravirent péniblement les trois étages, s'arrêtèrent devant une porte décorée d'une plaque de cuivre dans laquelle était incrustée en rouge et en noir cette inscription: «Ballot, receveur de rentes, tourner le bouton, s. v. p.» Mme Champagne haletait, couchée sur la rampe;--c'est-il donc bête d'être grosse comme cela, soupira-t-elle; puis, elle rejeta précipitamment des bouffées d'air, se moucha, et, la mine recueillie, de même que si elle fût entrée dans une chapelle, elle ouvrit la porte.

Elles pénétrèrent dans une salle à manger convertie en bureau, dont la fenêtre était obstruée par deux tables en bois peintes en noir, avec des gens courbés dessus, l'un vieux, le crâne garni de duvet de poule; l'autre, jeune, rachitique et velu; aucun de ces deux employés ne daigna tourner la tête.

--M. Ballot est-il visible? demanda Mme Champagne.

--Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

--Il est occupé, jeta le jeune homme par-dessus son épaule.

--Alors, nous attendrons.

Et Mme Champagne s'empara des chaises qu'on ne lui offrait point. Elles s'assirent, sans parler; Sophie restait, les yeux baissés, incapable de réunir deux idées, mal remise encore du coup asséné, le matin, par le notaire; la papetière regardait la pièce, meublée de casiers gris, de cartons, de liasses attachées avec des sangles; ça sentait les bottes mal décrottées, le graillon et l'encre sèche; à certains instants, un bruit de voix s'entendait derrière une porte à tambour vert, en face de la croisée.

C'est là qu'est son bureau, dit confidentiellement Mme Champagne à sa protégée que cette intéressante révélation ne désoucia point.

Alors la papetière récola dans sa cervelle les pensées qu'elle délibérait d'émettre; puis, pour tuer le temps, elle considéra les souliers du vieil employé, leurs tiges déchirées, leurs élastiques tortillés comme des vers, leurs talons gauchis; elle commençait à s'endormir, quand le tambour vert s'écarta devant l'homme d'affaires qui reconduisit un client jusqu'au palier, avec force salutations, revint et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d'entrer.

Les deux femmes, debout, dès qu'il avait paru, le suivirent, sur la pointe des pieds dans son cabinet; courtoisement, il leur désigna des chaises, se renversa sur son fauteuil d'acajou, en hémicycle, et, jouant nonchalamment avec un énorme coupe-papier en forme de rame, il invita ses clientes à lui faire connaître l'objet de leur visite.

Sophie commença son histoire, mais Mme Champagne parlait en même temps, greffant de ses réflexions personnelles la narration déjà confuse des faits. Fatigué par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les questions, une à une et il supplia Mme Champagne de se taire et de laisser d'abord s'expliquer la personne directement en cause.

--Et vous désirez maintenant... fit-il après qu'il fut au courant de la situation.

--Mais, nous désirons qu'il lui soit rendu justice, s'écria la papetière qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est enceinte de ce garçon; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle, ça c'est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite rente, quand ça ne serait que pour payer les mois de nourrice et élever le gosse! comme c'est des pouacres et des sans-coeur qui lui ont dit qu'ils la mettraient comme ça sur le pavé, demain, je viens savoir ce qu'il y aurait à faire.

--Rien, ma chère Dame.

--Comment, rien! s'exclama la papetière au comble de la stupeur.--Mais alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protégé! il y aurait donc des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand ça leur dirait!

M. Ballot haussa les épaules.--Le logement était au nom du défunt, les meubles aussi, n'est-ce pas? bon;--d'autre part, M. Jules a des héritiers, eh bien, ces héritiers ont le droit d'agir, dans espèce, ainsi que bon leur semble! Quant à cet enfant posthume qui vous paraît créer des titres à Mademoiselle, c'est une pure et simple erreur; rien, absolument rien, vous m'entendez, ne peut les forcer à reconnaître que la paternité de cet enfant appartient à M. Jules.

--Si c'est Dieu possible! étouffa Mme Champagne.

--C'est ainsi; le Code est là et il est formel, dit l'homme d'affaires, en souriant.

--Ah bien, il est propre, votre Code! je me demande ce qu'il y a dedans, moi, si des situations comme celle de Sophie n'y sont pas réglées!

--Mais si, elles sont réglées, ma bonne dame Champagne, et la preuve est qu'il est interdit à Mademoiselle de réclamer quoi que soit par les voies légales.

--Viens, viens, ma fille, cria la papetière qui s'exaspérait. Elle se leva.--On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes; tout pour eux, rien pour nous; je lui arracherais les yeux, moi, au grand-père de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de fait!--Et, poussée à bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme Champagne perdit complètement la tête et affirma que si jamais un homme se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se vengerait, coûte que coûte, quitte à passer en Cour d'assises; ajouta, du reste, qu'elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des prisons, des juges, divagua pendant dix bonnes minutes, excitée par M. Ballot qui, ne voyant aucun profit à tirer de cette affaire, s'amusait pour son propre compte, très sympathique au fond à ce notaire de province dont il appréciait, en connaisseur, l'adroit dilemme.

Quant à Sophie, elle demeurait immobile, clouée debout, les yeux fixes. Depuis le matin, cette pensée qu'elle allait rôder, sans argent, sans domicile, jetée comme un chien dehors, s'était émoussée; à cette souffrance précise et aiguë, avait succédé une désolation vague, presque douce; elle dormait tout éveillée, incapable de réagir contre cet alanguissement qui la berçait. Elle ne pleurait plus, se résignait, s'abandonnait à Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se désintéressant même de sa propre personne, s'apitoyant avec la papetière sur le malheur d'une femme qui la touchait de très près, mais qui n'était plus absolument elle.

Ne comprenant pas cet amollissement, cette indifférence hébétée, qui résulte de l'excès même des larmes, Mme Champagne s'agaça.

--Mais remue-toi donc, dit-elle; joue donc pas ainsi les chiffes!--usant, dans cette exclamation, son reste de colère; puis elle se remit un peu et, plus d'aplomb, s'adressa à l'agent d'affaires.

--Alors, Monsieur Ballot, c'est tout ce que vous pouvez nous dire?

--Hélas! oui, ma brave dame; je regrette de ne pouvoir vous assister dans cette épreuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant d'ailleurs de son dévouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de sa haute estime.

Elles se retrouvèrent, anéanties, dans la boutique. Ce fut alors au tour de Mme Dauriatte de s'emporter.--Mme Champagne gisait, dans son comptoir, la tête entre les mains, secouée de temps à autre par les vociférations de sa vieille amie dont l'intelligence fut, ce jour-là, plus spécialement incohérente. A propos de Sophie, elle en vint, sans transition raisonnable, à parler d'elle-même, à retracer la vie de feu Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignoré ou oublié la position sociale, car si elle se rappelait qu'il portait de l'or sur ses habits, elle ne pouvait dire au juste s'il avait été maréchal de France ou tambour-major, vendeur de pâte à rasoir ou suisse.

Cette douche d'histoires endormit la papetière que les émotions avaient brisée; une cliente qui marchanda des plumes la réveilla.

Elle s'étira et songea au dîner; l'heure s'avançait; on convint que Mme Dauriatte irait chercher aux «Dix-huit Marmites,» une gargote située rue du Dragon, près de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot, pour trois.--Je vais moudre le café, tandis que vous achèterez des provisions, conclut Mme Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le couvert.

Vingt minutes après, elles étaient installées dans l'arrière-boutique, exclusivement meublée d'une table ronde, d'une fontaine, d'un petit fourneau et de trois chaises.

Sophie ne pouvait avaler; les morceaux lui bouchaient la gorge.

--Allons, ma belle, disait Mme Dauriatte, qui mangeait ainsi qu'un ogre, il faut vous forcer un peu.

Mais la jeune fille secouait la tête, donnant à Titi, le petit chien-loup de la papetière, la viande qui se figeait dans son assiette.

Et comme Mme Dauriatte insistait:--Laissez-la, le chagrin nourrit, attesta judicieusement Mme Champagne qui n'ayant, elle aussi, ce soir-là, aucun appétit, s'alimentait du moins avec des verres d'un liquide rouge.

Mme Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des joues telles que des balles; et des rigoles de jus serpentaient jusqu'à son menton, tant elle se hâtait à torcher les plats.

--Voyons maintenant, fit la papetière qui éteignit sa lampe à esprit de bois et versa l'eau chaude sur le café,--voyons, parlons peu, mais parlons bien: Sophie, comment allez-vous faire demain?

La jeune fille eut un geste douloureux d'épaules.

--Il faudrait peut-être aller voir le propriétaire, hasarda Mme Champagne, et lui demander un répit de quelques jours.

--Oh! c'est des bourgeois! ils s'entendent toujours entre eux contre le pauvre monde! laissa échapper, dans une confuse lueur de bon sens, Mme Dauriatte.

--Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de pouvoir emporter demain les meubles, murmura Mme Champagne; il est même bien capable de lui avoir donné de l'argent pour qu'il vous expulse.--Oh! les sans-coeur!--Eh bien, moi, c'est égal, je m'empêcherais, malgré toutes leurs lois, d'être ainsi fichue dehors; non, vrai, là, ils seraient trop contents!

Elle s'arrêta net, regardant Sophie qui buvait son café, goutte à goutte, avec sa petit cuiller, et elle s'écria:

--Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents!

--Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbée, cherchant à relier le fil de ses idées interrompu par ce conseil; n'y parvenant pas:--Suffit, reprit-elle; ce que je voulais te dire, en somme, c'est que quand il y en a pour deux, il en a pour trois; j'ai pas le sou, ma fille, mais ça ne fait rien; si l'on te chasse, tu viendras ici et t'auras, en attendant, le vivre et la niche.

Soudain une nouvelle idée lui germa dans la cervelle.

--Tiens mais... comme tu n'es pas très débrouillarde, si demain c'était moi qui parlais à ta place au grand-père de Jules; peut-être qu'en le raisonnant j'obtiendrais qu'il t'indemnise.

Sophie accepta avec empressement.

--Ah! madame Champagne, que vous êtes donc bonne, fit-elle, en l'embrassant; moi, toute seule, je ne m'en serais jamais tirée.

Ce fut dans la sombreur de sa détresse un jet de lumière. Persuadée de la haute intelligence de la papetière, convaincue de sa parfaite éducation, elle n'hésitait pas à croire que sa présence lui serait préventive et propice; elle se rendait justice à elle-même, s'avouait peu compréhensive, peu adroite. Quand elle avait quitté son pays, un petit village près de Beauvais, elle ne savait rien, n'avait reçu aucune éducation de ses père et mère qui la rouaient simplement de coups. Son histoire était des plus banales. Traquée par le fils d'un riche fermier et lâchée aussitôt après le carnage saignant d'un viol, elle avait été à moitié assommée par son père qui lui reprochait de n'avoir pas su se faire épouser; elle s'était enfuie et s'était placée, en qualité de bonne d'enfant, à Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait à peu près crever de faim.

Par hasard Jules la rencontra; il s'amouracha de cette belle fille fraîche, qui témoignait, à défaut d'éducation, d'un caractère aimant et d'un certain tact. Habituée aux rebuffades, elle s'éprit à son tour de ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la commander; joyeusement, elle accepta la proposition de vivre avec lui. Leur ménage n'avait cessé d'être heureux; elle, attentive à plaire à son amant, se dégrossissait, abandonnait peu à peu la quiétude de ses pataquès, savait à propos se taire; lui, qui détestait les bals, les cafés, les filles délurées devant lesquelles il perdait toute contenance, était satisfait de rester dans sa chambre près d'une femme dont la douceur un peu moutonnière l'enhardissait, en le mettant à l'aise; puis le jour était venu où elle s'était sentie enceinte, et l'enfant avait été bravement accepté par Jules, flatté à son âge de contracter déjà de sérieuses charges.

Tout à coup, sans qu'on sût comment, le jeune homme était tombé gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait cessé. En sus des inquiétudes, des tourments que lui inspirait cette maladie, la probable arrivée du père de Jules l'épouvantait. Elle s'était ingéniée à retarder sinon à parer cette menace; comme son amant envoyait toujours son linge sale, en caisse, chez son père, elle avait dû porter les chaussettes et les chemises empesées d'homme pour les salir avant de les expédier à la campagne; ce subterfuge avait d'abord réussi, mais bientôt M. Lambois, surpris de ne plus recevoir de lettres régulières de son fils, s'était plaint; le malade avait réuni ses forces pour gribouiller quelques lignes dont la divaguante incertitude changeait en alarme l'étonnement du père; d'autre part, le médecin, jugeant son client perdu, avait cru nécessaire de prévenir la famille, et M. Lambois était aussitôt arrivé.

Elle s'était renfermée dans la cuisine, se bornant à un rôle effacé de bonne, préparant les tisanes, ne desserrant pas les lèvres, affectant, malgré les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l'indifférence d'une domestique contemporaine devant le moribond qu'elle mangeait de caresses, dès que le père retournait à son hôtel.