Un Coeur de femme

Part 19

Chapter 193,807 wordsPublic domain

--«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle aussitôt qu'elle fut dans le petit salon. Mme de Candale l'avait prise par le bras et entraînée hors du jardin dans l'appartement, par peur des yeux de Mme de Nançay, qui pouvait être assise derrière la fenêtre du premier étage, à suivre, comme elle faisait souvent, d'un tendre regard, les allées et venues de sa fille chérie.

--«Il y a,» répondit la visiteuse, d'une voix étouffée, «qu'il se passe des choses très graves, si graves que je ne sais comment te les dire... Prends mes mains et vois comme je tremble... As-tu du courage?...»

--«Oui,» fit Juliette, «mais parle, parle...»

--«C'est moi qui perds la tête,» reprit la comtesse. «Je devrais te calmer et je t'affole. Allons, assieds-toi. Comme tu es pâle!... Tu vas juger par toi-même si j'ai eu raison de venir tout de suite... Nous étions ce matin, à neuf heures, Louis et moi, à prendre le thé, quand on apporte une lettre. «C'est de M. Casal,» dit le domestique, «on attend la réponse.»--«De Casal,» fait Louis, «qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir, lui qui n'écrit jamais?» Il ouvre l'enveloppe et commence sa lecture. Je le suis des yeux, pendant ce temps-là... Je vois un étonnement passer sur son visage. Il répond: «Dites que je serai rue de Lisbonne dans une demi-heure.» Quand nous sommes seuls, je lui demande, comme toi tout à l'heure: «Qu'y a-t-il?»--«Mais rien qui vous intéresse, une présentation au cercle.» Il avait, en me disant cela, son regard qui ment, celui qu'il prend pour me raconter sa journée quand il a eu un rendez-vous avec Mme Bernard. J'en ai trop souffert, de ce regard-là, pour ne pas le connaître. Je fus sur le point de t'écrire dès ce matin pour te raconter cela, à tout hasard. Mais c'était si peu de chose!... Quand nous nous sommes retrouvés à déjeuner, j'ai jugé aussitôt que Louis continuait d'être extrêmement préoccupé. Tout à coup il me demande: «Est-ce qu'Henry de Poyanne va toujours beaucoup chez Mme de Tillières?»--«Oui,» lui dis-je; «pourquoi cette question?»--«Pour rien,» fait-il, «pour savoir;» puis il retombe dans son silence. Je te l'ai répété souvent: il ne peut rien garder. Il fuit, comme dit ma soeur. Je le laissai se taire, bien sûre qu'avant la fin du déjeuner il lâcherait quelque nouvelle phrase qui me mettrait sur la voie du secret. Car il y avait un secret, et qui se rapportait certainement au billet du matin. Cela n'a pas manqué. «Et Casal,» m'a-t-il demandé encore et si gauchement, «est-ce qu'il a vu souvent Mme de Tillières depuis qu'ils ont déjeuné ensemble ici?»--«Je n'en sais rien,» lui ai-je répondu. «Mais m'expliqueras-tu pourquoi tu t'intéresses tant aujourd'hui à savoir qui va ou qui ne va pas chez Juliette?»--«Moi,» dit-il en rougissant, «quelle idée!...» Et comme il prononçait ces mots, le domestique demande si «Monsieur peut recevoir lord Herbert Bohun,» cet Anglais, l'_alter ego_ de Casal, qui depuis des années ne m'a seulement jamais mis une carte... Je les ai laissés enfermés à discuter dans le cabinet de Louis, j'ai pris un fiacre et me voici...»

--«En effet!» dit Juliette, «c'est étrange, c'est bien étrange... S'il s'agissait d'un duel?... Si ton mari et cet Anglais étaient les témoins de Raymond contre Henry?... Mais c'est clair comme le jour... Ils vont se battre!... N'est-ce pas, que tu l'as pensé? Réponds...»

--«Hé bien! oui,» dit la comtesse, «je l'ai pensé; mais, je t'en supplie, ne t'exalte pas... Nous pouvons nous tromper... C'est si invraisemblable en soi. Pense donc. Casal et Poyanne ne vont jamais dans le même monde. Ils ne sont pas des mêmes cercles, sinon du Jockey, où ils ne vont guère ni l'un ni l'autre, et tu ne les vois pas se prenant de querelle, ni là ni dans un lieu public... Il faudrait qu'il y eût eu entre eux un échange de lettres... C'est encore bien difficile... Il y a quelque chose, pourtant, je le crois, je le sens, mais quoi?... Voilà, il faudrait savoir... Par qui? Louis a des défauts, il est très imprudent, maladroit au delà de tout, mais s'il a donné sa parole de se taire, il est gentilhomme... Je voudrais que tu voies Poyanne... Et c'est pour cela que je suis venue si vite...»

--«Merci,» reprit Juliette en embrassant son amie. «Tu me sauves. Un duel entre eux, je n'y survivrais pas... Ah! je vais savoir... Henry devait être ici à deux heures... Il ne m'a pas écrit pour déplacer ce rendez-vous. C'est qu'il viendra... Dieu! j'ai la fièvre; mais tu as raison, je dois être forte.»

Malgré cette résolution et quoique le sentiment subit d'un grand péril possible eût en effet rendu un calme relatif à la jeune femme, comme il arrive aux natures que soutient, dans les moments suprêmes, le sang courageux d'une bonne race, jamais, depuis le jour où elle attendait la dépêche lui donnant des détails sur le premier combat auquel assistait son mari, Juliette n'avait été la proie d'une anxiété aussi dévorante. Les quinze minutes qui s'écoulèrent entre le départ de son amie et l'arrivée de son amant lui parurent si longues qu'elle faillit envoyer un domestique chez le comte, parce que l'heure du rendez-vous était un peu dépassée. Elle regretta d'avoir laissé Gabrielle s'en aller, quoique cette dernière eût dit avec beaucoup de bon sens:

--«Il vaut mieux que Poyanne ne me trouve pas ici... Dans ces situations-là, plus il y a de personnes dans le secret, plus l'amour-propre entre en jeu... Tu m'écriras aussitôt pour me tranquilliser...»

--«Deux heures dix...,» songeait Juliette, en suivant sur la pendule la marche de l'aiguille. «Si à deux heures un quart il n'est pas arrivé, c'est qu'il ne viendra pas... Et comment savoir, alors? Mais on a sonné... On ouvre la porte d'entrée... Celle du grand salon... Ah! c'est lui...»

C'était en effet Henry de Poyanne, qui s'excusa de n'avoir pu se dégager plus tôt d'un rendez-vous d'affaires. En réalité, il quittait ses deux témoins, qui étaient son collègue de Sauve et le général de Jardes. La rencontre était réglée pour le lendemain, à des conditions fixées par lui-même et de celles qui font réfléchir les plus braves: quatre balles à vingt pas, au commandement, avec des pistolets à double détente.--On fabriquait les derniers à cette époque.--Le comte devait donc se dire qu'il voyait peut-être son amie pour la dernière fois. Pourtant sa physionomie, que Juliette scruta aussitôt du plus avide regard, ne trahissait aucune espèce d'anxiété. En se montrant ainsi, tranquille jusqu'à l'indifférence, à la veille d'un duel avec un adversaire redoutable, cet homme ne s'imposait pas un rôle. Cette tranquillité était sincère. À la suite de la scène inattendue de la veille, il avait éprouvé comme une singulière sensation d'apaisement. Incapable de s'imaginer le vrai motif pour lequel Casal lui avait cherché une si extravagante querelle et si contraire à tout procédé de galant homme,--ce délire d'une curiosité affolée,--il y avait vu l'effet d'un délire, mais de jalousie. C'était la colère d'un séducteur professionnel, habitué aux succès faciles, et qui, renvoyé par une femme, s'en prenait brutalement au rival par l'influence duquel il se croyait expulsé. Et que prouvait cette colère, sinon que Raymond ne conservait plus d'espoir? Donc Juliette ne lui avait témoigné aucun intérêt trop vif. Quoique le comte n'eût jamais mis en doute la fidélité même morale de sa maîtresse, ce lui fut une douceur infinie d'en tenir là un signe qu'il jugeait irréfutable, et une étrange douceur aussi de constater une souffrance exaspérée jusqu'à la déraison chez Casal. Ah! ce Casal, il le détestait si profondément, depuis ces quelques jours, que la perspective de le tenir au bout de son pistolet achevait de lui donner une instinctive, une invincible satisfaction. Il en oubliait et que le secret de ses relations avec Mme de Tillières avait été surpris, et que les chances du combat étaient plus favorables à Raymond. En allant chez Gastinne, le matin même, se démontrer qu'il n'avait pas trop oublié le maniement de l'arme par lui choisie, il avait pu voir affiché au mur, parmi les trophées des tireurs hors pair, un carton avec une mouche déchiquetée comme à l'emporte-pièce, et au-dessous cette inscription: «Sept balles au visé par M. Casal.» Mais quoi? Il avait bravé la mort de plus près en 1870, et d'ailleurs le danger devait lui procurer, comme à son ennemi, et pour les mêmes motifs, après cette longue crise de rongement d'esprit, une sorte d'impression de bien-être particulière. L'action, même tragique, nous soulage quand nous avons trop vécu sur notre propre pensée. Elle a cela du moins pour elle, de nous reposer, par sa précision forcée, de cette intolérable incohérence que produit l'abus de la réflexion.

Mme de Tillières se heurta donc, durant les premiers instants de cette visite, à un masque de sérénité grave qui l'eût déroutée s'il ne se fût pas agi pour elle d'un intérêt capital. Il ne lui suffisait pas, dans une pareille circonstance, de s'arrêter à une hypothèse. Elle avait faim et soif de savoir. Elle tenait un moyen assuré pour être bien certaine que Poyanne ne se battait pas le lendemain. Il suffisait de lui demander qu'il passât auprès d'elle cette journée, et, après quelques phrases de banale politesse sur le temps, sur leur santé, elle lui dit, avec une coquetterie câline dans le geste et dans la voix dont elle l'avait bien déshabitué:

--«J'espère que vous allez être content de votre amie... Vous me reprochiez de ne plus jamais sortir, de ne pas prendre l'air... Hé bien! maman et moi, nous allons demain à Fontainebleau voir ma cousine de Nançay qui s'y est établie l'autre semaine. Et savez-vous qui nous avons choisi comme cavalier?...»

--«D'Avançon,» fit le comte avec un sourire.

--«Vous n'y êtes pas,» reprit-elle en badinant. «Notre cavalier, c'est vous. Ne dites pas non... Je n'admets pas d'excuses...»

--«C'est malheureusement impossible,» répondit-il. «Je suis de commission, à deux heures, au Palais-Bourbon.»

--«Vous me sacrifierez votre commission,» dit-elle, «voilà tout... Vous savez que je ne vous demande pas grand'chose. Mais cette fois, j'exige... J'ai mes raisons pour cela,» ajouta-t-elle finement.

--«Avouez,» reprit-il, afin de maintenir la conversation sur un ton de plaisanterie, et la regardant, pour deviner si elle soupçonnait quelque chose, «avouez que j'ai au moins le droit de les connaître, ces raisons?»

--«Et moi, je ne peux pas vous les donner,» répliqua-t-elle, «mais je veux... Et quand ce ne serait qu'un caprice de malade, refuseriez-vous d'y satisfaire?... Vous savez,» continua-t-elle avec un sourire triste, «il faut me gâter... Vous ne m'aurez peut-être pas toujours...»

--«Vraiment, non,» dit-il sérieusement, «je ne peux pas... Voyons, Juliette, soyez raisonnable. Si c'est un caprice, vous ne voudrez pas que j'y sacrifie un devoir de conscience...»

Il s'était levé pour échapper à l'extrême acuité du regard que les prunelles de sa maîtresse avaient lancé tout d'un coup. Était-elle réellement plus souffrante? Alors elle cédait, comme elle l'avait dit, à une de ces fantaisies de despotisme où se révèle le déséquilibre nerveux des organismes touchés. Ou bien avait-elle appris la scène de la veille, et ses suites? Mais comment? Par qui? Elle ne lui laissa pas le temps de réfléchir davantage à cette double hypothèse, car elle s'était levée à son tour, et, marchant droit sur lui, les yeux fixes, la voix saccadée, elle reprenait:

--«Ah! Henry, que vous mentez mal!... Non, vous ne pouvez pas être libre demain. Je le savais, et je sais aussi le vrai motif, et je vais vous le dire, moi, et voir si vous oserez me démentir: c'est que demain vous vous battez..., et avec qui, je le sais encore... Faut-il vous le nommer?...»

Si éveillée que fût depuis le début de cet entretien la défiance de Poyanne, il ne put se retenir de laisser paraître, tandis qu'elle parlait, un étonnement qui, à lui seul, était un aveu. D'ailleurs, une idée cruelle s'empara aussitôt de son esprit qui lui rendit la dissimulation impossible. Si Juliette savait tout, ce n'était point par ses témoins, dont il était sûr. Il fallait donc que les témoins de Casal eussent parlé? ce n'était guère vraisemblable; ou Casal lui-même. «Et pourquoi non? Il a voulu se venger d'elle,» pensa-t-il; «peut-être l'avait-il menacée de ce duel avec moi, auparavant?... Il lui aura tout écrit... Ah! le misérable!...» Il ne s'arrêta pas à vérifier ce que cette imagination avait de chimérique. Il ne se dit pas que la ruse de Juliette prouvait simplement un vague soupçon. La rancune contre son rival était si forte que de penser à une nouvelle vilenie de cet homme l'affola de fureur, et il répondit, les yeux durs, la voix âcre:

--«Puisque vous êtes si bien renseignée, vous savez aussi les motifs de cette rencontre et qu'elle est inévitable...»

--«C'est donc vrai!...» s'écria-t-elle en le prenant dans ses bras. La soudaine certitude que vraiment les deux hommes allaient se battre l'un contre l'autre l'avait frappée de ce coup de panique qui ne permet plus la réflexion, et elle continuait, tremblant de tous ses membres et serrant Henry contre elle avec la force que donne la fièvre: «Non, ce duel n'aura pas lieu. Vous ne vous battrez pas... Toi contre lui, non, non, je ne veux pas... Ah! si tu m'aimes, tu trouveras le moyen d'empêcher que cette chose monstrueuse n'ait lieu... Vous deux! L'un contre l'autre!... Non, non, non, ce n'est pas possible, jure-moi que ce ne sera pas... Entends-tu? Je ne le veux pas... J'en mourrais... Vous deux!... Vous deux!...»

* * * * *

Toi contre lui!... Vous deux!...--Le comte l'écoutait jeter ces mots et révéler ainsi l'affreuse dualité de coeur qu'il soupçonnait depuis des jours, qu'elle s'était tant appliquée à lui cacher. Elle avait vu ces deux êtres, qui lui étaient si chers l'un et l'autre, dans un même éclair d'épouvante, et elle la disait, sa double vision, dans ce saisissement de la terreur affolée qui montre le fond entier des âmes. Cet amant malheureux sentit frémir en lui à cette évidence toutes les jalousies morales dont il avait trop souffert; il se dégagea de cette étreinte, il repoussa presque avec dureté ces bras qui le pressaient, ces mains qui s'attachaient à ses vêtements, et il répondit:

--«Nous deux!... Vous voyez, vous ne savez pas si vous tremblez pour lui ou pour moi! Vous ne savez pas lequel vous aimez!... Ou plutôt si...,» continua-t-il avec une amertume d'accent qui arrêta du coup Juliette et la fit se tenir immobile sous la secousse d'une nouvelle terreur. Les paroles de Poyanne résonnaient en elle avec le dur accent de la vérité. «Si, vous le savez; et lui aussi, lui, il le sait... Je comprends maintenant pourquoi, ne voyant plus entre lui et votre coeur qu'un obstacle, ce dernier reste d'affection pour moi, il a voulu le supprimer en me supprimant... Mais puisqu'il vous a dit, contre la parole qu'il m'avait donnée, que nous nous battions demain, vous a-t-il bien raconté qu'il s'était permis de m'appeler lâche?--Lâche, entendez-vous, et me demandez-vous d'accepter cette injure? Et puis, voulez-vous que je vous dise tout? Il ne me l'aurait pas fait, ce mortel outrage, que je ne laisserais pas échapper cette occasion de jouer ma vie contre la sienne, car je le hais, cet homme!... Ah! que je le hais!»

--«Henry,» reprit-elle d'une voix brisée et lui prenant la main cette fois avec la timidité vaincue d'un enfant qui implore grâce, «je t'en supplie, crois-moi... Je te le jure, par tout notre passé, notre cher passé, je n'ai rien su que par Gabrielle et par toi... Elle est venue tout à l'heure. Son mari est témoin dans cette horrible affaire. Il a dit deux ou trois phrases qui ont éveillé ses soupçons à elle et puis les miens, quand elle me les a répétées... Alors, quand j'ai entendu l'aveu de ta bouche, j'ai vu du sang,--du sang versé à cause de moi!... Et j'ai crié... Mais je n'aime que toi, mais je suis à toi pour la vie!... Nous allions être si heureux... Tu m'étais revenu si bon, si tendre... Comprends donc, en admettant que cet homme m'aime, s'il t'a cherché querelle, c'est parce qu'il sait que je n'aime que toi, que je t'aimerai toujours...»

--«Il ne m'en a pas moins insulté,» interrompit le comte, «et je ne peux plus rien pour affacer cela... Non, je ne peux pas plus reculer que si nous étions à demain et que l'on vînt de nous dire: feu... Je te crois...,» ajouta-t-il en répondant au serrement de main de sa maîtresse par une pression longue et passionnée. Il avait de nouveau constaté qu'elle était sincère dans cet élan vers lui, aussitôt qu'il souffrait. Il n'osa pas lui dire sa vraie pensée: «Si j'étais sûr que tu ne l'aimes pas! Mais non, tu l'aimes et tu ne veux pas l'aimer; et moi, tu voudrais m'aimer...» Il commençait à se sentir si las de cette éternelle incertitude, et il avait tant besoin de conserver son sang-froid pour bien régler toutes ses affaires durant cette après-midi, peut-être sa dernière. «Oui,» insista-t-il, «je te crois. Et je comprends que j'ai été un imprudent de te parler comme j'ai fait... Tu sais tout maintenant. Je ne peux pas retirer ce que j'ai dit. Sois courageuse, mon amie, et ne prononce plus un mot sur ce sujet... On ne discute pas, tu sens cela mieux que personne, avec les questions d'honneur... D'ailleurs je dois te quitter. J'étais venu te demander de me recevoir à neuf heures, après le dîner. Je te dirai au revoir, si Dieu permet... Tu auras réfléchi, et nous causerons sans nous dire de ces phrases qui nous font si mal, à toi et à moi, pour rien... Nous ne sommes déjà pas trop heureux!»

* * * * *

Elle le laissa partir sans lui répondre. Que pouvait-elle devant l'évidence de cette nécessité sociale aussi implacablement opprimante que la nécessité physique, que la chute d'une maison ou bien qu'un tremblement de terre? Raymond avait outragé Henry et ce dernier avait raison: le duel était inévitable. Mais la nécessité n'implique pas que l'on se résigne, et, dans ce coeur de femme deux fois atteint, toutes les puissances de la révolte frémissaient contre l'acceptation de l'atroce torture que lui représentait cette rencontre entre ces deux hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle était là toujours, comme à la minute ou la porte s'était refermée derrière lui, assise ou plutôt abîmée dans un fauteuil, les mains jointes sur les genoux, la tête penchée en avant, les yeux fixes, et c'était dans sa tête un va-et-vient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et Raymond debout à quelques pas l'un de l'autre, le groupe des témoins, le signal, les canons abaissés des pistolets,--son amant n'avait-il pas fait allusion à cette arme?... Et puis l'un des deux gisait à terre... Elle voyait Poyanne tombant ainsi: les yeux de cet ami de dix années, ces yeux dans lesquels elle n'avait jamais pu supporter un passage triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d'agonie, elle lisait ce reproche suprême: «C'est toi qui m'as tué...» Elle chassait ce cauchemar de funeste présage avec toutes les forces de son âme, et cette autre image s'imposait à elle aussitôt: Casal frappé à mort, ce Casal dont la présence la secouait d'un frisson de joie et de peur, dont l'absence la faisait dépérir de mélancolie. Ce noble visage d'homme, dont la beauté si mâle l'avait tant séduite, lui apparaissait tout pâle, et les yeux de celui-là regardaient aussi vers elle, non plus avec de tendres reproches, mais avec cette intolérable expression de mépris dont la seule idée la torturait depuis plusieurs jours. Et,--comment comprendre qu'il y eût place en elle pour cette misérable ambiguïté de sensation?---même à cette heure d'une crise tragique, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les larmes les plus amères, si le duel avait lieu et s'il aboutissait à un dénouement fatal... Mais non. Il n'aurait pas lieu! Dût-elle aller sur le terrain et se jeter à leurs pieds, là, devant les témoins, elle le ferait. Insensée! Elle ne savait ni le moment, ni l'endroit, ni rien, sinon qu'avant vingt-quatre heures, moins peut-être, la scène dernière du drame amené par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son impuissance, elle l'avait mesurée quand Poyanne lui avait parlé avec la fermeté d'un homme qui n'admet pas même la discussion, et elle n'avait pas trouvé un mot à répondre. Que faire? mon Dieu! Que faire?... S'adresser aux témoins? C'est leur rôle à eux d'empêcher ces combats atroces. Mais qui étaient-ils? Elle savait les noms de Candale et de lord Herbert. Quand elle arriverait à joindre ces deux-là, que leur dirait-elle? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l'homme qu'elle avait trompé? Car, pour eux, et s'ils connaissaient toute son histoire par les confidences de leur client, elle était, elle, une coquette, une infâme et perfide coquette, qui s'était fait faire la cour pendant l'absence de son amant, par quelqu'un qu'elle se proposait de mettre à la porte, sitôt cet amant revenu. Comment leur expliquerait-elle sa bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette anomalie abominable de son coeur si sincère, si double, qu'elle tremblait également pour tous les deux devant leur commun danger? Et le cauchemar recommençait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front meurtri d'une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce fût celui d'Henry ou celui de l'autre, sa vie s'en irait tout entière dans une inexprimable souffrance, si aiguë que c'était à souhaiter de mourir tout de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!...

L'heure sonna. Machinalement Juliette releva la tête à ce bruit, qui lui sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennité d'amplitude inaccoutumée. Elle regarda la pendule dont le balancier lui mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le temps qui restait pour empêcher que le cauchemar de ce duel ne devînt une terrible, une irréparable réalité. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il y avait plus d'une heure que Poyanne l'avait quittée, et elle était demeurée là sans agir, quand Gabrielle l'attendait, prête à l'appuyer dans son oeuvre de conciliation. Cette idée qu'elle avait ainsi perdu, sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui étaient avarement comptés, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur ses yeux, et, à sa prostration épouvantée, succéda tout d'un coup la fièvre active des moments de désespoir. En un clin d'oeil elle eut sonné sa femme de chambre, passé une robe de ville, demandé un fiacre,--faire atteler était trop long,--et elle roulait du côté de la rue de Tilsitt. Vingt projets divers tournoyaient dans sa tête en feu, auxquels la comtesse était toujours mêlée, et qui s'écroulèrent devant un contretemps bien simple à prévoir. Ne voyant pas arriver son amie et rongée elle-même d'impatience, Mme de Candale était partie de son côté pour la rue Matignon. Leurs voitures s'étaient sans doute croisées, car le portier insista sur la toute récente sortie de sa maîtresse:

--«Madame la comtesse était là, il y a dix minutes.»

--«Mon Dieu!» songea Mme de Tillières en remontant dans son fiacre, «pourvu qu'elle ait eu la bonne inspiration de m'attendre chez moi!»