Un Coeur de femme

Part 15

Chapter 153,506 wordsPublic domain

Au lieu de quitter la rue de Tilsitt, tranquillisée du moins sur l'exécution pratique du plan qu'elle avait combiné, Mme de Tillières rentra chez elle, plus remuée encore, et plus misérable; et il lui fallut bien constater qu'une coupable espérance s'était déjà glissée dans son esprit malade, qui l'épouvanta comme un crime. Certes, elle avait été très sincère dans son projet de ne plus jamais recevoir Raymond,--très sincère dans sa démarche auprès de Gabrielle. Et pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter que la première idée de son amie fût réalisée et que le jeune homme tentât d'avoir avec elle un entretien définitif et direct. Par un détour étrange et qui lui donnait un remords affreux, elle éprouvait un besoin irrésistible, à l'heure de la séparation, d'être bien sûre qu'elle était aimée de lui. Inconséquence si naturelle à un coeur qui ne s'accepte pas tout entier! N'en arrive-t-il pas ainsi chaque fois que nous quittons pour des motifs étrangers à l'amour: orgueil, intérêt ou noblesse, un être idolâtré? Quel amant a pu sacrifier une maîtresse chérie, même à quelque impérieux devoir, et lui pardonner, si elle s'est consolée trop vite? La vanité n'entre pas seule en jeu dans ce singulier sentiment. La passion s'y montre dans la franchise de son invincible égoïsme, et Juliette ne pouvait pas comprendre cela, qu'après sa visite chez Mme de Candale, elle se trouvait justement moins forte contre la passion, par suite d'un phénomène moral qui allait dorénavant dominer le cruel va-et-vient de son âme désemparée, et l'affoler de contradictions constantes. Partagée, comme elle était, entre deux sentiments incompatibles, il était inévitable qu'elle s'abandonnât toujours en imagination à celui des deux qu'elle immolait dans l'ordre des faits, d'autant plus qu'un des deux, celui qui l'attachait à Poyanne, était tout négatif et incapable de lui donner jamais aucune joie. Avec quels remords elle le constata, dans cette nuit qui suivit et dans la matinée du lendemain! Elle n'avait pu supporter que cet homme souffrît pour elle. Pour lui épargner cette souffrance, elle avait résolu de tout lui dévouer d'elle-même, son corps et son âme, et maintenant qu'elle le voyait moins anxieux, elle n'avait plus de pensée que pour l'autre! Était-elle donc un monstre, comme elle l'avait crié à son amie dans une angoisse suprême?

Ah! cette matinée du lendemain, où, pour la première fois depuis si longtemps, elle se rendit au petit appartement de Passy pour s'y retrouver avec son amant, quel frisson d'inexprimable effroi elle devait en garder pour des jours et des jours! Qu'elle devait se revoir de fois arrivant devant la maison, entrant dans le logis paré de fleurs par le comte, comme s'il eût été un amoureux de vingt-cinq ans,--et le reste! C'était pourtant un drame bien banal que celui dont ces murs mystérieux furent le théâtre, et il se reproduit chaque soir dans des centaines d'alcôves conjugales où des femmes, ayant un amour caché au coeur, s'abandonnent par devoir à des maris que souvent elles haïssent d'une haine mortelle. Mais la plupart du temps, l'intérêt qui les pousse à ces abandons est si fort qu'il noie, chez elles, et cette haine et le dégoût et jusqu'à la tristesse. Il s'agit de faire accepter à ce mari une grossesse illégitime, d'endormir des soupçons jaloux, ou simplement de régler une note de modiste trop chargée. Que leur importe de prêter leur personne à des plaisirs qu'elles ne partagent point, lorsqu'elles ont la perspective, à côté, de bonheurs défendus, mais qui leur font d'avance oublier cette corvée des sens, hideuse quand elle n'est pas enivrante! Il en est pourtant, parmi ces femmes, qui, tout en aimant hors du mariage, ont voulu demeurer fidèles à la foi jurée, et qui n'ont pas cédé à cet amour. Elles ont mis leur orgueil à cacher leur coeur, même à celui qui l'a troublé. Et elles continuent d'être des épouses soumises avec ce dévorant cancer de la passion en train de ronger le plus profond de leur être. Celles-là, du moins, ces martyres de l'honneur et de l'amour, s'il s'en rencontre qui lisent ce récit d'une longue et cruelle tragédie intime, comprendront vraiment l'assaut de mélancolie dont Juliette fut la victime avant, pendant et après ce rendez-vous. Elle l'avait offert la première cependant, et elle en partit sans avoir même pu donner le change à celui qu'elle voulait rendre heureux,--à quel prix! Car le comte lui dit, au moment de se séparer, cette phrase qui entra dans ce coeur de femme tourmentée comme une lame aiguë:

--«Répète-moi qu'en venant ici, tu es venue pour toi et non pour moi.»

--«Pour moi, pour toi?» dit-elle avec un sourire frémissant, «et est-ce que je distingue ton bonheur du mien? Quelle idée as-tu encore?»

--«Ah!» fit-il, «c'est que ton regard est si triste! Je connais trop bien tes yeux.»

--«Ce sont les yeux d'une amie un peu malade!» reprit-elle en haussant ses fines épaules, avec cette grâce vaincue des êtres trop souffrants et qui ne peuvent plus lutter; «mais ce n'est rien. Quand vous reverrai-je? Demain? Voulez-vous venir à deux heures, rue Matignon?»

--«Voilà qui est convenu,» dit Poyanne en l'attirant contre lui par un geste caressant, «vous avez raison. C'est moi qui suis un inquiet, un maniaque, un insensé... Si vous ne m'aimiez pas, seriez-vous ici? Pardonnez-moi...»

--«Lui pardonner?» songeait Juliette dans la voiture qui la ramenait chez elle quelques minutes plus tard. «Pauvre ami et si délicat! Il faut que lui du moins ne doute jamais plus de moi. Je lui dois cela. Ma vie est à lui, tout entière. Devant ma conscience, je l'ai épousé... Comme j'ai de la peine à lui cacher ce que j'éprouve!... C'est qu'il m'aime... Comme il m'aime!...» Puis elle revenait malgré elle vers une autre image. Elle se rappelait Casal: «Lui aussi, il m'aime, ou croit m'aimer. Il croit... Dans quinze jours, il aura oublié ces quelques semaines d'une si douce intimité. Il reprendra sa vie de plaisir. Quand on prononcera mon nom devant lui, il se dira: Ah! oui, cette petite Mme de Tillières, à qui j'ai commencé de faire la cour... Et puis sa mère m'a empêché de continuer... Allons, c'est fini, fini... Et mon beau rêve de prendre sur lui une bienfaisante influence, de le tirer de ses désordres, de le faire valoir tout ce qu'il vaut, d'empêcher qu'il ne tombe plus bas!... Du moins je lui aurai prouvé qu'il existe d'honnêtes femmes et qui ne se laissent pas dire ce qu'elles ne doivent pas entendre. Il a été si simple, si parfait avec moi!... D'honnêtes femmes? mon Dieu, s'il savait...» Elle se sentit rougir sous son voile et dans son coin de fiacre clandestin à cette seule idée: «Non, je ne pourrais pas lui expliquer. Et pourtant, si Henry avait été libre, il n'y aurait pas un mot à prononcer contre moi, et ce que je fais me le prouve à moi-même!... Cela doit suffire...»

Elle se répétait ces phrases, une fois rentrée, et d'autres pareilles. Elle n'arrivait pas à vaincre l'espèce d'obsession qui maintenant la contraignait de penser à Casal dans un éclair de vision intense comme la réalité même. Ce ne sont pas les mêmes côtés de notre âme qui raisonnent et qui sentent, et Juliette eut beau se démontrer que, ses relations avec le jeune homme étant rompues pour toujours, elle devait l'oublier, toute sa force d'imagination ne fut plus occupée, à l'approche du moment où elle le savait appelé rue de Tilsitt, qu'à se représenter ses faits et gestes... «Midi. Il doit revenir du Bois et trouver la lettre de Gabrielle, s'il ne l'a pas eue ce matin. Il se demande ce qu'elle peut avoir à lui dire. Il croit peut-être qu'il s'agit de régler la partie de bateau arrêtée l'autre semaine, sur le yacht de son ami lord Herbert...» À l'évocation de ce projet évanoui, tout un décor d'eau bleue, de ciel clair, de collines vertes, se peignait dans la rêverie de Mme de Tillières, et les heures de lente et douce causerie dans cet uniforme mouvement du mince vapeur qui glisse avec le courant du fleuve.

--«A quoi penses-tu?» lui demanda sa mère, assise en face d'elle, à la table du déjeuner. «Est-ce que tu as un chagrin?»

--«Ma chère maman, quelle idée!» répondit-elle en tressaillant, comme si les yeux clairs de la vieille femme lisaient jusqu'au fond de son coeur. Et vainement elle se força au sourire, à la conversation, à la gâterie envers cette mère trop perspicace et qui secoua sa tête blanchie tout en observant en silence combien le pauvre visage de sa chère fille avait changé. Il était comme réduit à présent, comme consumé. Quel malaise mystérieux avait battu ces paupières où se devinait l'insomnie, pâli ces joues où semblaient rester des traces de larmes? Juliette nourrissait-elle en secret un sentiment malheureux? Car de soupçonner son enfant d'une faute ou d'un remords, la noble, la pieuse Mme de Nançay en était incapable comme elle eût été incapable de se consoler si elle avait deviné la vérité; et cette confiance absolue de la mère était aussi une douleur pour Juliette, même à ce moment où tant de plaies saignaient en elle, et tout en se le reprochant, elle aspirait à la solitude. Car là, du moins, il lui était permis de s'abandonner au tourbillonnement de ses pensées. Ce matin surtout, ce lui fut un soulagement infini de redescendre dans son petit salon, et là, de nouveau, les yeux fixés sur la pendule, elle se reprit à ce dévorant calcul des minutes et des secondes par lequel nous nous associons de loin au moindre geste de ceux que nous aimons, faute de pouvoir être auprès d'eux, à vivre leur vie, à tout éprouver de leurs sensations:

--«Une heure et demie... Il est rue de Tilsitt, Gabrielle le reçoit en haut, dans cette pièce qui doit lui rappeler, à lui, tant d'heures si douces. Elles ne reviendront plus... Elle lui parle... Mon Dieu! pourvu qu'il ne s'imagine pas que j'ai eu peur de lui parler moi-même?... Non. Il croira que c'est simplement un signe d'indifférence. Hélas!... Mais le croira-t-il? Allons, qu'est-ce que cela me fait?... Il écoute. Qui sait? Tout n'était sans doute qu'un jeu pour lui, et ce que lui dit Gabrielle lui est bien égal. Mais non. Il m'aimait, et s'il ne me l'a jamais dit, c'était par respect... Quelle délicatesse dans ce coeur--malgré sa vie!... Que va-t-il devenir, maintenant?... Ah! que c'est dur!...»

Puis, après une de ces méditations inconscientes où tout notre être s'en va de nous dans celui d'un autre, et d'où nous nous réveillons comme d'un sommeil morbide, brusquement:

--«Deux heures et quart,» reprit-elle, «c'est fini. Pourvu que Gabrielle n'ait pas eu d'autres visites et qu'elle puisse sortir aussitôt pour venir tout me raconter... Mais on sonne... On va ouvrir... Ce ne peut être qu'elle...»

Mme de Tillières avait en effet pris la précaution de condamner sa porte pour tout le monde, excepté pour Mme de Candale. Ce lui fut donc une surprise, presque à s'évanouir, lorsque le valet de pied introduisit la personne dont elle avait perçu le coup de sonnette, à travers les murs, avec cette acuité maladive des sens propre aux périodes d'extrême tension nerveuse. Elle avait devant elle Casal lui-même. Elle s'était levée pour s'élancer au-devant de Gabrielle. Le saisissement que lui infligea la présence inattendue du jeune homme fut si violent qu'elle dut se rasseoir. Ses jambes se dérobaient sous elle. Malgré l'habitude qu'elle avait de se dominer et quel que fût son intérêt dans ce moment à dissimuler son trouble, elle se sentit pâlir, puis rougir, et sa voix s'arrêta dans sa gorge serrée. Ce lui fut une profonde douceur, dans cette émotion, de voir que Casal n'était pas lui-même moins ému qu'elle. Lui aussi, la démarche qu'il venait d'oser lui enlevait sa présence d'esprit pour ce début d'entretien. Visiblement, à cette entrée dans ce petit salon, il n'était ni le séducteur de sa propre légende, ni le viveur habitué aux adresses de la rouerie masculine, ni le fat gâté par ses retentissants et faciles succès, ni rien qu'un amoureux avec les spontanéités de la passion sincère. Si Juliette s'était jamais imaginé qu'il jouât la comédie avec elle, l'attitude qu'il gardait à cette seconde l'eût détrompée. Ce qu'il y a en effet de particulier dans l'amour vrai, et les femmes le savent d'instinct, c'est qu'il souffre de son triomphe, si ce triomphe coûte une douleur à celle qui en est la victime, et, au lieu d'avoir dans ses prunelles un éclair d'orgueil devant le bouleversement de la jeune femme, si favorable à une déclaration, ce Parisien rompu à toutes les expériences galantes laissait paraître lui-même le trouble d'un jeune homme qui a peur de sa propre audace--et qui craint de déplaire ou de blesser, plus encore qu'il n'espère réussir...

--«Pardonnez-moi, madame,» fit-il après un silence, «si je me suis permis de forcer votre porte en me servant du nom de Mme de Candale... J'arrive de chez elle et j'ai tenu à vous parler aussitôt... Peut-être ce que j'ai à vous dire est-il de nature, sinon à justifier, à expliquer du moins mon indiscrétion... Mais si vous désirez que je me retire et remettre cet entretien à tel moment qui vous conviendra, je suis prêt à vous obéir...»

Il parlait d'une voix soumise, presque avec timidité. Mme de Tillières, elle, avait eu le temps de se reprendre et la force de le regarder. Soit que cette attitude non jouée lui touchât le coeur, soit qu'elle voulût ne point paraître redouter cette conversation, soit enfin qu'elle cédât à cet attrait de la présence qui se montre au principe de toutes les faiblesses, quand on aime, elle n'agit pas comme elle aurait dû agir pour demeurer dans la logique de son parti pris. Il était si simple de répondre: «Gabrielle vous a dit tout ce que je vous dirais moi-même,» et d'ajouter un mot qui blâmât la visite de Casal de manière à en rendre le renouvellement impossible! Au lieu de cela, elle s'écoutait elle-même répliquer au jeune homme par cette petite phrase, si banale dans ses termes, si grosse de dangers à cet instant:

--«Mon Dieu, monsieur, j'avoue qu'après ce qu'a dû vous dire Mme de Candale, je ne vous attendais pas. Mais je n'ai aucune raison pour refuser de vous écouter et de vous répondre, s'il s'agit, comme je le pense, justement de la commission, un peu délicate, dont j'avais chargé Gabrielle...»

--«Oui, madame,» reprit le jeune homme en s'asseyant, et avec un accent devenu plus ferme. «Vous l'avez deviné, il s'agit de cela, et d'abord, permettez-moi de vous répéter la réponse que j'ai faite tout à l'heure à la comtesse. Vous n'avez, dois-je y insister? aucune résistance à craindre de ma part dès l'instant que vous exprimez un désir comme celui qu'elle m'a transmis... Je comprends les scrupules auxquels vous obéissez, et, si durs qu'ils puissent être pour moi, je les approuve. Je tiens à vous le répéter et à vous donner ma parole que cette visite sera la dernière, si vous persévérez dans votre décision après m'avoir entendu... Je n'aurais qu'un reproche à vous faire, si la faute n'en était évidemment à moi qui n'ai pas su vous faire apprécier le degré de mon respect, de mon culte pour vous. J'aurais aimé que vous me parliez vous-même, au lieu d'employer un tiers, même Mme de Candale. Vous m'auriez épargné mon indiscrétion de tout à l'heure, car je vous aurais dit aussitôt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours déjà...»

--«Hé bien!» reprit Juliette avec un sourire, «j'ai eu tort.» Elle voyait déjà, comme s'ils eussent été écrits sur les lèvres de Casal, les mots qu'il se préparait à prononcer; elle en avait à l'avance un frémissement dans tout son être; et, par un dernier effort, elle essayait de maintenir la causerie sur ce ton de demi-légèreté mondaine qui constitue, pour les femmes, la plus habile défense: «Oui, j'ai eu tort, mais, vous le voyez, j'étais, je suis encore bien souffrante... Cet entretien était pénible pour vous, et, pourquoi ne pas vous l'avouer? pénible pour moi. Il y a des choses toujours dures à dire, surtout quand elles s'adressent à un homme qui ne les a pas méritées... Mais vous connaissez ma mère, vous lui avez été présenté ici. Vous savez combien elle est peu de ce temps, et vous devinez ce que deviennent pour elle les moindres rapports de la malveillance... Je n'ai pas le droit d'entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi... Ne voyez donc là aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous recevrai de nouveau comme aujourd'hui, avec beaucoup, beaucoup d'estime et une très vraie sympathie.»

--«Tout cela est irréfutable,» répondit Raymond en inclinant la tête, «et encore une fois j'ai accepté cet arrêt... Seulement, voici ce que je tiens à y ajouter... En me parlant comme vous venez de le faire, vous vous êtes adressée au Casal officiel, au monsieur qui vous a été présenté voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme avec Mme de Candale, avec Mme d'Arcole et vingt autres... Tiendriez-vous exactement le même discours, si celui que vous traitez ainsi en simple connaissance venait vous dire: Depuis que je vous connais, madame, ma vie a changé absolument. Elle n'avait aucun but, elle en a un. Je me croyais fini, usé de coeur, incapable d'un sentiment profond. J'en éprouve un. J'acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre le club et le champ de courses, sans autre intérêt que de tuer les jours après les jours, à travers ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir. Je vois aujourd'hui devant moi le plus sérieux, le plus haut, le plus passionné des intérêts... Je vous affirme que j'aurais mis des semaines et des semaines à vous parler de la sorte, si les choses n'en étaient pas arrivées à cette crise aiguë. Entre ce que j'étais, le soir où je me suis assis auprès de vous à la table de Mme de Candale, et ce que je suis maintenant, il y a un amour comme je n'en avais jamais ni senti ni imaginé, un amour fait de respect et de dévouement, autant que de passion, et voilà ce que j'ai voulu que vous sachiez, pour avoir le droit d'ajouter ceci: lorsque, dans six mois, vous me permettrez de revenir, si je vous apporte, après cette séparation, le même coeur rempli du même amour et si je viens vous demander d'accepter mon nom et de devenir ma femme, me répondrez-vous certainement: Non?»

Dès la minute où le jeune homme avait commencé de parler, Mme de Tillières s'était bien attendue à ce qu'il lui dît: «Je vous aime!» Et, comme on a vu, elle s'était préparée à recevoir cette déclaration un peu en badinant, quitte à s'indigner si Raymond s'exprimait en termes trop vifs. Elle avait espéré redevenir assez maîtresse d'elle-même pour se gouverner et ne lui laisser plus rien deviner de ses angoisses. Elle ne soupçonnait pas qu'il dût trouver au service de sa passion des paroles d'une si caressante délicatesse, ni surtout qu'il eût pu concevoir ce projet de mariage, si étrangement opposé à tout ce qu'elle connaissait de son caractère et de son passé. Une pareille offre, énoncée en ces termes et par cet homme, constituait une preuve plus forte que toutes les protestations, en faveur du sentiment que Mme de Tillières avait su lui inspirer. Contre un aveu brûlant et qui révélât un désir de sa personne, elle eût, certes, trouvé l'énergie d'une révolte immédiate et qui l'eût sauvée. Contre des reproches et des exigences d'explication, n'eût-elle pas eu l'arme du léger persiflage et sa tenue officielle de femme du monde? Au contraire, une douceur infinie s'était insinuée dans son coeur malade à mesure que le discours de celui qu'elle aimait le lui révélait si tendre, si semblable à ce qu'elle n'avait même pas osé désirer. Elle sentit sa volonté se dissoudre en une défaillance déjà coupable, que traversa soudain, avec la rapidité d'un éclair illuminant un vaste paysage, le souvenir de Poyanne et de la matinée.--Elle portait encore la robe de sa visite à Passy!--Elle comprit, à la terreur que lui donna la double sensation de son attendrissement actuel et de ce rendez-vous si récent, qu'elle était perdue, si elle ne dressait pas une barrière infranchissable entre elle et celui qui possédait le pouvoir de la remuer de la sorte. Pourquoi ne se produisit-il pas alors en elle un mouvement d'entière franchise? Pourquoi n'avoua-t-elle pas à Casal qu'elle n'était pas libre? Que de malheurs eussent été épargnés et à elle-même et à d'autres! Mais ces confessions-là, et qui parfois arrêtent à jamais l'espérance d'un homme, si épris soit-il, par la sublimité de leur loyal courage, les femmes ne les font guère qu'à ceux dont elles ne se soucient pas. À ceux qu'elles veulent décourager, mais sans cesser d'en être aimées, elles préfèrent cacher à tout prix leurs fautes.--Et, tout exceptionnelle qu'elle fût par tant de côtés de sa nature, Juliette obéit dans cette circonstance à la commune loi!--Elles excellent alors à inventer quelqu'une de ces imaginations romanesques qui les protègent en les auréolant; et celle-ci eut la force de répondre:

--«Vous voyez que je vous ai écouté jusqu'au bout, quoique j'eusse le droit et le devoir de vous arrêter dès les premiers mots... Je vous répondrai bien nettement. J'ai juré dans une circonstance solennelle que, si j'avais le malheur de devenir veuve, je ne me remarierais jamais... Ce serment, je l'ai prêté et je le tiendrai...»