Un Coeur de femme

Part 11

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C'est par la tête que commence ce rajeunissement qui repose, comme toutes les conversions durables ou momentanées, sur une loi générale de l'intelligence. Nous avons tous l'imagination de nos moeurs. S'occuper d'une femme, pour un débauché, c'est donc voir avec un détail, précis comme les gravures d'un livre de libertinage, la manière dont elle se donnera, et la sorte de plaisir qu'il goûtera auprès d'elle. Et c'était bien ce coup d'oeil de connaisseur en impureté, dont Casal avait, dès le premier soir, enveloppé Mme de Tillières, la déshabillant de sa toilette de soirée et la toisant comme une fille. Dès leur seconde entrevue, il éprouva une impossibilité de la brutaliser ainsi dans sa pensée,--impossibilité qui grandit encore à mesure que les occasions de la rencontrer se multipliaient. Car il trouva bientôt le moyen de la voir sans cesse, tantôt chez Mme de Candale, tantôt au théâtre, tantôt rue Matignon. C'était là surtout, dans le tête-à-tête du petit salon aux teintes effacées, qu'il devait sentir mieux le mélange de passionné désir et d'absolu respect que lui imposa Juliette presque tout de suite. Elle eut, dès la troisième visite, et durant celles qui suivirent, dans le bonjour gracieux et réservé tout ensemble dont elle l'accueillait, dans le geste par lequel elle prenait quelque ouvrage en le faisant s'asseoir, dans le son de sa voix aux premières phrases, comme une façon d'abolir la familiarité acquise lors de la causerie précédente, et la moitié de cette nouvelle conversation se passait ainsi à reconquérir le terrain perdu. Puis, lorsqu'elle se détendait dans un demi-abandon, elle gardait des yeux à la fois impénétrables et inaccessibles, une chasteté d'attitude qui ne permettait pas la plus légère audace de paroles, et, surtout, elle donnait cette impression d'un être si vivement sensible qu'un rien le froisse, défense plus sûre qu'aucune autre sur un homme vraiment épris. C'est la fleur aux pétales trop fragiles devant laquelle hésitent les doigts qui voudraient la cueillir, et Casal, vaincu par cette influence, prit vite l'habitude de s'en aller de ses visites sans avoir rien fait que de jouir du frémissement intérieur dont le pénétrait cette présence, quitte à se raisonner sur le trottoir de cette solitaire rue Matignon.

--«Et moi,» songeait-il, «qui me suis tant moqué lorsque je voyais un camarade tombé par une femme!... Mais il faut avouer que celle-ci ne ressemble à aucune autre...» Puis, comme il avait de l'esprit avec lui-même, malgré son émotion:--«C'est aussi ce qu'ils disaient tous,» ajoutait-il. Et, après un éclair de doute:--«Non, cette fois je ne me trompe pas, je m'y connais, elle est unique...»

Il s'abîmait alors dans l'occupation habituelle aux amoureux, depuis le commencement du monde, et qui consiste à se démontrer par le menu les raisons que l'on a de préférer son amie à toutes les autres. C'était là, semble-t-il, une occupation bien fade pour un homme, blasé, comme celui-là, sur tous les plaisirs. Mais ce qui ajouta aussitôt à la griserie de ce roman intérieur un piquant singulier, c'est que précisément il s'accomplissait pour Raymond dans des conditions d'existence aussi peu favorables que possible à des sentiments de cet ordre. Comme il continuait de voir ses amis et de vaquer à ses occupations d'homme de club et de sport, il éprouva presque tout de suite à un extrême degré cette impression d'une vie dédoublée, qui correspond si bien, chez les civilisés, à la multiplicité de la personne et qui donne à toute liaison cachée, fût-elle innocente, une poésie de mystère. D'ailleurs le détail d'une des journées, prise au hasard, et qui peut être donnée comme le type de la vie du jeune homme pendant ces quelques semaines, montrera, mieux que ne feraient toutes les analyses, les complexités de cette passion, à laquelle il ne fallut que ce temps-là pour grandir et se développer dans le décor des habitudes les plus contraires à toute passion.

... Un mois est déjà passé depuis qu'à l'Opéra, Casal a si timidement demandé la permission d'une visite. Il est dix heures du matin. Le jeune homme s'habille dans le cabinet de toilette de son hôtel de la rue de Lisbonne. Sur une petite table placée devant la fameuse bibliothèque de bottes, se trouve un écrin ouvert qui montre un collier de perles destiné à servir de cadeau de rupture à Christine Anroux. Elle lui est devenue, cette pauvre actrice, tout à fait insupportable, au point qu'il s'est décidé à en finir avec elle, d'une manière définitive, lui qui disait: «Je n'ai jamais rompu avec aucune femme. Je les garde toutes.» Sur un fauteuil à bascule, se balance Herbert Bohun, venu pour monter à cheval avec lui. Demeuré athlétique malgré ses excès, avec un visage délabré et des épaules de boxeur, l'Anglais bat le tapis de la pointe de sa badine et par exception il parle, ce qui ne lui arrive guère, d'habitude, avant midi. Il raconte, en style télégraphique, sa soirée de la veille:

--«Excellent dîner, hier, chez Machault... Je n'aurais pas donné ma soif pour vingt livres, en me mettant à table... Château-Margaux blanc, très recommandable; un 69 de Latour, ensuite, excellent; du Champagne, trop doux; puis du porto rouge, supérieur... Chez Phillips ensuite. T'y ai attendu... Voilà ma guigne. Pas pu me finir de la nuit, même avec son whisky...»

Tandis que ce terrible maniaque d'alcool, célèbre pour avoir dit aux Indes, en tombant dans une rue, lors d'un tremblement de terre: «Je ne me croyais pas si plein que ça...,» déplore en ces termes son étrange déception de la nuit, Raymond, assis à sa toilette, sourit à sa pensée. Il se revoit à cette même heure ou Herbert l'attendait chez Phillips, dans le salon de la rue de Tilsitt, causant avec Gabrielle et Juliette. De quoi? Il ne se rappelle que la toilette de Mme de Tillières, sa robe de dentelle noire sur de la moire rose, la même que celle du premier soir. Et comme Herbert insiste:

--«Voilà six jours que tu me manques!... quelque nouvelle bourgeoise, hein?...»

--«Ma foi non,» dit Casal. «Je me suis couché à onze heures, j'étais fatigué.»

--«Ça te réussit,» reprend l'autre. «Teint excellent, oeil frais, bonnes conditions. Tu es prêt?»

Le fait est que, depuis des années, Casal n'avait pas été aussi joli garçon qu'à ce moment-là, et aussi jamais la sensation de la vie physique n'avait été plus forte en lui. Les femmes de haute galanterie qui se promenaient dans l'avenue du Bois, par ce matin de printemps, se dirent l'une à l'autre en le voyant passer à cheval avec lord Herbert:

--«Il est étonnant, ce Casal, toujours vingt-cinq ans!»

Dans ce rajeunissement des libertins par un amour romanesque, un second principe, et le plus puissant, quoique en apparence si contraire à ce romanesque même, réside en effet dans la soudaine interruption de leurs constants excès. Une sorte de convalescence anormale se produit alors dans leur physiologie. L'épuisante fatigue de la fête quotidienne se remplace par une économie de forces qui renouvelle toutes les énergies de l'homme, et,--telle est l'ironie de la nature,--ce renouveau est perçu le plus souvent par celui chez lequel il s'accomplit, sous la forme d'une joie sentimentale! Jamais Casal n'avait éprouvé plus de plaisir à monter, non pas le paisible Boscard, mais Téméraire,--par Roméo et Fichue-Rosse,--le plus vif de ses chevaux, et quand les deux amis reviennent déjeuner rue de Lisbonne, c'est encore Casal qui mange de bon appétit, tandis que l'ivrogne goûte à peine aux plats exquis préparés par le cuisinier artiste que Raymond a hérité de son père. Il y a pourtant une autre cause plus noble à la gaîté du jeune homme que la poussée brutale de la force et de la santé. Dans la causerie de la veille il a surpris une allusion faite par Mme de Tillières à une course projetée dans un magasin de la rue de la Paix, et il s'est promis à lui-même de guetter le coupé qu'il connaît déjà si bien. La joie de faire ainsi des actions d'écolier est le signe le plus indiscutable de la passion chez tout homme qui a passé trente-cinq ans, surtout quand cet homme est dressé au positivisme réfléchi que la grande débauche suppose, comme les affaires et la politique. Voilà donc Raymond se promenant entre la place Vendôme et l'avenue de l'Opéra, comme un provincial en mal d'élégance et fouillant du regard toutes les boutiques les unes après les autres. Son coeur bat plus vite, il vient de reconnaître Juliette à travers une vitrine. Et il entre, et il prend la physionomie confuse d'un collégien surpris en fraude, pour la saluer! Mais comme elle n'a point paru fâchée, il la reconduit à sa voiture avec un bonheur d'enfant qui le suivra tout le reste de l'après-midi. Tout à l'heure, quand il tirera au cercle de la place Vendôme, les artistes en escrime pourront admirer son jeu, les hygiénistes critiquer son abus des exercices, et les autres habitués, couchés sur les divans rouges, dans leur costume de salle, prolonger leurs habituelles discussions sur la méthode française et la méthode italienne; il ne songera, lui, qu'à une tête blonde s'inclinant pour un adieu à une fenêtre de voiture, et le soir il y songera encore chez Mme d'Arcole, où il s'attardera dans l'espérance de revoir la même tête blonde apparaître et ces yeux--si doux qu'ils l'affolent, si réservés et si pénétrants qu'ils l'arrêtent toujours sur le bord d'un aveu! Mais Juliette n'arrive pas, et, au lieu d'aller se consoler chez Phillips ou au club, Raymond rentre seul rue de Lisbonne, en se raisonnant:

--«Je suis tout de même un peu trop naïf... De deux choses l'une: ou c'est une coquette ou elle a un sentiment pour moi. Dans les deux cas, il faudrait agir. Je me dis cela tous les soirs, et puis le lendemain je me laisse prendre à ce joli regard. Je ne me reconnais plus. Mais quoi?... Jamais je n'ai rencontré quelqu'un qui de loin lui ressemble... Il n'y a pas à dire, quand elle est là, je redeviens petit, petit. Et elle?... si je lui déplaisais, est-ce qu'elle me recevrait, comme elle fait, des trois ou quatre fois par semaine?... Elle savait que je devais aller chez la duchesse, ce soir, on l'a invitée devant moi. Pourquoi n'est-elle pas venue?... Elle avait quelque chose de triste dans les yeux aujourd'hui, comme une souffrance. J'ai cependant fouillé dans sa vie. Il n'y a rien, absolument rien, pas une ombre d'ombre d'histoire... Qu'est-ce qui peut la faire se reprendre ainsi sans cesse, comme si elle luttait contre une pensée? Quelle pensée?... Mais c'est bien simple. Elle m'aime et elle ne veut pas m'aimer. Allons, ce sera pour demain.»

* * * * *

... Oui. Quelle pensée? Le jeune homme s'endort sur cette question à laquelle sa profonde connaissance des femmes lui permet de faire cette réponse, délicieusement apaisante pour son inquiétude. Il n'a pas tort d'interpréter ainsi les incertitudes qu'il devine dans les manières d'être de Mme de Tillières, mais il se trompe, en croyant, comme il fait, que les principes religieux, le désir de sauvegarder une situation mondaine, la défiance contre son caractère, à lui, le fidèle souvenir d'un mari perdu tragiquement, produisent ces va-et-vient dans le coeur de Juliette, ces abandons tour à tour et ces reprises. Cette pensée qui va sans cesse grandissant dans ce coeur qu'une pente insensible a déjà conduit hors du chemin tracé par sa volonté, c'est que le retour de Poyanne approche et approche à chaque heure, à chaque minute... Encore quinze jours, encore dix, encore cinq, et il sera là, et il faudra lui expliquer comment elle a laissé un nouveau venu entrer dans son intimité,--et quel nouveau venu!--sans en prononcer le nom une fois dans ses lettres, jusqu'à ce qu'enfin, après tant d'incertitudes, tant de remises à plus tard, tant d'innocentes et coupables faiblesses, il ne reste plus que deux jours, plus qu'un jour, plus que quelques heures...

* * * * *

---Ah! qu'elles sont dures à passer, ces dernières heures où l'attente de ce qu'elle appréhende se mêle d'une façon si cruelle au remords de ce qu'elle a permis--elle ne se rend plus compte elle-même comment. Ce serait si peu pour un autre, si peu même pour elle, à condition qu'elle eût parlé!... Demain, Henry entrera dans ce petit salon où Casal est encore venu aujourd'hui. Que lui dira-t-elle? Pourquoi a-t-elle prévu cette difficulté dès le premier soir, et pourquoi, la prévoyant, a-t-elle laissé arriver les choses à cette crise?... Si elle dit la vérité à l'absent, quelles phrases trouvera-t-elle pour lui détailler les nuances de sentiment par lesquelles elle a passé et qui l'ont conduite à faire une série d'actions qu'elle savait déplaisantes à Poyanne,--et à les faire en les taisant? Mais elle-même les connaît-elle, ces nuances? Ose-t-elle se regarder dans l'âme avec son habituelle sincérité? Non. Elle a trop peur d'y découvrir quelque chose qu'elle _sait_ pourtant s'y cacher. Si elle continue de se taire, peut-elle espérer que son amant ne découvrira pas qu'elle reçoit Casal,--sinon comme d'Avançon, Miraut et quelques autres, du moins d'une façon presque régulière? «Son amant...» Elle se répète ces deux mots comme si elle reprenait la conscience abolie depuis plusieurs semaines d'une situation qui est le secret dangereux et l'engagement définitif de sa vie. Et elle essaie de se ressaisir, de comprendre du moins sous quelle influence elle a laissé ainsi les journées succéder aux journées, l'une entraînant l'autre dans un tourbillon qui l'a conduite où elle en est maintenant. Elle a beau se démontrer que, pendant ces quelques semaines écoulées avec une rapidité qui lui semble aujourd'hui surnaturelle, Raymond n'a pas prononcé une parole qui n'eût pu être écoutée par Poyanne,--établir par les faits que ses relations avec le jeune homme se réduisent à d'innocentes visites, à d'officielles rencontres au théâtre ou chez Mme de Candale,--s'affirmer qu'elle n'a pas, fût-ce une minute, outrepassé ses droits de femme, indépendante après tout,--fixer son esprit sur cette idée qu'elle a voulu seulement exercer une action de bienfaisance en recevant un homme mal jugé,--ces paradoxes de conscience qui lui ont semblé si spécieux s'évanouissent devant la nécessité d'une explication pourtant bien simple. Pourquoi donc l'attente en est-elle si douloureuse à la pauvre femme, qu'elle passe au lit, en proie à la plus cruelle détresse morale, toute l'après-midi qui précède le retour de celui à qui elle s'est donnée pour toujours?... À peine si un rais de lumière glisse à travers les rideaux de cette chambre close. Elle est là, les yeux ouverts, les tempes battantes de migraine, qui regarde... Que regarde-t-elle? Et quelle tempête se déchaîne donc dans sa conscience troublée? Un coup frappé à la porte, faiblement mais si distinctement à cause du grand calme, la fait tressaillir, et elle voit entrer Gabrielle qui, ayant su par Mme de Nançay la nouvelle du retour d'Henry de Poyanne et la migraine de son amie, a voulu voir cette dernière. La petite comtesse s'assied auprès du lit. Elle prend dans ses mains les mains brûlantes de Juliette, et elle lui dit, avec cet instinct de curiosité qui se mélange à la pitié chez les meilleures des confidentes:

--«Alors, Poyanne revient demain?»

--«Oui,» répond Mme de Tillières d'une voix éteinte.

--«Mais,» reprend Mme de Candale en se rapprochant d'elle plus encore, «est-ce qu'il ne va pas être un peu jaloux de notre ami?...»

--«Ah! tais-toi,» dit Juliette en serrant plus fortement la main qui tient la sienne, «ne m'y fais pas penser.»

--«Allons,» insiste la comtesse, «voilà ce qui te fait si mal, c'est de t'exalter de la sorte pour des scrupules d'enfant. Tu es bien libre de recevoir qui te plaît, peut-être... Et veux-tu qu'une fois je te parle comme à ma soeur? Il te plaît beaucoup, Raymond, et veux-tu que je te dise encore quelque chose et que tu sais bien?...»

--«Non, tais-toi,» redit Mme de Tillières en se redressant et regardant l'autre avec égarement. «Je ne veux pas t'entendre.»

--«Mais,» continue Gabrielle qui, devant ce trouble pour elle inexplicable, se décide à frapper un grand coup, «pourquoi ne l'épouserais-tu pas?»

--«L'épouser?» s'écria Juliette d'un accent déchiré, «mais c'est impossible, entends-tu, impossible.»

--«Et pourquoi?»

--«Parce que je ne suis pas libre,» dit la malheureuse en se laissant retomber sur ses oreillers; et voici qu'à travers ses sanglots, son coeur gonflé de peines inavouées se répand dans un aveu que Mme de Candale écoute en pleurant, elle aussi. La fidèle Sainte ne se dit pas ce que quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se diraient à sa place en apprenant que leur meilleure amie a un amant et a su si bien le cacher: «J'ai été trop sotte.» Elle n'en veut pas à Juliette de l'illusion où elle est restée depuis des années sur le véritable rôle de Poyanne dans cette existence. La petite comtesse possède une trop grande manière de sentir pour s'abaisser à ces mesquineries-là. Elle comprend seulement avec épouvante quel jeu terrible elle a joué en jetant, comme elle a fait, Casal dans la vie de Mme de Tillières. Elle demeure terrassée de son oeuvre, car elle n'a plus une minute d'hésitation maintenant. Elle voit distinctement ce que Juliette n'ose pas lire dans son propre coeur, un commencement d'amour passionné pour Raymond, et cela dans le même éclair de révélation qui vient de lui apprendre la liaison avec Henry.--«Ah! pauvre! pauvre!» gémit-elle en couvrant son amie de baisers, puis avec angoisse:

--«Mais que vas-tu faire?»

--«Ah!» dit Mme de Tillières avec désespoir, «est-ce que je sais, maintenant?»

VII

RESTES VIVANTS D'UN AMOUR MORT

Certaines parties de notre caractère sont si profondément spéciales, si intimement et naturellement nôtres, que la passion, cette magicienne et qui transforme tant de choses dans l'être humain, laisse ces parties-là intactes. Mme de Tillières, entraînée, emportée comme malgré elle sur le périlleux chemin d'un nouvel amour, durant ces semaines d'intimité croissante avec Raymond, n'en avait pas moins continué d'être, pour ce qui ne touchait pas à ce sentiment en train de grandir, la femme discrète et prudente de toujours, celle que les malveillants accusaient d'être un peu en dessous, et dont les admirateurs adoraient la réserve délicate. Elle avait trouvé le moyen, pendant ce mois et demi, et au jour la journée, que ni sa mère ni ses familiers ne rencontrassent trop souvent Casal. Un de ces amis pourtant était moins facile à tromper que les autres, ce d'Avançon qui, dès la première visite du jeune homme, avait éprouvé, en face de cet hôte inattendu, un inconscient mouvement de défiance. Sa sortie de cette fois-là, puis sa dénonciation sur la séance du jeu au club, avaient été reçues d'une manière qui contrastait trop avec l'habituelle docilité de Juliette pour ne pas l'étonner. Il avait donc ouvert les yeux et bientôt acquis la mortifiante conviction qu'une amitié se nouait entre Casal et Juliette, grâce à l'entremise de Mme de Candale. Il lui avait suffi de venir rue Matignon à l'improviste et d'y trouver Raymond, d'aller à l'Opéra ou au Théâtre-Français, et d'y voir le même Raymond causant avec Mme de Tillières, pour que sa défiance du début s'exaltât jusqu'à une jalousie aussi passionnée qu'elle était, en droit strict, peu justifiée. La jeune femme redoubla cette jalousie en s'en montrant irritée, et elle le lui dit, un jour qu'il recommençait ses diatribes contre la jeunesse moderne, d'une façon qui lui ôta l'envie de reprendre ce sujet de discussion. Le vieux Beau nourrissait à l'égard de Mme de Tillières un sentiment trop mêlé d'intérêt et de vanité pour le sacrifier à une pique d'amour-propre. Il avait d'abord pour elle une affection vraie,--car c'était un tendre, un fidèle coeur sous ses dehors de diplomate désabusé et malgré ses maladresses de Sigisbée honoraire;--puis il se servait de cette adroite amie pour garder un peu de paix dans son ménage, ayant dans Mme d'Avançon, qu'une maladie nerveuse retenait à l'appartement depuis des années, la plus acariâtre des compagnes;--enfin, il était fier de représenter la vie élégante auprès de cette créature si fine, au même titre que Poyanne représentait la politique, Miraut les arts, Accragne les bonnes oeuvres, et le général de Jardes le souvenir de Tillières. S'il était assidu au whist de cinq heures, tantôt à l'Impérial, tantôt au Petit Cercle, s'il ne perdait pas une syllabe des racontars qui traînaient dans les salons ou dans les coulisses de l'Opéra, c'était surtout pour arriver chez son amie d'un air important et confidentiel, et il rapportait à la douce isolée un écho du Paris qui s'amuse. Il eût, certes, froncé le sourcil devant l'intrusion de tout nouveau venu dans le sanctuaire du petit salon Louis XVI. Mais rien ne pouvait lui être plus désagréable que d'y voir précisément un des héros de cette vie élégante;--sans compter qu'il ressentait depuis des années pour Casal l'antipathie instinctive professée par les chefs de file d'une génération contre les chefs de file de la génération suivante. Le monde du chic et du sport ne se distingue en cela ni de celui des arts, ni de celui de la littérature ou du barreau, de l'armée ou de la magistrature. Faut-il ajouter qu'un détail exaspérait dans le cas présent cet antagonisme? À cette première visite de Casal, d'Avançon s'était un peu trop posé en maître et seigneur du paradis de la rue Matignon. Peut-être n'eût-il pas été fâché de laisser croire à des droits plus entiers que ceux dont il faisait étalage. Ces sortes de fanfaronnades entrent pour une forte part dans les rivalités entre amis des femmes, qui n'ont pas la passion pour excuse. Les attitudes prises dominent si étrangement le monde obscur et changeant de notre sensibilité vaniteuse! Le plus clair résultat de ces diverses influences fut qu'à la veille du retour de Poyanne, le diplomate avait déjà livré trois batailles contre Casal, non plus auprès de Mme de Tillières, mais dans l'immédiat entourage de la jeune femme. Il avait commencé par la mère, chez laquelle il allait régulièrement, et il avait tracé là, de l'ancien ami de Mme de Corcieux, un portrait si noir qu'il avait manqué son but, par excès de zèle,--oubliant lui-même le grand principe de M. de Talleyrand, son idole: tout ce qui est exagéré est insignifiant.

--«Soyez tranquille,» avait répondu Mme de Nançay, «s'il est tel que vous le dites, il ne viendra pas souvent chez Juliette.»

Et elle avait parlé à sa fille, avec une indulgente ironie, des inquiétudes de leur commun ami. Mme de Tillières s'était mise à rire, et une plaisanterie sur cette étrange jalousie, jointe à la parfaite tenue de Casal dans une ou deux rencontres, avait suffi pour que la vieille dame s'endormît dans son inaltérable confiance envers son enfant, d'autant plus que cette dernière avait ajouté, non sans une pointe de remords, en parlant de Raymond:

--«C'est un des intimes de Mme de Candale.»