Part 9
Quand le grab fut entièrement débarrassé des centipèdes, des escarbots et des rats, je débarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zéla le cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables, francs, hospitaliers, honnêtes, entreprenants et braves; je les préférerais infiniment aux intrépides Malais, dont la nature a quelque chose de trop sauvage pour être bien appréciée par un homme civilisé. La politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les princes natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses propres possessions. L'établissement des Hollandais sur cette île était fort commode, parce qu'il établissait une ligne de communication avec leurs colonies de l'Est. Dans la grande baie de Baning se trouvait une belle rivière dont le cours menait à un grand lac situé dans l'intérieur du pays; le prudent rajah défendait aux Européens de visiter cette rivière, car, disait-il, la cupidité des hommes du Nord, la cupidité seule de leurs regards n'est égalée que par la rapacité de leurs mains. Afin d'utiliser mes promenades autour de la grande baie, je m'étais muni d'armes à feu et de filets. Notre course le long du rivage nous conduisit dans une baie plus petite que la première, mais dans laquelle les vagues se précipitaient avec bruit pour aller se briser contre les rochers d'une colline. Les pentes de cette colline étaient nues, mais son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques et de buissons couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie était entourée d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur ce sable nous trouvâmes de brillants coquillages et des os blanchis par l'eau et par le soleil. La transparence bleuâtre de l'eau indiquait l'absence des rochers et des bancs de sable, aussi bien que sa profondeur, et cette nuance était d'autant plus remarquable qu'elle contrastait avec l'irrégularité du rivage, sur lequel ne se trouvait pas une seule surface plane.
J'élevai une tente pour Zéla au bord du rivage, et, pendant que nous explorions l'île, nos hommes s'occupèrent à chercher sur la baie un endroit favorable à notre pêche. Le filet remplit notre bateau d'une prodigieuse quantité de poissons. Nous les transportâmes sur le rivage, où ils furent entassés littéralement les uns sur les autres.
En dépit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que la bouche, nous nous lassâmes bientôt de voler l'Océan, car nous avions assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affamée.
Quand l'imagination et le désir de posséder, inné dans l'homme, furent complétement rassasiés, nous fîmes du feu pour faire cuire une partie de notre pêche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir la marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en étions une, car le produit de notre pêche nous procura un festin royal... et une indigestion générale.
CXX
Je laissai Zéla avec ses jeunes filles malaises, et, accompagné d'un de mes hommes, je grimpai, à l'aide d'une lance, sur les rochers escarpés de la colline, afin de jeter un coup d'oeil sur la baie. J'aimais beaucoup, lorsque j'étais jeune, à grimper sur les rochers ou sur les montagnes, et maintenant je ne rends visite qu'avec une peine extrême à celles de mes connaissances qui habitent un second étage. Quant à monter jusqu'à un troisième, cela m'est impossible; je n'irais y chercher ni un ami ni un ennemi.
Nous avançâmes lentement le long des côtes escarpées de la rude barrière qui garde les limites de la baie, et avec une peine infinie je parvins à gravir un rocher dont la pointe formait une sorte de plate-forme. Nous nous y arrêtâmes, et, après avoir allumé ma pipe, je regardai la baie, dont l'eau, vue ainsi, paraissait basse et calme. Mon Arabe, qui avait des yeux de faucon, me montra une ligne de taches noires qui se remuaient vivement dans l'eau. Au premier coup d'oeil, je pris cette ligne pour des canots chavirés; mais l'Arabe m'assura que c'étaient des requins.
--La baie est nommée baie des Requins, ajouta mon compagnon, et puisqu'ils viennent de la mer, c'est un signe infaillible de mauvais temps.
Un petit télescope de poche me prouva que c'étaient vraiment des requins; ils étaient au nombre de huit. Après avoir majestueusement navigué ensemble jusqu'à l'embouchure de la petite baie, un grand requin se détacha du groupe, qu'il parut guider comme un éclaireur. Au moment de franchir l'embouchure, suivi de sa petite armée, le requin amiral parut hésiter: un narval venait des bords du rivage, où il s'était tenu caché pour s'opposer à son passage. L'hésitation du requin dura peu; il attendit son ennemi, invisible pour moi, et un combat fut aussitôt livré. Je distinguai enfin l'intrépide assaillant: c'était un empereur ou licorne de la mer, chevalier errant des eaux, qui attaque tous ceux qui passent dans ses domaines. La tête de ce monstre marin est aussi dure qu'un rocher, et du centre de cette tête s'élève horizontalement une lance d'ivoire, qui est plus longue et plus dure qu'une arme de fer. Cette lance sert à la licorne de hache d'abordage; elle coupe tout ce qu'elle attaque. Le requin agita sa queue avec une rapidité effrayante, afin de repousser ou d'étourdir son ennemi. Soit par délicatesse, soit par amour de la justice, les autres requins se tenaient à l'écart, sans se mêler de la dispute en aucune façon. Je voyais, par le tournoiement de l'eau, que le requin cherchait à attirer son ennemi dans le fond de la mer, en s'y plongeant lui-même. Cette tactique était excellente, car, lorsque la colère s'empare de la licorne, elle se jette aveuglément contre un rocher, y brise sa lance, ou bien encore la bourbe du fond de l'eau la prive de ses moyens de défense.
De Ruyter me raconta un jour que, se trouvant sur un vaisseau de campagne, une licorne qui, sans nul doute, prenait ledit vaisseau pour une baleine, l'attaqua si violemment, que sa lance passa au travers de la proue et s'y brisa. Cette lance avait sept pieds de longueur; la partie attachée à la tête était creuse et de la largeur de mon poignet; le reste, solide et lourd, formait un magnifique morceau d'ivoire. Le combat naval du requin et de la licorne dura longtemps; la limpidité de l'eau était favorable à la licorne, car elle réussit à blesser son antagoniste, qui se dirigeait, en fouettant l'eau avec rage, le long de la baie. La licorne poursuivit le requin pendant quelques minutes, puis elle l'abandonna et disparut à nos yeux. Le requin gagna le rivage, il semblait mourant; ses sept compagnons, peu soucieux de son sort, reprirent le chemin qu'ils avaient parcouru et s'éloignèrent lentement. Je courus précipitamment sur le rivage; mes hommes y étaient déjà rassemblés, tirant à plaisir des coups de mousquet sur la carcasse du requin. Je les laissai tête à tête avec cet inoffensif ennemi, et je descendis la côte, afin d'aller rejoindre ma bien-aimée Zéla.
CXXI
En arrivant près de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs, et mes regards tombèrent sur quelques gouttes de sang qui en souillaient l'entrée. Une sorte de vertige s'empara de mes sens lorsque, après avoir violemment soulevé les rideaux de la tente, je vis Zéla étendue sur sa couche comme un cadavre. Les longs cheveux noirs de la pauvre enfant tombaient épars sur sa poitrine; ses yeux et sa bouche fermés ne laissaient échapper ni un regard ni un souffle de vie. Je la crus morte. Les jeunes filles malaises, agenouillées aux pieds de Zéla, sanglotaient douloureusement en frappant la terre de leur front, en mettant en lambeaux leurs légers vêtements. Cet horrible spectacle paralysa mon corps pendant quelques minutes; puis une sorte de folie succéda à l'épouvantable torpeur qui glaçait tout mon être. Je me jetai éperdu sur la couche de cet être adoré, et je pleurai amèrement sans avoir la réelle conscience de notre mutuelle situation. Quand la première effervescence de ma douleur fut un peu calmée, je posai mes lèvres brûlantes sur la bouche fermée de Zéla, je défis sa veste, et les battements légers de son coeur me rendirent quelque espoir. Bientôt elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur sa couche et murmura d'une voix affaiblie quelques paroles indistinctes.
--Ma bien-aimée Zéla, lui dis-je en la pressant sur mon coeur, qu'avez-vous?
La pauvre enfant essaya de sourire, et me répondit d'un ton plein de douceur:
--Rien, mon amour, puisque vous êtes auprès de moi! Je me porte bien, très-bien.
--Très-bien, chère! non, non, car vous souffrez.
Zéla fit de la tête un petit signe négatif, puis elle essaya de se soulever; mais ce vain effort fut aussitôt suivi d'un horrible cri d'angoisse.
--Mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je avec désespoir, qu'est-il arrivé?...
--Je suis tombée, dit Zéla, je m'en souviens maintenant. Ma chute m'a fait un peu de mal; mais ce n'est rien, mon ami, rien. Ah! où est donc Adoa? La pauvre petite s'est blessée également. Vous voilà, Adoa? Laissez-moi... soignez-vous... Regardez sa blessure, très-cher... Moi, je vais bien... ne vous occupez plus de moi...
Sans quitter les mains de Zéla, je regardai Adoa: la figure, les bras et les mains de la pauvre Malaise étaient couverts de sang; mais elle ne paraissait nullement inquiète de son état, car ses regards suivaient avec angoisse les changements de la physionomie de Zéla. La bonne figure de la dévouée esclave fut traversée par un rayon de joie lorsque les yeux de Zéla lui exprimèrent dans un tendre regard la profonde gratitude de son coeur.
Je fis plusieurs questions à la Malaise pour connaître les réelles blessures de ma femme, qui, par excès d'affection pour moi, refusait de me les faire connaître.
--Maîtresse a reçu un coup à la tête, me dit Adoa, et je crois que tout son corps est fortement contusionné.
--Soignez Adoa, soignez Adoa! s'écria Zéla. Je ne souffre plus, je me sens très-bien.
Pour la première fois de ma vie je restai sourd aux prières de ma bien-aimée compagne, et je pansai ses blessures avant de m'occuper de celles de la Malaise, qui eût souffert mille morts avant de consentir à faire arrêter l'écoulement de son sang pendant que celui de sa maîtresse rougissait les tapis de la couche.
L'insensibilité de Zéla avait eu pour cause le coup reçu à la tête et les contusions qui couvraient son corps de blessures douloureuses, mais peu susceptibles d'attaquer le principe de la vie.
Lorsque je fus un peu rassuré sur l'état de ma chère Zéla, je m'occupai de la petite Adoa. La pauvre esclave, épuisée par les pertes de sang, par les pleurs et par la souffrance, était tombée sans connaissance sur le sable de la tente. Ce ne fut qu'après une heure de soins que je réussis à rappeler la vie dans le corps inerte de cette dévouée créature.
Depuis longtemps inquiets de ma disparition, et épouvantés des bruits sinistres qui s'échappaient au dehors par les ouvertures de la tente, mes hommes s'étaient rassemblés en groupe, faisant, dans leur ignorance des choses, les plus étranges commentaires.
--Préparez le bateau, leur dis-je en les éloignant d'un regard, nous allons rejoindre le schooner.
--La mer est mauvaise, capitaine, me répondit le bosseman, et il sera impossible de ramer avec un pareil temps.
--Un pareil temps! Que voulez-vous dire, mon garçon? Mais c'est un calme!
--Regardez, monsieur.
Je suivis le conseil du bosseman, et je m'aperçus avec effroi de l'approche d'une rafale. Épouvanté de ce nouveau malheur, car ses conséquences pouvaient être terribles pour Zéla, je courus vers le cap, afin de juger par moi-même si la rafale était tout à fait dangereuse. Hélas! elle l'était plus encore que ne l'avait prévu le bosseman: le vent sifflait avec violence, le soleil avait disparu, le ciel se couvrait prématurément des voiles obscurs du soir, et la mer, blanche d'écume, bondissait avec fureur.
Il n'y avait plus à en douter: notre embarquement était impossible, car les nuages semblaient surchargés de tonnerre et d'eau. Je rejoignis mes hommes à la hâte, et nous commençâmes par mettre le bateau dans un endroit élevé avant de nous occuper à rendre la tente aussi solide que possible. Les voiles et les cordages du bateau lui servirent de couvert et de support, tandis que des fragments de roche et du sable furent amoncelés à sa base. Heureusement pour nous, le bateau contenait un petit baril d'eau et du pain, ainsi que plusieurs autres choses fort nécessaires; en outre, une lanterne. Avec l'obscurité augmenta l'orage, et le vent mugissait avec tant de fureur dans la baie, qu'un ébranlement général des rochers semblait répondre à sa grande voix.
Nous passâmes la nuit dans une angoisse terrible, dans la crainte effrayante d'être emportés par le vent ou par les torrents de pluie vers l'abîme de la mer. En arpentant le rivage, mon esprit, occupé de présages sinistres, me faisait souhaiter la mort, la mort pour nous tous. Cette invocation, je ne l'ai pas encore révoquée, et plût à Dieu que sa miséricorde en eût accompli les terribles conséquences!
CXXII
Désirant épargner à Zéla le contact du sable mouillé, je m'assis au pied de l'étançon et je la pris dans mes bras.
--Le temps se calme, chère, lui dis-je; mes craintes sont un peu dissipées. Racontez-moi, je vous prie, comment est arrivé l'accident dont les suites nous sont si douloureuses.
--Deux heures après votre départ, mon ami,--et, sans reproche, pourquoi m'aviez-vous laissée pour aller seul sur la montagne? Vous savez bien que je suis leste et agile, puisque vous m'avez dit un jour que le lézard seul grimpait aussi bien que moi...
--Et c'était vrai, mon amour, car à cette époque vous aviez le poids léger d'un oiseau; mais aujourd'hui l'enfant que vous portez dans votre sein demande plus de retenue, plus de prudence. Vous n'avez pas oublié, chère, que pour me sauver votre coeur a déjà sacrifié notre premier lien d'amour...
--Pouvais-je hésiter entre vous et lui, mon très-cher? La vie d'un enfant est-elle plus précieuse pour une femme que celle de son mari? D'ailleurs, quelle est la pauvre orpheline qui désire donner le jour à un être aussi faible et aussi malheureux qu'elle-même! Mais enfin reprenons le récit qui doit vous apprendre la cause de mes souffrances.
»Je suivis le rivage jusqu'au promontoire de rochers à l'entrée de la baie, avec le désir de trouver un endroit calme et ombragé pour y prendre un bain avec Adoa. Nous avions placé en vigie la petite fille malaise, et sachant que vous admirez les branches de corail qui poussent sous l'eau, je dis à Adoa d'aller en plongeant m'en chercher une branche. Pendant que nous cherchions un banc de corail, Adoa, qui, comme vous le savez, a des yeux excellents, me dit:
»--Je vois là-bas des marsouins qui jouent et qui sautent dans la mer. C'est un signe infaillible de mauvais temps.
»Nous nageâmes encore pendant quelques minutes; puis Adoa me dit:
»--Je vois le capitaine sur le rivage, maîtresse, et comme je sais mieux nager que vous, je serai la première à lui souhaiter la bienvenue.
»Adoa nageait plus vite qu'un poisson, et j'essayai de la suivre en la grondant de la méchante pensée d'orgueil qui lui faisait humilier sa maîtresse.
»Tout en continuant de nous railler, d'engager des paris, nous atteignîmes la base d'un rocher. Adoa y grimpa malgré les difficultés que lui opposaient la mousse et l'humidité des plantes grasses qui couvraient le rocher. Tout à coup la petite Malaise, que j'avais placée en sentinelle, cria d'une voix épouvantée:
»--Des requins! des requins!
»Je redoublai d'efforts pour rejoindre Adoa, car j'entendais le bruit des requins et les cris des matelots. Adoa me tendit une main, dont je me saisis avec une terreur facile à comprendre, tandis que mon bras s'était fortement cramponné à une plante marine. Alourdi par l'effroi, mon corps ne put être supporté par ces légers soutiens, et Adoa, qui ne voulait pas m'abandonner, tomba dans la mer; mais, aussi prudente que dévouée, la pauvre fille se jeta dans l'eau, la tête la première, pour ne pas m'écraser dans sa chute. En perdant l'appui de la plante marine, et malgré les efforts d'Adoa, je tombai sur les rochers de corail, et sans ma fidèle compagne, qui m'a traînée jusqu'au rivage, je serais morte bien loin de vous.
»J'avais perdu connaissance, et vos lèvres, mon amour, ont rappelé la vie dans le coeur de celle qui vous aime. Maintenant je suis bien, tout à fait bien; je ne souffre plus.»
Et en répétant d'une voix tremblante cette affectueuse affirmation: «Je ne souffre plus,» Zéla s'endormit; mais son sommeil fiévreux, entrecoupé de plaintes et de tressaillements, me prouva qu'une fois encore la femme avait sacrifié la mère. Des présages sinistres remplirent mon âme. Ils me montrèrent un malheur que je n'osais pas concevoir: la perte de ma compagne bien-aimée! Mille fois heureux si j'avais eu l'énergie de suivre le conseil funeste que me donna le désespoir, conseil qui tuait mes craintes, qui anéantissait à jamais notre double existence!
Mes hommes vinrent nous dire que la fin de l'orage laissait espérer un temps calme.
Je déposai doucement Zéla sur sa couche et je fis mettre le bateau en état de nous recevoir. Lorsque tous les préparatifs de notre embarquement furent terminés, je transportai Zéla et Adoa sur des coussins placés dans le fond de la barque, et je ramai avec les hommes, tant était grande mon impatience de regagner les vaisseaux.
Le pont du grab était rempli d'hommes quand nous rasâmes son bord comme un éclair, pour gagner celui du schooner.
De Ruyter me héla pour me demander la cause de notre marche rapide.
Sans répondre à sa question, je le suppliai de venir auprès de nous avec le docteur.
Une chaise fut envoyée de la grande vergue dans notre bateau; j'y déposai Zéla, et, sans dire un mot, le désespoir paralysait mes lèvres, j'emportai la jeune femme dans ma cabine. De Ruyter et Van vinrent bientôt nous rejoindre, et l'un et l'autre furent douloureusement frappés du terrible changement qui s'était opéré en vingt-quatre heures dans la douce et belle figure de Zéla. De Ruyter frémit involontairement, ferma les yeux et couvrit son visage avec ses deux mains. L'impénétrable docteur, qui n'avait jamais montré de sympathie pour la douleur humaine, ôta ses lunettes afin d'essuyer les larmes qui aveuglaient son regard. Puis, avec une tendresse étrangère à ses habitudes générales, il examina les blessures de la douce patiente. Ni Van ni de Ruyter ne m'adressèrent de questions, et, pendant toute la durée de l'examen du docteur, un silence lugubre régna dans la cabine.
Après avoir pansé la blessure de la tête, Van visita avec soin les contusions du corps, fit prendre à Zéla une potion soporifique et nous emmena avec lui sur le pont.
--Docteur, est-elle en danger? demandai-je à Van d'un ton aussi humble que celui d'un esclave adressant une question à un puissant seigneur.
--Non, me dit Van surpris de ma douceur et de ma politesse; non, il lui faut des soins, du calme, du repos, de la patience.
Je n'ai pas besoin de dire que la fidèle Adoa partageait les soins qui étaient prodigués à Zéla, dont elle habitait la cabine. La petite esclave souffrait moins que sa maîtresse, car ses traits n'avaient subi qu'un changement imperceptible, tandis que ceux de Zéla étaient devenus presque méconnaissables.
CXXIII
Je fis à de Ruyter un récit détaillé des événements qui avaient amené cette fatale maladie, en déplorant avec amertume la malheureuse conséquence que je prévoyais devoir en être l'inévitable suite.
Afin de détourner mon esprit de cette douloureuse pensée, de Ruyter m'annonça que le gouverneur de l'Inde équipait une flotte afin d'arracher l'île Maurice des mains des Français.
--Cette nouvelle m'a été annoncée par mon correspondant, marchand arménien qui a réussi à connaître tous les détails de cette prochaine expédition. Ceci changera naturellement mes projets: nous n'avons plus de temps à perdre, et il faut nous mettre à l'ouvrage pour expédier lestement les réparations et l'équipement de nos vaisseaux.
Dans tout autre temps cette nouvelle m'eût causé un véritable plaisir; mais je l'accueillis, préoccupé de Zéla, avec tant d'indifférence, que de Ruyter comprit enfin la réelle profondeur de mon désespoir.
--Prenez une tasse de café très-fort pour vous tenir éveillé, me dit de Ruyter.
Je suivis machinalement ce conseil, et, pendant que mon ami me détaillait ses moyens d'attaque et de défense, mes yeux se fermèrent et je m'endormis d'un profond sommeil.
J'appris plus tard que de Ruyter avait fait mettre une dose d'opium dans mon café, car, depuis l'accident arrivé à Zéla, je n'avais ni dormi ni mangé.
Je me réveillai le lendemain et je courus à la cabine; j'y trouvai le docteur occupé de ses deux patientes.
La jeune fille malaise était beaucoup mieux, mais la pauvre Zéla souffrait toujours autant. La figure de Zéla était pâle; ses yeux, ternes, sans chaleur, avaient un regard navrant de tristesse; ses lèvres, légèrement colorées par la fièvre, essayaient encore de sourire, mais ce sourire était pour moi plus triste que des pleurs.
Pour plaire à de Ruyter, je pris machinalement la direction du vaisseau, car un emploi actif était nécessaire à mon corps, qui sans ce travail de tout instant eût succombé dans les tortures de mon coeur.
Les douleurs de Zéla devinrent bientôt si horriblement violentes, que la mort me parut inévitable, et je passai les nuits agenouillé auprès d'elle avec un désespoir si terrible, que le docteur tremblait lorsque ma voix furieuse lui demandait: «Doit-elle donc mourir?»
--Vous êtes un ignorant, me répondit un jour le docteur, elle vit. La crise dangereuse est passée; elle n'est pas plus morte que moi; elle dort. Ces paroles tombèrent sur mon coeur comme une huile balsamique. Mon désespoir s'adoucit, et je pressai affectueusement dans les miennes les deux mains du docteur.
Le calme d'un bon sommeil nuança d'un rose pâle les joues blanches de mon adorée Zéla; je la baisai au front, et, le coeur plein de joie, je courus communiquer mon bonheur à de Ruyter.
Tout l'équipage partagea mon enchantement, car il aimait la douceur, le courage et la bonté de cette chère enfant.
De Ruyter me communiqua de nouveau les nouvelles envoyées par son correspondant, et nous mîmes à la voile pour gagner l'île de France. Le rajah, avec lequel de Ruyter était lié, lui donna à son départ une grande quantité de différentes huiles, car son île est aussi célèbre pour ses onguents que Java pour ses poisons.
Comme le but de de Ruyter était de gagner au plus vite l'île de France, nous ne nous arrêtâmes à aucune des îles qui se trouvaient sur notre route. En passant les détroits de la Sonde, de Ruyter eut une entrevue avec le gouverneur de Batavia; le général Jansens confirma à mon ami la vérité des nouvelles qui lui avaient été transmises par son correspondant. Après avoir pris dans l'île quelques bestiaux et des provisions fraîches, nous continuâmes notre voyage. Pendant notre longue course à travers l'océan Indien, nous voguions aussi vite que possible sans retarder notre marche par le désir de nous trouver ensemble. D'ailleurs, un accident inattendu pouvait nous séparer forcément, et, dans cette prévision, de Ruyter m'avait donné un duplicata des dépêches et le pouvoir d'agir en son nom dans ses affaires particulières. Toutes ces prudentes et sages considérations étaient dominées par mon inquiétude et par l'urgente nécessité que j'avais des soins de Van Scolpvelt pour Zéla, qui, à mes yeux, était encore par moments entre la vie et la mort.
Je marchais donc, en dépit de mes devoirs, dans le sillage du grab, car toutes mes espérances reposaient maintenant sur la science du brave et savant docteur.
CXXIV