Part 8
Nous dirigeâmes notre course le long de la côte, à l'est de Java, vers les îles de la Sonde, et nous n'y rencontrâmes que de petits vaisseaux destinés ou appartenant à cet archipel, et chargés d'huiles de ghée et de coco. Ces denrées, plus précieuses à leurs yeux que des morceaux d'or et d'argent, étaient trop viles à nos yeux pour valoir même une pensée.
CXVI
Une longue et forte brise nous chassa vers les côtes de la Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cessé, nous vîmes un petit bateau battu par la houle et évidemment en détresse; je me hâtai de diriger notre course vers lui.
La force de la brise nous mit promptement bord à bord de la barque, et nous reçûmes son équipage, qui se composait de quatre matelots et d'un contre-maître appartenant à une frégate anglaise qui, après avoir capturé un brigantin, en avait confié la charge à une petite partie de ses hommes. Le brigantin avait été séparé de la frégate par une forte rafale en entrant dans le détroit de la Sonde; outre cela, les mâts et les agrès du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce misérable état, une énorme vague vint fracasser une partie de la poupe, et l'eau envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu'à force d'adresse et de dextérité que les marins réussirent à mettre à la mer un lourd bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le vaisseau coula si promptement à fond, que les naufragés n'eurent que le temps nécessaire à la conservation de leurs propres personnes; car deux hommes qui avaient essayé de sauver quelques débris de vêtements et de vivres furent ensevelis sous l'écume de la mer. Le bateau était aussi vieux et aussi fracassé que le navire auquel il avait appartenu; mais fort heureusement, pendant son séjour sur le brigantin, il avait été le réceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de bouts de corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux bouc et un poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots remercièrent la Providence, et quelques heures s'écoulèrent avant que ces terribles paroles fussent prononcées: «Il n'y a pas d'eau fraîche sur le bateau!» Et chacun répéta d'une voix désespérée: «Il n'y a pas d'eau fraîche! nous allons mourir de soif!»
Déjà une altération anticipée desséchait les lèvres des pauvres marins et faisait trembler leurs braves coeurs. Les dangers passés et présents furent oubliés. Ce n'était rien d'être dans un vaisseau troué, fracassé et mal bâti, à peine assez grand pour contenir le reste de l'équipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin harponné; tout cela n'était rien en comparaison du manque d'eau.
Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins était un homme intelligent, faible d'extérieur, de constitution, mais courageux et fort par son âme et par son coeur. L'officier ranima les esprits accablés de ses hommes; il leur dit qu'ils étaient près de la terre, qu'ils avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en outre le bateau était léger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir supporter la soif pendant quelques jours.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des bêtes vivantes à bord; leur sang est aussi rafraîchissant que de l'eau, et je crois même qu'une bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon.
L'air calme et intrépide du jeune chef eut encore plus d'influence sur le tremblant équipage que les paroles qui promettaient du secours, car il devint calme et attendit la réalisation des espérances qu'on lui faisait entrevoir.
Le contre-maître réussit à mettre le bateau à l'épreuve de l'eau en fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et se mit sous le vent; mais, pour arriver à ce résultat, il avait fallu une adresse parfaite, un coup d'oeil sûr et une main ferme. L'officier n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce chemin perdu; rien, sinon les études et le soleil, et ce dernier était si ardent, si éblouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule espérance du pauvre navigateur était de gagner les îles de la Sonde ou les côtes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la rencontre de quelque barque vagabonde.
Le bouc fut tué, et chaque oeil glacé de crainte regardait avec une avide angoisse la petite part du sang distribué par le contre-maître. Quand on découpa l'animal, son estomac contenait encore du sang coagulé et quelque humidité. Ce sang fut loyalement partagé; le contre-maître nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mâchant la substance sans l'avaler, et il voulut persuader à ses hommes qu'ils trouveraient un avantage à suivre son exemple. Quelques-uns écoutèrent leur chef, mais la plupart furent impuissants à résister aux déchirements affreux qui torturaient leurs entrailles.
--En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'éprouvais un grand soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance.
Nous examinions avec une ardente inquiétude la forme et le changement des nuages. Enfin nous vîmes avancer vers nous du fond de l'horizon un épais nuage évidemment surchargé de pluie. Ceux qui ont vu ou qui peuvent concevoir la situation d'un pèlerin perdu dans les sables brûlants du désert, et qui aperçoit enfin l'oasis désirée, peuvent se faire une idée de nos sensations. Quand les premières gouttes de la pluie si ardemment appelée touchèrent nos lèvres arides, des prières profondément religieuses furent murmurées par des hommes qui seraient morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphème. Mais, hélas! le nuage humide fut avare de son trésor; il en laissa tomber quelques gouttes, et s'enfuit rapidement pour mêler ses eaux à celles du vaste Océan.
Les pauvres marins désespérés couvrirent leurs yeux enflammés de leurs mains tremblantes, et tombèrent dans les spasmes de l'agonie. Ces hommes souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui paraît bien court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la durée de soixante et dix ans.
Dans la frénésie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetèrent dans la mer pour étancher leur soif dans ses eaux salines: ils en moururent; un autre se déchira le bras, but son propre sang, et s'endormit pour ne plus se réveiller. Le septième jour, l'équipage se trouvait réduit à quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de notre heureuse arrivée, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain que la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur coeur le moindre rayon d'espérance; l'officier seul possédait encore un peu de raison; quant aux autres, ils étaient abrutis et presque morts. Lorsque le courageux marin fut arrivé sur le pont du schooner, il regarda tranquillement autour de lui en disant d'une voix éteinte:
--Nous mourons de la mort des damnés; donnez de l'eau à mes hommes.
Après avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa lèvre couverte d'écume et tomba sans connaissance.
L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrêtèrent la fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lèvres du courageux marin. Après une longue agonie, les forces revinrent à notre malade, et ses premières paroles intelligibles furent adressées à Van:
--Qui êtes-vous? Le diable?... Où suis-je? Où sont mes hommes? ont-ils de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garçons!
Van Scolpvelt sauva le contre-maître et deux des hommes; mais le dernier mourut dans les convulsions d'un violent délire.
La guérison de l'officier fut la plus décisive et la plus rapide. Il resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il se nommait ainsi) une étroite amitié. La vie de ce brave garçon a été courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis lié. À l'âge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de l'amitié est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume ne rafraîchira plus les blessures de mon coeur flétri. Des choses bien plus médiocres que ce sentiment ont leurs mausolées, leurs colonnes, leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le récit des actions de tous ceux que j'ai aimés, et de garder leurs noms dans mon coeur et dans ma mémoire.
CXVII
Après avoir dirigé notre course vers le nord, nous nous trouvâmes parmi les îles de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serrées, aussi nombreuses dans l'océan de l'Est que les nuages par un beau ciel d'été. Ces îles défient tous les efforts patients et infatigables des navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de corail, où la vague passe sans rides. Les îles que nous apercevions étaient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines encombrées de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos bateaux, et nous trouver bien étranges d'avoir la fantaisie de voguer au milieu des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'à moitié endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des arbres, dont ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous leurs fîmes comprendre par des signes que nous avions besoin d'eau et de fruits; et, pour toute réponse, ils nous montrèrent les ruisseaux et les arbres. Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au débarquement, nous laissant la liberté d'agir à notre guise, et celle de prendre toutes les choses dont nous avions besoin.
Plusieurs de ces îles étaient inhabitées, d'autres étaient presque civilisées, car elles possédaient un commerce, des vaisseaux, des armes, ainsi que leurs infaillibles associés, la guerre, le vice et le vol.
À quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrâmes deux grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La faiblesse du vent et le déclin du jour ne nous permirent pas d'approcher d'assez près pour interrompre ce combat naval.
--Je suppose, dis-je à de Ruyter, que ce sont les insulaires qui disputent la suprématie de la mer.
--Ou bien la possession d'un coco, me répondit-il en riant.
Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais, dont les proas avaient attaqué les natifs marchands qui faisaient le commerce de coco entre Cumbava et les îles Célèbes.
--Les Malais ont trouvé des antagonistes dignes d'eux, ajouta de Ruyter, car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-être réunissent-ils déjà leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi débarrassez les ponts.
Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers nous, et les marchands prirent une autre direction et disparurent bientôt à nos regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient pour des vaisseaux marchands; mais une décharge de nos grands canons changea leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvèrent en désordre. Bientôt après, nous nous arrêtâmes au côté à l'est de l'île de Cumbava, continuant à saisir toutes les circonstances favorables qui pouvaient nous aider à fournir nos vaisseaux de provisions fraîches. Comme la plupart des îles nous fournirent une abondante récolte de bananes, d'ananas, de cocos, de james et de pommes de terre, nous eûmes, en y ajoutant des sangliers, de la volaille et du poisson, une excellente nourriture à fort peu de frais.
Un soir, après avoir soupé sur le grab avec Zéla, nous rentrâmes à bord du schooner. Tout à coup j'entendis près du rivage un sifflement et un bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de marsouins.
--Hâtons-nous de remonter à bord, me dit Zéla; les natifs quittent le rivage à la nage, et j'ai entendu dire à mon père qu'ils attaquaient les vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit.
Je hélai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le prévenir du danger qui nous menaçait; puis je réveillai les hommes du schooner en leur disant de s'armer.
De la poupe, je vis distinctement une foule de têtes noires, dont les cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait rapidement. Nous hélâmes les visiteurs dans une demi-douzaine de langues différentes, mais nous ne reçûmes pour réponse qu'un bruit qui ressemblait à un battement d'ailes et des sons semblables à des gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient décharger leurs fusils; mais, voyant que les étrangers étaient sans armes, je défendis sévèrement de faire feu.
Tout à coup Zéla et la petite Adoa s'écrièrent:
--Ce sont des femmes! Que veulent-elles?
C'étaient vraiment des femmes.
Un long éclat de rire s'éleva à bord du schooner, et mon quartier-maître, qui regardait dans un télescope de nuit, s'écria:
--Regardez, capitaine, voici une multitude de sirènes qui abordent le schooner.
Ne sachant que penser, je donnai l'ordre à mes marins bien armés de se mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes à grimper à mon bord.
Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous fûmes abordés dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui grimpaient sur les chaînes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont fut tout à fait encombré.
Il n'y avait pas le moindre doute à concevoir sur le sexe de ces assaillantes inattendues, et nos hommes, armés de leurs pistolets, de leurs coutelas et de leurs piques d'abordage, étaient parfaitement ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes défensives ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles données par la nature, et d'autres vêtements qu'une masse de longs cheveux noirs. Pour rendre justice à ces dames, je dois dire que, si plusieurs d'entre elles n'étaient pas blondes et jolies, elles étaient jeunes, avaient la peau douce et de charmants traits mauresques. J'étais si exclusivement amoureux de Zéla, que mes pensées ne se tournaient jamais vers une autre femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage de faire des niches à la veuve de Jug, et il était infiniment préférable que je les eusse faites à la maligne panthère, bête cent fois moins malfaisante qu'une vieille femme vicieuse et contrariée.--Mais passe ton chemin, maudite réflexion sur le temps qui n'est plus; tiens-toi éloignée de moi. Ah! mémoire fatale, démon subtil que tu es!
Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblèrent sur le pont comme un troupeau de crécerelles. Après avoir glané les offrandes des matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres défroques dont les pauvres filles s'étaient parées d'une manière ridicule, elles se pavanèrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas, un soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur ignorance trouvait fort précieux. Toutes ces pauvres filles s'examinaient afin de savoir quelle était la plus favorisée du sort; enfin l'apparition d'une vieille femme qui s'était insinuée dans les bonnes grâces du quartier-maître rendit toutes les femmes immobiles d'étonnement et de jalousie. L'insulaire privilégiée avait si bien ensorcelé le quartier-maître, qu'il lui avait donné son vêtement d'honneur, un gilet cramoisi! ce gilet qui avait causé tant de dégâts dans le coeur des jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dépit d'une foule d'aspirants, avait gagné au marin le coeur et la possession légitime d'une célèbre beauté de la province!
En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes filles se frappèrent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment mêlé d'envie et de plaisir. Puis, empressées d'éviter une dangereuse comparaison, elles cachèrent leurs parures déjà bien moins estimées, se jetèrent dans l'eau la tête la première, et nous les entendîmes babiller comme une nuée de mouettes jusqu'à ce qu'elles eussent atteint le rivage.
CXVIII
Afin d'éviter une seconde orgie nocturne, nous traversâmes avec circonspection de nombreux groupes d'îles dont le nom et même la situation ne sont point marqués sur les cartes marines, et nous jetâmes l'ancre près de celle qui nous parut la plus riche en ombrages et en fruits. Malgré les profondes connaissances de de Ruyter dans la navigation, nous avions de très-grands dangers à surmonter pour franchir les courants, dont la violence emportait le grab et le schooner dans des directions différentes, ou les frappait violemment l'un contre l'autre. La marche rapide d'un vaisseau ou le galop effréné d'un cheval poussé par l'éperon m'a toujours donné un vif plaisir; mais ce plaisir, comme tous ceux qui ont pour cause une excitation nerveuse, est souvent payé par une fatigue réelle, par un accablement moral et physique profondément triste.
En visitant avec Zéla les îles inconnues et inhabitées de l'archipel des Indes, je fus vraiment heureux, et c'était avec l'extase d'un étonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque fleur, chaque herbe: car tout nous était inconnu, de nom, de couleur et de forme. À nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et les coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque fantastique. Il nous semblait même que les oiseaux, les lézards, les insectes et les grands animaux n'étaient point pareils à ceux que nous connaissions.
Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre gigantesque, Zéla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs. Les oiseaux et les bêtes nous regardaient sans témoigner d'effroi, mais avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutôt je pensais pour eux qu'ils étaient indignés de notre usurpation.
Comme je n'écris pas l'histoire de mes découvertes, mais bien celle de ma vie, je laisse aux systématiques navigateurs la description de chacune de ces îles, car elles sont maintenant comprises dans la cinquième division du monde.
Après une longue et difficile navigation, nous arrivâmes aux îles Aroo, îles charmantes dont la vue laisse dans le coeur et dans la mémoire un souvenir ineffaçable. Ces îles sont si belles, que leur beauté surpasse l'idéal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou, comme on les appelle généralement, les oiseaux du paradis) sont nés dans cet Éden. On y trouve encore le loris, oiseau charmant, dont les couleurs diverses et distinctement marquées surpassent en splendeur celles des plus rares tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus profond que le ciel, et dont la crête, le bec et les pattes sont d'un jaune d'or. Les épices sur lesquelles vivent une infinité d'oiseaux-mouches de toutes nuances, depuis le rouge cramoisi jusqu'au vert d'émeraude, répandent dans l'air des odeurs délicieuses.
Nous vîmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guinée, et nous dirigeâmes notre course vers le nord-ouest pour gagner l'île épicière hollandaise d'Amboine. Tous les habitants de l'île étaient en confusion, car ils attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur cependant ajoutait moins de foi à cette rumeur que ses sujets, et, quoiqu'il consultât de Ruyter, notre ami était trop fin pour faire à la question de l'insulaire une réponse qui dût ranimer ses craintes; il sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en étant contraints par la prière, la force ou la ruse, à prêter aux natifs l'appui de notre secours. Outre cette politique pensée, de Ruyter sentait encore qu'en laissant entrevoir au gouverneur la certitude qu'il avait d'une prochaine attaque, il serait difficile à l'un d'acheter des provisions, et à l'autre de les fournir. Quelques jours après ce nouvel approvisionnement, nous fîmes prisonnier un petit vaisseau du pays, frété de clous de girofle, de macis et de muscades. Nous enlevâmes les épices, et le navire continua sa course.
Le désir de de Ruyter était de gagner les îles Célèbes, et nous naviguâmes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres. Notre commodore nous fit jeter l'ancre à la hauteur du port de Rotterdam, à Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom du port. Cette île, située entre Java et Bornéo, a la forme d'une énorme tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes disproportionnées. Les quatre coins de l'île s'étendent donc dans la mer en formant des péninsules étroites et allongées.
CXIX
Nous étions enchantés de nous trouver sains et saufs, après une pénible navigation, dans le port d'une jolie ville européenne qui pouvait satisfaire à tous nos besoins. Pendant quelques jours, on donna liberté entière à l'équipage des deux vaisseaux, et nous goûtâmes avec l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie abondante et d'un repos bien mérité. Plusieurs vaisseaux hollandais amarrés dans le port nous fournirent les articles européens dont nous avions besoin: tels que du vin, du fromage, du vrai skédam, liqueur que le pauvre Louis trouvait aussi indispensable que le gouvernail à la marche active d'un vaisseau. Nous transportâmes, avec le regret de nous en séparer, Darwell et les trois hommes que nous avions sauvés, à bord d'un vaisseau neutre, et ce fut pour ma part un véritable chagrin que de quitter ce brave et courageux garçon. À cette époque, mon coeur avait une force de sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les affections, et, comme on a dû s'en apercevoir dans le cours de ce récit, je me liais facilement avec les hommes véritablement honnêtes et bons. Depuis, le temps et les chagrins ont pétrifié mon coeur, et si je rencontre des âmes d'élite, je reconnais leur grandeur sans me sentir le courage ni l'envie de réclamer une part de leur tendresse. Je suis devenu ascétique et morbide, et quoique je ne veuille point médire de la nature humaine, je suis forcé d'avouer et de reconnaître que les amis de ma jeunesse ne peuvent entrer en ligne de comparaison avec les gens que je fréquente aujourd'hui, et auxquels je donne le nom d'amis, auxquels je suis forcé de dire _chers_ en les invitant à dîner. Quoique je ne sois pas un critique verbeux, il est de mon devoir de protester contre la profanation du mot ami. La loyauté m'impose l'obligation d'établir une différence entre le diamant oriental et la fausse pierre, de séparer le bon grain de l'ivraie, et les mots qui n'ont aucune valeur des réalités substantielles, qui sont plus lourdes que l'or.
Ayant découvert que le beaupré du grab était endommagé, et que les vaisseaux avaient besoin de quelques réparations, de Ruyter nous fit lever l'ancre pour nous conduire au sud de la côte, dans la baie de Baning.
Le rajah de l'île reçut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre à son peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre le bois de charpente dont nous avions besoin.
Pendant que de Ruyter s'occupait à défaire ses mâts, à enlever son beaupré, nous détruisions les rats qui encombraient la cale du grab. Van Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition horrible, dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous les diables de l'enfer, s'il était possible d'en introduire dans le brûlant séjour.