Un Cadet de Famille, v. 3/3

Part 7

Chapter 73,920 wordsPublic domain

Un soir, nous nous trouvâmes en si grande disposition de nous amuser, que le pont fut bientôt couvert par une grande quantité de coupes de punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes liqueurs qui empêchent le coeur de s'ossifier, et qui ferment les crevasses faites à notre corps par la brûlante chaleur du soleil. Les Indiens disent que la séve du mimosa est un antidote contre le chagrin. C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre commandant captif. Au commencement de la soirée, le pauvre homme avait pleuré sur la perte de son bien-aimé vaisseau, en me disant que, s'il avait plu à la Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants, il aurait pu se soumettre à cet affligeant décret; mais que sur son navire il avait mis tout son coeur, toutes ses habitudes, toutes ses espérances, et qu'il lui serait impossible d'en supporter la perte avec résignation.

Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touché l'âme du capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout à coup par la voix du vieux contre-maître, qui annonçait l'arrivée d'un ami.

Un grand proa à la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut côte à côte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.

Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le chef, en dépit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un bosseman: _Rule Britannia!_ un petit homme à l'air effaré grimpa sur le pont, et, poussé par le chef, vint reculer jusqu'à moi. Je me levai pour recevoir l'étranger, mais il me fut impossible de garder mon sérieux en face de la gravité stupéfaite de sa figure plate et carrée, en face de son gros ventre, qui ressemblait à une voile de perroquet gonflée par le vent.

Les proportions des membres de cet homme étaient si courtes, qu'elles en paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-maître, on pouvait croire que le vieux bâtiment naviguait sous des mâts de ressource.

Il s'avança vers moi d'un pas mesuré et me dit avec une gravité de plomb:

--Monsieur, je suis Barthélemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie hollandaise établie à Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van Olans Swamerdam. Ayant appris que vous désiriez vendre une prise faite dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat.

Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton plaintif la mélancolique complainte de _Pauvre Tom Bowling_.

Notre facteur hollandais s'assit sur les écoutilles, et, après avoir nettoyé ses ivoires avec un verre de skédam (dont la dimension eût surpris même le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontré de liqueur aussi exquise, assurant en même temps que l'addition d'un morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre.

J'ordonnai au quartier-maître d'avoir soin de notre hôte, en l'engageant à aller éveiller le mousse pour lui servir d'aide dans les détails de cette importante fonction; le vieux marin obéit en marmottant entre ses dents:

--Je n'ai jamais vu un aussi drôle de navire, il est tout magasinage. _Le Téméraire_, qui avait trois ponts, ne possédait pas, pour mettre son pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un biscuit! mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore flotteraient-ils dans sa panse comme des petits pois dans la chaudière d'un vaisseau. Allons, garçon! allons, réveillez-vous, et apportez sur le pont tout ce que vous trouverez dans le garde-manger.

Je vis bientôt apparaître un morceau de porc froid, un énorme canard et la moitié d'un fromage de Hollande. L'agent attaqua les viandes avec une taciturnité immobile, et, quand il eut vidé les plats et une grande bouteille de grès remplie de gin, il me dit, toujours d'un air grave:

--Il est déjà tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de causer d'affaires après souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude et que je suis fatigué, je vais me reposer ici.

En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes difficultés, sur la grande voile qui était par terre, se couvrit d'un drapeau, et dit au garçon de lui remplir sa pipe. Bientôt après il fuma et ronfla de tout son coeur, et nos ivrognes suivirent son exemple.

Vers le matin, Barthélemy-Zacharie Jans remplaça la perte de sa chaleur matérielle avec du porc salé et du gin, puis il m'accompagna sur le vaisseau étranger.

Je découvris bientôt que j'avais affaire à un marchand froid, calculateur et fort rusé. Cette conviction me mit en colère, car, malgré mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas dans lesquels je pouvais être dupe. Outre les traits caractéristiques de son pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme avait la sordide avarice d'un Écossais. Quand, avec la franchise d'un marin, le capitaine de Bombay vint exposer sa position à l'agent en lui demandant le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage se montra plus indifférent aux souffrances humaines qu'un Hollandais doublé d'un Écossais ou que le diable lui-même. Il regarda le capitaine banqueroutier avec une apathie vide, insensible et sèche, apathie dont j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un propriétaire irlandais qui écoutait d'un air calme les réclamations de ses pauvres tenanciers affamés et sales. Sans répondre un seul mot à la demande du pauvre capitaine, le facteur examina les papiers de la prise, ses factures et les listes de la cargaison.

--Vous ne serez pas oublié à la vente, dis-je au prisonnier désespéré.

--Je proteste contre des stipulations! s'écria le facteur; mais, si le capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes sécurités, sa proposition sera accueillie; c'est-à-dire toutefois si la Compagnie devient acquéreur, et si Van Olans Swamerdam y donne son consentement.

J'étais fort jeune à cette époque, et ne sachant pas que de pareils caractères sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en marché avec cette brute féroce; j'allais même lui donner une raclée et le faire jeter à la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me conseilla de ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur fut chassé du schooner au milieu des huées de tout l'équipage.

CXIII

De Ruyter vint bientôt nous retrouver, tenant en touage un petit schooner dont il avait fait la conquête sans avoir à déplorer aucune perte d'hommes. Nous levâmes l'ancre pour aller la jeter sans retard dans le port de Batavia. Ayant à vendre non-seulement nos deux prises, mais encore une foule d'objets qu'il avait mis en dépôt dans une maison de la ville, de Ruyter prit un logement à Batavia, et nous nous y installâmes. Les vaisseaux, amplement pourvus de provisions, étaient, en outre, dans un ordre parfait. En conséquence, j'avais la libre disposition de mon temps, et j'en usai en faisant parcourir à Zéla la partie montagneuse de la riche et populeuse île des Javanais. Les productions du territoire de l'île, telles que bois de charpente, grains, légumes et fruits, sont d'une qualité fort supérieure à toutes celles que j'avais vues dans l'Inde, en faisant une exception toutefois en faveur des produits de Bornéo.

Le général Jansens, vieil ami de de Ruyter et gouverneur de l'île, fut très-poli pour moi, et je passai plusieurs jours à sa maison de campagne.

Il y a ou il y a eu en Europe une sorte de fanatisme pour les jeunes filles aux cheveux dorés; à Java, ce fanatisme est consacré aux femmes dont la peau a cette teinte jaune.

Dans la maison du marchand habitée par de Ruyter vivait une veuve très-riche, née dans la capitale de Jug, ville encore gouvernée par des princes natifs.

Cette dame au teint jaune était si belle aux yeux des jeunes gens de Batavia, qu'ils consacraient la plus grande partie du jour à passer devant sa porte, dans l'espérance d'attirer l'attention de cette merveille, dont voici le portrait:

Elle avait à peu près quatre pieds de hauteur, et sa peau était d'un jaune si brillant, que les rayons du soleil pouvaient s'y refléter comme sur un dôme. Les petits yeux noirs de la dame, assez vifs d'expression, disparaissaient enfouis sous ses joues aussi rondes qu'une orange, et auxquelles un petit nez en bec d'oiseau et des lèvres africaines donnaient un ensemble des plus bizarres. Quant aux cheveux, ils étaient si courts, si épars sur cette petite tête, qu'en les rassemblant tous, il eût encore été très-difficile de réunir la quantité qui est nécessaire pour ombrager les lèvres d'un homme.

Cependant, l'affreuse caricature que je viens de dépeindre était l'idéal de la beauté chère aux Javanais, et de tous les coins les plus reculés de l'île, on venait en foule briguer ses faveurs et lui rendre les hommages d'une adoration enthousiaste.

Dans cette heureuse partie du monde, les femmes jouissent du privilége inestimable qu'accorde le divorce, et l'incomparable veuve usait tant de ce privilége, qu'elle en abusait. À peine âgée de vingt-quatre ans, la belle dame s'était mariée dix fois; un de ses époux était mort, deux avaient été tués on ne sait comment, six s'étaient mal conduits envers elle, et enfin le dernier avait disparu.

Les Javanais sont une race extraordinairement petite; les hommes dépassent rarement cinq pieds, et les femmes quatre et demi. De Ruyter et moi, qui avions l'un et l'autre six pieds de hauteur, des muscles d'acier et une force proportionnée à notre stature, nous semblions des géants au milieu de ce petit peuple. Notre extérieur herculéen fit une grande impression sur la sensibilité de la veuve, qui, en notre honneur, traita avec mépris les nains de l'île, qu'elle appelait des fragments d'homme. Après un scrupuleux examen, après une mûre délibération, après une étude approfondie de la figure, de l'air et des manières de de Ruyter, la veuve, qui s'était sentie entraînée vers lui au premier coup d'oeil, arriva bientôt à me donner la préférence, non-seulement parce que j'étais le plus jeune, mais encore parce que, venant d'avoir la jaunisse, j'étais le plus doré. Ne doutant pas un instant du bonheur et de l'empressement que je mettrais à accueillir ses avances, la dame dit à de Ruyter qu'elle m'offrait ses charmes sans condition, et qu'à ce don suprême elle ajouterait des champs semés de riz, de café, de cannes à sucre, des maisons, des esclaves, des domestiques; enfin, un domaine assez vaste pour me mettre en égalité parfaite avec les plus puissants princes de la province de Jug.

--Madame, répondit de Ruyter avec le plus grand sérieux, mon ami sera charmé de votre attention; il en sera fier, il en sera dans le ravissement. Vous me voyez moi-même confondu de joie et de surprise. Malheureusement, madame, un petit obstacle s'oppose à la réalisation de ce bel avenir: mon ami est déjà marié.

--Marié! exclama la veuve, marié! je ne puis pas le croire; et cependant, ajouta-t-elle d'un ton empreint de doute et d'amertume, je l'ai vu accompagner à la promenade une pâle et maladive jeune fille qui a les cheveux tournés autour de la tête en forme de turban. Mais, monsieur, cette jeune fille est mince, frêle comme un roseau; de plus, elle a les yeux si grands et la bouche si petite, que sa figure en est ridicule. Tous les hommes doivent avoir cette petite fille en horreur. Fi donc! elle ressemble à une femme marine, et doit bien certainement aimer l'eau comme un poisson.

Après cette réponse, la veuve découvrit à de Ruyter ses charmes éblouissants, et lui dit d'un air orgueilleux:

--Regardez-moi...

De Ruyter avoua à la veuve qu'elle ne pouvait être comparée à la jeune fille marine sous aucun rapport, mais qu'il fallait faire la part des goûts excentriques des hommes, goûts qui sont aussi capricieux que les flots de la mer.

--Monsieur, s'écria la veuve, envoyez-moi votre ami; je veux que ses regards décident la question. Laissez-le contempler en moi la véritable beauté, et son âme sera émue et son coeur brûlera d'amour.

Enchanté de profiter d'une si belle occasion pour donner cours à son humeur railleuse, de Ruyter me parla depuis le matin jusqu'au soir de la princesse jaune en m'appelant Altesse royale. De Ruyter se disait mon agent auprès de la veuve, disposait en imagination de tous ses biens, et voulait absolument l'épouser pour moi. Cette conduite excitait si bien l'ardeur de la dame, qu'elle m'accablait de cadeaux, et le schooner était encombré de ses nombreux envois de café, de tabac, de sucre, de fruits et de fleurs. Mes entrevues avec la veuve furent fréquentes; car, quoique mahométans, les Javanais ne gardent que l'extérieur de la foi. Quant à leurs actions, elles n'ont d'autres limites que l'étendue de leurs désirs, et les femmes obéissent pieusement au précepte de la nature qui dit: «Croissez et multipliez.»

J'étais presque fâché de voir Zéla indifférente aux agaceries que me faisait la veuve; car non-seulement elle n'y puisait aucun sentiment jaloux, mais encore elle encourageait les plaisanteries de de Ruyter. Le soupçon, le doute, la méfiance étaient inconnus à Zéla: cette loyale et simple nature ne pouvait les comprendre.

CXIV

Pendant un de ses voyages à travers les nombreuses îles dispersées dans le golfe de la Sonde, de Ruyter avait été obligé de se mettre en panne, et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le corps d'un navire échoué. Selon les apparences, ce navire était de construction européenne. De Ruyter examina attentivement la situation de la côte où il faisait cette découverte, et l'inscrivit sur sa carte, dans l'intention de revenir à une époque plus favorable à son projet, celui de faire lever le vaisseau.

Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours à Batavia, la turbulence de l'équipage, ennuyé de son inaction, engagèrent de Ruyter à tenter la pêche du navire. Après avoir disposé tout ce qui était nécessaire, il prit à ses gages une troupe d'habiles plongeurs, et nous nous dirigeâmes avec un bon vent de terre vers le lieu de notre destination.

Nos bateaux nous conduisirent à la place même marquée par de Ruyter sur sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea à l'abandonner jusqu'au matin.

Au lever du soleil, nous étions en face du vaisseau échoué. L'eau était aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la sonde sur le corps du vaisseau, nous fûmes assurés qu'une vingtaine de pieds d'eau seulement nous séparaient de son pont. Nous laissâmes une bouée afin de marquer la place, et nous remontâmes à bord des vaisseaux, qui s'approchaient de nous.

Après avoir pris des lignes, des aussières, des grappins et d'autres instruments nécessaires, nous reprîmes notre course vers le vaisseau submergé. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer, chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On distinguait aussi les masses de poissons à coquille qui incrustaient et peuplaient son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs descendirent sur les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils prirent l'aspect fantastique d'une bande de démons réunis pour défendre leur vaisseau attaqué dans le sanctuaire de l'Océan. Après plusieurs heures de travail, nous réussîmes à attacher des tonneaux aux cordages du naufragé pour pomper l'eau qui le remplissait, et à le remuer en faisant passer au-dessous de lui de fortes aussières. Le second jour, le grab et le schooner furent placés de chaque côté du navire, afin que leurs forces réunies vinssent à notre aide pour faire monter le bâtiment à la surface de l'eau. Un succès complet couronna nos efforts. Le vaisseau ressemblait à un énorme cercueil, et la lumière du jour brillait étrangement sur son corps blanc incrusté et plein de bourbe. Des étoiles de mer, des crabes, des écrevisses et toute sorte de poissons à coquille se traînaient sur le corps du vaisseau. Nous vidâmes l'eau qui remplissait le navire, et je vis que, s'il était troué, ses avaries n'étaient pas grandes. Les objets qui garnissent le pont d'un vaisseau ainsi que la principale cale avaient été enlevés ou par l'eau ou par les natifs de Sumatra, qui probablement avaient vu le naufragé pendant leurs courses sur la mer; mais la cale d'arrière, protégée par un double pont, n'avait pas été touchée.

En débarrassant le pont, mes hommes trouvèrent, le prenant pour un câble, un énorme serpent d'eau; ou ce reptile avait un goût prononcé pour les poissons à coquille, ou il préférait un chenil de bois à une cave de corail; peu intéressés, du reste, à approfondir les causes de sa conduite, nous l'attaquâmes avec des piques, et il fallut le frapper rudement avant de le contraindre à baisser pavillon pour nous laisser le temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient, en considérant le corps palpitant du reptile:

--Vraiment, il eût été de force à nous manger.

Je ne sais pas si les nègres parlaient d'or, mais je suis bien certain que, plus féroces que leur ennemi, ils le mangèrent sans scrupule et sans remords.

Après avoir toué le naufragé vers l'île, nous le fîmes échouer sur un banc de sable afin de vider la cale d'arrière, remplie d'eau, et sur laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premières trouvailles furent des sacs de grains gâtés, des barils de poudre et une masse d'autres articles tellement mêlés ensemble, qu'il était impossible de les distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets pressentiments de de Ruyter, nous fîmes des fouilles, et je trouvai deux petites boîtes soigneusement attachées et cachetées; de Ruyter les ouvrit, et trouva huit mille dollars espagnols noircis par l'eau de la mer, ainsi que le vaisseau et tout ce qui se trouvait à son bord.

La meilleure partie de notre prise était, selon moi, non les dollars, mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi la mer comme cave à vin! Un liquide aussi délectable n'avait encore de ma vie humecté mes lèvres, satisfait mon palais, réchauffé mon coeur et extasié mes sens!

Cette délicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et même éloquent; le vieux rais déclara que ce vin ressemblait à l'onguent de koireisch, apporté de la Mecque par les hadjis.

CXV

On disait à Batavia que nous avions découvert un banc de dollars espagnols en échouant dessus, et que nos vaisseaux étaient encombrés par l'immense quantité de cette merveilleuse trouvaille. À ce conte, la rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pêché dans les profondeurs de la mer des tonneaux de vin portant pour date le millésime de 1550. Ces nouvelles remplirent le grab de visiteurs qui avaient tous le désir de boire le vin ou l'arack. Si l'un ou l'autre de ces liquides eût été un élixir d'immortalité, bien certainement on les aurait bus avec moins de plaisir et d'avidité. Les graisseux marchands hollandais s'assemblaient à bord du grab, et passaient la nuit à chanter des alleluia pour exprimer leur satisfaction. Grâce au bon conseil de de Ruyter, je substituai d'autres vins à notre nectar espagnol, et nous le gardâmes pour les malades, pour nos marins, auxquels il rendit plus d'une fois la souplesse de leurs membres et l'énergie dans l'action.

En vendant nos prises, de Ruyter n'oublia pas le capitaine de Bombay. Son bien-aimé vaisseau lui fut cédé pour un prix fort modique, et il lui fut loisible de reprendre la mer avec tout son équipage.

Quand tout fut terminé, nous levâmes l'ancre pour quitter Java.

La veuve de Jug resta frappée d'étonnement lorsqu'elle apprit notre départ. L'amour triompha de son apathie pour la mer, et elle nous suivit dans un bateau à rames, en criant, en faisant des signaux et en se déchirant les bras à l'aide de ses ongles.

Sa fureur comique ne connut plus de bornes lorsqu'elle s'aperçut que je ne faisais aucune attention à ses gestes et à ses cris, dont le bruit assourdissant semblait augmenter le vent de la terre. Mon télescope me laissait voir la veuve décharger sa colère sur les esclaves qui conduisaient le bateau; les pauvres diables courbaient le dos sous une furieuse avalanche de coups de bambou. Sachant fort bien qu'un homme n'a pas plus de force qu'une femme en se servant des armes offensives et défensives de la langue, des ongles et des larmes, j'avais agi prudemment en évitant la bataille. Si l'âme de la veuve n'eût pas été chargée d'argile, elle se serait attachée à mes pas dans mes voyages autour du monde. Mais aussitôt que l'esquif de mon amoureuse sentit les vagues en dehors du havre, il tourbillonna sur lui-même, et je vis la princesse jaune,--ou plutôt je ne vis la pas, car elle était tombée dans le bateau,--reprendre le chemin du rivage; si bien que je puis dire d'elle:

--Elle aima et s'éloigna à la rame.

J'avais été si tourmenté, si persécuté par ce dragon femelle, que je l'avais en horreur. Un jour, elle me gorgeait de baisers et de gâteaux; le lendemain, elle m'accablait d'injures et de menaces. Depuis cette époque, j'ai fait serment de ne jamais mettre les pieds dans le repaire d'une veuve, car la férocité maligne d'un tigre est de la mansuétude en comparaison de celle d'une veuve contrariée dans ses désirs.

En quittant le port de Batavia et son eau sale, pour voguer sur le limpide océan de la mer, j'étais accablé d'une inconcevable tristesse. Pour la première fois de ma vie le doute et la crainte obscurcissaient mon esprit, et cependant ma santé était excellente; celle de Zéla ne me donnait aucune crainte, car ses yeux étaient brillants, et son haleine plus parfumée que les fleurs d'une matinée de printemps. Quelle cause assombrissait ainsi mon coeur? quelle cause me rendait soucieux et pensif comme à l'approche d'un grand malheur? Ce n'étaient ni les persécutions de la veuve ni ses menaces; j'avais tout oublié en perdant de vue son bateau. Son esprit s'attachait-il donc à moi comme un vampire? Je me souvins alors qu'elle m'avait dit: «Si vous m'abandonnez, je vous ferai souffrir mille morts.»

Dans l'Est, la vie est à très-bon marché, et à Java quelques roupies suffisent pour acheter la conscience d'un homme qui se charge alors d'assassiner ou d'empoisonner la victime qu'on lui désigne. Le poison est là si indigène, qu'il coule des plantes, des arbrisseaux, et les natifs sont très-habiles dans l'art de l'utiliser. Cependant la veuve ne s'était point servie contre moi de cette arme dangereuse, et j'étais loin de sa portée; d'où venaient donc mes craintes?

Une nuit je fus éveillé par des visions affreuses. D'abord parut la veuve; en cherchant à échapper à ses caresses, je vis surgir auprès d'elle une vieille sorcière jaune; cette femme hideuse sauta sur mon lit et voulut me contraindre à manger un fruit vénéneux qu'elle pressait contre mes lèvres. Je voulus arracher à la furie le fruit empoisonné et le jeter loin de moi; mais mes forces me trahirent et je tombai anéanti sur ma couche. Tout à coup la fidèle Adoa entra dans ma cabine et s'empara du fruit en criant: «C'est du poison! c'est la mort!» Derrière Adoa apparut le prince javanais monté sur son cheval couleur de sang; le cheval escalada mon lit, et ses pieds me frappèrent violemment à la tête; puis tout s'évanouit dans l'obscurité; alors une femme blanche suivie par une ombre s'inclina sur moi et une voix mélodieuse me dit doucement:

--Vous devez vivre; moi seule dois mourir!

Après ces paroles, le fantôme noir qui accompagnait Zéla souleva le crêpe qui lui couvrait la figure, et je reconnus les traits pâles et livides de la vieille Kamalia.

--Étranger, me dit-elle d'un ton solennel, vous vous êtes parjuré; vous avez souillé le meilleur sang de l'Arabie; vous avez brisé le coeur de mon enfant d'adoption.

Un violent effort me réveilla tout à fait.

La tête me faisait horriblement mal, et cette souffrance, causée par des rêves, m'a poursuivi longtemps après mon départ de Batavia.

Le second jour de notre départ du port, nous rencontrâmes deux belles frégates françaises et un schooner à trois mâts qui rentraient à Batavia après une longue course.