Part 6
--Vous êtes allé à une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excité à le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdité. Il est vrai que vous êtes sorti du piége avec une admirable sagacité; mais quel autre homme que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande folie? Vous êtes plus téméraire et plus inconsidéré que notre ami malais, le héros de Sambas.
--À propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi coupable que mon expédition à Java?
De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une contre l'autre, et me répondit d'un ton de visible contentement:
--Non, mon garçon, non; harasser, humilier et détruire les ennemis du drapeau que je sers est un devoir; je confesse que je ne m'engagerais pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je déteste, j'abhorre la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les compagnies, parce qu'elles sont liées ensemble par des vues étroites et des liens intéressés. La vengeance, ou plutôt la rétribution, est pour moi comme le diamant sans pareil que possède le sultan de Bornéo, comme le soleil sans prix. Un ministre poëte de votre nation a dit ceci:
«La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre honneur.»
Et vous savez, mon garçon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient scrupuleusement payées. Je crois, en vérité, que pour chaque dollar qu'ils m'ont enlevé autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de dollars.
Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'établir sur ce côté de Bornéo, mais le manque de port et les obstacles opposés par les braves Malais continuent à frustrer toutes leurs espérances. Enfin la Compagnie fixa ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une rivière, un bon ancrage assez rapproché et défendu par un fort; en outre, sa situation est des plus favorables au commerce et à l'agriculture. Aussi perfides dans leurs desseins qu'atroces dans leurs actions, ils dirent que le but de l'entreprise était celui de détruire cette colonie de pirates, et la cause réelle qui guidait leur attaque était la conquête de l'île. Le grab avait pris une position excellente et le Malais s'était engagé pour son peuple à me donner la direction de toutes les tribus. En conséquence, j'ordonnai au chef de faire embarquer ses gens dans leurs proas de guerre, et accompagnés par une forte partie d'hommes dans mes bateaux, nous avançâmes le long de la côte jusqu'à notre arrivée au cap Tangang. Je débarquai là et j'y laissai les bateaux.
Nous traversâmes la contrée à pied; les grands canons et d'autres articles lourds avaient été envoyés à la ville dans les proas. Après avoir passé une longue et triste journée à traverser des forêts, des montagnes gigantesques et escarpées, des plaines sans chemin, des rivières, des torrents et des marais, nous arrivâmes aux bords de la rivière de Sambas. D'un côté s'étendait un marais immense, de l'autre un jungle inextricable. Mais, guidé par les natifs, je vis bientôt devant moi la ville de Sambas, la ville dont la possession était ambitionnée par les Anglais. Les habitants étaient pêle-mêle dans de misérables huttes bâties en cannes et protégées par une masse informe de boue et de bois, à laquelle on donnait le nom de fort. Çà et là se trouvaient des habitations qui ressemblaient à des corbeilles soutenues par des béquilles, et, selon toute apparence, les propriétaires de ces masures étaient prêts à fuir vers la ville quand leurs affaires ou la nécessité les y obligeraient. J'avais remarqué, chemin faisant, une grande et magnifique baie entourée d'îles à l'est de la ville malaise, et je compris de suite que les assaillants mettraient là leurs vaisseaux en ancrage pour faire débarquer leurs troupes. Je trouvai les natifs occupés à déménager leurs meubles et leurs bateaux de guerre pour les conduire dans les places fortes, plus disposés à éviter l'invasion qu'à la soutenir. À ma prière, le chef malais se rendit dans les jungles, dans les marais, monta aux cavernes des montagnes pour haranguer les chefs aux barbes grises de case retirée, et pour les rallier à nous.
Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'étaient cachés sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'âme entreprenante du chef enthousiasma tous les coeurs et se répandit comme un feu incendiaire des jungles à la plaine, de la plaine aux montagnes.
La haine des Malais pour les Européens et le désir de s'égaler mutuellement en force et en courage, multiplièrent le nombre des natifs et les réunirent dans un seul corps. Le second jour de mon arrivée, je mis la forteresse en état de défense, et je donnai l'ordre d'enfoncer des arbres dans le lit de la rivière afin d'en fermer le passage. Vers le milieu de cette même journée, j'entendis le sauvage cri de guerre des nobles barbares. Ils se précipitaient au bas de la montagne comme un déluge, et je fus bien heureux d'avoir pris possession de la forteresse de boue pendant le premier accès de leur fièvre inflammatoire. Les gestes violents des Malais, leurs cris perçants, le bruit de leurs armes à feu, celui de leurs trompettes de conque qui se répétaient de rocher en rocher, auraient pu faire croire qu'ils étaient devenus fous. Mon ami le chef vint bientôt me rejoindre, accompagné par les plus puissants chefs des diverses tribus. Il me présenta à ces chefs, et, après un festin abondant sans être splendide, nous nous occupâmes des choses importantes. Le chef, qui était un grand orateur, fit une longue harangue, et dans cette harangue il exalta mes services et finit par me proposer, au nom du peuple, le commandement de l'armée. Je l'acceptai, et mon premier acte d'autorité fut de diviser les tribus, de leur fixer à chacune une retraite sûre où elle devait se tenir cachée jusqu'au débarquement de l'ennemi. Je dis à un de mes corps de bataillon qu'il devrait apparaître à une certaine distance de la baie, quand une troupe de Malais cachée dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.
Quand tout fut préparé pour la défense, nous attendîmes l'arrivée de la flotte de Bombay. Nous avions placé des vigies tout le long de la côte, et des proas qui naviguaient très-vite avaient été envoyés dans la largue. L'attente fut longue, et nous désespérions déjà du bonheur d'assouvir notre vengeance quand nous les aperçûmes.
Le sol de l'Inde a été rougi du sang de ses enfants, et ses sultans, ses princes et ses guerriers ont été exterminés. Je donnerais ma vie pour voir l'Océan de l'est rougi par le sang, comme l'était la mesquine rivière de Sambas le jour où nous nous précipitâmes avec violence à travers les rangs des chrétiens, le jour où les féroces et indomptables Malais repoussèrent les renégats sepays et les jetèrent avec une incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivière. Il n'y eut pas de quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivîmes les fugitifs, et la plupart furent tués au moment de regagner leurs vaisseaux. Quelques bateaux étaient encore occupés à débarquer des munitions, des armes et des troupes, qui s'échappèrent. Mais le nombre des morts fut bien supérieur à celui des vivants.
--Mais, arrêtons-nous, mon garçon, j'entends notre chef malais qui approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon accueil.
Le chef et sa suite étaient montés sur notre bord. Le chef se précipita vers de Ruyter, se mit à genoux devant lui et embrassa ses mains; ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point étudié les paroles à l'école de Démosthènes; mais ce discours avait une telle énergie dans les expressions, qu'il montrait que l'éloquence passionnée et simple peut aussi bien toucher le coeur de l'homme que le langage complaisant et subtil du philosophe grec.
Le chef renouvelait à de Ruyter ses remercîments et ceux de son peuple, qui le conjurait de rester à Sambas et d'être leur prince.
--Nous vous bâtirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de laquelle coule une rivière de diamants. (Cette offre n'était point illusoire, car une grande quantité d'or et de très-beaux diamants sont trouvés dans la rivière.) Nous vous donnerons tous nos biens et vous serez notre père. Un seul petit bienfait sera notre récompense, et ce bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers de votre nation pour les entraîner à la petite île des grands vaisseaux (l'Angleterre); là, vous brûlerez les bâtiments, vous détruirez l'île et vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le chef en me désignant, restera avec nous pendant toute la durée de ton absence. Chaque vieillard sera son père, et par lui ta voix sera écoutée et comprise; n'est-il pas ton sang!
Pendant que le chef faisait ces offres, on préparait un festin auquel il prit part, et à la fin du repas il dit à de Ruyter que toutes sortes de provisions lui seraient envoyées le lendemain.
--Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu as fait pour lui plus que leurs pères et leurs mères; s'ils lui ont donné la vie, plus généreux encore, tu leur as donné la liberté. Mon peuple est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai défendu d'accepter les présents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef regarda ses hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui enfreindra ma défense, fût-il né dans les mêmes entrailles que moi, eût-il été nourri au même sein!
Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son proa, qui prit le chemin du rivage.
CX
Fatigué d'être renfermé sur le schooner, et désirant voir mes anciens amis du grab, je me rendis sur son bord accompagné de Zéla et de de Ruyter. La nuit entière se passa sous la banne à rire, à souper, à causer, tandis que l'équipage, joyeux et un peu ivre,--j'avais donné aux hommes un petit baril d'arack rapporté de Java,--dansait sur le pont.
Je trouvai Van Scolpvelt tel que je l'avais quitté, et mon premier regard le découvrit à travers l'abat-jour de son dispensaire, qui ressemblait tout à fait à un pigeonnier. Près des fentes et des crevasses, se trouvaient plusieurs longs centipèdes, qui se traînaient çà et là, et tous les escarbots du vaisseau y cherchaient un refuge. Ce voisinage était peu redouté de Van; seulement, il n'aimait pas que ces noirs visiteurs entrassent dans sa bouche pendant qu'il dormait, ce qui arrive souvent lorsque ces insectes manquent d'eau. À part cette partie respectée de son individu, Van les laissait courir sur ses vêtements, et il lui était parfaitement égal de les voir tomber dans sa soupe ou dans son thé; peut-être même prenait-il, à regarder les escarbots brûlés par le liquide, le plaisir que trouvait Domitien à voir l'agonie des mouches qu'il jetait dans les toiles d'araignée. Van était donc assis, fumant son meerchaum, et il retirait par sa patte velue, hors de sa tasse de thé, un magnifique escarbot. Le thé était tiède, et la petite bête n'avait été que rafraîchie par son plongeon dans la tasse. Frappé par la vue de la force extraordinaire de l'escarbot, ou dans l'unique désir de tuer le temps, le docteur le perça scientifiquement avec une aiguille, puis il examina sa victime avec un microscope. Quand la curiosité de Van fut entièrement satisfaite, il jeta l'insecte et but son thé à petits coups. Les penchants anatomiques du docteur étant réveillés, il songea à les satisfaire, et je le vis, les yeux fixés sur la poutre, se lever sans bruit et fixer du bout des doigts la tête d'un centipède contre le bois. La pression de la main de Van empêcha le reptile de se servir de son venin; mais son corps se tordit, ses cent pattes frissonnèrent, et Van le prit et le plaça dans une bouteille qui en renfermait déjà une douzaine.
De Ruyter appela le docteur. À la voix de son commandant, l'illustre chirurgien alluma sa pipe, revêtit sa jaquette et se précipita sur le pont. Van me tendit sa sale nageoire; et, malgré le venin qui la souillait encore, je la serrai avec force.
--Et vos malades, capitaine?
Le récit de nos misères fut dévoré par Van; il était insatiable et voulait à chaque instant de nouveaux détails, de nouvelles explications. La mort du pauvre Louis l'affligea cependant beaucoup; mais cette affliction fut diminuée par le souvenir de l'incrédulité du bon munitionnaire relativement à la science médicale.
--Ne m'a-t-il pas appelé pendant sa maladie, capitaine? n'a-t-il point déploré mon absence?
--Non, docteur.
--Non, répéta Van indigné, non!... Alors il est mort puni par le ciel, il est mort en infidèle profane; moi seul aurais pu le sauver.
Quand j'eus raconté à Van la perte que j'avais faite d'un Arabe mort empoisonné par la drogue des Javanais, il me demanda s'il n'avait point eu d'autre mal que celui-là.
--Il avait été légèrement blessé.
--Quelle était l'apparence de la blessure?
--Elle était rouge et très-irritée.
--Ah! s'écria le docteur, c'était une plaie _phagedoenie_, ou une inflammation _erysipelateuse_; sans doute le _chylopeotic viscera_ était dérangé. Qu'avez-vous appliqué sur la blessure?
--J'ai dit à l'homme de boire de l'eau de congée avec du citron dedans, et de laver sa jambe avec de l'eau-de-vie; mais il a lavé son gosier avec la liqueur, et la plaie avec de l'eau de congée.
--Vraiment! alors le brave vous montrait qu'il était plus instruit que votre ordonnance; ce gaillard méritait de vivre et vous de mourir.
Van maudit avec véhémence le médecin qui avait déserté son poste pendant la bataille; il enviait ce poste de toutes les forces de son âme. Ensuite Van demanda à examiner ma blessure.
--Selon l'apparence, me dit-il, tous les chirurgiens croiraient que quelques morceaux de vos vêtements sont entrés avec la balle, et qu'ils empêchent la plaie de se cicatriser; mais une longue suite d'expériences m'ont prouvé que, dans une blessure causée par une balle, il importe fort peu qu'elle entraîne avec elle un fragment d'étoffe; ce fragment sera masseux, à moins que la balle ne soit presque consumée, et alors la blessure qu'elle cause n'est point profonde.
Van conclut son discours en me disant qu'il voyait des symptômes de jaunisse dans mes yeux et sur ma peau.
Le vieux contre-maître, qui se tenait à côté de moi la bouche béante d'étonnement, car il ne comprenait rien à ce langage embrouillé et scientifique, s'écria tout à coup:
--Je voudrais savoir quel vaisseau il met à l'eau maintenant. Je suis depuis trente ans dans la marine, et cependant je n'ai jamais entendu parler du _Hajademee_ et du _Chylapostic_! Je suppose que ce sont des vaisseaux hollandais. J'ai entendu parler de la corvette de guerre la _Cockatrice_.
--Que marmotte ce vieux chien-là? dit Van en se retournant. Il est pourri par le scorbut, regardez.
Et Van appuya son pouce sur le bras rouge du vieux marin. Après avoir pressé les chairs, le docteur ôta sa griffe et me montra la place.
--Regardez, reprit-il, l'empreinte de mon doigt y reste, les muscles affaissés ont perdu leur force.
Le contre-maître ne fit nulle attention aux remarques du docteur, car il nous dit en riant:
--_Collapse_... Ah! il veut parler du _Colasse_, de 74 canons. Quant à la _Ticity_ et à l'_Ansudation_, je suppose que ce sont encore des vaisseaux hollandais.
Van me quitta en me promettant de visiter le lendemain matin les malades du schooner.
CXI
Les traits sévères du vieux rais se radoucirent quand il me vit, et Zéla, qui lui était toujours reconnaissante des bontés qu'il avait eues pour elle, lui baisa la main et s'assit à côté de lui. Ils parlèrent longuement de leur patrie et de leur tribu, car sur ce sujet le bon vieillard était inépuisable d'éloges et de citations. Zéla parlait avec enthousiasme des beautés de la ville de Zedana, de ses sombres et vertes montagnes, de ses eaux limpides, des brises si fraîches envoyées par le golfe Persique, puis encore des îles bleues de Sohar, dont son père avait été le cheik.
Le rais admettait tout cela; mais il protestait avec chaleur contre la comparaison entre le pays de Zéla et les richesses de Kalat ou les splendeurs de Rasolhad; à ces merveilleuses descriptions il ajoutait celle du sommet des montagnes de Tar, qui touchent au ciel, du désert où il avait passé sa jeunesse, et qui est plus grand que la mer. Malheureusement, toute possibilité de ressemblance finissait là, car il n'y avait pas une goutte d'eau dans cette vaste circonférence. Cependant il essayait de persuader à Zéla que ce désert aride était un paradis terrestre, qu'on y vivait tranquille en patriarche, se nourrissant, il est vrai, de ce qu'on pouvait prendre aux caravanes ou à tous ceux qui traversaient cet océan de sable inhospitalier; mais enfin on y était libre et heureux. En répondant aux questions de Zéla, le rais se trouvait dans l'obligation d'avouer les horribles tourments que lui avait fait souffrir la soif, et que ce n'était qu'en suivant la découverte des corps desséchés des voyageurs qu'ils parvenaient à suivre les caravanes.
Ces rencontres les récompensaient amplement de leur courage et de leur patience.
--Dieu seul connaît les besoins réels de ses enfants, ajouta le vieillard.
Et pendant qu'il reprenait le récit des horribles assassinats commis dans le désert, je jetai sur sa tête un seau d'eau et j'emmenai Zéla sur le schooner.
Quelques minutes après, nous fûmes entourés par les bateaux du pays, chargés de poissons, de fruits et de légumes en si grande quantité, que cet approvisionnement eût suffi pour remplir les magasins d'une frégate.
Les quatre personnes sauvées du naufrage furent transportées sur le grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la première occasion amenée par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu de temps après, le capitaine et son fils furent dirigés vers l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or, car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine mourut au cap de Bonne-Espérance ou à l'île Sainte-Hélène, et nous n'entendîmes jamais reparler de son fils. Le contre-maître trouva une place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des côtes, et le bosseman resta avec lui.
Avant de mettre à la voile, nous examinâmes le schooner, afin de nous assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas souffert. Quelques morceaux de cuivre s'étaient détachés, et rien de plus.
Le grab fut métamorphosé en vaisseau arabe avec une poupe élevée et un gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit sa coupe américaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune brillant.
Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans l'intérieur de l'île, car il désirait examiner un pays qui à cette époque était tout à fait inconnu aux Américains. Nous visitâmes, Zéla et moi, nos anciennes retraites, et, après avoir dessiné le plan d'un bungalow, je traçai un jardin en calculant combien il me faudrait de temps et de travail pour que le terrain produisît du blé, du riz, du vin. Pendant que mon imagination bâtissait une retraite pour l'amour, j'aidai matériellement Zéla à bâtir une hutte, dont la construction consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zéla fit cuire du poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout fier de ma nouvelle dignité de chef de famille, et franc tenancier d'un terrain sans bornes, j'arpentais fièrement mon domaine en disant:
--Chère Zéla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux que dans ce schooner, qui ressemble à un cercueil, et où nous sommes serrés et ballottés comme des dattes mises en caisse et portées sur le dos d'un dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!...
Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien paraître, je commençai à croire à la résurrection de mon vieil ami l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour venir me disputer la possession de ses biens, car nous avions bâti notre hutte sur les ruines de son ancienne demeure. Mais à la place du sauvage vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de Ruyter. Pour la seconde fois les rires moqueurs de mon ami dérangeaient mes plans imaginaires d'une vie rurale.
--Allons, mon garçon, le Malais m'a fait prévenir qu'une voile étrangère était dans le largue vers le sud; venez, il est temps de vous remettre sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas tout à fait en état de se mettre en mer; allez à la recherche de l'étranger et amenez-le ici.
Dix minutes après, j'étais à bord, j'avais levé l'ancre, et, favorisés par une excellente brise, nous fîmes une course qui nous plaça en vue de l'étranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement bien; nous le perdîmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le matin, et, après une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir. Ce vaisseau marchand, venu de Bombay et destiné à Canton, était un magnifique brigantin bâti en bois de teck de Malabar par les parsis de Bombay, et frété de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des îles Laccadives et de quatre ou cinq sacs de roupies.
Cette précieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et aussitôt une satisfaction universelle illumina les figures brunies de mon sombre équipage.
Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre ancrage. Deux jours après mon retour au rivage, de Ruyter envoya son ami le Malais à Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest fondée depuis peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est située sur les bords d'une rivière navigable, et elle possédait une factorerie hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires considérables. Il y était allé afin de trouver un agent et de disposer de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour envoyer la prise à une distance plus éloignée.
Le capitaine du brigantin, qui avait un intérêt dans le vaisseau, l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter.
Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire pour continuer avec Zéla mes plans de bonheur futur et nos charmantes promenades dans notre nouvelle propriété.
CXII
Les dispositions nécessaires à la vente de notre prise demandaient un temps si considérable, que de Ruyter profita de ce délai pour utiliser son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'île pour y surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-maître la garde de notre prise, dont l'équipage fut installé dans les petites huttes que les Malais avaient construites pour nos malades. Le second contre-maître et une bande d'hommes s'occupèrent à saler la chair des sangliers, des buffles, des daims et des canards donnés par l'ami de de Ruyter, et moi à faire une immense provision de riz et de maïs.
Le peu de loisir accordé par mes nombreuses occupations était employé à des travaux champêtres, et je poursuivais la continuation de ces travaux avec tout le zèle que donnent la nouveauté et l'ardeur d'un homme qui vient de s'établir dans une colonie nouvelle. La petite rivière où je m'étais baigné avec Zéla quelques heures avant notre rencontre avec le _Jungle-Admée_ était mon arsenal naval. Nous y passions des journées entières dans le plus complet isolement, car cette partie de la rivière était séparée de l'île par un mur de jungles. De la hauteur des rochers, nos regards plongeaient sur le schooner en rade avec sa prise, et, à l'aide d'un drapeau, nous pouvions correspondre avec l'équipage. Au coucher du soleil, nous rentrions à bord, autant pour amuser nos hôtes que pour me trouver à mon poste pendant la nuit.