Un Cadet de Famille, v. 3/3

Part 5

Chapter 53,889 wordsPublic domain

--Que je sois damné, monsieur, si c'est le _Hollandais volant_! que je sois damné si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise!

La vérité de cette découverte me frappa l'esprit: c'était bien en effet une flotte de Canton.

Quand nous fûmes suffisamment éloignés de notre dangereuse rencontre, nous mîmes en panne pour attendre l'aurore.

Après une nuit d'inquiétude, d'embarras et de dangers, l'obscurité disparut lentement, et de sombres rayons de lumière encore chargés d'orage me permirent d'examiner le cercle étroit et bruni de l'horizon. Quel changement dans un seul jour! Le matin précédent, un bateau de papier aurait pu sûrement flotter sur l'eau, et maintenant des vaisseaux anglais d'une grandeur colossale, en comparaison desquels le schooner ressemblait à une coquille de noix, flottaient, ballottés çà et là, comme une barque abandonnée. Pareille à une montagne de glace, chaque lame menaçait de les submerger. Fouettée par le vent, la mer semblait bouillonner de fureur, et l'écume blanche formée sur la surface remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux quartier-maître, qui tenait le gouvernail, nous disait en essuyant l'écume qui volait sur lui: «La femme du vieux Neptune a besoin sans doute d'une tasse de thé ce matin; car, pour le faire, elle ordonne à l'eau de bouillir, et j'espère, capitaine, qu'elle se servira des feuilles contenues dans ces boîtes à thé. Il en faut trois. Ma femme se servait toujours de trois cuillerées pour faire sa tisane: une était pour moi, l'autre pour elle, la troisième pour la théière.»

Les trois _last indiamen_, qui étaient de douze à quinze cents tonneaux, semblaient avoir beaucoup souffert. Ils étaient en panne, et je crus qu'ils attendaient l'arrivée de leurs compagnons, car il était évident qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais rencontré la nuit. Dans la crainte de voir apparaître les vaisseaux de guerre, je profitai du calme, qui arrive généralement avec l'aurore, pour mettre sous le vent. Je l'ai déjà dit, et je le répète encore, jamais un meilleur navire que le schooner n'a flotté sur les eaux. Toutes nos légères barres furent attachées sur le pont, les écoutilles et les embrasures fermées, et nous flottâmes sur les eaux avec une sorte de sécurité pendant que les lourds vaisseaux anglais, bâtis très-haut, chargés d'hommes et de choses, ne ressemblaient point à des cygnes nageant sur un lac. Quand la lueur du jour fut éclaircie, je pus, à l'aide d'un télescope, compter sept autres vaisseaux, parmi lesquels une large banderole désignait le bâtiment de guerre dirigé par le commodore. Ce dernier faisait des signaux à la frégate, et celle-ci se dirigea vers les vaisseaux pour assister, selon toute apparence, ceux qui avaient le plus souffert, car ils étaient tous rassemblés sous le vent, à l'exception d'une seule barque, dont on ne pouvait distinguer que la grande voile de perroquet. Cette barque changea la direction de sa course, non pour se mettre avec les autres, car son but semblait être d'accompagner le convoi sans en faire partie. Je regardais attentivement la coupe des voiles de ce bâtiment, la vitesse de ses manoeuvres et la vélocité avec laquelle il naviguait, bien convaincu que c'était un vaisseau de guerre; et cependant il n'était pas anglais.

--Prenez le télescope, dis-je au vieux quartier-maître; je ne connais pas ce navire, ou plutôt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il change sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre poupe. Que pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami?

--Comment, monsieur! s'écria le marin, avez-vous jamais vu dans les Indes trois voiles d'avant et d'arrière telles que celles-ci? J'appris cette coupe en servant dans un bateau de pilote, à New-York, et c'est moi qui ai coupé ce canevas-là, aussi sûr que mon nom est Bill Thompson!

--Vraiment! m'écriai-je; serait-ce le grab?

--Sans doute, c'est le grab, capitaine, répondit Bill.

CVI

La joyeuse nouvelle se répandit dans le vaisseau, et toutes les figures rayonnèrent de bonheur. Au bout d'une heure, le grab vint côte à côte de nous, et nous jetâmes ensemble un hourra qui s'éleva au-dessus du bruit de la mer. Il m'est impossible de dépeindre le plaisir que je ressentis, et ce plaisir était doublé par son à-propos. Comme la mer était trop agitée pour mettre un bateau sur l'eau, nous ne pûmes communiquer qu'à l'aide de nos signaux particuliers, et de Ruyter m'ordonna de me tenir près du grab et de suivre ses mouvements.

La brise continuait à souffler du golfe de Siam, et poussait le convoi vers Bornéo. Nous suivîmes de Ruyter, qui se dirigeait vers la flotte, et je remarquai que la plupart des vaisseaux avaient beaucoup souffert. Un d'eux avait eu son mât de misaine frappé par la foudre; le commodore tenait celui-là en touage; un autre n'avait plus ni perroquet ni beaupré; il était très-grand, éloigné des autres, mais rapproché de la frégate, qui l'avait en touage. Les autres vaisseaux essayaient de se tenir ensemble pour se protéger mutuellement pendant que de Ruyter utilisait tous les moyens nautiques pour les harasser et les diviser, tandis qu'avec une effronterie nonchalante j'aidais de tout mon pouvoir les tentatives de mon ami. Nuit et jour nous rôdâmes autour du convoi comme rôdent des loups autour d'une bergerie protégée par des chiens de garde.

La supériorité de notre navigation nous donna le plaisir d'ennuyer nos ennemis; mais, outre les vaisseaux de guerre, la plupart de ceux qui appartenaient à la compagnie marchande étaient plus forts que nous, avaient plus d'hommes et portaient de trente à quarante canons. Malgré cela, nous entravâmes tellement leur marche, soit à l'aide d'attaques fausses ou réelles, soit par des lumières ou des coups de canon, qu'ils firent tous leurs efforts pour nous détruire, afin de se débarrasser de nous. La frégate nous chassa l'un après l'autre, et malgré sa force et son adresse, ses tentatives de délivrance n'eurent aucun résultat.

Ma témérité mit plusieurs fois le schooner en danger, et, chassé par la frégate, qui portait plus de voiles que moi, j'allais tomber entre ses mains lorsque, au moment où elle commençait à faire feu, son beaupré et son perroquet se brisèrent.

Nous réussîmes à gêner le convoi et à le diviser malgré les vaillants efforts que l'ennemi opposait à nos attaques, car nous étions favorisés par les îles, les bancs et les rochers dispersés sur leur côté opposé au vent et vers lesquels la houle et le courant conspiraient avec nous pour les chasser. Le vaisseau que la frégate avait de temps en temps en touage était chassé par le vent bien loin derrière les autres lorsqu'il était privé de cette assistance, et nous avions fortement contribué à la lui faire perdre, en le tenant sans cesse dans une craintive alerte. Au coucher du soleil, de Ruyter vint côte à côte de nous bien avant de la flotte, et me dit:

--Dans vingt-quatre heures, la force de cette brise sera épuisée; profitons-en et faisons un dernier effort pour réussir à exterminer le vaisseau protégé par la frégate. J'empêcherai cette dernière de lui porter secours jusqu'au coucher du soleil, et alors son secours deviendra inutile. Je me rendrai à votre côté contre le vent, vous irez derrière le vaisseau et vous me trouverez près de vous.

Après ces paroles, de Ruyter me quitta, et, plus audacieux qu'il ne l'avait jamais été, il dirigea le grab au centre même du convoi, et échangea des coups de canon avec les grands vaisseaux. Les mouvements de de Ruyter furent si rapides, que la frégate se mit sur le qui-vive. Les vaisseaux des Indes ressemblent à des jonques chinoises, étant équipés pour la plupart avec de pauvres malheureux lascars. Un de ces vaisseaux était démâté, et de Ruyter et moi, après avoir réussi à le détacher du convoi, nous espérâmes en faire la conquête.

L'Angleterre a raison d'être fière de ses galants matelots, aussi hardis et aussi battus par la tempête que les rochers de sa côte de fer. La richesse d'une seule île, qui est pauvre et insignifiante par elle-même, contient plus de puissants vaisseaux de guerre que l'Europe entière; mais aussi tout y est sacrifié. Cependant il est un fait singulier, et ce fait est que les vaisseaux employés au commerce sont, sans exception, les plus laids, les plus sales et les plus lourds voiliers du monde, et pendant les temps de guerre ils sont horriblement équipés, car alors la marine s'empare de tous les hommes utiles. En vertu de l'injuste loi qui régit les impôts, les droits de tonnage sont levés sur l'étendue de la contre-quille et de la largeur du vaisseau, et non point sur la quantité de tonneaux qu'un bâtiment peut contenir. L'étude du marchand de bâtiments est de diminuer le poids de l'impôt, et, pour arriver à cela, ils continuent la largeur avec peu de diminution depuis la proue jusqu'à la poupe, en faisant la partie supérieure du vaisseau très-saillante et en donnant à la cale la profondeur d'un puits du désert: de sorte que, suivant l'absurde mesurage de notre gouvernement, un vaisseau qui est enregistré porteur de sept cent cinquante tonneaux a généralement mille ou onze cents tonneaux de cargaison. Ce système absurde ne peut être égalé que par celui des Chinois, qui protégent cette ordonnance par amour pour son antiquité. Ils mesurent la largeur du vaisseau depuis le milieu du mât de misaine jusqu'au milieu du mât d'artimon, et la dimension est prise vers la poupe, ce qui fait que la longueur est multipliée par la largeur. Cette méthode fait qu'un brigantin paye souvent plus cher que ne paye un vaisseau, et un vaisseau de cent tonneaux ne paye que la moitié de l'impôt mis sur un vaisseau de mille tonneaux. Et cependant les Anglais et les Chinois sont appelés des hommes savants!

CVII

Le temps se calma un peu; les petits nuages frisés qui avaient tous couru dans la même direction se rassemblèrent au côté contre le vent, et ils restèrent stationnaires, réunis en lignes horizontales, jusqu'à ce que, incorporés dans le banc sombre et escarpé de l'horizon, ils changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba, et l'obscurité devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer les vaisseaux des Indes; mais j'étais guidé vers eux par les signaux de détresse qu'ils faisaient à ceux qui ne pouvaient ni les entendre ni les voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec violence, et pendant que les intervalles de calme nous débarrassaient de la pression du vent, les vagues furieuses lançaient çà et là des avalanches d'eau sur notre pont. Pour ajouter un péril de plus à nos dangers, il y avait des bancs de sable et une ligne de rochers submergés tout à fait au-dessus de notre quartier opposé au vent. Nous ne vîmes point le grab avant les premières lueurs du jour, et de Ruyter me dit qu'il avait la crainte que le vaisseau que nous avions poursuivi ne se fût brisé contre les rochers.

--J'ai vainement averti l'étranger de ce dangereux voisinage, continua de Ruyter; je lui ai conseillé de mettre en panne; mais sans m'écouter ou sans m'entendre, ignorant où il était, il est parti avec le vent. Maintenant il faut ou qu'il périsse ou qu'il demande assistance en déchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit trop tardif.

Le pressentiment de de Ruyter se changea en vérité. La première chose que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau naufragé: il était couché sur un lit de rochers et attaché à ses dures pointes comme par une vis cyclopéenne. Les vagues furieuses frappaient avec colère les bases du rocher, s'élevaient en pyramides ou se précipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au moment où la houle les dispersait en écume. Au milieu de l'horrible gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il eût été vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufragé.

Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait l'extrême pointe de l'horizon. Après s'être tourné vers l'est, où il souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout à fait après le lever du soleil. Nous étions tellement secoués et ballottés, que nos mâts se courbaient avec la flexibilité des cannes des Indes, et que le vaisseau gémissait en faisant entendre de sourds craquements.

Il était parfaitement inutile de songer à secourir l'équipage, si toutefois quelques hommes existaient encore. À l'aide d'un télescope, je découvris que la grande vergue et le tronc du mât d'artimon étaient les seules parties du naufragé sur lesquelles la mer ne se jetât pas continuellement. La partie de devant du vaisseau était fracassée, les ponts enlevés, et la cargaison avait dû céder à la violence de l'eau. Si quelques marins avaient réussi à se sauver, ce ne pouvait être qu'à l'aide de la grande vergue, qui était considérablement élevée avec le côté opposé au vent.

À neuf heures du matin, les houles étaient si bien diminuées, qu'en voyant de Ruyter préparer un bateau, je suivis son exemple, et je réussis à mettre à l'eau une barque excessivement légère, équipée avec mon second contre-maître et quatre des meilleurs marins du schooner. À mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter héla mon bateau; ils marchèrent de compagnie et firent un grand détour pour tenter l'intrépide sauvetage des naufragés. J'enviais de Ruyter, le brave, le courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je ne pouvais que maudire le membre paralysé, obstacle insurmontable à l'imitation du noble exemple que donnait mon ami.

Vers midi seulement, les deux bateaux longèrent les rochers pour revenir vers le grab. J'avais pu distinguer, malgré l'éloignement des hommes qui remuaient sur la grande vergue du naufragé, que les bateaux avaient assez approché pour persuader aux hommes de descendre dans la mer en se laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner était plus léger que le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des bateaux, et ces derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter s'élança à bord à l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains pressèrent les miennes, sa figure me parut rayonnante de joie.

--Si cet imbécile de vaisseau, me dit-il, ne s'était pas jeté sur les rochers, j'aurais gagné quarante mille dollars; eh bien, cependant, je ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauvé quatre hommes que d'être possesseur d'une montagne de boîtes à thé. Les pauvres garçons! il faut vraiment qu'ils soient doués de la force des loutres pour avoir supporté sans mourir une pareille nuit. Haussez-les à bord, mes enfants; commencez premièrement par nous donner le père et le fils.

Ces paroles furent à peine prononcées qu'un homme parut sur le pont: cet homme était couvert d'une jaquette déchirée de camelot rouge, aux parements jaunes, brodés de cordonnets d'argent. Il marchait en chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme volonté. Un jeune homme brun et nu jusqu'à la ceinture suivait le premier arrivé, en cherchant à lui prêter l'appui de son bras. L'homme à la jaquette, âgé de cinquante ans, était capitaine dans un régiment du Bengale, et il rentrait en Europe après un service de vingt-cinq ans dans les Indes. Ces longues années de travail avaient fait gagner à l'étranger la solde à vie de quatre-vingts livres par an. Si le climat des Indes avait été moins funeste au vieux soldat, il lui eût été possible de jouir pendant quelques années de ce pauvre salaire; mais, incarcéré dans Calcutta, dont l'atmosphère est étouffante, son foie avait pris les proportions dénaturées de celui d'une oie de Strasbourg, et par les mêmes moyens: la chaleur et l'excès de nourriture. La bile, et non le sang, circulait sous la peau verte et jaune de cet homme à moitié mort de fatigue et d'épuisement. Le jeune garçon, son fils, né d'une femme indienne, avait dix-sept ans.

Greffé sur une race indigène, le jeune homme avait grandi et promettait de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufragés faisaient partie de l'équipage du navire: un était le contre-maître, homme fort et carré du nord de l'Angleterre, habitué aux orages, ayant été élevé dans un bâtiment charbonnier, sur les dangereuses côtes de son pays; le second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de bosseman. C'était un homme d'une beauté rare, d'un courage éprouvé, et dont la force me parut prodigieuse. Sans parler ni même paraître se souvenir du danger qu'ils avaient couru, le contre-maître et le bosseman nous racontèrent avec admiration le dévouement que le jeune Anglo-Indien avait témoigné à son père en cherchant à le sauver au prix de sa propre existence.

CVIII

Quand le contre-maître anglais eut réparé ses forces avec quelques heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du naufrage.

--Notre vaisseau, dit-il, qui était un des plus grands du convoi, avait perdu ses perroquets et un de ses mâts. La frégate l'avait pris en touage, mais la violence du temps rendait ce secours très-dangereux pour elle, sans être efficace au navire démâté. La cargaison se composait de thé, de soieries et de plusieurs autres objets de commerce; de plus, le vaisseau portait à son bord des femmes, des enfants, des domestiques nègres, enfin un personnel de trois cents individus. Le vaisseau souffrit si cruellement à la chute du jour de l'agitation de la mer, qu'il s'était fendu en plusieurs endroits. En le mettant au vent pour l'alléger, deux des canons du grand pont s'étaient détachés, et un avait enfoncé une embrasure, qui laissa pénétrer l'eau. Quand le grab nous eut avertis du voisinage des rochers, nous essayâmes de tourner le vaisseau; mais, faute de voiles, il nous fut impossible de réussir. Pour activer notre destruction, le vent, les vagues et le golfe poussèrent le vaisseau à travers un étroit canal de rochers. Là, nous fûmes arrêtés, avec la poupe en avant, sur une couche de rochers submergés, et tous les lascars se précipitèrent, pour y chercher un refuge, sur les agrès et les mâts. Les lamentations et les cris étaient si bruyants, que la désolante clameur étouffait le bruit du vent et des vagues. Tout le monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le pont étaient si effarés, que les vagues les emportèrent avant même qu'ils eussent compris le réel danger de notre situation. Bientôt rien ne resta plus visible aux regards que l'écume blanche qui bouillonnait autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire pour le combattre. Je grimpai dans les agrès, que les lascars, ainsi que plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver de place, je passai sur la grande vergue, qui était également chargée de monde. Le mât d'artimon tomba dans la mer, entraînant avec lui une foule d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un bruit de tonnerre nous annonça que les ponts emportés laissaient la mer envahir le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda sourdement et s'inclina sur le côté gauche: le mouvement eut tant de violence et de rapidité, qu'un second mât, chargé d'Européens, fut précipité dans l'eau. Le bosseman ne m'avait pas quitté, et nous nous encouragions mutuellement à supporter notre extrême fatigue. L'ardente activité que j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir que le mât de hune allait se briser. Nous nous traînâmes sur la grande vergue; elle était presque abandonnée, car les cordes qui la supportaient avaient été enlevées, et, en se détachant, la grande voile avait jeté à la mer ceux qui étaient sur la vergue. J'aperçus alors le vieux capitaine, que son fils avait traîné sur le rocher; ils y étaient collés tous deux comme des homards endormis. Quand le jour parut, je cherchai mes compagnons d'infortune, et je comptai six êtres vivants! Nous étions épuisés, sans espérance. Dieu nous envoya vos bateaux. Mais, en regardant autour de nous, je perdis l'espoir donné par votre apparition, car il était presque impossible de franchir, pour arriver jusqu'à nous, la ceinture de rochers et le banc de sable qui nous enfermaient. Outre cette crainte d'insuccès désespérante, nous savions que vous êtes des corsaires français, et peut-être l'espoir du pillage vous attirait-il près de nous!

Ici le dur visage du contre-maître eut une expression de reconnaissance profonde, ses petits yeux brillèrent, et il reprit en nous jetant un regard humide:

--J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de sauvetage des rives de notre côte pendant la tourmente, mais on n'a jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient autour de nous jetaient en l'air des corps humains, des boîtes de thé, des tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de vaisseau, des bateaux de réserve, des hamacs, des avirons, et tout cela pêle-mêle, en désordre, en confusion. Dans le groupe informe, tantôt séparé, tantôt réuni, j'aperçus une vieille nourrice noire qui tenait dans ses bras un enfant blanc; elle paraissait, par ses mouvements, vouloir le porter à bord, près de nous, et son corps, ballotté par la mer, courait autour des rochers. Un homme cramponné à la vergue, près de moi, suivait d'un oeil fasciné toutes les allées et venues de la vieille femme; puis tout à coup il se précipita dans la mer, la tête la première, en criant:

«--Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis!

«--Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous donnera le vertige et vous tomberez.»

Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant le capitaine américain approcha assez près de nous pour jeter sur notre bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui tenta de la saisir fut emporté par les vagues. La ligne fut jetée une seconde fois, et le jeune créole, qui était aussi agile qu'un singe, réussit à la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le capitaine tira à bord. Nous descendîmes donc un à un, et nous gagnâmes les bateaux. Que Dieu soit béni pour nous avoir accordé la grâce de rencontrer des compatriotes sur votre bord, et je dois ajouter que, malgré son origine américaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon, et des marins aussi secourables et aussi dévoués à leurs frères malheureux...

CIX

Aussitôt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous dirigeâmes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois petites îles situées à la hauteur des côtes de Bornéo, et près desquelles nous nous étions déjà arrêtés une fois.

J'avais donné à de Ruyter un récit circonstancié de tout ce que j'avais vu, entendu ou fait, et son émotion me serra le coeur lorsqu'il eut appris la mort du pauvre Louis.

--Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis longtemps il avait le contrôle de nos affaires d'argent, et c'était un admirable arithméticien; il nous sera fort difficile de trouver un homme assez honnête pour tenir honorablement la place qu'il occupait près de nous. Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans la connaissance du calcul; cette connaissance donne une trop grande facilité pour soustraire aux autres dans son propre intérêt. Elle rend l'âme sordide, et vous savez que la rapacité des banquiers et des munitionnaires est si bien connue, qu'elle est proverbiale. En conséquence, comme il nous serait impossible de trouver un homme digne de remplacer le pauvre Louis, nous partagerons entre nous les charges de cet emploi.

Après avoir attentivement écouté le récit de mon aventure avec les Javanais, de Ruyter s'écria: