Un Cadet de Famille, v. 2/3

Part 9

Chapter 93,921 wordsPublic domain

Quand le grab et le schooner furent radoubés, de Ruyter me donna ses instructions, et nous levâmes l'ancre ensemble; fort heureusement la main de de Ruyter était presque guérie. Les Américains qu'on avait laissés sur le schooner et les quatre marins anglais pris avec Aston étaient volontairement entrés à mon service sur le schooner. Mon équipage avait été complété par de Ruyter, et il était assez bon. J'étais armé de six caronades de douze livres et de quatre canons longs de six livres, et nous avions de l'eau et des provisions pour deux mois. Zéla, que la force seule eût pu retenir à la résidence,--et je n'avais nullement l'intention de l'employer,--était auprès de moi. Ainsi, je n'avais plus rien à désirer, et ma joie était aussi vaste, aussi illimitée que l'élément sur lequel je flottais; de plus, je croyais qu'étant aussi profonde, elle serait aussi éternelle. Non seulement je n'étais pas un arithméticien, mais encore je n'avais pas le don de la prescience, pas même pour une heure. Cette maudite prescience, qui change la joie en douleur en calculant l'avenir! Je ne le fis jamais, et je repris la mer aussi libre d'esprit, aussi intrépide que le lion quand il quitte les jungles pour aller chasser dans les plaines.

Nous naviguâmes vers le nord avec le projet de gagner d'abord les îles de Saint-Brandon et ensuite un groupe de petites îles nommées les Six; de là, nous devions croiser dans l'océan Indien, au nord, pour nous trouver sur la route des vaisseaux qui passent de Madras à Bombay pendant la mousson du sud-ouest.

Nous passâmes deux jours à faire lutter de force et de vitesse le grab et le schooner; autrefois, le grab dépassait en vitesse tous les vaisseaux de l'Inde, mais en faisant plusieurs expériences, nous fûmes convaincus que le schooner était son égal.

Nous passâmes l'île de Saint-Brandon sans incident digne de remarque. Bientôt après, je donnai la chasse à un brigantin, et je le contraignis de s'arrêter. Ce brigantin était français, venant de l'île de Diego-Garcia. Il voguait vers l'île Maurice. Son capitaine nous dit qu'il faisait le commerce de poisson et de tortues fraîches, qui, les dernières surtout, sont très-abondantes dans la vicinité de Diego-Garcia.

--Cette île n'est point habitée, me dit le capitaine; quelques marchands m'y ont envoyé avec des esclaves, et, pendant que j'embarquais ma cargaison, j'ai été surpris par un vaisseau de guerre anglais, et, quoique je sois parvenu à me sauver, les esclaves et ma cargaison sont tombés entre les mains des Anglais.

Quand de Ruyter eut entendu cela, il me dit:

--Croyez-vous que nous ayons la possibilité de reprendre les esclaves et la cargaison?

--Je le crois.

Aussi riche en projets qu'il était intrépide dans leur exécution, de Ruyter trouva bientôt un stratagème que nous devions, de concert, rendre efficace à la réalisation de nos désirs.

Après avoir conseillé au capitaine du brigantin, qui ne naviguait pas très-vite, de se rendre au port de l'île des Six, de Ruyter et moi nous arrangeâmes que, si par hasard le grab et le schooner étaient séparés, ce port serait notre lieu de rendez-vous. Ceci arrêté, nous dirigeâmes notre course, avec le vent en notre faveur, vers Diego-Garcia. La forme de cette île est celle d'un croissant, et elle contient dans son enceinte une toute petite île, derrière laquelle il y a un port vaste et en dehors de tout danger.

En approchant de l'île et apercevant la frégate anglaise qui y était amarrée, nous nous dirigeâmes vers la terre. Nous eûmes soin de naviguer de manière à laisser la petite île entre nous et la frégate. Cette dernière ne nous aperçut pas, et nous jetâmes l'ancre. Le lendemain nous la levâmes ensemble, et le grab, déguisé en vaisseau qui fait le trafic des esclaves, apparut à l'entrée du havre comme s'il était dans l'ignorance qu'il y eût là un vaisseau.

La frégate l'aperçut, et, en virant de bord, le grab mit à la voile comme pour fuir. Sous les mains promptes et alertes des marins anglais, la frégate eut bientôt levé l'ancre pour se mettre à la poursuite du grab.

Mais cette manoeuvre occupa assez de temps pour permettre à de Ruyter de prendre largue, et à moi de me tenir caché en gagnant la partie de l'île contre le vent.

J'avais envoyé un homme sur la petite île, et, de son poste, il m'instruisait de tous les mouvements de la frégate. Je pris si bien mes mesures, qu'au moment où elle barrait le port, en tournant l'angle saillant de l'île, moi je doublais l'extrême pointe de la petite île, j'entrais dans la baie et je débarquais sur le rivage, accompagné d'une forte partie d'hommes. Le plan était si bien arrangé, il avait été si lestement exécuté, que je pris à l'improviste une partie des marins appartenant à la frégate; quelques-uns étaient occupés à garder les esclaves pris au brigantin, d'autres à couper du bois, d'autres à ne rien faire.

Nous transportâmes les esclaves sur le schooner, ainsi que du poisson salé et des tortues; cette occupation prit quatre heures.

Quant à mes compatriotes, leur situation me parut si malheureuse, que je les laissai, et avant de leur dire adieu je leur fis jurer que j'étais le meilleur homme du monde; il faut dire que je les avais tous enivrés de liqueurs. D'ailleurs je dois avouer, pour leur honneur, que je les avais trompés en hissant les couleurs américaines. Sachant que le schooner était de ce pays, ils n'avaient eu garde de fuir; loin de là, ils avaient attendu et assisté à notre débarquement sans aucune défiance. Ces pauvres diables étaient fort chagrins de l'abandon momentané de la frégate qui chassait le français; ils étaient, disaient-ils, bien certains que le grab appartenait à la France. Nous étions si bons amis, quand nous nous séparâmes, qu'en me voyant quitter le rivage, les Anglais me saluèrent de trois hourras, en récompense de trois bouteilles de rhum que je leur avais données.

LXVII

Je doublai la pointe nord de l'île, et, chargé de voiles, le schooner se hâta magnifiquement vers le port, où je devais rencontrer de Ruyter. Je n'avais pas douté le moins du monde du succès de son stratagème pour attirer l'attention de la frégate, afin de me donner le temps de me sauver, et je pensais bien qu'après avoir fatigué la frégate pendant quelque temps, le grab fuirait à son tour; l'obscurité de la nuit favorisait cette double manoeuvre.

Le temps était couvert, et de violentes rafales de vent et de pluie, qui étaient très-favorables à notre course, nous conduisirent dans le canal au milieu des îles, et le grab nous y rejoignit bientôt.

Nous jetâmes l'ancre dans un port que j'ai déjà dit, hors de tout danger, et nous y passâmes la nuit à l'abri des vents.

Le lendemain, le brigantin apparut et vint jeter l'ancre auprès de nous. Je laissai de Ruyter régler avec le capitaine l'affaire des esclaves, et je descendis à terre.

Je ne me rappelle rien de particulier sur les natifs des îles des Six. Ils sont simples, hospitaliers, et se composent principalement de pêcheurs. Nous achetâmes des chèvres, du poisson, de la volaille, des légumes, et nous dirigeâmes notre course vers les îles Maldives, afin de gagner la côte de Malabar avant que le nord-est mousson commençât à se faire sentir.

Peu de temps après nous abordâmes et nous pillâmes plusieurs vaisseaux porteurs de papiers anglais. Parmi ces vaisseaux il y en avait un qui appartenait à une femme hollandaise, dont la taille était presque aussi grosse que celle du vaisseau. Cette femme possédait une quantité considérable de marchandises avec lesquelles elle trafiquait entre Madras et Bombay. Son défunt mari avait été employé par la compagnie anglaise, et c'était assez pour me faire considérer ce vaisseau comme une prise légitime.

Après avoir choisi les choses les plus précieuses de la cargaison et jeté dans la mer tout ce qui était inutile, je me rappelai que nous avions besoin d'eau.

Il y avait sur le pont cinq ou six tonneaux qui en contenaient.

Pendant que j'attendais qu'on eût achevé de préparer la chaloupe qui devait servir à transporter l'eau sur le schooner, le monstre hollandais me faisait les plus beaux sourires en m'engageant d'une voix de basse, mais qu'elle avait très-douce, à la suivre dans sa cabine. À cette prière était jointe celle de ne point la priver de son eau.

--Il fait diablement chaud, lui dis-je, et j'ai besoin de me rafraîchir.

--Passez-moi un seau, dis-je à un de mes hommes en saisissant un des tonneaux.

--Oh! celle-là n'est pas bonne à boire, me dit la huileuse Hollandaise; garçon, allez chercher de l'eau dans ma cabine. Ne prenez pas de celle-là, capitaine, je vais vous chercher du vin de Constantia, du Cap lui-même.

--Allons, allons, dis-je à un homme, ôtez le bondon de ce tonneau.

L'homme essayait de l'arracher avec son couteau, quand la mégère le supplia de tenter cet effort sur un autre.

--Je vous assure, capitaine, dit-elle, que l'eau renfermée dans ce baril est imbuvable.

--Pourquoi alors, vieille folle que vous êtes, ce tonneau est-il en perce? Il renferme peut-être du constantia, et je veux l'emporter sur mon vaisseau.

Fort intrigué par les obstacles que la dame voulait mettre à mon action, je saisis un levier de fer et j'arrachai le bondon, car je crus que le tonneau renfermait ou du skédam ou du vin. Le bondon enlevé, je mis un seau sous l'ouverture pendant que mon aide penchait le tonneau de côté.

L'eau jaillit de l'ouverture, et je me mis à rire de l'entêtement de la vieille décrépite, qui aussitôt jeta un cri perçant et aigu. À ce cri de rage je répondis par une exclamation de surprise, en voyant tomber dans le seau un magnifique collier de perles. La figure livide de la vieille femme devint plus rouge qu'une cornaline.

--Ôtez le fond et videz l'eau, criai-je; voilà une prise heureuse.

La vieille s'élança sur moi.

--Ne touchez pas à ces babioles, ou je vous coupe les mains; mettez-les toutes dans le seau.

Nous trouvâmes une grande quantité de bagues, de perles, de coraux et de cornalines.

Les bijoux étaient la spéculation particulière de la grosse Hollandaise, qui, pendant que nous poursuivions son vaisseau, les avait cachés si adroitement. Je ne savais quelles justes félicitations m'adresser à moi-même pour l'insistance que j'avais mise à vouloir boire un verre d'eau. Cette fantaisie nous livrait une moisson de perles.

Nous fîmes dans tout le vaisseau de minutieuses recherches; mais nous ne trouvâmes plus rien.

À force de prières, la vieille obtint la restitution d'une bague, qu'elle me jura être un bijou de famille. Je la passai en riant à son doigt court et épais.

--Ne vous chagrinez pas, ma belle amie, lui dis-je, car ceci est un contrat de mariage suivant les coutumes arabes; ainsi, vous êtes ma femme. La prochaine fois que nous nous rencontrerons, je consommerai le rite, mais jusque-là soignez votre douaire.

Je me rendis sur le grab pour y déposer le butin, car nous n'avions que peu d'arrimage à bord du schooner.

Je racontai au munitionnaire ce qui s'était passé entre sa compatriote et moi.

--C'est bien certainement votre femme, Louis, si j'en juge par la description physique que vous m'avez faite de sa personne. Elle vous cherche, soyez-en sûr.

Louis prit un air grave, réfléchit un instant, et me dit bientôt avec gaieté:

--Ma femme n'a pas de bijoux, pas de bagues; elle donna un jour son anneau de mariage pour une bouteille de skédam.

Nous rencontrâmes une flotte de vaisseaux des compagnies de Ceylan et de Pondichéry, escortée par un brigantin de guerre. De Ruyter me fit le signal de me mettre en panne pour examiner les vaisseaux, pendant qu'il allait se mettre à la poursuite du croiseur de la Compagnie. Ces vaisseaux étaient de toutes les formes: grabs, snows, padamas. Voyant que nous étions des ennemis, les vaisseaux de la Compagnie mirent à la voile et laissèrent les autres se tirer d'affaire au gré de leur force ou de leur adresse.

Aussitôt que je me fus placé à la portée d'un canon, je fis feu: ils se séparèrent comme une bande de canards sauvages, allant çà et là, vers chaque point des directions de la boussole, pendant que je les poursuivais comme le beneta poursuit le poisson volant. Quelques-uns réussirent à se sauver, mais je finis par m'emparer du plus grand nombre. Nous les abordions tour à tour; ils étaient frétés de paddy, de bétel, de ghée, de poivre, d'arrack et de sel; cependant nous trouvâmes quelques pièces de soierie, de mousseline, de châles, et, avec une peine extrême, je réussis à ramasser quelques sacs de roupies.

De Ruyter était loin de nous, mais le bruit du canon m'apprit qu'il continuait un feu croisé avec le brigantin, qui semblait naviguer très-vite.

J'abandonnai les petits vaisseaux, et, toutes voiles dehors, je partis pour rejoindre le grab.

Dans la direction où allaient les deux vaisseaux, il y avait un groupe de rochers dont le sommet s'élevait au-dessus de l'eau.

Entre ces rochers se trouvait un passage vers lequel le brigantin semblait vouloir se diriger.

Il m'était impossible de deviner son but; mais quand il approcha des rochers, il vit qu'il ne pouvait plus ni avancer ni reculer: il se mit en panne et commença un engagement avec de Ruyter.

Un signal du grab me donna l'ordre de naviguer au côté des rochers sous le vent, afin de mettre obstacle à la fuite du brigantin.

À en juger par les apparences, le grab avait trop d'avantage sur son ennemi pour que mon concours fût de la moindre utilité.

Avant qu'il me fût possible d'obéir au signal de Ruyter, le brigantin s'était laissé aller contre les rochers dans l'intention de s'y briser.

Après cet effort, il baissa son pavillon. Aussitôt le grab et moi nous fîmes sortir nos bateaux, nous abordâmes le brigantin, et nous essayâmes de le touer hors des rochers.

C'était un beau vaisseau, orné de seize caronades de dix-huit livres, avec quatre-vingt-dix hommes ou officiers à bord. Il ne s'était pas battu avec le grab plus de quinze minutes, et cependant il était fracassé. Sept morts et un blessé formaient les pertes de l'équipage du brigantin; le grab avait trois hommes blessés et un matelot mort par accident.

Ce matelot était dans les chaînes, en train de mettre une cartouche dans un canon (le canon n'avait pas été épongé et le trou était bouché) quand il fut foudroyé par l'explosion.

Le rais me dit d'un air froid et grave:

--Je regardais à bâbord, et je dis à l'homme qui chargeait le canon de prendre garde à lui, car il me paraissait trop pressé dans ses mouvements. L'explosion du canon l'empêcha de me répondre; je regardai de nouveau, et je ne vis plus qu'un morceau de bonnet rouge: l'homme avait disparu.

--C'était don Murphy. Pauvre garçon!

--Oui, répondit le rais, il ne faisait nullement attention aux ordres de ses chefs.

Nous fîmes tous les Européens prisonniers; nous enlevâmes une partie des armes et des provisions du brigantin, et nos malades, ainsi que le butin que nous avions amassé, tout fut transporté sur son bord.

Après avoir réparé les avaries du brigantin,--car nous l'avions retiré des rochers, contre lesquels il ne s'était que très-faiblement meurtri,--nous l'envoyâmes à l'île de France.

Quelques jours après, nous plaçâmes les lascars et les matelots qui avaient appartenu au brigantin sur un vaisseau de campagne, en leur donnant leur liberté. Ils l'acceptèrent joyeusement, à l'exception de huit ou dix, qui voulurent entrer au service de de Ruyter.

LXVIII

De Ruyter prit la résolution de traverser le détroit de la Sonde, pendant que je dirigerais ma course vers la baie de Malacca, afin d'apprendre des nouvelles des vaisseaux anglais. Avant de nous séparer, nous fixâmes pour rendez-vous une époque assez proche et une île qui avoisine celle de Bornéo.

De Ruyter me donna, en outre, d'amples et de minutieuses instructions, en m'engageant à ne pas les mettre en oubli, puis il souhaita à Aston une vie heureuse, et le contraignit à accepter des armes de prix, pour lesquelles le jeune lieutenant avait déjà plusieurs fois manifesté une grande admiration.

Dans ce mutuel adieu, qui séparait pour toujours, il était peu probable qu'il en fût autrement, deux hommes qui s'aimaient, il eût été difficile de découvrir la profonde souffrance qui leur serrait le coeur, car ils cachaient leur mutuelle émotion sous le masque transparent d'une indifférence et d'un calme affectés. Après cet adieu, de Ruyter me renouvela ses recommandations, embrassa Zéla, me pressa affectueusement les mains et remonta sur le grab.

Nous mîmes à la voile chacun de notre côté, et nous voguâmes dans des directions différentes. Aussitôt que j'eus atteint l'entrée de la baie, je me dirigeai vers la côte malaise, et je jetai l'ancre entre deux îles. Là, je me mis en communication avec les natifs; et, sans avoir de trop grandes difficultés à surmonter, j'obtins un proa d'une vitesse remarquable. Ce mode d'embarcation me paraissait la voie la plus sûre pour conduire Aston à Poulo-Pinang, ville qui se trouve à l'entrée de la baie, et qui appartenait aux Anglais.

En naviguant le long de la côte malaise, dans un canot du pays, je ne devais ni être remarqué par les natifs, ni inquiété par les Anglais. De plus, j'avais la facilité de débarquer dans la partie de l'île qu'il nous plairait de choisir.

Poulo-Pinang avait été achetée aux Malais par la compagnie anglaise des Indes orientales; elle porte maintenant le nom de l'île du prince de Galles. Cette île est petite, mais très-féconde; parallèle à la côte malaise, qui est très-élevée, elle est entourée d'un canal qui offre aux vaisseaux un magnifique port. Bien décidé à accompagner Aston, j'équipai le proa avec six Arabes et deux Malais (ils devaient cacher leurs armes). Je pris de l'eau et des provisions pour trois jours, et nous nous embarquâmes: Aston vêtu d'une jaquette et d'un pantalon blanc, moi d'un costume de matelot arabe.

Je laissai le schooner à la garde du premier contre-maître, un Américain que de Ruyter m'avait instamment recommandé, et auquel je pouvais en toute confiance livrer le soin de mon bonheur et de ma fortune. Cet Américain était non-seulement un parfait marin, mais encore un homme actif, courageux et intelligent. Né et élevé à New-York, il avait, depuis sa plus tendre enfance, vécu sur la mer et s'y était formé une santé de fer; il était aussi fort et aussi robuste qu'un cheval de Suffolk.

Mon second contre-maître, Anglais de naissance, avait été capitaine du gaillard d'avant à bord de la frégate d'Aston, et il avait toutes les qualités qui distinguent d'entre tous les marins ceux qui appartiennent aux vaisseaux de guerre; il était taciturne, brave et froid. Ce brave garçon adorait le grog, et Aston m'avait raconté qu'étant sur la frégate, le capitaine du fond de cale, ami intime du capitaine du gaillard d'avant, avait mis dans un tonneau vide qui avait contenu du rhum quatre litres d'eau afin de leur donner l'esprit de se transformer en excellent grog. Notre capitaine du gaillard d'avant, ayant trop bu de cette composition, manqua de respect à un officier supérieur. Le bosseman du vaisseau, qui était jaloux des réelles qualités de cet homme, qui était froissé de la déférence qu'on lui témoignait habituellement, le fit punir sans pitié.

Cette disgrâce imméritée affligea si bien le pauvre garçon, qu'il résolut de se vouer à jamais au service de mon bord.

--D'ailleurs, disait-il en appuyant sa désertion du drapeau anglais sur un raisonnement simple et vrai, depuis vingt ans que je sers le roi dans les Indes orientales et occidentales, tout le profit que j'en ai retiré se résume en ceci: deux jours de congé, la fièvre jaune, des blessures et rien de plus.

Nous montâmes dans le proa sous l'ardeur d'un soleil de feu, et nous dirigeâmes notre course le long de la côte malaise. Vers le soir, nous arrivâmes à Prya, ville protégée par un fort. Après avoir conversé avec quelques Malais qui suivaient notre sillage dans une barque de pêcheurs, nous allâmes avec eux jusqu'à la rivière de Pinang, qui se trouve au sud de la ville de Georges, dans l'île du Prince de Galles. Comme nous avions à faire une course de près de deux milles, nous prîmes le temps d'avaler les délicieuses huîtres qui sont si célèbres venant de cette côte. En traversant la rivière, je m'aperçus que notre proa était trop grand pour gagner le rivage; j'engageai Aston à débarquer, et je dis à mes hommes de conduire le proa dans le havre.

Nous passâmes la nuit dans une hutte de pêcheur, et le lendemain, aux premiers rayons du jour, nous partîmes pour la ville.

Les collines élevées de ces îles étaient couvertes de magnifiques bois et le chemin que nous suivions tout parfumé de l'odorante émanation des fleurs et des épices. Près de la ville, et sur le rivage de la mer, s'étendait une grande plaine, dont le sol, blanchâtre et sablonneux, était aussi richement couvert d'ananas que peut l'être de navets un champ de paysan en Angleterre.

Toujours affamés comme des écoliers en maraude, nous fîmes une fabuleuse consommation d'ananas, cueillant, choisissant et en rejetant de beaux pour en trouver de magnifiques.

Nous pénétrâmes sans obstacle dans la ville, et, pour mieux dire, notre arrivée n'attira aucun regard.

Après nous être établis dans un hôtel où Aston fit sa toilette, il se rendit chez le président, auquel il raconta de son histoire ce que nous avions jugé utile de faire connaître.

Le président, qui appartenait à l'armée de terre, se montra fort aimable: il engagea vivement son compatriote à venir demeurer chez lui jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau de guerre ou d'un bâtiment anglais dans le port.

La prudence exigeait qu'Aston acceptât l'offre qui lui était faite; ce fut donc comme une faveur qu'il demanda à rester deux ou trois jours à l'hôtel pour y attendre l'arrivée de ses bagages.

Aston me retrouva à l'hôtel, et, avant de songer à regagner le proa, nous nous disposâmes à passer la journée d'une manière agréable. En conséquence, nous fîmes servir un magnifique déjeuner, tout en commandant un somptueux repas pour le soir. Aston profita de notre tête-à-tête pour me renouveler la prière qu'il m'avait déjà faite tant de fois, et cela si inutilement, celle de rentrer dans la marine.

--De graves malheurs peuvent vous attendre, mon cher Trelawnay, me dit-il, vous ne pourrez en conscience passer toute votre vie aux ordres de de Ruyter, sous les plis d'un drapeau en guerre avec le vôtre. Du moins, si les circonstances vous enchaînent loin de vos compatriotes, restez neutre dans les combats et ne faites rien contre eux.

--Quand j'aurai réalisé une petite fortune, mon cher Aston, je suivrai l'exemple de notre ancien capitaine, je deviendrai cultivateur. Mais, avant toute chose, il faut que je ramasse de l'argent. Je commence à vieillir, j'ai une femme, j'aurai un jour des enfants, il faut donc que je prévoie l'avenir, que je songe à eux. Si, comme vous, Aston, j'avais le bonheur d'être jeune, étourdi et célibataire, ce serait tout à fait autre chose.

--Allons donc, rieur que vous êtes, s'écria mon ami, mais votre femme, vos futurs enfants et vous tous réunis, vous n'atteignez pas l'âge de trente ans.

--Trente ans! Mais à trente ans, Aston, un homme est vieux, fatigué, presque décrépit.

LXIX

Après avoir joué au billard en nous jetant la balle d'une conversation rieuse de forme, mais très-grave dans le fond, nous allâmes, en nous promenant, examiner les vaisseaux amarrés dans le port. Notre proa était derrière un vaisseau arabe, près d'une descente qui conduisait à une place où se trouvait un vaisseau de campagne nouvellement construit.

La crainte d'attirer l'attention publique nous fit rentrer à l'hôtel, où nous attendait un dîner de prince, dîner après lequel je me sentis sinon ivre, du moins prêt à le devenir. Je proposai donc à mon sobre ami de venir respirer l'air en parcourant la ville.