Part 7
--Ma mère, si vous ne me laissez pas arracher votre oeil, vous aurez un cancer.
--Mon fils, ôtez-le.
Ce fut votre seule réponse. J'enlevai à l'instant votre oeil, et vous ne laissâtes échapper ni une plainte, ni un regret, ni un soupir; votre beau front rayonna de joie, car la main de l'opérateur avait été calme, légère, sûre et ferme; et, ajouta Van Scolpvelt avec exaltation, où trouveriez-vous aujourd'hui une pareille femme?
Notre réponse fut un immense éclat de rire.
Van Scolpvelt se leva furieux; il alluma, en grondant de sourdes paroles, l'inséparable amie de ses études, son _écume de mer_, et il se rendit au jardin en rappelant à Aston qu'il avait promis d'aller, d'heure en heure, lui rendre visite dans sa couche aérienne.
Nous préparâmes aussitôt les noirs aux rôles qu'ils avaient à jouer. Avec de la chaux liquide, de Ruyter dessina sur le corps nu des jeunes garçons des lignes blanches, et dont l'éclat ressortait vivement sur la teinte noire de leur peau; ces lignes donnaient à nos acteurs une apparence de squelette réellement effrayante. Ce ne fut pas tout; nous attachâmes à leur dos, en forme d'ailes, des archets malais couverts de papier noir rayé de blanc, ensuite nous leur mîmes entre les mains des aiguilles à coudre, liées ensemble avec du fil, mais séparées les unes des autres comme celles dont les matelots se servent pour tatouer leur peau.
Vers minuit, Aston et de Ruyter se placèrent au bout du cordage qui devait être hissé au moment du signal. Sans être ni vu, ni entendu, je me glissai sous l'arbre qui avoisinait le puits, et les garçons spectres se cachèrent sous les buissons de chaque côté du hamac. Les noires chauves-souris voltigeaient les unes autour du puits, les autres au-dessus de la tête de Van Scolpvelt, qui était couché sur le dos, et qui semblait les regarder avec une anxiété curieuse et non effrayée. Van s'était muni d'un bandage, afin d'arrêter l'écoulement du sang, quand, en sa qualité de médecin, il se serait écrié:--Arrêtez! assez!...
Le plus profond silence régnait dans le jardin. Je donnai le signal de l'entrée en scène. Aussitôt les spectres se levèrent, et leur voix criarde jeta un hurlement aigu; ils battirent bruyamment leurs ailes, et vinrent envelopper le docteur dans les pans du hamac. Un second signal éleva l'amant de la science au-dessus de l'arbre, et, quand il redescendit à la hauteur du puits, les noirs gambadèrent autour du docteur et le piquèrent du bout de leurs aiguilles avec une rapidité si légère et à la fois si tourmentante, que le docteur dut se croire la proie d'un essaim de guêpes sauvages.
Après cette seconde scène, nous précipitâmes le hamac dans les profondeurs du puits; alors le spectacle devint étrange: troublées dans leur retraite, les chauves-souris s'élancèrent dehors en battant confusément leurs ailes; les crapauds et les rats augmentèrent le tapage, et ce fut la symphonie la plus horriblement discordante que j'aie jamais entendue. Quand le hamac fut posé au fond du puits, nous poussâmes ensemble le cri aigu des Indiens; ce cri retentissant effraya tous les habitants du puits, qui sortirent en désordre de leur sombre demeure.
Pour nous, qui ne faisions que regarder dans le puits, ce spectacle était épouvantable, et pour celui qui était au centre même de l'insurrection, il devait être horrible.
Je commençai à comprendre que mon espièglerie pouvait devenir dangereuse, et je fis part de mes craintes à de Ruyter.
--Ne vous tourmentez pas, me répondit-il, Van Scolpvelt a le coeur d'un stoïcien; c'est sa philosophie ou sa peur,--car ces deux sentiments ne sont pas incompatibles, quoiqu'ils doivent l'être,--qui l'empêche d'appeler au secours.
--Chut! dis-je tout bas, j'entends sa nageoire agiter l'eau; il se remue, écoutez: son coassement s'élève plus haut que celui des crapauds.
Nous entendîmes Van marmoter des plaintes en faisant des effort inutiles pour se délivrer de sa prison. Il clapota dans l'eau quelques instants, et resta enfin silencieux.
Nous étions assez certains de ne faire qu'une méchanceté sans conséquence pour ne pas nous effrayer du silence de Van. Une heure s'écoula. À la dernière minute de cette éternité (pour le docteur), Aston se dirigea vers le puits d'un air nonchalant, parut très surpris de ne pas trouver le docteur, et l'appela en arpentant le jardin dans toutes les directions. J'avais suivi Aston, et nous approchâmes doucement du puits. Van se débattait dans l'eau en maudissant le jour de sa venue dans le monde, les chauves-souris, le puits et tous les diables qui se trouvaient dedans. Ces malédictions étaient proférées en hollandais, en latin et en anglais. Aston daigna enfin entendre la voix du docteur; il s'exclama, s'attendrit, s'indigna, et nous courûmes chercher des cordes et des lumières.
Un garçon descendit dans le puits, attacha une corde autour des reins du docteur, et nous le hissâmes jusqu'aux dernières branches de l'arbre avec une telle rapidité, que le pantalon et la chemise du pauvre savant se déchirèrent par lambeaux.
Quand le docteur fut déposé par terre, il était tellement épuisé, tellement ému, qu'il lui fut à peine possible de respirer. La résurrection de Lazare ne donne qu'une faible idée de la figure de Van Scolpvelt, dont la pâleur livide prenait, sous la terne lueur de nos lanternes, des teintes cadavéreuses. La tête du docteur oscillait sur ses épaules; ses jambes pliaient comme des bambous sous les caresses du vent; son cou, ses mains et son front étaient couverts d'une vase verte; ses cheveux longs et minces pendaient comme ceux d'une sirène; les sourcils de Van se tenaient droits, et son regard effaré paraissait aussi bourru et aussi furieux que celui d'un chacal pris dans un piége.
Quand il se sentit en état de marcher, il nous tourna le dos et se dirigea vers la maison sans répondre un seul mot à nos pressantes questions.
--Eh bien, docteur, lui demandai-je, avez-vous vu les vampires? Qui donc vous a poussé dans le puits? Avez-vous été saigné?
Van Scolpvelt me regarda d'un air féroce et ne répondit rien.
On lui prépara un verre de skédam; il le but sans mot dire, passa une chemise et se coucha sur le divan de la salle.
LXII
Le lendemain, munis de nos lances, Aston et moi, nous grimpâmes le côté boisé de la montagne. Après avoir rôdé pendant quelque temps, nous suivîmes le cours d'une petite rivière qui était à moitié consumée par l'aride chaleur d'un temps sec et sans air. Les eaux de cette rivière serpentaient sous l'ombrage des arbres et des arbrisseaux qui, maintenus dans leur verdure par l'humide contact de l'eau, se penchaient amoureusement vers leur faible nourrice pour lui payer en retour de ses bienfaits le tribut de leur ombre.
Le soleil brûlant dévorait comme un ardent incendie tout ce qui affrontait ses rayons. Le chêne robuste, le fin pin, le palmier gigantesque, le teck majestueux, qui s'élèvent comme des chefs au-dessus de tous les arbres de la forêt, montraient tristement leurs cimes brûlées, séchées, presque anéanties par l'angoisse de la soif. Les bruyants perroquets étaient silencieux, et les singes inconstants, à moitié endormis, se traînaient sur les branches avec une apathie si nonchalante, qu'ils nous laissaient passer indifféremment.
Si je cherchais à attirer leur attention en leur jetant ma lance ou une pierre, ils montaient doucement et d'un air chagrin sur une branche plus élevée, ou bien encore ils changeaient simplement de place. Il n'y avait pas, sous ce ciel brûlant, un autre animal visible.
Notre vive jeunesse, notre santé de fer semblaient nous mettre à l'épreuve du soleil, car nous marchions joyeusement, insouciants de tous les obstacles que nous présentaient les buissons, les bambous et les ronces. Nous débarrassions les chemins avec nos lances, et nous nous faisions un passage aussi adroitement que les sangliers dont nous cherchions les traces.
En traversant la rivière pour rentrer au logis (midi venait de sonner dans nos estomacs), nous fûmes étonnés d'entendre tout près de nous la détonation d'une arme à feu. Cette détonation, dont le silence tripla la sonorité, fut semblable à celle d'un coup de canon, car elle se répéta de rocher en rocher.
Dans une seconde, tout le bois fut en confusion; tous ses hôtes, effrayés, s'agitèrent. Nous courions vers l'endroit d'où le coup de mousquet avait dû partir, quand un sanglier, suivi par une litière de petits, qui joignaient au cri de leur mère leur timide voix, passa rapidement devant nous.
Nous nous jetâmes hardiment à la poursuite de cette précieuse bande. La féroce mère se retourna et mit sa poitrine entre ses enfants et nos armes.
Je voudrais que ma bonne mère pensât ainsi quelquefois aux siens; mais il y a si longtemps qu'elle leur a donné le jour, qu'il est bien possible qu'elle ne s'en souvienne plus.
Je devançai Aston, et je me précipitai au-devant du sanglier. Ma lance se brisa, car le coup, mal dirigé, ne fit qu'effleurer la peau dure et ridée de l'animal. La terre, sèche et glissante, me fit perdre pied, et je tombai devant la bête. Je saisis le petit poignard que j'avais dans ma poitrine, et, sans m'effrayer des regards féroces et des défenses énormes de mon ennemi, j'allais l'attaquer quand Aston me cria:
--Restez tranquille! ne bougez pas!
Je retins mon haleine, et je sentis la lance d'Aston glisser au-dessus de moi. Elle atteignit le sanglier au coeur, et la bête, expirante, tomba sur moi.
Une voix inconnue s'écria aussitôt et d'un ton ravi:
--Cette belle personne fera des jambons excellents. Je l'emporterai là-bas pour la saler et la préparer.
Et au même moment quelqu'un, le propriétaire de la voix, empoigna mes jambes.
--Que je sois pendu si vous faites cela! m'écriai-je en me levant et en regardant le personnage, qui n'était autre que Louis, arrivé le matin à la maison avec une provision de vivres.
--Ah! me dit-il, je ne vous avais pas vu. Le beau porc!
Et le munitionnaire riait de plaisir, se régalait en imagination sur le cadavre encore chaud de la victime d'Aston.
Tout à coup l'attention de Louis fut attirée par les cris des pourceaux, qui couraient éperdus en cherchant leur mère çà et là.
--Comment! cria-t-il, elle a des petits et vous ne me le dites pas?
Nous réussîmes sans peine à attraper tous les orphelins. Louis les dorlota, les caressa; il les pressa dans ses bras en les appelant ses jolis petits chéris.
--Ne pleurez pas, mes amours, leur dit-il; je vous donnerai des soins aussi tendres que ceux que vous a prodigués votre mère.
En achevant cette bienveillante promesse, Louis se tourna vers nous.
--Avez-vous faim? nous demanda-t-il; si vous le voulez, je vais allumer du feu, afin de faire cuire deux de ces petits?
--Sur quel animal avez-vous tiré un coup de fusil, Louis?
--Ah! c'est vrai. J'ai tiré, et fort adroitement. Je l'avais tout à fait mis en oubli; mais, avant de vous montrer ma victime, laissez-moi attacher les jambes de ces belles petites créatures. Mon fusillé n'est pas encore mort.
Après avoir enchaîné ses jolis petits chéris, Louis nous montra un arbre sur une branche duquel était couché un énorme babouin.
Les entrailles de la pauvre bête sortaient de son corps au milieu d'un ruisseau de sang.
Quoique à l'agonie, il se collait à l'arbre avec ses pieds de derrière.
À notre approche, il nous fit la grimace et se mit à caqueter.
Louis rechargea son fusil, et, quand il dirigea le canon vers l'arbre, la pauvre bête parut désespérée; sa colère se changea en peur, elle nous jeta un regard pitoyable et fit un dernier effort pour fuir vers une branche moins à portée des coups de son ennemi. Ce mouvement fut fatal au babouin, car il tomba sans vie au pied de l'arbre.
Louis sauta sur le singe, le saisit promptement par la nuque et lui coupa la gorge.
Cette action ressemblait tellement à un homicide, que je frissonnai.
--Allons-nous-en, dis-je d'un ton impatienté; laissons-le, laissons-le!
--Pourquoi? demanda Louis; moi je veux l'emporter, la chair du singe est excellente: si vous ne savez pas cela, vous ne savez rien du tout.
--En vérité, s'écria Aston, cet homme est un cannibale, allons-nous-en.
Nous quittâmes Louis en lui promettant d'envoyer une litière et des domestiques pour enlever le sanglier.
LXIII
Notre première rencontre fut celle de Van Scolpvelt, qui, assis sous une haie de poiriers épineux, dévorait du regard et de la pensée les caractères d'un grand in-folio ouvert devant lui. De temps à autre il s'occupait attentivement à regarder, à l'aide d'un microscope, un objet d'abord invisible à nos yeux.
Van Scolpvelt ne fit pas le moins du monde attention à notre approche. Il continua à tenailler avec un petit couteau un malheureux hérisson.
--Regardez, dit-il à Aston d'un ton dur, regardez cet héroïque animal; je le perce de part en part, il est vivant, il a des muscles, des nerfs, et cependant il ne remue pas, il ne se plaint pas, il ne fait pas le moindre bruit, il ne trouble pas inutilement, sottement, le cours d'une savante expérience: que ce calme dévoué soit une leçon pour vous!
En entrant dans la maison, nous trouvâmes de Ruyter occupé à parcourir des journaux et à feuilleter des livres nouvellement arrivés.
--Jetez un coup d'oeil sur les papiers du grab, me dit-il en me les montrant du regard; ils sont dignes d'intérêt.
--Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay une prière que je vous ai déjà faite: celle de livrer à la publicité les charmants récits que renferme votre journal particulier.
J'attendis avec impatience la réponse de de Ruyter, et elle frappa vivement mon esprit.
--Si j'étais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais à la vaine gloire de rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'à écrire, je n'écrirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute mauvaise action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis, par l'effort seul de sa volonté, la plus appréciable des gloires, celle de l'estime de ses concitoyens.
Il y a peu de héros grecs et romains qui aient été des auteurs, et cependant leurs noms, illustrés par leurs actions, se sont perpétués jusqu'à nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timoléon, Léonidas, Portia et Arie sont admirés et connus. Les éclatantes actions de l'héroïsme, de la dévotion, de la générosité, les ont préservés de l'oubli. L'immortalité qui est conquise par la conduite est la plus honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables de comprendre les idées d'un grand auteur, mais qui s'échauffent et qui brûlent de plaisir en écoutant le récit d'une action noble et généreuse.
Pour en revenir à la demande que vous m'avez faite, je ne puis en satisfaire les désirs, parce que je ne tiens qu'à une seule chose, et cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amitié de ceux que j'aime. Je tiens à la vôtre surtout, mes chers amis, et j'y attache plus de valeur qu'à l'approbation du gouvernement français, qui m'a écrit ici, mon cher Aston, que vous deviez être emprisonné en attendant la possibilité d'un échange. Cet ordre n'a point de personnalité, mais, en égoïste, je vous offre votre liberté sans conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports, aussitôt que la vie de ma résidence vous paraîtra fastidieuse.
--Si vous attendez cette époque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter, j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera jamais. Jusqu'à présent j'ai à peine joui d'un plaisir vrai ou ressenti une joie qui puisse être comparée à celle qui remplit mon coeur depuis que j'habite votre résidence. Je suis parfaitement heureux ici, et je n'y éprouve pas un désir qui ne soit à l'instant satisfait. Le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude de sa durée. De sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois obligé de vous confesser sincèrement que mes lèvres démentiraient mon coeur si je vous remerciais, en voulant les mettre à profit, des bonnes intentions que vous avez pour moi en me rendant libre.
--Épargnez-vous cette inutile phraséologie, répondit de Ruyter en se levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y, amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je ménagerai le commandant, et, d'après ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre séjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre profession.
--Que ma profession soit maudite! s'écria Aston lorsque de Ruyter eut quitté la salle. Je n'étais qu'un enfant quand je suis entré au service, et je n'ai été qu'un imbécile de persister dans cette carrière; elle ne me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune, et je me sais incapable aujourd'hui de remplir un emploi sérieux et productif. Je suis dans la marine depuis l'âge de dix ans, et j'en ai vingt-cinq. Je n'ai jamais séjourné trois mois consécutifs sur terre; ma peau est noircie par le soleil, mes cheveux presque blanchis par les orages; je possède des cicatrices, le rang de lieutenant, et voilà tout ce que j'ai gagné et probablement tout ce que je gagnerai.
--Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une bonne place à l'hôpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande de six pieds, mais toute à vous seul; des vivres, un jardin planté de choux pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter votre tabac. Que peut-on désirer de plus?
Aston continua de se plaindre, de maugréer, et moi de lui donner pour consolation la perspective de l'hôpital.
--Croyez-moi, mon cher Aston, lui dis-je en quittant le ton de la plaisanterie, abandonnez la carrière maritime; vous la suivez sans espoir de promotion, et elle ne vous mènera pas à la gloire. Puisque vous n'avez point de fortune, associez-vous avec nous, et bien certainement, au bout de quelques années, vous aurez une aisance qui vous permettra de jouir en repos de la seule ambition de votre coeur: celle de consacrer vos jours à la culture de la terre. Car, continuai-je, un homme sans argent n'a point de patrie. D'ailleurs, Aston, vous êtes Canadien, et, si vous allez en Angleterre sans argent, vous serez obligé de vous apercevoir qu'à l'entrée des villes il y a de laides affiches, des affiches très-désagréables à la vue, quoique proprement peintes, et qui glissent dans l'intelligence des arrivants pauvres de malhonnêtes insinuations; quelque chose comme ceci: «_Les mendiants ne sont pas reçus ici_,» de sorte que Greenwich...
Aston se leva, saisit une lance, et je me sauvai en riant par la fenêtre.
Aston refusait d'écouter avec sérieux mes propositions, et il m'était impossible de lui infuser mes goûts et les principes qui en dérivaient.
Quant à de Ruyter, il ne songeait même pas à lui demander quel parti il voulait prendre.
C'était assurément un excès de délicatesse, car Aston et lui étaient des amis sérieux et inséparables.
Je me rendis au port, où était amarré le grab, pour donner aux hommes une considérable portion de leur part de prise. J'en congédiai un grand nombre, ne laissant sur le grab que les hommes nécessaires au vaisseau. Je dis au rais que deux fois par semaine je me rendrais à bord du grab, et qu'à son tour il viendrait nous voir à la résidence.
Quand j'eus réglé tous les comptes qui regardaient le grab, je me dévouai de coeur, de corps et d'âme aux plaisirs de la vie rurale.
Presque tous les jours j'explorais l'île dans une nouvelle direction; je découvrais les endroits bien fournis de gibier, les rivières et les lacs riches en poisson; quelquefois de Ruyter était mon guide; mais plus souvent encore je servais de cicerone à Aston.
Quand le jour était bon pour la chasse, nous allions tous ensemble, chargés de provisions, dîner à l'ombre des bois. Dans ces occasions, comme il n'y avait presque rien à faire sur le grab, Louis était notre pourvoyeur. Si le temps se montrait favorable aux travaux du jardin, nous passions la journée à planter, à bêcher, à arroser. L'orage, la pluie ou les variations capricieuses de l'atmosphère nous trouvaient dans la salle escrimant, lisant, écrivant ou dessinant. Nous évitions autant que possible l'ennui d'aller à la ville, et nous répondions assez mal aux invitations journalières qui nous étaient faites par la femme du commandant, ainsi que par les officiers et les marchands. De Ruyter et, pour dire la vérité, chacun de nous détestait ce qu'on appelle le monde. En conséquence, mon ami avait, pour y construire son habitation, choisi un endroit presque inaccessible, surtout dans la saison des pluies. Il fermait ainsi avec finesse l'entrée de sa solitude aux paresseux, frivoles et ennuyeux visiteurs. À ce propos, de Ruyter citait les paroles de Morin, philosophe français, qui disait:
«Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en abstiennent me font une faveur.»
Quand quelques personnes de Port-Louis se hasardaient à venir nous rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui des dangers qu'ils avaient affrontés en passant à gué les rivières et les marais. En écoutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec malice, et il montrait qu'on pouvait remédier au mal par quelques travaux dont il avait déjà le plan.
--Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront une forme, je ferai construire une route directe d'ici à Port-Louis.
Quand les niais visiteurs nous avaient débarrassés de leur présence, de Ruyter s'écriait:
--Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilité? Il faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marécage des prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou. Malgré cet amour de la solitude, de Ruyter n'était pas insociable; les hommes de coeur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes estimables étaient les bienvenus, et quand la porte de la maison s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait de son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait sentir que l'offre de son hospitalité, que l'acceptation de cette offre étaient des deux parts une grande preuve d'amitié.
Plus le séjour de ces personnages privilégiés et dignes de l'être était long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vécu dans peu de maisons (celles des hommes mariés sont en dehors de la question) où les convives, ainsi que leur hôte, eussent le droit de jouir d'une liberté égale à celle qui régnait chez de Ruyter. Si les hommes qui s'appellent gentlemen ressemblaient à de Ruyter, ils n'auraient pas besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et d'amidon à leur chemise pour se distinguer du commun des martyrs.
Ma petite épouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que le ciel en soit béni! car sa timidité naïve et vraie était celle du pigeon ramier et non la mine affectée d'une coquette. Pauvre chère enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses pensées, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait de ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultère.
Les circonstances de notre première rencontre, notre vie sur le vaisseau et enfin notre séjour sous le même toit achevèrent en peu de temps de former un lien d'intimité qui, dans d'autres circonstances, eût demandé bien des mois.
D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis sagement, parce que, quand on offre son amour à une femme jeune et belle, le jugement est aveuglé par la passion. En Orient, les choses sont mieux arrangées, le procès est court; les parents, dont la raison est formée et les passions flétries, se chargent de tous les préliminaires nécessaires à la conclusion du mariage. L'époux et l'épouse se voient et sont mariés dans la même heure; «car, disait le vieux rais, et il était savant, les jeunes hommes et les jeunes femmes ressemblent à du feu et à de la poudre; en conséquence, on doit les séparer ou les unir.»