Part 10
Nous rôdâmes pendant quelque temps dans des rues irrégulières et parmi des huttes de boue brûlées par le soleil, puis enfin nous atteignîmes, Aston d'un pas ferme, moi en chancelant à chaque minute, un vaste terrain appelé place Bambou, autour duquel s'étendait une rangée de boutiques, abritées le jour contre les ardeurs du soleil par des bambous et des paillassons.
Un roulement de tambour et un grincement musical nous attirèrent vers une rangée de huttes, exclusivement occupées par des filles nâch. Aston aimait la musique et les danseuses; moi, j'avais, comme tout homme marié doit le faire, renoncé aux illégitimes amours; de plus, l'odeur de l'huile rance, du ghée et de l'ail n'avait pas un assez grand attrait pour me retenir.
J'abandonnai Aston, et je continuai ma promenade jusqu'à une rangée de boutiques nommée _le bazar des Bijoutiers_.
Ce bazar, rempli de monde, était éclairé par des lampes en papier de diverses couleurs et qui produisaient un effet charmant. Après avoir jeté un coup d'oeil sur l'ensemble des boutiques, je m'approchai de celle qui me parut la plus élégante, et dont le propriétaire était un Parsée. Occupé à vendre à une femme voilée de la tête aux pieds, le marchand ne s'aperçut pas de ma présence, et j'eus tout le loisir d'examiner la dame. Elle faisait achat de plusieurs anneaux pour ses oreilles et pour son nez, et, toute exagération à part, ces anneaux étaient, en circonférence, presque aussi grands qu'un cerceau de collégien.
En lui montrant ces ridicules merveilles, le marchand louait d'un air pompeux et leur simplicité et leur élégance. Quand le prix des bijoux fut fixé, la dame enleva une partie de sa coiffure, et nous laissa voir son nez et une moitié de son oreille: le premier était affreux; l'autre, aussi large et aussi plate qu'une assiette, pendait comme un morceau de chair morte. Le bijoutier passa son pouce dans la fente de l'oreille pour la tenir ouverte, et il y suspendit l'anneau, qui ressemblait à un candélabre. La dame n'avait pas besoin de glace pour admirer l'effet de cette jolie parure: il lui suffit de tourner un peu la tête sur son épaule, et d'attirer sous son regard le bout de l'oreille si bien parée.
À la vue de ce cercle, elle ricana non-seulement de satisfaction, mais encore pour montrer une rangée de longues dents teintes d'une couleur bistrée.
Frappé de tant de beauté, le bijoutier s'écria:
--Quel ange!
Je me mourais de l'envie d'éclater de rire au nez de la dame et à la barbe du marchand; mais je me retins, et je continuai de suivre du regard la marche des emplettes de cet ange si bien nommé.
--Je désire une boîte de métal, dit l'étrangère d'une voix gutturale.
--En voici en or, madame, s'écria l'empressé marchand; aucun autre métal ne doit être touché par vos belles mains.
Ces boîtes étaient très-bien faites, et comme la pensée de donner un souvenir à Aston vint frapper mon esprit, je pris sur le comptoir deux de ces boîtes. Je les examinai, et sans faire attention au prix que me fixa le bijoutier, car je déteste de marchander, je mis les boîtes dans les plis du châle qui entourait mes reins, et je tendis, sans les compter, une pleine main de pièces d'or au bijoutier. Il les prit, calcula la valeur qu'elles représentaient, et voyant que je n'étais ni calculateur, ni même prudent, il doubla le prix de ses boîtes et me soutint que je n'en payais qu'une.
--J'en paye deux, lui dis-je, et au delà même de leur valeur.
--Vous êtes un impudent, un escroc! cria le marchand; et en vociférant ces injures il étendit la main vers moi, saisit le bout de mon turban, et me l'arracha de la tête.
Je me retournai et je lui appliquai un si furieux coup de poing, qu'il tomba comme une masse morte au milieu de ses caisses.
Un Parsée ne pardonne jamais le mal qu'on lui fait; du reste, cette rancune est assez générale. En se relevant, le bijoutier saisit un couteau et voulut se jeter sur moi avec l'intention évidente de me poignarder, mais il n'eut aucun succès dans cette tentative, et elle ne servit qu'à doubler ma colère. Mon sang coulait dans mes veines comme une lave ardente; je bondis vers cet effronté voleur, et après l'avoir souffleté, je lui lançai à la tête une boîte de bijoux.
Les personnes qui se trouvaient dans la boutique, ainsi que celles qui en entouraient la porte, se mêlèrent de l'affaire et prirent fait et cause pour le marchand. La nouvelle de la dispute courut, comme une traînée de poudre, incendier et mettre en rumeur tous les habitants du bazar.
Presque fou de rage, la tête et la figure ensanglantées, le bijoutier m'appelait brigand, assassin, voleur! et il criait à ceux qui m'entouraient:
--Conduisez-le en prison, et s'il résiste, s'il se défend, s'il vous frappe, tuez-le!
La foule augmentait de minute en minute, et enhardies par la certitude d'être secourues, plusieurs personnes s'avancèrent vers moi, pendant que l'exaspéré Parsée tentait de me saisir les bras.
La vue du danger, en calmant ma colère, me rendit le sang-froid dont j'étais si heureusement doué.
Je tirai de ma ceinture un pistolet et un poignard, excellentes armes quand on est pressé entre les remparts d'une foule ennemie, et menaçai mes furieux assaillants.
Les défenseurs du marchand reculèrent. Pendant la minute de trêve que leur hésitation m'accorda, minute qui tint ma destinée par un fil aussi mince qu'un cheveu, je jetai un coup d'oeil sur le champ de bataille, et je vis qu'il me serait impossible de me sauver par la porte de la boutique, car elle était encombrée de monde. J'aurais mille fois préféré la mort à l'ignominie d'être traîné en prison par cette foule injuste, cruelle et menaçante, et cependant j'étais sur le point de subir l'effroyable supplice d'une arrestation.
Un profond regard, un regard qui embrassa tous les dangers contre lesquels je voulais lutter, me montra un espoir de salut.
La querelle et les coups qui avaient fait naître un si grand désordre avaient commencé et s'étaient donnés sur le seuil de la porte. Debout à l'entrée de la boutique, tenant, par la vue de mes armes amorcées, la foule à une certaine distance, il me vint à l'esprit de chercher un refuge dans l'antre même de mon ennemi, non pas, bien entendu, dans la pensée d'implorer son appui, que le ladre eût accordé à mes pièces d'or, mais celle de fuir par une sortie que j'avais aperçue en face de la porte.
Je fis donc, pour atteindre mon but de délivrance, un mouvement si rapide, que ceux qui m'entouraient reculèrent.
Un homme tenta cependant de s'opposer à mon passage, je le frappai d'un coup de poignard, je terrassai le bijoutier accouru à l'aide de l'homme, qui était son frère; puis, d'une main de fer, j'arrachai les deux bambous perpendiculaires qui soutenaient le hangar. Le toit s'effondra entre le peuple et moi, et je disparus dans l'obscurité d'un passage qui s'étendait derrière le bazar.
Les gutturales malédictions des Malais et les furieuses menaces du marchand volèrent dans l'air comme des balles meurtrières; j'en écoutai un instant le bruit sinistre, puis je m'enfonçai dans les dédales de l'étroit passage.
La prudence me conseillait cette fuite, car non-seulement il était fort dangereux de lutter contre l'aveugle fureur d'une populace irritée, mais encore de laisser connaître mon nom et ma profession: l'un et l'autre eussent été un arrêt de mort.
Si la sagesse s'était faite mon seul guide, je me serais à sa voix promptement dirigé vers le port, où mon proa était amarré. Malheureusement pour moi, mon coeur trouva un obstacle dans la rapidité de ce départ, et cet obstacle était mon ami Aston. J'aurais eu plus que de la peine d'abandonner le lieutenant sans lui dire un dernier adieu. Je me serais senti honteux de la cause qui aurait motivé mon abandon.
Retenu par le désir de voir Aston, je suivis en silence le passage irrégulier et étroit dans lequel je m'étais engagé, et je m'éloignai du bazar.
En traversant une place éclairée qui attenait aux boutiques, je fus étonné de passer inaperçu; j'avais craint des poursuites, et en conséquence je m'étais élancé au travers de la place d'un pas rapide, après avoir eu la prudence de faire à mon costume quelques changements.
Après avoir franchi un labyrinthe de rues boueuses, de sombres allées, je parvins à gagner l'hôtel, dans lequel je pus entrer sans être aperçu; mais notre commune chambre était vide: Aston était encore absent.
La crainte que le lieutenant se trouvât mêlé à la dispute, ou qu'un accident eût révélé à mes ennemis qu'il était entré le matin dans la ville avec moi, me décida à aller à sa recherche.
J'échangeai mes vêtements arabes contre la jaquette et le pantalon blanc d'Aston, et la transformation fut si complète, que le domestique qui nous avait servis à dîner parut fort indécis sur la connaissance de ma personne.
Après un court examen, auquel je fut forcé de me soumettre pendant qu'il m'ouvrait la porte de la rue, cet homme sourit, et ce triomphant sourire fut la première lueur de la trahison qui devait bientôt éclater.
Je me rendis en toute hâte au bazar. La haute taille d'Aston, dont la figure calme et la belle tête blonde dominaient la foule, fut le premier objet qui frappa mes regards. Le peuple, furieux, entourait encore la porte du bijoutier, ou plutôt le seuil de la porte, car elle n'était plus qu'un espace vide; mais ce rassemblement populaire n'était point formé par les mêmes personnes, il y avait une vingtaine de sepays et des officiers de police. Aston et un officier écoutaient en silence la narration de l'événement. Pâle, effaré, hagard, le bijoutier se tenait devant eux et leur racontait ses malheurs. À ce groupe s'étaient joints la famille et les amis du marchand, et ils mêlaient aux plaintes du Parsée un lamentable concert d'injures et de malédictions.
Après avoir montré d'un regard plein de larmes la place où s'élevait sa boutique quelques heures auparavant, le Parsée se jeta sur le toit effondré, le trépigna furieusement, fit un long et pitoyable discours; puis, arrachant le turban de sa tête, mettant ses vêtements en lambeaux, il jura de se venger.
Quand ce serment fut tombé de ses lèvres rougies par le sang, le Parsée repoussa ses amis, ses parents, la foule qui voulait le consoler, et disparut.
LXX
Pour éviter toute attention, soit inoffensive, soit dangereuse; pour fuir toute question, je rentrai à la taverne, où Aston vint bientôt me rejoindre.
--Une affaire très-grave vient de mettre en rumeur tout le bazar, me dit-il en me serrant la main, et je m'y suis rendu dans la crainte que la vivacité de votre esprit et l'emportement de votre caractère ne vous eussent mêlé à la dispute, qui était à peu près générale.
--Que s'est-il donc passé? demandai-je d'un air et d'un ton pleins de curieuse indifférence.
--La boutique d'un orfévre a été démolie, et je suis arrivé sur le lieu du désastre au moment où la foule commençait à piller le marchand, qui tentait en pure perte de défendre son bien. Tous les vagabonds du port se trouvaient là, et je crois vraiment qu'ils n'eussent pas laissé au pauvre homme une seule pièce d'or si je ne lui avais porté secours. Malheureusement j'étais sans armes; mais j'ai fait de prodigieux efforts pour arrêter le pillage. Non-seulement je me suis donné le plaisir de terrasser quelques-uns de ces effrontés vauriens, mais j'ai encore envoyé chercher les sepays.
--Vous ne me parlez pas, mon ami, de l'origine de la dispute.
--Tout ce bruit, tout ce scandale, tout ce malheur, ont été causés par un Arabe. Les querelles et les vols ne sont pas chose rare ici; mais, ce qui est plus rare, c'est l'audace et l'intrépidité qu'a montrées cet homme. Le bazar était plein de monde, brillamment éclairé; et, tandis que l'orfévre faisait voir à une femme des bijoux de prix,--cette femme était sans nul doute la complice du voleur,--un Arabe entre dans la boutique, saisit tous les objets qui tombent sous ses mains, poignarde un homme, frappe le bijoutier, et disparaît chargé du butin, après avoir, à l'aide d'une force herculéenne, démoli la boutique.
--Signale-t-on particulièrement le voleur? demandai-je à Aston.
--Je ne sais pas, on dit qu'il est Arabe et rien de plus; mais on a arrêté quelques pillards.
--Allumez votre cigare, mon cher Aston, je suis mieux instruit que vous, et je vais vous raconter toute l'affaire.
Grande fut la surprise d'Aston quand il eut appris que j'étais celui qu'on désignait sous le nom de voleur.
--Vous avez commis là, me dit-il, une bien coupable étourderie; elle peut vous causer de graves embarras: le bijoutier a juré pouvoir vous reconnaître entre mille personnes, de plus il a fait serment par sa religion qu'il ne prendrait aucune nourriture avant de s'être vengé.
--S'il tient sa parole, son jeûne le conduira au tombeau, car je partirai cette nuit avec le vent de terre.
Le diable se mêla de l'affaire, car toute la nuit il fit un temps si détestable, que l'impossibilité d'un embarquement immédiat me contraignit à attendre les événements que pouvait amener la journée du lendemain.
Malgré la contrariété que j'éprouvais, j'étais loin de partager les angoisses de mon ami, parce que je n'avais aucune raison qui pût me faire croire que j'étais particulièrement soupçonné, surtout dans une ville où les querelles sont des événements journaliers, où la mort d'un homme est considérée comme une chose de fort peu d'importance, et peuplée de Malais, gens qui, de toutes les nations orientales, sont ceux qui respectent le moins la propriété, et qui de plus ne trouvent pas que l'assassinat soit un crime; mon action ne pouvait être dans cette ville, si souvent le théâtre de brigandages, qu'un événement naturel. J'avais donc peu de dangers à courir; le pillage avait été le crime, car le frère du Parsée n'était pas mort.
Le lendemain, Aston se rendit chez le président; de mon côté, je me promenai dans la ville, après avoir eu la précaution de me coiffer avec un bonnet d'Arrican. Du port, où je recueillis quelques nouvelles, je visitai les boutiques, j'achetai les choses dont j'avais besoin, et de plus je remplis plusieurs commissions très-importantes données par de Ruyter. Ces commissions étaient de prendre sur l'état des affaires du gouvernement quelques renseignements sérieux, et d'envoyer des lettres dans l'intérieur de l'Hindoustan. Un agent français, qui avait des espions dans tous les ports de l'Inde, m'apprit ce que je désirais savoir.
Quoique fort occupé de mes affaires pendant cette matinée, je crus m'apercevoir que j'étais suivi; je rentrai à l'hôtel sans tourner la tête, me croyant accompagné, soit réellement, soit en imagination, par un homme de haute taille.
En nous servant le déjeuner, le domestique de l'hôtel, celui-là même qui avait souri en me reconnaissant vêtu en colon, fit quelques observations sur l'événement de la nuit, et les termina en disant que le bijoutier auquel un Arabe avait si audacieusement volé plusieurs boîtes pleines de bijoux, avait l'habitude d'apporter ses marchandises à l'hôtel quand il s'y trouvait des étrangers.
Nous passâmes la journée avec autant de plaisir que la précédente. Cependant je n'étais pas tout à fait tranquille; l'affaire du bijoutier me préoccupait peu, et ce que je redoutais le plus était le hasard d'une découverte personnelle. Quelques-uns des vaisseaux que j'avais pillés pouvaient entrer dans le port, et malgré les changements que j'avais opérés dans mon costume, il était facile de me reconnaître.
À ces inquiétudes s'était jointe la crainte d'abandonner trop longtemps le schooner à mon contre-maître, et celle, plus grande encore, des angoisses qui devaient tourmenter mon adorée Zéla, qui, j'en étais certain, veillait dans le silence des nuits plus longtemps que les étoiles, et ne prenait point de repos pendant mon absence.
Cette dernière considération l'emporta sur toutes les autres: je me décidai à partir la nuit même, malgré le temps, qui était couvert, variable, ainsi que cela arrive souvent dans ces latitudes.
Je ne veux pas m'arrêter sur le déchirement du coeur que me causa ma séparation d'avec mon cher compatriote, car cet attristant souvenir est encore plein de regret.
Mon dernier adieu se traduisit en quelques lignes, et à ces paroles d'une tendresse de frère désolé, je joignis une centaine de louis, et je cachai le tout dans une manche de sa jaquette.
Je n'annonçai mon départ à personne; n'étant pas embarrassé par mes bagages, qui se composaient de mon abbah seul, je pus partir sans aucun aide.
Je n'ai jamais compris l'habitude de se charger en voyageant de peignes, de rasoirs, de brosses, de linge, friperie inutile, embarrassante, et qui laisse croire qu'un homme est incapable de dormir loin de sa maison sans être entouré par la moitié d'une boutique de mercier.
Mes dents, aussi blanches et aussi fortes que celles d'un chien, n'avaient pas besoin de recourir, pour conserver leur beauté, au frottement des brosses.
Ma tête n'était plus rasée comme autrefois, mais au contraire richement fournie d'une épaisse chevelure, et cette chevelure poussait sans soin, semblable à un buisson de ronces, et j'avance que je ne lui accordais pas plus d'attention qu'on n'en accorde aux rejetons sauvages de ce rampant parasite.
Cette comparaison est puisée dans un souvenir d'enfance, car je me rappelle que la mûre et le noisetier ont été mes ressources et mes consolations lorsque, chassé du jardin, je ne savais avec quel fruit remplir mes poches ou mon estomac.
LXXI
Je quittai l'hôtel à minuit, sans prévenir de mon départ ni les domestiques ni le maître de la maison; et n'étant pas embarrassé par mes bagages, qui se composaient uniquement de mon abbah, il me fut facile d'effectuer silencieusement ma fuite. Afin de gagner le port sans attirer l'attention des passants attardés ou des promeneurs nocturnes, je me glissai le long des rues obscures et boueuses, qui, par des voies plus longues, mais aussi plus détournées, devaient me conduire au havre.
Après une heure de marche, marche à la fois craintive et haletante, j'atteignis un grand emplacement désert, dans lequel se trouvait un chantier en pleine construction, et à quelques pas de ce chantier, dans l'eau verdâtre d'une espèce de bassin, mon proa était amarré.
Le temps, assez beau, promettait une nuit calme, et la brise de la terre parfumait l'air des suaves senteurs des plantes aromatiques. Clair et sombre tour à tour, le ciel couvrait la nuit de lueurs ou de ténèbres, lueurs quand la lune se laissait voir dans sa limpidité lumineuse, ténèbres quand de noirs nuages estompaient son disque d'argent. Le seul bruit qui, de minute en minute, vînt attirer l'anxieuse attention de mon oreille, étaient les voix confuses et indistinctes de quelques hommes occupés sur le bord du rivage et le: _Tout va bien_ des sentinelles sepays.
En me trouvant hors de la ville, l'agitation presque fiévreuse de tout mon être se calma insensiblement, et elle se transforma en sécurité quand mes regards plongèrent à ma droite sur l'immensité de la mer, et à ma gauche dans les sombres et mystérieux sentiers des montagnes.
Là la vaste étendue de l'Océan, ici le protecteur refuge des jungles. J'étais sauvé!
Le coeur plein de joie, joie bien légitime, bien naturelle après les angoisses qui l'avaient précédée, j'atteignis un groupe de huttes entouré d'une palissade de bois. À mon approche une sentinelle, que je n'avais pas aperçue, s'avança en dehors de cette frêle enceinte de bambous, et me dit:
--Qui va là? Arrêtez!
Je ne savais ni si cet homme était seul ni si le voisinage d'une garde pouvait venir à son aide. Cette dernière crainte me fit désirer de mettre obstacle à un cri d'alarme. En conséquence, j'obéis à son ordre, et, pour conserver mon caractère indien, je répondis en cette langue:
--Un ami!
Après m'avoir questionné, la sentinelle objecta à mes réponses que, pour gagner mon proa, il me fallait un ordre.
--Je sais cela, lui dis-je, j'en ai un.
Je fouillai dans ma poche, j'en tirai un chiffon de papier, puis, d'un air très-naïf, je m'approchai du sepays en lui disant:
--Voici mon billet de passe, monsieur.
--Ne m'approchez pas, dit la sentinelle; tendez-moi l'ordre, voilà tout.
Au moment où, pour prendre le papier de ma main tendue, le soldat posait son mousquet, je bondis sur lui, et, le saisissant à la gorge, je l'empêchai de donner l'alarme.
L'irascible soldat de Bombay se débattit courageusement pour arracher son cou à ma violente étreinte; mais il n'eut pas plus de succès que n'en pourrait avoir un chat entre les griffes d'un mâtin. La lune se cacha sous un manteau de nuages, et, profitant à la hâte de cette bienheureuse obscurité, je lâchai l'homme et je me sauvai à toutes jambes dans la direction de la ville, comme un homme qui se rejette dans le chemin qu'il a déjà parcouru. Mais une fois assez éloigné pour n'avoir aucune poursuite à craindre, je repris, pour revenir à mon premier but, une direction contraire, et en m'éloignant de l'arsenal je gagnai les abords de la mer.
Plus d'une fois, pendant cette course à travers les champs, je crus m'apercevoir qu'un homme me suivait. Je m'arrêtai; je sondai du regard l'obscurité de l'espace, et je ne vis rien. Je continuai ma course. Tout à coup une ombre se réfléchit sur un mur dont je longeais les bases; cette ombre marchait en silence dans la même direction que moi. Fort peu effrayé, mais en revanche fort décidé à connaître la figure de ce sombre et mystérieux compagnon, j'ôtai de son fourreau la fine lame de mon poignard, et, retournant sur mes pas, je recherchai l'inconnu. La capricieuse variation de la lumière que répandait la lune, tantôt claire, tantôt ténébreuse, entrava mes recherches, et je ne découvris rien.
--Ma foi, dis-je en moi-même, si c'est un ennemi, qu'il approche... Si c'est un fantôme de mon imagination, je perds mon temps: c'est un tort.
Et je repris ma course.
Quand la lune éclaira de nouveau la vaste solitude dans laquelle je marchais, j'aperçus entre moi et la mer l'échaudoir public, et un peu plus loin un terrain sur lequel un vaisseau avait été construit; un demi-mille plus loin, entre le chantier et la mer, mon proa était amarré.
Je m'arrêtai sur l'élévation que formait un monticule de sable, et de ce promontoire mes regards plongèrent dans la direction où se trouvait mon bateau.
Pendant ces quelques minutes d'observation, je m'appuyai le dos contre un des murs de l'échaudoir, et dans cette position, qui permettait à mon ombre de tracer sur le sable une silhouette gigantesque, je vis à côté d'elle un long bras armé d'une plus longue lance, dont le mouvement plein de fureur cherchait à m'atteindre. Je me retournai avec vivacité, et en levant ma main gauche je m'enveloppai le bras dans les plis de mon manteau, afin d'éviter le coup; car un homme, armé d'un poignard, était auprès de moi. Ce mouvement de défensive n'intimida point mon agresseur, et son arme perça de part en part, mais sans m'atteindre, les nombreux plis de mon manteau. Je poussai un cri de fureur, et, me rejetant en arrière, je pris dans ma ceinture un pistolet qu'Aston m'avait donné, et je visai hardiment la figure de ce nocturne assassin. La babiole de Birmingham n'était qu'un objet de luxe: le coup ne partit pas. Je jetai loin de moi l'inutile jouet, et je saisis mon poignard, dont, grâce au bon rais, je savais parfaitement me servir. Je me trouvais placé sur un terrain plus élevé que celui sur lequel piétinait mon ennemi, et cette position ne lui permettait pas de renouveler facilement son attaque.
Croyant que le premier coup qu'il m'avait donné avait non-seulement déchiqueté mon manteau, mais encore effleuré mon bras (l'arme était empoisonnée et son attouchement mortel), l'homme essaya de se sauver.