Un Cadet de Famille, v. 1/3

Part 9

Chapter 93,946 wordsPublic domain

--Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil, et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car, pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère, monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué?

--Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie; il sera mort dans quelques minutes.

Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester neutre.

Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin.

Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme.

En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:

--Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la monter.

J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de me mordre.

Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.

Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais, aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention, monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient rendues!

Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en personne.

--Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour vous de voir qu'il n'existe plus.

J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.

XIX

Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à terminer une journée active par une nuit bruyante.

Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l'exclusive résidence d'une caste particulière. C'est là une espèce de petite Utopie.

Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intérieur ou à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés.

Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d'abord à mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d'une épaisse Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda d'un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d'elle, à son grand ébahissement. J'aperçus enfin la demeure d'une amie, femme charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J'entrai donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu, et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec verandahs.

Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage, était le principal refuge des Européens, en l'honneur desquels la maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne réunissait dans sa belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d'un poil rude et menaçant; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite; elle avait les jambes courbées, une bosse de dromadaire et des dents d'éléphant; en un mot, c'était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du démon.

À peine entré, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de la maison. D'abord je distinguai les petits piétinements des enfants et le bruit de leurs anneaux.

Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient encombrées de bagues de laiton et d'argent, et ils étincelaient de verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus incroyable musique. Après m'avoir salué par des cris épouvantables, ils grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et comme d'actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles.

Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en vestes de coton, le front orné d'étoiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le groupe qu'elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes les gradations des couleurs: le terreux, l'olivâtre, le gris de plomb, le cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient réunis, depuis neuf ans, l'âge de la vieille Hécate, jusqu'à quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu'à celle du palmier.

Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine. J'y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le beau et gras Arménien à la large face imprégnée d'huile, et ressemblant à une énorme tortue; puis la douce et mignonne Passée, blanche tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures, se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang indien: composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compensés largement du teint rosé de leurs frères d'Occident par les yeux brillants de leurs mères.

En entrant dans la hutte, j'avais donné l'ordre de préparer tous les ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent simplement un punch.

Je versai dans mon estomac une si grande quantité de cette liqueur, que je fus presque privé de l'usage de mes sens, et que je fis un violent effort pour me traîner hors de la salle, et aller chercher un peu de l'air au dehors.

Je m'approchai en chancelant de l'échelle de bambou abandonnée par les enfants, et j'allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de fraîcheur, lorsque la vieille schaich se plaça devant moi pour s'opposer à mon ascension. Je l'envoyai d'un tour de main faire une pirouette dans la chambre, puis j'arrachai une branche de pin tout enflammée, et je montai dans une sorte de grenier.

La moitié des hôtes de la maison se leva en fureur. L'opposition de la vieille m'aurait arrêté si j'avais été à jeun; mais, dans mon état d'ivresse, mon opiniâtreté devint inébranlable.

--Éloignez vous tous, m'écriai-je, ou je verrai si vous êtes de la véritable espèce des salamandres!

En prononçant cette menace, j'appliquai mon flambeau ardent aux branches de canne de la hutte.

Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables, avaient voulu s'opposer à l'exécution de ma sale bravade, tombèrent à genoux en croassant comme des corbeaux pris au piége.

Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles:

--Arrêtez, arrêtez, jeune chien!

--Holà! vieux sabot! m'écriai-je en reconnaissant la voix de mon dernier capitaine (vieux sabot était un sobriquet que nous lui avions donné d'après la dimension exorbitante de son pied). Holà! vieux sauteur! Vous ici, et ayant bu!

--Descendez, monsieur; que signifie une telle hardiesse? Pourquoi n'êtes-vous pas à bord, monsieur; ne connaissez-vous pas les ordres?

--Descendez, monsieur, répétai-je en riant, non, je ne veux pas descendre, je n'ai pas l'intention de retourner à bord, je suis mon maître, mon maître absolu, tout-puissant seigneur.

--Que voulez-vous dire, faquin que vous êtes?

--Ce que je veux dire, c'est qu'avant de nous souhaiter un grand bonheur éloigné l'un de l'autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de punch, et cela en dépit de vos graves regards.

Voyant qu'il était dans l'obligation ou d'acquiescer à mes désirs ou de voir brûler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre.

Le brave homme n'était pas d'un naturel bien féroce, et, d'un autre côté, quoique ce ne fût pas un ivrogne, il ne vivait pas tout à fait comme un saint anachorète.

Nous nous assîmes en bons amis en face d'un bol de punch, et je me mis à chanter, ou plutôt à rugir la chanson du vieux commodore;

Les boulets et la goutte Ont tant frappé son vieux corps, Qu'il n'est plus capable d'être porté par la mer.

Après la chanson et pour sa récompense de l'avoir si bien écoutée, je fis un long sermon au bon capitaine. Je m'étendis sur ses nombreux péchés, sur ses iniquités, et spécialement sur son penchant à la débauche. Eh bien! malgré l'orthodoxie de ma doctrine, malgré la courtoisie avec laquelle les femmes écoutaient mon discours, le vieux commandant était aussi épouvanté, aussi désireux de s'enfuir que s'il eût été assis aux côtés d'un fou.

Néanmoins, il m'accabla de grog jusqu'à ce que les dernières lueurs de ma raison se furent évanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de Nâch dansaient en agitant les jajaux. Ces danses, le feu volcanique qui brûlait ma poitrine, unis à la chaleur étouffante d'une chambre entièrement close, m'impressionnaient de l'idée que j'étais englouti dans les régions infernales.

Le capitaine s'esquiva pendant qu'à l'aide d'un chevron de bambou arraché à la muraille je faisais rouler à terre toutes les faïences du dressoir. La sorcière irritée s'élança sur moi, et, voyant à mon regard que la lutte serait entièrement à mon avantage, elle appela les burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle m'attaqua vigoureusement en criant d'une voix glapissante:

--Vous êtes un tigre et non pas un homme! Vous ne reviendrez plus dans ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En vérité, je n'ai jamais vu un bacchanal pareil à cela. Ce brigand casse, brise et détruit tout!

XX

Le vacarme intérieur amena bientôt quelques cipayes du village, et en voyant paraître la pique de l'un d'eux sur l'échelle qui aboutissait à la salle supérieure dans laquelle je m'étais esquivé, pour épargner à la sensibilité de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille mégère, mon sang commença à s'apaiser, et ma fureur diminua.

Hécate et ses commères me suivirent dans mon refuge, et elles se balançaient au-dessus de ma tête comme une bande de bassets se balancent aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et énergique effort je secouai les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui s'attachaient à moi, et en les repoussant vers l'entrée de la salle, je leur fis dégringoler l'échelle. Sous le poids des femmes, ajouté à celui de la molle et grosse hôtesse, le frêle escalier se brisa. Toute la troupe renversée forma une espèce de montagne dont elle occupait le sommet; la vieille sorcière tomba comme un dogre allemand, et les cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit le tumulte au comble; une foule compacte s'était formée, et l'on apercevait de tous les côtés pions, cipayes et police. En voyant ce rassemblement orageux, je pensai qu'il était temps d'opposer une plus vigoureuse défense. Une mèche de la lampe brisée expirait dans l'huile. Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'étoffe de coton préalablement imbibé de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la salle. Les matériaux secs et combustibles de la hutte s'enflammèrent rapidement, et une vive clarté illumina l'obscurité de la nuit.

Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements d'épouvante, jetèrent leurs clameurs désespérées.

Je compris, à la croissante irritation des invectives, qu'il fallait opérer ma retraite, si je ne voulais pas être massacré. Je me précipitai donc au milieu du torrent de flammes, et, m'élançant d'une fenêtre, je tombai fort adroitement sur la tête d'un hallebardier des cipayes. Je ne me fis aucun mal, mais je lui brisai le crâne.

Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me relevai en toute hâte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en servis comme d'un bâton à deux bouts pour me faire un passage jusqu'au hangar où mon cheval était attaché. Je lui mis précipitamment le mors dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des ténèbres, je m'en passai; et m'élançant sur lui, je sortis du village.

Bien décidé à voir le feu, bien décidé à assister au dénoûment du drame dont j'étais, malgré ma disparition, le principal acteur, je revins sans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperçut et tenta de se mettre à ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je lançai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance à droite et à gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et entre autres insultes j'entendis celle-ci: _joar_, chien, mécréant; mais je riais des unes, et à la faveur de la nuit j'esquivai les autres.

Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au moment où on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie pour empirer les dégâts qu'il causait. Stupéfaite de mon audace, la foule se dispersa devant moi comme se dispersent à l'approche du chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille hôtesse n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupée du soin de réunir ses hardes, qu'elle arrachait à la voracité de l'incendie, elle ne s'aperçut pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hélas! elle le sentit en tombant dans le brasier la tête la première. Prompte à se relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflammés et les jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit que mon cheval, qui s'élança en ruant et en bondissant avec fureur. Il me fut impossible de m'en rendre maître, et nous quittâmes ainsi le village.

Emporté par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi par le vertige; cette indisposition était produite non-seulement par ce galop désordonné, mais encore par la subite transition d'une chaleur étouffante à un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que j'allais mourir; je me tenais à cheval avec des difficultés inouïes, car, étant privé de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus profondes ténèbres régnaient autour de moi, et je gagnais du terrain sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin à un large ruisseau; mon intelligent Bucéphale trouva un gué qu'il traversa, et me conduisit sur l'autre rive.

J'avais la tête presque inclinée sur les oreilles de mon cheval et je me tenais aux poils de sa crinière. Comme j'étais certain, en marchant devant moi, de m'éloigner de Dungaro, je ne songeais pas à m'inquiéter de la direction qu'avait prise ma monture, car j'étais anéanti par l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette étrange course.

Nous arrivâmes auprès d'une lumière; elle appartenait à un _chokey_. Tout à coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effrayé ou blessé, il fit un bond terrible, me jeta à ses pieds et disparut dans la nuit.

Je perdis entièrement connaissance, et je dois être resté longtemps dans cet état.

En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec étonnement les yeux autour de moi. Une foule composée de gens du peuple, les poings appuyés sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux je distinguai un homme maigre et semblable à un sorcier qui marmottait entre ses dents avec la piété d'un brahmine:

--_Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom..._

Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage et aux vêtements, quoiqu'il eût une affreuse barbe, disait en me couvant des yeux et en se frappant la poitrine:

--_Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!_

J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnât de l'eau, mais les béats enchanteurs secouèrent négativement la tête.

Ma bouche était desséchée: je ne pouvais parler, tant je souffrais de l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutôt dans le désir de chercher à obtenir de l'eau que dans celui de connaître la situation de l'endroit où j'étais, je me vis couché sur une natte sur le store de la boutique d'un _burgan_, entourée de verandahs. En apprenant que j'étais encore vivant, le maître de la maison sortit et m'adressa la parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi harmonieusement à mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet homme, qui, à ma demande, m'apporta un pot de _toddy_.

Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il grimaça un refus. Le _toddy_ m'avait donné quelques forces; je saisis donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être si vif, que j'eus la force de me lever.

Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et, m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément.

Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest. J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était devenu, car j'avais été apporté évanoui du _chokey_ par quelques âmes charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.

D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.

XXI

Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit, malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.

En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je faisais.

Vingt-quatre heures après mon départ de la maison du _Burgan_, j'arrivai à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petite élévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage, plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait presque inaccessible.

À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire ressembler au coutil d'une tente.

Le plafond de la salle d'entrée était soutenu par des bambous placés perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des fusils et des lances pour la chasse.

Deux chambres à coucher, se faisant face l'une à l'autre, de chaque côté de la salle, étaient meublées de lits, de tables, de livres, et quelques dessins ornaient les murs.

Devant la porte de la maison, une large pelouse, entourée de bananiers et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait apercevoir une vaste citerne bordée de rosiers en fleur, de jasmins et de géraniums.

On se servait de cette citerne comme d'une baignoire.

Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entrée de la maison, me dit en souriant:

--Vous voyez, maître, c'est un _gregi_ (habitation) à la mode anglaise.

Près de la maison, ombragée par un magnifique palmier de sagou, se trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le même toit demeuraient le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, était en train de contester à deux petites filles la possession de quelques fruits.

Cette jak était si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque au paysan.

--Malgré cette apparence de faiblesse, me répondit-il, elle est d'une force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval. Mon malek (maître) l'a prise sur les bords de la mer.

--C'est donc un monstre marin? m'écriai-je en riant, tant mieux, car je vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je courus vers la citerne.

--Non, non, s'écria le paysan d'un air effaré, elle déteste l'eau, c'est une fille des montagnes.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre maître?

--Un mois; mais hier il a envoyé ici beaucoup de choses, et ces choses sont pour huyoos (maître).

--N'a-t-il pas écrit?

Le paysan se mit à rire, et ôtant de sa tête un chiffon qui lui servait de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle était soigneusement cachée, une feuille de plantain pliée et attachée avec un morceau de fil.

Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter.

--Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-je impatiemment au pacifique bonhomme.