Un Cadet de Famille, v. 1/3

Part 8

Chapter 83,842 wordsPublic domain

De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait à mes orgies, se joignait à nous; mais il ne buvait que son café en fumant son hooka; néanmoins, il nous surpassait en gaieté, et malgré la vertu soporifique du moka berrie, il suivait la vivacité de nos causeries. Quand l'entraînement en était excité par le jus de la grappe ou par l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il eût pu plier à l'ordre de sa volonté ou au souhait de son caprice l'entêtement du plus obstiné d'entre nous tous. Mais de Ruyter préférait faire ressortir le caractère des autres; il préférait les voir dans leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possédée.

XVI

Traité comme un égal par un être d'une supériorité si grande, je ressentis un vif orgueil, et cette intime satisfaction me donna un air d'importance tout à fait grandiose. La conduite de Ruyter lui gagna mon entière confiance, et insensiblement il parvint à arracher de mon coeur ses plus secrètes pensées.

Je lui dis un jour que j'étais fermement résolu à abandonner la profession maritime, parce qu'elle ne pouvait réaliser l'ardente ambition et la perspective de gloire qu'elle avait peinte à mon esprit. Mais, au lieu d'encourager l'exécution de ma fuite prochaine du vaisseau, il m'engagea à ne rien faire prématurément et sous l'empire de la passion.

--Mon cher de Ruyter, m'écriai-je, j'ai souffert d'horribles outrages, j'ai vu s'enfuir une à une toutes mes espérances, et l'abandon de ma famille a été la pierre d'achoppement contre laquelle sont venus se réunir tous mes malheurs. J'ai pris la ferme détermination de me défaire des entraves qui, en embarrassant mon intelligence, bornent mes aspirations, et je vous déclare que, s'il m'est impossible de rien faire de mieux, j'irai dans les jungles, je m'associerai aux buffles et aux tigres, et là je serai au moins le libre agent de ma courte vie. Oui, de Ruyter, je préfère l'existence périlleuse et sauvage d'un chasseur de bêtes fauves à celle qui est contrainte de se soumettre à un despotisme de fer, à un despotisme qui comprime la pensée... N'est-il pas écrit dans le code de la loi navale: Vous ne devez, ni par regard, ni par geste, témoigner que vous êtes mécontent de ceux qui vous gouvernent en tenant le fouet de la correction levé sur votre tête. Si les dieux nous gouvernaient par une brutale intimidation, quel est celui qui ne se révolterait pas? Et si nous devons avoir un maître, pourquoi ne pas entrer au service des démons et des diables en bons termes et avec des accords avantageux?

--Mon ami, me répondit de Ruyter, vous vous éloignez de la route et vous laissez parler vos passions; retenez-les, regardez les choses sous leurs véritables couleurs, et non défigurées par la teinte jaune dont les enveloppe votre esprit malade. Nous ne pouvons pas être tous chefs, oppresseurs et maîtres; il est impossible également qu'un supérieur contente toujours ceux qui sont sous ses ordres. Votre esprit a reçu une fausse direction, mon cher Trelawnay, c'est moins votre faute que celle de vos parents.

L'égarement de votre imagination vous est venu de faibles, mais non de méchantes créatures. Puisque vous avez souffert, mon enfant, puisque vous avez subi le joug de ces esprits étroits et moroses, vous devez apprendre à raisonner juste, apprendre à connaître, et tâcher de conquérir cette charitable vertu qu'on appelle la tolérance, apprendre surtout à distinguer entre la faiblesse et la méchanceté de ceux qui vous ont offensé. Dans le véhément récit que vous m'avez fait de vos griefs contre la destinée et contre ceux qui ont contribué à vous rendre malheureux, je ne vois qu'un cas de malice réelle, et, entre nous, il est trop insignifiant pour qu'on daigne y arrêter une seule pensée de rancune: je veux parler du lieutenant écossais.

--Comment, de Ruyter, vous appelez peu de chose l'entière ruine et la complète dégradation que ce misérable a accumulées sur mon ami Walter? J'en suis la cause, et je me dévoue à venger ses injures. Puissent tous les malheurs de la vie s'abîmer sur ma tête, puisse le paria m'insulter et me cracher au visage, puissent les chiens sauvages me poursuivre à travers les forêts, si je pardonne à ce monstre!

Le nom maudit de l'Écossais tremblait sur mes lèvres, et j'allais le prononcer, lorsque le scélérat lui-même entra dans la salle de billard où nous étions.

Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, le lieutenant s'aperçut de mon émotion, et le regard de fureur dont j'accueillis son entrée, joint à la rougeur qui colorait mes joues, le fit rester un instant immobile sur le seuil de la porte, ne sachant s'il devait avancer ou reculer.

Il se décida pourtant, et après avoir éclairé sa figure verdâtre d'un gracieux sourire, après s'être armé de toute cette artillerie de grimaces et d'affectation courtisane qui lui avait fait faire son chemin dans le monde en détruisant toutes les espérances des bons, des braves, des honnêtes gens, il s'avança vers nous.--Je dois dire que, pendant mon séjour à la taverne, il était venu très-souvent s'y attabler, et qu'il déployait sur terre autant d'affabilité et d'obligeance qu'il montrait de cruauté et d'injustice sur le vaisseau.

Comme j'étais placé sous son commandement personnel, le lieutenant me considérait encore esclave de son pouvoir. Il s'approcha donc de moi, et me dit de sa voix mielleuse:

--Eh bien! Trelawnay, allez-vous aujourd'hui à bord? Le vaisseau met à la voile demain; tous les officiers seront rentrés dès l'aurore.

--Vraiment? répondis-je d'une voix sombre, car je cherchais à contenir l'emportement de ma fureur. Mais chaque fibre de mon corps tressaillait de colère, et mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave ardente. Monsieur, dis-je au lieutenant en faisant quelques pas vers lui, l'heure de régler mes comptes vient de sonner; je vais m'en occuper, car, fort heureusement, mon principal créancier est ici.

--Que voulez-vous dire? demanda l'Écossais en considérant d'un air effaré le bouleversement de ma physionomie.

--Je vais me faire comprendre: un jour vous m'avez défendu de paraître devant vos yeux la tête couverte; je vous obéis pour la dernière fois.

Et, en prononçant ces paroles, je lui jetai mon chapeau au visage.

Le lieutenant resta debout, pâle, stupéfait.

--Monsieur, repris-je en me dépouillant de mon habit, que je foulai aux pieds, je suis libre, vous n'êtes plus mon chef, et si je dois vous reconnaître une supériorité sur moi, il faut me la prouver avec votre épée.

Je fermai la porte en me plaçant entre la sortie et l'Écossais, et je lui dis insolemment:

--Allons, défendez-vous! M. de Ruyter et nos amis vont voir un beau jeu!

L'Écossais voulut tenter de franchir l'espace qui le séparait de la porte, en murmurant d'une voix plus effrayée que surprise:

--Que voulez-vous, Trelawnay? avez-vous bien toute votre raison?

Je bondis sur ce lâche, et, le saisissant par le collet, je le traînai au milieu de la salle.

--Vous ne vous échapperez pas, mauvais drôle, défendez-vous, ou je vous frappe sans merci!

--Monsieur de Ruyter, s'écria le lieutenant, je réclame votre protection; ce garçon est fou, car, en vérité, il est impossible de comprendre où il veut en venir.

--Cependant, répondit Ruyter sans quitter le bout d'ambre de sa longue pipe, cela me semble très-clair; arrangez-vous avec lui, vos querelles ne me regardent pas, et vous feriez mieux, au lieu d'hésiter, de tirer votre épée et de vous mettre en garde. Trelawnay est un enfant et vous êtes un homme, si j'en juge par votre moustache.

Le lieutenant, dont l'esprit était bouleversé par la crainte, s'humilia devant moi; il protesta d'une voix tremblante qu'il n'avait pas voulu m'offenser, mais que cependant, si je lui avais cru cette intention, il en était peiné et m'en demandait cordialement pardon.

--Remettez votre épée au fourreau, mon jeune ami, ajouta-t-il, et venez à bord avec moi; je vous jure que jamais je n'userai contre vous du droit de représailles; que ce qui s'est passé ici sera à jamais oublié.

Cette lâcheté ignoble, cette bassesse honteuse me firent rougir.

--Souviens-toi de Walter, brigand, souviens-toi de Walter, lâche assassin; quoi! aucune insulte, aucun mépris, aucune injure ne peut t'émouvoir. Eh bien! que la punition s'accomplisse, et malheur, malheur à toi!

Je tombai sur lui comme la foudre. Je le frappai au visage, et, lui arrachant ses épaulettes, je les déchirai en mille morceaux.

--Le noble drapeau anglais est déshonoré par un lâche, je dois en purger la terre!

Cris, protestations, prières, ce vil personnage employa tout pour tenter de m'attendrir, mais il ne faisait qu'exalter ma rage. J'avais honte en moi-même d'être resté, de m'être courbé si longtemps sous la domination d'une créature indigne du nom d'homme et du titre d'officier.

Quand je l'eus jeté presque sans connaissance à mes pieds, je lui dis:

--Pour les torts que tu as eus envers moi, j'ai pris une juste revanche; mais pour les souffrances dont tu as accablé Walter, il me faut ta vie!

Mon épée s'était brisée sur le dos du lieutenant, je lui arrachai la sienne.

Je l'eusse infailliblement tué, si une main plus forte que mon bras menaçant n'eût arrêté le coup mortel que j'allais porter.

--Ne le tuez pas, mon ami, dit derrière moi la voix grave de de Ruyter, prenez cette queue de billard, un bâton est une arme assez convenable pour châtier un lâche; ne souillez pas dans son ignoble sang l'acier de votre épée.

Je ne pus m'opposer à la volonté de de Ruyter, car il m'avait désarmé. Je saisis donc la queue de billard, et je frappai rudement le scélérat, qui poussait des hurlements épouvantables. Je ne m'arrêtai qu'après avoir vu que mes coups tombaient sur un homme mort ou sans connaissance.

Pendant le combat, de Ruyter avait placé des sentinelles à la porte afin de prévenir toute surprise; lorsqu'il vit mon ennemi vaincu, il leva la consigne. Alors un grand tumulte se fit entendre, et une foule compacte de noirs et de blancs se précipita dans la salle.

XVII

À la tête de cette bande, et à mon grand étonnement, j'aperçus mon ami Walter. Sa surprise fut aussi vive, aussi joyeuse que la scène qui se présentait à ses yeux était extraordinaire. L'homme qu'il haïssait le plus gisait à ses pieds. Walter le regarda avec une sorte de triomphe; ses lèvres frissonnèrent, et son visage passa d'un rouge ardent à une pâleur livide. Il leva les yeux vers moi, et me voyant tremblant et muet, un tronçon d'épée à la main, il comprit qu'il arrivait trop tard. Son regard, empreint de reconnaissance et de regret, rencontra celui de Ruyter.

--Vous vous nommez Walter? demanda-t-il.

--Oui, monsieur.

--Eh bien, dit de Ruyter, votre bourreau est vaincu; mais il serait à souhaiter que Trelawnay gardât quelques mesures dans les emportements de sa colère.

--L'aurait-il tué? s'écria Walter.

--Je n'en suis pas certain, répliqua mon ami en s'approchant de l'Écossais, dont il tâta le pouls. Non, non, dit-il, enlevez-le, il a la vie tenace; la mort ne veut pas de ce tison d'enfer.

Les serviteurs soulevèrent le lieutenant, qui ouvrit les yeux; le sang sortait abondamment de sa bouche, car il avait plusieurs dents brisées. C'était vraiment un objet digne de commisération; il criait comme un enfant, et se tordait les bras en demandant du secours.

Le premier regard du lieutenant rencontra les yeux irrités de Walter; il frissonna et baissa les paupières devant le visage altéré de sa victime.

--Trelawnay a cassé son épée sur son dos, dit de Ruyter à mon jeune camarade, et je crois que cet homme serait aussi difficile à tuer qu'un chat-tigre. Je n'ai jamais vu une créature supporter tant de coups sans rester sur place. Allons, venez, mousses, votre ennemi en a reçu assez, et même trop si vous devez en répondre. Votre manière de punir les chefs et de renoncer au service peut vous attirer de grands embarras, et avant que l'alarme soit donnée, avant que les clameurs qu'elle ne manquera pas de soulever ferment les portes de la ville, il faut vous enfuir... Suivez-vous votre ami, Walter? Sans doute, car je m'aperçois que vous avez également quitté l'uniforme bleu. Que signifie cette couleur rouge? Avez-vous changé après mûre réflexion ou par simple boutade?

J'avais remarqué avec une vive surprise que Walter était vêtu en militaire.

--Oui, j'ai changé d'uniforme, monsieur, répondit-il à de Ruyter; non par boutade, mais, comme vous le dites, après mûre réflexion. J'en remercie les prières de ma mère et la bonté de Dieu, qui ont permis que je trouvasse un emploi dans le service de la compagnie. Le vaisseau m'a déposé ici ce matin, et j'accourais auprès de Trelawnay dans l'espoir d'acquitter ma dette envers le lieutenant.

--Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion; les instants sont précieux; allez au bungalo dont je vous ai parlé l'autre jour, près du village de Pimée. Vous connaissez le chemin; Walter ou moi nous irons vous rejoindre aussitôt que la frégate aura quitté le rivage et que le bruit qui va suivre votre duel sera entièrement éteint. Allons, adieu, partez vite.

Mon cheval me fut amené. C'était une bête vicieuse, qui avait quelque chose de louche dans son regard, d'une sinistre expression. Il avait été amené d'Angleterre; et comme il avait déjà renversé plusieurs officiers, personne ne voulait plus le monter; de sorte qu'au moment où on me l'offrait, il jouissait d'une véritable sinécure.

N'ayant jamais trouvé de caractère aussi opiniâtre que le mien, je fus enchanté de la rencontre, et je me pris d'une belle amitié pour cet entêté quadrupède. Il y avait pour moi un réel plaisir dans l'ardente lutte de nos deux natures, aussi tenaces l'une que l'autre dans la domination de leur volonté.

Un cheval fougueux et rétif n'est considéré, sous le climat tropical de l'Inde, que comme un moyen de récréation, mais de récréation rare. Les nonchalants cavaliers préfèrent le pas doux, lent et tranquille d'une jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride.

Mon sauvage compagnon était une sorte de bête féroce pour les timides naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha à deviner lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans les rues étroites de Bombay, au grand péril des hommes, des femmes et des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renversées, des meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se réunissait dans un souhait général pour appeler sur moi les malédictions les plus épouvantables. Si ces malédictions avaient pu me désarçonner et rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n'eût bougé un doigt pour arrêter l'exécution d'un si juste châtiment.

Grâce à un mors et à une selle turcs que j'avais substitués par méprise à la selle et au mors anglais que j'avais d'abord, ivre ou à jeun je gardais mes étriers. Peu à peu je parvins à dominer, sinon à dompter la fougue du cheval, et j'arrivai enfin à lui faire comprendre qu'aussi entêté que lui, je resterais toujours le maître. Si bien que fatigués, lui d'être battu, moi de battre, nous arrivâmes au parfait accord d'une sincère amitié.

En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval. J'avais une veste de de Ruyter, une épée qu'il m'avait donnée, passablement d'argent dans mes poches, et le coeur ivre de joie et d'indépendance. Sous l'influence des coups de bâton que j'avais donnés au lieutenant, fièvre de bataille qui faisait frissonner ma main, j'administrai quelques coups à ma monture, et nous gagnâmes au triple galop les portes de la ville.

La garde de cipayes était rangée sous l'arche de la porte, réunie pour quelque point de service.

Une idée brutale me traversa l'esprit.

Mon antipathie pour les extérieurs de la servitude s'étendait sur tous ceux qui en étaient revêtus.

Je me sentis, en voyant ce troupeau d'esclaves, si supérieur en intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour l'indépendance et pour ma nouvelle émancipation, je m'élançai vers le centre du bataillon formé par les gardes.

Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant.

--Hourrah! hourrah! m'écriai-je, et je passai comme un éclair à travers le groupe. Les uns tombèrent, les autres furent blessés; mais leurs cris n'arrêtèrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine sablonneuse qui entoure la ville. Là, loin de tout bruit, loin de tout regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie, extravagances d'un fou qui vient de briser ses chaînes. Je guidai mon cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu'à perdre la respiration; puis, armé du sabre de de Ruyter, je m'escrimai de toutes mes forces, sans m'inquiéter de la tête ou des oreilles de mon compagnon. Dès que j'eus entièrement perdu du regard les portes de la ville, j'examinai les alentours, et, n'apercevant aucune créature humaine, je descendis...

--Nous voici libres, entends-tu? dis-je à mon cheval en caressant son cou ruisselant de sueur; libres, la chaîne de mon esclavage est rompue. Qui me commandera maintenant? Personne. Je ne veux plus d'autre guide que mon instinct: je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug sur mes épaules?

Que celui qui aura cette audace vienne, je me défendrai; et si la flotte et toute la garnison étaient à ma poursuite, je les attendrais de pied ferme; je ne bougerais pas!

XVIII

Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma poitrine était si gonflée par les battements de mon coeur, qu'il me fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à galoper derrière moi.

Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.

Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention. Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le mystère de ce tourbillonnement.

Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de rapidité.

Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita au milieu du cercle avec impétuosité.

Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal; mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à son secours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur.

--Qu'y a-t-il? m'écriai-je.

Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante, et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées, étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança majestueusement vers moi.

--Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.

À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui.

Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais un sentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval, dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à frapper le soldat.

Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la guerre, me fit bondir le coeur, et je résolus de vaincre ce sauvage antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever.

--De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau.

--Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient presque de respirer.

Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à ses souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille, non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui lavai avec le reste le visage et la tête.

--Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que nous soyons arrivés à quelque hutte?

--Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.

--Eh bien! voulez-vous marcher?