Un Cadet de Famille, v. 1/3

Part 7

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Malgré la défense expresse de parler au malheureux garçon, j'essayai de le consoler; mais son coeur si doux, si patient, si bon, était littéralement brisé: il se dégoûta de la vie, et j'eus la douloureuse crainte qu'il ne réalisât le monstrueux souhait du lieutenant, qui tentait de le pousser à se donner la mort.

Toutes mes paroles d'amitié et d'encouragement restaient perdues: Walter ne les entendait pas, il ne les écoutait pas. Cette inertie m'affectait horriblement. Enfin j'employai le dernier moyen que me suggérait ma tendresse pour le pauvre enfant, en lui disant que j'avais pris la détermination de quitter le vaisseau et la marine aussitôt que nous serions arrivés à un port. En l'engageant à prendre courage, à me suivre, je lui dépeignis le délicieux plaisir que nous ressentirions en prenant une vengeance terrible des méchancetés de notre ennemi. L'espoir de cette revanche fit plus que toute la tendresse de mes paroles. Walter se ranima et parut reprendre ses devoirs avec le désir d'attirer sur lui la bienveillance de ses chefs.

Son persécuteur infernal continua de le tourmenter avec une inexorable persistance; il contraignit Walter à travailler avec les garçons de l'artimon; il l'obligea à s'habiller comme les matelots, à manger avec eux. Ce lâche, qui ne rougissait pas de torturer un enfant, usa de toute son influence sur le capitaine pour flétrir Walter par la honte d'une punition corporelle. Le commandant, juste et bon malgré sa faiblesse, refusa avec énergie d'accéder à cette demande.

XIV

Quand j'étais en faction, et particulièrement pendant les veilles de nuit, je restais auprès de Walter, et je soulageais, autant que cela m'était possible, les pitoyables gémissements du pauvre garçon contre sa misérable destinée. J'en revenais toujours, pour attirer son attention, à lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre notre ennemi.

--Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment où nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gênent. Ce vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galériens enchaînés, condamnés à l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre notre liberté, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la douleur même de notre situation présente; il est impossible que nos misères s'accroissent, et un changement ne peut être qu'une amélioration.

--Oui, mon ami, répondit Walter, allons dans un pays inconnu aux Européens, dans un pays où leur race maudite n'aura jamais paru, et où ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie où nous n'avons ni patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les hommes primitifs étaient bons, hospitaliers, généreux: allons à eux; qui, mieux que nous, pourra apprécier et leur simplicité et leur grandeur natives? Nous, qui sommes opprimés, torturés, chassés du sol natal par les injustices du sort, par la cruauté des hommes. Pour moi, devant mes yeux, le paria lépreux et méprisé, haï par tous, jouit, dans sa liberté restreinte, d'un bonheur suprême, si je compare sa vie à la mienne, ses souffrances à ce que j'ai souffert, à ce que je souffre encore.

--Quant à la lèpre, mon cher Walter, m'écriai-je, elle est en dehors de la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de mes membres; ils sont les seuls amis que je possède, et les vrais philosophes de l'Est mettent une très-grande valeur dans les dons de la nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons naissent dans les palais, et nous qui pourrions les écraser comme une puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligés, par la hiérarchie des situations, de les saluer, de nous tenir tête nue devant eux! Parmi les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de dégradations si infâmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'épée.

En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit charmant s'échappait de ses lèvres en paroles ardentes et passionnées. Il se transportait en imagination dans une des nombreuses îles de l'archipel des Indes, avec un arc et des flèches, des lignes de pêcheur et un canot.--Non, s'écriait-il en interrompant la description de sa vie future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau salée: mon sang se glacerait aussitôt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin isolé, un vallon ombragé par des arbres, et je vivrai heureux et fraternellement uni avec les natifs.

--Tu leur prendras leurs soeurs? lui dis-je.

--Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je bâtirai une hutte.

--Tu te laisseras tatouer? demandai-je à Walter.

--Certainement, me répondit-il, je serai tatoué, je ne mettrai plus de vêtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai.

Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des châteaux en Espagne, les possédant presque toujours, et oubliant nos misères jusqu'à ce que notre pastoral et romantique édifice fût entièrement détruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du lieutenant écossais, qui criait avec sa vulgarité d'expression:

--Taisez-vous, là-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre pour recevoir une raclée; taisez-vous, misérables gueux, ou j'appelle le contre-maître, qui viendra avec sa corde.

Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous réveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journée à attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe semée d'étoiles, et l'espérance en des jours meilleurs, et les chants de l'illusion qui tracent sur le sable les féeries du désir. Le noble et généreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme; en voyant cela, les matelots, fins et rusés comme des esclaves, suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier.

J'ai raconté les événements qui se sont passés sur la frégate, non pas précisément dans l'ordre de leur arrivée, mais comme ils se sont présentés à ma mémoire.

Après être restés quelques jours à Bombay, nous naviguâmes vers Madras, et nous reprîmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de l'amiral.

Un beau jour, pendant notre traversée de Bombay à Madras, il s'éleva sur le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrayés, que, l'esprit encore sous l'impression d'une révolte d'équipage que je venais de lire, je crus à un commencement de mutinerie.

Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les matelots se précipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au travers des écoutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant qui commandait le pont était debout, pâle, stupéfait; le capitaine et la plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions tout en essayant de pénétrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le pont avec des cris et des gémissements inarticulés. Mais ni le capitaine ni le lieutenant ne réussirent à se faire entendre; ils avaient perdu toute l'autorité de leurs voix, et, entraînés par la foule compacte, ils se trouvèrent confondus avec elle.

Je vis bientôt que c'était le désespoir et non la fureur qui était peint sur les fronts rudes et brunis des matelots.

Enfin, le premier instant de la peur passé, le secret de cette épouvante s'échappa en un cri lugubre de toutes les bouches.

--Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant!

Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur. Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se présageait.

Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni de la terre!

L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de l'unique torpeur.

Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un oeil insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter. Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon. Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et, poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de chercher un refuge.

Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles, attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide.

La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main:

--Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.

Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les disciplinèrent, et un peu de calme rendit la manoeuvre possible.

Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant:

--Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers pour me passer de l'eau.

Sans attendre la réponse d'Aston, je me précipitai dans la grande ouverture à travers les écoutilles; je hâtai ma course le long du second pont, entièrement abandonné, et, saisissant une corde, je descendis, à travers la fumée, directement dans le magasin. L'obscurité y était plus profonde qu'elle ne peut l'être dans la plus profonde nuit, de sorte qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'où sortait le feu. Je tâtai partout, et je sentis que mes mains et ma tête étaient atteintes par l'incendie; je pouvais à peine respirer la fumée qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui gisait au milieu de la pièce.

Le contre-maître canonnier était l'individu couché par terre. Sa pipe cassée dans sa bouche avait allumé (car tout abruti qu'il était, il fumait encore) des mèches qu'on tenait amorcées pour les canons. La négligence de cet ivrogne avait alimenté ce lent et étouffant brasier de plusieurs centaines de ces mèches; elles causaient donc l'effroyable fumée qui avait mis tout le vaisseau en révolution. Le seul danger qu'il y eût réellement était leur proximité de la poudre.

--Envoyez des hommes! criai-je.

À ce moment, Aston parut.

--Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et dans quelques secondes tout sera fini.

Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant:

--Vous êtes tout en feu!

Mes cheveux et ma chemise brûlaient. Cette aspersion saisissante, jointe à la fumée, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston qui était descendu. Il me remplaça.

L'air frais me rendit à la vie. L'incendie était éteint, la joie et le calme avaient reparu.

Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont.

Mes traits noircis par la fumée, mes cheveux et mes sourcils brûlés, mes vêtements en désordre, ou plutôt en lambeaux, donnaient à ma personne un extérieur si diabolique que j'avais l'air d'un démon nouvellement arrivé des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils parurent sincèrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils semblèrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en exprimer davantage. Me remercier eût été s'adresser à eux-mêmes une réprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des soins et un _second poulet_!

L'impression produite par l'opportunité de mon secours ne s'effaça pas aussi promptement que le souvenir de mon impétueuse attaque contre le vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de paresser pendant des journées entières. Si, par habitude, on revenait aux anciennes exigences, aux anciennes épithètes de lâche, de paresseux, je riais d'un air dédaigneux, et les officiers prenaient ma défense en disant:--En vérité, ce pauvre garçon mérite un peu de repos et beaucoup d'indulgence.

XV

Dès que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec ardeur le plus futile prétexte pour prouver la nécessité de mon débarquement, et tant que le pavillon n'était pas hissé au grand mât, il était inutile de songer à me voir reparaître sur le pont de la frégate. Quand nous entrâmes pour la seconde fois dans le havre de Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit à terre, et j'allai établir mon quartier général dans une taverne de la ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prédilection. Là, libre de toute entrave, de toute autorité, je me plongeais sans réflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures que je ne consacrais ni à la société des femmes ni aux libations des festins, s'écoulaient en longues excursions faites à cheval autour de la ville. Pendant ces courses, je m'arrêtais quelquefois dans les bazars, bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau, j'étais la cause des bruits et des émeutes, le boute-en-train de toutes les querelles.

Dans l'Inde, les Européens tyrannisent les natifs et leur font rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages peuvent être commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de la plus complète impunité. La douceur faible et flexible du caractère des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et la résistance ou les plaintes leur sont à peu près inconnues. La bienveillance des Européens, le témoignage de leur reconnaissance pour les Indiens après de longs et fidèles services, sont exprimés par des flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais aussi par des traitements d'une insensible cruauté aux heures de spleen. Je parle ici du passé, et j'ignore si les rapports de ces deux peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas complétement changés.

Quoique plongé dans les enchantements d'une liberté ivre de plaisir, je n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point été permis de venir à Bombay. Je lui écrivais tous les jours, et j'avais arrangé qu'il resterait sur le vaisseau jusqu'au moment où ce dernier mettrait à la voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du départ, il eût à se jeter à la mer à l'avant du vaisseau, et à nager jusqu'à la barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant.

Quant à notre projet de vengeance relativement à l'Écossais, je me chargeais seul de l'exécution, car j'étais assez grand et assez fort pour lutter avec lui, et avec avantage.

Dans la taverne où j'avais établi le lieu de ma résidence, je fis la rencontre d'un marchand avec lequel je parvins à me lier intimement.

Dans la première jeunesse, on forme ainsi sans arrière-pensée, sans méfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence du moment qui les voit naître, et dans les souvenirs qui en rappellent les joies.

À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs.

J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.

Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise.

De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu. Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité. Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais, tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et harmonieuse langue persane.

La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.

Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou pour des fripons.

Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à pouvoir le faire.

La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se cachait la force du chêne.

Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair, intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc, que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants, ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes les impressions de son esprit.

Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards, qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits et saillants.

De Ruyter avait contracté, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est, l'habitude de fermer à demi ses paupières, et ce mouvement, presque continuel, avait fini par tracer au coin de l'oeil une infinité de petites lignes, mais ces lignes étaient légères, délicates comme des ombres, et n'avaient rien qui pût rappeler ou les signes prématurés d'une vieillesse précoce ou ceux d'une débauche constante, ainsi que le révèlent souvent les tempes des hommes du Nord.

La bouche était nettement, hardiment coupée, pleine d'expression, et la proéminence de la lèvre supérieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un mouvement nerveux et indépendant de sa compagne. Les contours fiers et à la fois suaves de cette bouche donnaient à la physionomie un air posé, sérieux, bienveillant, mais d'une invincible détermination. On sentait qu'après avoir prononcé un refus, elle ne devait jamais revenir sur l'expression et sur l'exécution de sa volonté.

Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de Ruyter était, en certains endroits, presque brûlé par le soleil; mais cette nuance foncée s'alliait bien à l'ensemble de toute sa personne, quoique le vieillissant un peu; car il avait à peine trente ans.

Si je suis minutieux, si je m'arrête aux détails en faisant la description de de Ruyter, c'est pour arriver à faire comprendre l'influence extraordinaire qu'il exerça sur mon esprit et sur mon imagination. Il devint le modèle de ma conduite, et le but de mon ambition fut de l'imiter, même dans ses défauts. Mon émulation s'était éveillée pour la première fois de ma vie. Je me trouvais impressionné par l'intelligence, par la grandeur, par l'évidente supériorité d'un être humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une manière d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontanée, que cette manière semblait être produite inopinément par sa propre individualité, et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation affectée.

L'influence énervante d'une longue résidence dans un climat tropical n'avait pas fatigué de Ruyter; la vigueur de son tempérament, sa force et son énergie semblaient insurmontables. Les fièvres mortelles des Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient impunément sur sa tête nue, car il vaquait en plein jour à ses occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait à peine et mangeait très-frugalement.