Un Cadet de Famille, v. 1/3

Part 5

Chapter 53,885 wordsPublic domain

Mon esprit se préoccupait donc exclusivement de la recherche des moyens à employer pour rompre les contrats d'un apprentissage qui me faisait souffrir autant au moral qu'au physique. J'avais dans ma force et dans mon courage une foi si complète et si aveugle qu'il me parut possible de hasarder, au premier débarquement, une désertion. Cette désertion, me disais-je, en me rendant ma liberté, me mettra à même de choisir le genre de vie qui convient à mes goûts. Sans vouloir cependant renoncer tout à fait à suivre la carrière maritime, je voulais arriver à conquérir plus d'indépendance et surtout plus de considération pour le rang que m'assignait mon titre de gentilhomme. Ces espérances illusoires avaient été puisées dans la lecture des romans et des histoires du vieux temps, qui racontaient les aventures de jeunes héros partis pour les Indes pauvres et nus, et qui avaient rapporté dans leur patrie les trésors d'un nabab.

La réelle misère de ma situation présente glissait parfois de sombres nuages au milieu de ces rêves d'or, et je songeais avec peine qu'étant sans amis, sans argent, sans expérience, j'aurais d'effroyables obstacles à surmonter pour conquérir même la médiocre fortune à laquelle j'aspirais dans mes jours de réel découragement. L'impitoyable abandon de mon père, le silence sans doute imposé à mes soeurs, la privation éternelle de la vue de ma mère, étaient, à mes heures de réflexion, de cruels supplices. Mais à quoi bon sonder les mystères de l'âme, à quoi bon! Je m'impose la tâche de raconter l'histoire de ma vie, et je ne dois qu'effleurer d'une plume légère la surface de ses affreuses douleurs.

J'aimais passionnément la lecture, et j'avais su me procurer une grande quantité de livres, seul charme de mes heures de prison ou de loisir.

Ces livres, qui étaient les uns de vieilles tragédies, les autres des récits de voyage, m'enseignèrent un peu d'histoire et beaucoup de géographie.

J'avais appris de mémoire et d'un bout à l'autre la narration du voyage du capitaine Bligh dans les îles de la mer du Sud; la révolte de ses hommes m'impressionna vivement, mais son récit partial ne m'illusionna pas sur ses propres mérites. Je détestais sa tyrannie, et l'impétueux Christian fut mon héros. J'enviais la destinée de ce jeune homme, en désirant que la mienne eût les mêmes hasards, car je brûlais du désir d'imiter sa conduite, si courageusement rebelle à des ordres cruels.

Ce livre m'instruisit, m'exalta et laissa dans mon coeur une impression qui a eu la plus grande influence sur les actions de ma vie.

Le secrétaire du capitaine s'aperçut un jour que je possédais beaucoup de livres, et que, n'ayant pas de place pour les serrer convenablement, je m'en trouvais quelquefois embarrassé. Pensant que ces volumes seraient un ornement pour sa cabine, il me proposa de construire une espèce de bibliothèque et de les y enfermer.

--Vous pourrez, me dit-il, disposer de ma chambre pour lire tant que vous le voudrez; moi, je n'ouvre jamais un livre.

J'acceptai joyeusement cette offre, que j'eus la niaiserie de juger comme une complaisance de bon camarade.

Quelques jours après, ayant une heure à perdre, je descendis chercher un livre.

Comme je sortais de la chambre en emportant le volume, il me dit d'un ton grossier:

--Lisez ici; je ne veux pas qu'un seul de ces ouvrages sorte de ma cabine.

--Ils ne sont donc pas à moi? lui demandai-je avec calme.

--Non, me répondit sèchement le secrétaire.

--Comment, monsieur! auriez-vous l'intention de m'en disputer la jouissance hors de votre chambre, et la possession si je voulais les reprendre?

--Voyons, voyons, pas d'insolence, s'il vous plaît.

--Donnez-moi mes livres; je ne veux pas les laisser un instant de plus ici, et je comprends l'indélicatesse de votre conduite.

--Je vous défends d'y toucher.

--Ah! c'est comme cela! m'écriai-je en m'élançant vers la planche sur laquelle ils étaient posés.

Ce déloyal garçon me frappa: je lui rendis le coup.

L'adversaire inattendu avec lequel j'allais entrer en lutte était un gros homme de trente ans et plus; moi, j'avais une quinzaine d'années; mais ma taille souple, mince, élancée, me donnait l'extérieur d'un jeune homme de dix-huit ans.

Très-étonné de mon audace, le secrétaire resta un instant silencieux.

Quelques élèves étaient descendus, attirés par le bruit de la dispute, et, immobiles auprès de la porte ouverte, ils en attendaient le dénoûment.

Lorsque j'eus rendu avec usure le soufflet de l'insolent secrétaire, j'entendis ces paroles:

--Très-bien! très-bien, camarade!

L'approbation des élèves irrita le sot et méprisable griffonneur. Il rougit, et, me saisissant par le cou, il cria d'un ton féroce:

--Jeune vagabond, je vous dompterai.

Appuyé contre les parois de la cabine, sans la possibilité de pouvoir faire un mouvement, je subis, dans la contrainte d'une indicible rage, des coups de règle et des soufflets. Enfin un instant d'inattention échappée à mon bourreau dégagea mes mains emprisonnées par la pression de son bras de fer, et je me défendis autant que mes forces purent me le permettre.

Les élèves m'encourageaient par de bonnes paroles, mais leur lâcheté craintive, cette lâcheté qui leur galvanisait le coeur les empêcha de me porter secours.

La tête me tourna; le sang jaillissait à flots de mon nez et de ma bouche; j'étais physiquement vaincu, mais mon courage ne faiblit pas, car je défiai le misérable d'une voix insolente et ferme.

Cette bravade augmenta sa fureur.

--Hors d'ici! hurla-t-il d'une voix terrible; hors d'ici, ou je vous extermine!

--Non. Je ne sortirai pas de votre cabine, je veux mes livres.

Le secrétaire redoubla la fureur de ses coups, et je compris que j'allais perdre connaissance, car tous les objets tourbillonnaient devant mes yeux. J'étais au désespoir de me sentir battre par un lâche, par une brute que je méprisais de toute mon âme, et dont les paroles insultantes et l'air vainqueur me torturaient plus encore que les mauvais traitements.

Tout à coup mes yeux tombèrent sur la lame luisante d'un couteau posé sur une table à proximité de ma main.

Un espoir de vengeance ranima mes forces; je saisis le couteau, et le brandissant sous ses yeux je lui dis:

--Lâche! gare à vous maintenant.

En voyant la lame affilée du couteau, le secrétaire recula; mais je m'élançai sur lui et le frappai avec violence.

--Grâce, grâce! murmura-t-il faiblement et à plusieurs reprises, grâce! puis il roula ensanglanté au milieu de la chambre.

--Que se passe-t-il donc? s'écria une voix encore éloignée, mais qui se rapprochait au pas de course.

Je me tournai vers le questionneur en répondant:

--Cet assassin m'a horriblement battu, et je l'ai tué.

Un silence d'écrasante surprise suivit ma réponse.

Je jetai le couteau sur la table, et, prenant mon livre, je sortis de la cabine.

Un sergent de marine vint bientôt me dire de monter sur le pont.

Le capitaine s'y trouvait, entouré de ses officiers.

Lorsque je parus, il demanda au premier lieutenant le récit du combat.

--Ce jeune étourdi, répondit l'officier, a tué votre secrétaire avec un grand couteau de table.

Le capitaine, qui avait entendu parler de la rixe sans en connaître ni les champions ni les détails, me regarda d'un air furieux, et, sans m'adresser une seule question, il s'écria:

--Tué mon secrétaire! mettez l'assassin aux fers... tué mon secrétaire!

J'essayai de parler.

--Bâillonnez ce drôle, cria le capitaine, et conduisez-le tout de suite dans la fosse aux lions; pas un mot, monsieur, pas un geste. Ah! vous avez tué mon secrétaire!

Le sergent allait me saisir, lorsque je lui dis d'un air fier:

--Ne me touchez pas, je vous le défends!

Et, la démarche ferme, le regard calme, car je me croyais un homme, je descendis lentement l'ouverture à travers les écoutilles.

Au bas de l'escalier, un sous-lieutenant vint contremander l'ordre.

--N'ayez pas peur, me dit-il, le capitaine ne peut vous faire aucun mal.

--Ai-je l'air de trembler, monsieur?

--Vous êtes un brave enfant, murmura l'officier en entendant le pas rapproché de son chef.

--Vous n'êtes pas honteux d'une pareille conduite? me demanda sévèrement le capitaine.

--Non, monsieur.

--Comment! est-ce là une réponse convenable? Ôtez votre chapeau. Vous allez être pendu, monsieur, pendu comme assassin.

--À l'humiliation d'être souffleté par vos valets, capitaine, je préfère la mort: pendez-moi.

--Vous êtes fou, monsieur, fou à lier.

--Oui, je suis fou d'indignation et de rage, fou parce que vous et votre lieutenant me grondez et me maltraitez sans cesse, et cela par méchanceté, injustement, cruellement; je ne me soumettrai plus à vos ordres; je veux être traité en officier et en gentilhomme, et je suis battu comme un chien. Débarquez-moi où vous voudrez, si vous ne me pendez pas, car je ne remplirai aucun devoir, je n'exécuterai aucun ordre; je ne veux plus ni être grondé par vous ni me sentir battu par vos domestiques.

En achevant ces mots, je fis un pas vers le capitaine. Ce mouvement l'effraya sans doute, car il me prit le bras.

--Asseyez-vous sur l'affût de ce canon, me dit-il d'une voix irritée.

--Non, vous m'avez défendu de jamais m'asseoir en votre présence, je ne veux pas obéir aujourd'hui, pas plus que je n'ai obéi autrefois à une défense contraire.

--Ah! vous ne voulez pas!

Et, reprenant ma main qu'il avait laissée tomber, il m'attira violemment vers lui, me saisit par le cou, et répéta, en me frappant avec violence:

--Ah! vous ne voulez pas!

--Non, non, mille fois non! et je lui crachai à la figure.

Le capitaine me repoussa violemment, ses dents s'entrechoquèrent, et sa figure passa d'une teinte livide à un rouge presque noir.

--Vous êtes un misérable! balbutia-t-il d'une voix suffoquée par la colère, et il disparut.

Le soir, on vint me dire que je pouvais descendre en bas, mais qu'il ne fallait pas me montrer sur le pont. À dater de cette époque, le ventru capitaine ne m'adressa jamais la parole.

Le voyage devint une fête pour moi, je ne recevais plus ni ordres, ni leçons, ni coups, et je lisais du matin au soir.

Le secrétaire fut sérieusement malade pendant un mois, et lorsque ses blessures commencèrent à se cicatriser, il reparut sur le tillac, mais en évitant toutefois de se rapprocher des élèves, qui tous étaient indignés contre lui.

Un jour, j'eus la méchanceté de lui dire, en désignant du regard une laide balafre qui traversait sa joue:

--Vous vous souviendrez longtemps, n'est-ce pas, d'avoir volé et battu un gentilhomme?

Le lâche coquin baissa honteusement la tête et ne répondit pas.

Ce pauvre sire était le fils unique d'un tailleur de notre noble capitaine, et son embarquement à bord de la frégate, malgré son âge avancé, était une invention écossaise pour payer la note de son père.

X

Dès notre arrivée à un port anglais, je fus placé et détenu à bord d'un garde-côte à Spithead, et peu de jours après on me transféra sur un sloop de guerre. Ces différentes dispositions furent opérées sans qu'un signe d'existence, de souvenir et d'amitié me fût donné par ma famille. J'en souffris cruellement; mais, quoique bien jeune, l'étrangeté aventureuse de ma vie m'avait donné assez d'orgueil et assez de philosophie pour me rendre dédaigneusement indifférent, en apparence du moins, à l'abandon de ma famille.

Cet abandon était cependant bien complet, car jusqu'à ce jour, quoique éloigné des miens, j'avais eu dans mes chefs des amis ou des connaissances de mon père, tandis que ce nouvel embarquement me livrait sans défense à la volonté tyrannique de personnes étrangères à mon coeur et à mes intérêts.

Je me trouvais donc, à quatorze ans, jeté sur un vaisseau, sans protection visible ou lointaine, sans argent et dépourvu des objets les plus nécessaires.

Je ne ressemblais guère à un prudent et soigneux jeune homme dont l'étonnante figure se dessine dans le tableau de mes souvenirs.

C'était un certain _midshipman_ écossais que ses parents avaient envoyé à la mer avec une très-petite quantité d'habits pour son dos; mais, en revanche, une bonne provision de maximes écossaises dans la tête, telles que:

«Un sou épargné est un sou gagné.»

«Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»

Cet impudent escroc à cheveux jaunes avait enlevé de ma malle, à bord du garde-côte sur lequel j'avais été emprisonné, la plupart de mes vêtements. Un jour, un matelot l'ayant surpris porteur d'un paquet de choses bizarres, telles que de vieilles brosses à dents, des morceaux de savon, du linge sale, lui demanda ce qu'il venait de faire.

--J'ai, répondit-il avec le plus grand sang-froid, ramassé sur le pont les vieilleries qu'on y laisse traîner.

Ce filou calédonien eut l'effronterie d'avouer qu'il possédait trois ou quatre douzaines de chemises, chacune avec une marque différente; le gaillard avait dîmé sur trente ou quarante d'entre nous. S'il avait trop de prévoyance, moi, j'en avais trop peu. Manquant de tout, n'ayant personne qui prît la peine de s'inquiéter de mes besoins, je repris la mer sur le sloop de guerre.

Nous touchâmes successivement à Lisbonne, à Cadix, à la côte de l'Amérique du Sud, puis à la côte d'Afrique. Notre voyage dura dix-huit mois, et je vis trois des parties du monde, de sorte que j'acquis par la pratique un peu de géographie pendant les douze ou quinze mille lieues que nous parcourûmes.

Notre commandant était un capitaine explorateur. Petit, arrogant, plein de suffisance, et, comme la plupart des petits hommes, il se croyait un très-grand personnage. La seule chose que je puisse me rappeler de cet extrait de commandant est son habitude de tourner la tête tout d'une pièce de mon côté en m'adressant la parole avec des grognements de voix et des mots bien sonores et bien grands pour une si petite bouche. Il me disait donc aigrement:

--Eh bien! hideux colosse, tête de bois, masse inerte et épaisse, pourquoi flânez-vous là au lieu d'obéir à mes ordres?

Le commandant me haïssait parce que j'étais formé comme un homme, et je le méprisais parce qu'il me ressemblait fort peu, et en toute vérité il avait des allures de singe lorsque la colère le faisait sauter à cheval sur l'affût d'une caronade pour frapper les matelots à la tête.

Comme, dans le cours de ma vie, j'ai revu en détail toutes les parties du monde, et avec des facultés développées et des sentiments éveillés, je n'ai pas besoin de m'appesantir sur des événements puérils. Je déteste les bavardages enfantins et les contes de grand'mère, cela est aussi fâcheux que les dédicaces du _Spectator_, ou les écrits moraux, fastidieux et méprisés par l'ivresse dont Addisson charme ses lecteurs.

En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon père, lequel, loin d'être adouci par mon temps d'exil, temps plus dur encore que la pierre et le fer, réitéra l'ordre suprême et abhorré de me rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales.

Nous fûmes bientôt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en me voyant arraché de mon pays natal, condamné à traverser l'immense Océan jusqu'à des régions sauvages, privé de tout lien, de toute communication; déporté comme un criminel pour une si grande partie de ma vie, car, à cette époque, peu de vaisseaux revenaient de leur course avant sept ou huit ans!

J'étais enlevé aux miens sans avoir vu ma mère, mon frère, mes soeurs, sans avoir vu une figure aimée; personne ne m'avait dit un mot de consolation ni ne m'avait inspiré le plus petit espoir. Si le domestique de notre maison, si même le vieux chien compagnon de mon enfance était venu jusqu'à moi, je l'aurais embrassé avec bonheur, mais rien, mais personne!

À dater de cette époque, mes affections pour ma famille et ma parenté s'aliénèrent, et je recherchai dans la vaste étendue du monde l'amour des étrangers. Séparé de ma famille, je l'étais encore de ces compagnons de douleur que j'avais appris à aimer. Ce double supplice, on peut le ressentir, mais on ne saurait l'exprimer. L'esprit invisible qui soutenait mon énergie au milieu de tous ces chagrins est encore un mystère pour moi; aujourd'hui même que mes passions sont affaiblies par la raison, par le temps et par l'épuisement, j'en recherche la puissance et les causes. Mais le feu intense qui brûlait dans ma tête s'est assoupi et ne se révèle que par ces lignes profondes gravées prématurément sur mon front; cependant, de temps à autre, le souvenir de ce que j'ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation.

Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction désolante que j'étais un être maudit, que mon père m'avait rejeté de sa demeure dans l'espoir de ne m'y revoir jamais. L'intercession de ma mère (si elle en fit aucune) fut stérile; j'étais livré à moi-même. La seule preuve que mon père se souvînt qu'il avait encore des devoirs à remplir envers moi se réalisait par une allocation annuelle à laquelle l'obligeait ou sa conscience, ou son orgueil. Peut-être, ayant rempli cette formalité, il se disait, comme tant d'autres hommes qui se croient bons et sages:

--J'ai pourvu aux besoins de mon fils; s'il se distingue, s'il revient homme honorable et haut placé, je pourrai dire: C'est mon enfant, je l'ai fait ce qu'il est. Son caractère indomptable ne lui permettait que la carrière maritime, je la lui fis embrasser.

Mon père m'abandonna donc à mon sort, avec aussi peu de regrets qu'il en aurait éprouvé en ordonnant de noyer une portée de petits chiens.

Arraché de l'Angleterre dans de pareilles conditions, l'avenir me parut sombre, et malgré mon extrême jeunesse, malgré mon esprit bouillant et la tournure gaie de mon caractère, je ne pus apercevoir ni la plus petite espérance ni un jour serein dans la chaîne de mon esclavage.

Nous étions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine, irrité contre un de ses lieutenants, s'approcha de moi et me dit:

--Faites bien attention à vous, et rappelez-vous que j'ai appris du commandant A... les atrocités que vous avez commises à son bord.

--Je ne me sens coupable d'aucune mauvaise action, répondis-je froidement.

--Quoi! s'écria-t-il, car il avait besoin d'épancher le reste de sa colère sur quelqu'un de moins capable de se défendre qu'un officier. Quoi! monsieur, n'est-ce rien que d'assassiner les gens? Je vous convaincrai du contraire, et à la première plainte que j'entends porter contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau.

La réalisation de cette vengeance, d'être mis à terre, eût comblé mes voeux les plus ardents; cela me fit sourire.

Il crut sans doute que c'était de mépris, et me quitta plus furieux encore.

Je m'aperçus bientôt que le capitaine n'était pas méchant, mais seulement faible et très-irascible.

Il avait vécu, pendant plusieurs années, en demi-solde, retiré à la campagne, et son retour forcé à la profession maritime avait interrompu, sans l'affaiblir, son goût pour l'agriculture.

Pendant le long espace de temps qui s'était écoulé jusqu'à ce qu'il fût appelé à commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant naturel en s'appliquant en toute satisfaction à cultiver les champs paternels, et il était plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons bien engraissés, de labourer la terre pour ses navets de Suède, que de tracer un sillon sur l'océan des Indes avec la proue d'une brillante frégate.

Le pauvre homme n'avait pas cherché l'honneur de ce commandement; mais un membre honorable de sa famille, qui appartenait à l'amirauté, scandalisé des occupations de ce marin dégénéré, de ce fermier-capitaine, le fit rappeler au service et revêtir officieusement des honneurs du commandement.

Il abandonna donc avec tristesse ce qu'il ne pouvait emporter avec lui, sa maison et ses terres; il pleura ses enfants, sa femme, mais son coeur éclata sous l'émotion qu'il éprouvait lorsque ses regards humides contemplèrent la glorieuse et magnifique montagne du plus riche des composts.

Quant au bétail vivant, aux porcs, aux moutons, à la volaille, après avoir dépensé plus de temps, d'argent et de patience pour les nourrir et les élever que bien des pères ne le font pour leurs enfants, il les amena à bord avec lui, et cette singulière ressemblance du vaisseau avec une basse-cour faisait les délices du capitaine.

La plus grande partie de son temps était consacrée aux enfants de son adoption, et le premier lieutenant avait la charge du navire, sans autre dédommagement à ce plaisir que celui de recevoir une partie de la mauvaise humeur qui s'élevait sur le tillac à l'encontre des officiers, toutes les fois qu'une mésaventure arrivait dans la basse-cour.

En somme, nous autres midshipmen, nous lui étions plus à charge que le capitaine ne l'était à nous-mêmes, et je me rappelle qu'un de nos grands plaisirs était de percer avec une aiguille la tête d'une ou de deux volailles, et de les sauver de la mer en les fricassant pour notre souper.

Notre capitaine était, dans toute l'acception du mot, une bonne pâte d'homme, c'est-à-dire ni assez bon ni assez mauvais pour faire quoi que ce soit de bien ou de mal.

Il était aussi impossible de l'aimer et de le respecter que de le haïr et de le mépriser.

XI

Parfaitement résolu de quitter la marine pour suivre au gré du hasard, et à l'aide de mon courage, le cours d'une vie aventureuse, je commençai à comprendre le prix de la science et à m'occuper d'acquérir l'instruction qui m'était nécessaire pour me diriger sans conseil.

Mon temps fut dès lors si activement occupé par les leçons de dessin, de navigation et de géographie, qu'il ne me fut possible de réserver pour ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou qui précédaient les heures de repas.

Après avoir longuement questionné les vieux matelots sur les moeurs, sur les habitudes, sur les goûts des habitants des Indes et de leurs nombreuses îles, j'acquis une certaine connaissance des lieux et des usages d'un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que mes rêves poétisaient au delà du réel.

La marche rapide du vaisseau ne fut arrêtée par aucun accident, et après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nous jetâmes l'ancre dans le port de Bombay.

La seule circonstance qui se rattache à la suite de ma vie et qu'il soit nécessaire de mentionner ici est l'intimité fraternelle que je formai à cette époque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau.

J'avais souvent partagé avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec moi, approfondi et sondé mon caractère réel, de sorte qu'il avait découvert que je n'étais pas ce que je semblais être. La bonté de ses questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante, avaient tiré de la coquille dans laquelle ils s'étaient cachés les bons instincts de ma nature. Aston réveilla en moi les sentiments engourdis de la générosité, de la tendresse; il m'aima, me conseilla, et devint mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trêve ceux qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi.

Une des causes de la vive amitié que me témoignait visiblement Aston était le souvenir d'une scène qui s'était passée entre le second lieutenant et moi, et à laquelle il avait assisté.

Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit:

--Quand vous répondez à mes demandes, monsieur, il faut ôter votre chapeau.

--Je vous ai salué comme je salue le capitaine, monsieur, répondis-je en portant la main à mon chapeau.

Le lieutenant rougit et s'avança vers moi:

--Ôtez votre chapeau, monsieur, vous parlez à votre supérieur!

--Mon supérieur! je n'en ai pas.

--Comment, monsieur, vous n'en avez pas? Ne suis-je donc pas officier, n'êtes-vous pas sous mes ordres?

--Oui, monsieur, vous êtes officier.

--Eh bien! pourquoi me manquez-vous de respect? Pourquoi n'ôtez-vous pas votre chapeau?

--Je ne l'ôte jamais, monsieur.

--Obéissez-moi sur l'heure, gronda le lieutenant d'une voix furieuse.

--Non, je ne veux pas.

--Comment, vous ne voulez pas?