Un Cadet de Famille, v. 1/3

Part 4

Chapter 43,792 wordsPublic domain

Celui-ci, à qui cette rapidité exagérée dans l'exécution de ses ordres était loin de déplaire, jeta sur nous un regard de triomphante satisfaction; puis, élevant la main droite jusqu'à la hauteur de sa bouche, il en retira, avec une délicatesse suprême, une chique qui y était toujours emprisonnée et qui faisait croire aux étrangers que le vieux marin avait sous une de ses joues un incurable abcès. Après avoir, par une seconde manoeuvre, transporté de la main droite au creux de la main gauche ce morceau de tabac, à qui il ne donnait de répit qu'aux heures solennelles des repas, notre homme saisit son verre avec la ferme assurance d'un homme habitué à cet exercice, et en avala d'un trait le contenu.

--Diable! dit-il en faisant claquer bruyamment sa langue contre le palais, voilà un petit brandy que j'aime bien mieux dans ma gorge qu'une corde alentour d'elle, et je ne serais pas fâché, avant d'approfondir les côtelettes et les biftecks qu'on doit nous apporter, de renouveler connaissance avec lui.... Je vais donc lui dire encore un mot.

Et le contre-maître versa encore dans son verre une rasade de cognac, pour laquelle il mit pour la forme un passe-poil d'eau claire.

Ce grog fulminant étant avalé, les yeux de notre mentor brillèrent et s'humectèrent d'une larme de satisfaction, puis, s'affermissant sur sa chaise et fixant un regard assuré sur la table, que le garçon, revenu de sa frayeur, avait abondamment garnie de viandes, il brandit sa fourchette et nous donna le signal du branle-bas, en s'écriant:

--Adieu va! mes enfants, sus à l'ennemi!

L'ennemi, je veux dire les côtelettes et les biftecks, ne tint pas longtemps devant nos appétits aiguisés par une longue traversée, et, après une courte résistance, la table fut couverte des débris de notre victoire et de plusieurs bouteilles et flacons morts. Ces malheureux, qui avaient perdu l'esprit dans la bataille, furent dédaigneusement jetés sur le carreau par notre général en chef, qui, ainsi que nous, avait oublié et le vaisseau et la pension.

D'un pas légèrement festonné, nous arrivâmes à Gaspart. Là, notre pilote nous promena de boutique en boutique, et dans chacune d'elles il faisait une emplette, en nous engageant à l'imiter. Comme il nous avait avertis qu'il prenait à son compte personnel tout le montant des dépenses, et que nous savions que notre commanditaire n'aimait pas à être désobéi, nous nous donnâmes bien garde de le contrarier, et nous sortîmes des magasins où il nous avait menés chargés de butin.

Durant tout le cours de cette _bordée_, ou plutôt de cette invasion à Gaspart, le vieux marin, qui avait le vin très-hospitalier, invitait tous les camarades qui se trouvaient sur son passage et toutes les figures qui lui plaisaient--et il était facile de lui plaire dans ces moments-là--à dîner à la taverne de _la Couronne et l'Ancre_ à deux heures précises.

Ce n'était pas seulement aux hommes que le prodigue amphitryon s'adressait. Non moins tendre que généreux, à toutes les jeunes et jolies femmes qu'il rencontrait également de sa connaissance,--et Dieu sait si le nombre en était grand,--il tenait ce discours flatteur:

--Mes toutes belles, virez de bord, mettez le cap sur votre domicile, balayez les ponts, mettez un peu d'ordre dans votre cabine, gréez-vous le plus coquettement possible, et venez me rejoindre au théâtre. Surtout, mes petits amours, ne manquez pas de remplir vos petites bouteilles de poche, afin d'avoir beaucoup de grog dans la cambuse; je serai exact au poste.

Ces invitations terminées, le contre-maître, qui était prévoyant et systématique dans les arrangements de sa fête, alla au théâtre, pour lequel il prit trois loges, et rentra enfin à _la Couronne et l'Ancre_, en se plaignant de son _travail à sec_, c'est-à-dire d'avoir travaillé sans boire.

Les nombreuses connaissances de notre joyeux commodore commencèrent bientôt à arriver. Les salutations extravagantes, rudes et folles le ballottèrent des mains de l'une dans les bras de l'autre. Ce fut une orgie de paroles qui précéda l'orgie d'action. On servit la table, et les viandes disparurent comme par miracle; les bouteilles vides volèrent çà et là, accompagnées des plats et des assiettes. Au dessert, l'eau-de-vie, la limonade spiritueuse et le rhum firent le tour de la table. On chanta, on porta des toasts, on fit des plaisanteries jusqu'au moment où notre méthodique amphitryon, se levant de table, nous dit avec gravité:

--Vous, là-bas, dans ce coin au bout de la table, jeunes chiens de mer, arrêtez votre jargon, ou je vous porte à l'instant dans les bras du docteur, vous comprenez... Maintenant, mes braves, ceci s'adresse à tous, que pensez-vous de l'offre d'une petite promenade? Il est l'heure du spectacle, et vous devez savoir que, pour aller aux églises et aux théâtres, il faut être de sang-froid; là, par respect pour les curés; ici, par amour pour les dames. Il n'est point admis dans les belles manières de s'enivrer avant le coucher du soleil, et je ne le permettrai pas. Ainsi, avancez à l'ordre; je n'ai plus qu'un toast à porter, et après cette dernière salve je hisse mon pavillon.

Le contre-maître fut bruyamment interrompu par les cris des convives.

--Silence! gronda-t-il d'une voix de tonnerre.

Tout le monde se tut, excepté les verres et les bouteilles, qui tremblèrent et rendirent un son cristallin.

Quand le calme fut un peu rétabli, le marin ajouta:

--Remplissez vos verres, messieurs, mais faites-le sans bruit, car nous allons porter un toast très-solennel. Je m'aperçois avec peine de la négligence que ce rustaud de garçon apporte à remplir ses devoirs envers nous; les bouteilles sont à moitié vides; eh bien! je vous ordonne d'empoigner chacun une bouteille, de la désenfler complétement et de lui casser la tête.

Cet ordre, reçu avec acclamation, satisfaisait fort peu le garçon de service, qui se hasarda à murmurer quelques remontrances.

--Marins! cria notre chef, soutenez votre capitaine. Qu'est-ce à dire, drôle, tu te révoltes?... Sors d'ici... Ah! tu ne veux pas vider le pont, eh bien! mes braves, écoutez ceci: un, deux, et quand je dirai trois, souvenez-vous que la tête de ce requin est une cible.

Le domestique, effaré, se précipita hors de la chambre, contre les portes de laquelle les bouteilles allèrent se briser.

Après avoir bu avec une gravité chancelante à la santé du grand Nelson, nous fîmes irruption dans la ville, tâchant, tant bien que mal, de marcher ensemble dans la direction du théâtre. Cette orgie fut ma première leçon d'ivresse, et j'étais tellement ébloui par les liqueurs que j'en respirais partout, et que l'air me semblait imprégné d'alcool.

Je ne me rappelle absolument rien de la pièce que je vis représenter au théâtre; il me souvient seulement que l'auditoire était composé de matelots et de leurs joyeuses compagnes.

Si le son de la grande cloche de Saint-Paul avait remplacé la musique aiguë qui remplissait les entr'actes, il n'eût pas été perceptible.

À minuit, un souper fabuleux nous réunit encore à la taverne, et à deux heures nous roulions, ivres de joie et de vin, dans les rues de la ville, attaquant les gardes de nuit, les employés du chantier de la marine royale et quelques soldats que le hasard nous fit rencontrer.

Malgré la prodigieuse quantité de liqueurs que le contre-maître avait absorbée, sa tête était aussi saine et aussi calme que la bonde de bois d'un tonneau de rhum. Quant à moi, je marchais en trébuchant; les maisons se livraient devant mes yeux atones à des danses macabres, et pour un pas que je faisais en avant, j'en faisais deux en arrière: mais le contre-maître veillait sur la faiblesse des traîneurs jusqu'à ce qu'il nous eût tous conduits au quartier général, ainsi qu'il appelait notre auberge. Là, il nous remit tous les trois dans les mains d'une vieille haridelle à la figure rouge comme un boulet en feu, en lui disant d'un ton emphatique d'avoir pour nos petites personnes les attentions les plus grandes.

La vieille femme répondit qu'elle nous traiterait avec des égards d'hôtesse et une affection de mère.

Ce soin accompli, le fastueux amphitryon donna l'ordre de préparer dans sa chambre un lit et une bassinoire, d'ajouter à cela un hareng salé, du pain et un bol de punch, puis il nous souhaita une bonne nuit, et sortit de la taverne pour aller en ville.

Notre prévenante et soumise hôtesse nous fit promptement préparer des lits, nous donna à chacun un verre de grog très-fort, et nous fit observer prudemment qu'il était fort tard. Sur ces paroles, elle me conduisit dans ma chambre, me coiffa d'un de ses bonnets en me disant que j'étais un très-joli garçon, et ajouta encore, après m'avoir embrassé:

--Maintenant, sois sage, et n'oublie pas de dire ta prière avant de t'endormir.

Je m'éveillai au point du jour; des rêves affreux avaient tourmenté mon sommeil, et si j'avais connu ce fantôme qu'on appelle le cauchemar, je me serais imaginé que ce hideux visiteur s'était glissé dans les rideaux de mon lit. J'étais encore étourdi des libations de la journée, et ma mémoire cherchait à rassembler les souvenirs confus des scènes de la veille. L'entrée de la servante dans ma chambre dissipa entièrement les nuages qui enveloppaient mon esprit.

Après avoir pris un bain et m'être habillé, je descendis au parloir, dans lequel se trouvait le contre-maître; j'y entrai, les yeux timides, la démarche honteuse, craignant des reproches, sans songer que c'était dans le seul but de me distraire que mon gardien s'était fait l'instrument de ma faute.

Le contre-maître était assis comme un empereur ou comme un prince abyssinien, dans un large fauteuil que la corpulence de sa royale personne remplissait en entier; il emprisonnait le feu entre ses jambes posées en arcs-boutants. Sur une table posée près de lui se prélassaient des tasses sans soucoupes, des théières sans manches, un morceau de beurre salé enveloppé dans du papier brun, une rôtie de pain à moitié mangée et des débris de hareng. Tous ces restes témoignaient de la sobriété du bon marin, lorsqu'il n'avait pas de convives pour lui tenir tête.

À la fin de deux jours de fêtes aussi bruyantes que celles que j'ai racontées, le contre-maître nous conduisit, mes camarades et moi, au collége du docteur Burney; mais, avant de se séparer de nous, il nous glissa à chacun deux guinées dans la main, nous engagea à être sages, en nous recommandant le silence sur l'emploi de nos jours de liberté.

Nous l'embrassâmes en pleurant, et il avait disparu que nous le cherchions encore et du coeur et des yeux.

VIII

Je passai un temps très-court dans la maison du docteur Burney, car je n'y étais entré qu'avec la condition expresse qu'au premier départ d'un vaisseau je serais immédiatement embarqué.

Parmi les élèves du docteur, il s'en trouvait quelques-uns qui avaient déjà vu la mer; je me liai de préférence avec ceux-là, et l'un d'eux me joua un mauvais tour, qui s'est gravé dans ma mémoire, comme le seul souvenir de ces quelques mois de collége.

Le capitaine Morris m'avait donné une lettre pour mon père. Un jour j'obtins la permission de sortir, afin de la mettre à la poste, et je fus accompagné par Joseph, le camarade rusé dont je n'ai pas même oublié le nom.

--Pour qui est cette lettre? me demanda-t-il lorsque nous fûmes hors de la maison; montrez-moi l'adresse, je vous prie.

Et prenant la lettre de mes mains, sans attendre mon refus ou mon consentement, il la sentit lourde et s'écria:

--L'enveloppe renferme quelque chose de plus précieux qu'un chiffon de papier.

Je lui dis alors que le capitaine Morris m'avait fortement recommandé de faire parvenir cette lettre à mon père, et cela dans le plus bref délai.

--Ah! ah! par Jupiter, je comprends: cette lettre renferme un trésor, et c'est bien certainement le reste des billets de banque que votre père avait donnés au capitaine pour satisfaire aux nécessités de votre entretien. J'espère que vous ne serez pas assez niais pour commettre la folie de l'envoyer.

--Mais si, répondis-je en essayant de lui prendre la lettre.

--Mon Dieu, que vous êtes stupide! Cet argent vous appartient, puisqu'il vous était destiné; gardez-le, il vous est bien nécessaire, puisque vos deux guinées sont dépensées; un garçon de votre âge ne doit jamais rester les poches vides.

Joseph ajouta tant de moqueries, tant d'arguments à ces paroles, qu'il parvint à éveiller en moi un sentiment de rancune contre l'avarice de mon père. Je songeai aussi qu'il me serait difficile de rencontrer la nouvelle occasion d'une pareille aubaine, et je ne fis aucune objection pour repousser la déloyauté des conseils de mon camarade.

--Vous avez droit, et un droit incontestable, à la moitié de cette somme, reprit-il; et comprenant que mon silence était une affirmation, il brisa doucement le cachet de la lettre.

--Ah! mon Dieu! s'écria Joseph, regardez, la lettre vient de s'ouvrir. Quel heureux hasard! Voici vos billets de banque.

La vue de l'argent me grisa la conscience; je le pris de ses mains et nous déchirâmes la lettre.

Généreusement aidé par Joseph, j'eus bientôt dépensé un trésor que, sur le premier moment, j'avais jugé inépuisable. Ma part, bien moindre que celle de mon compagnon, car il avait fait le partage, fut presque absorbée par l'achat d'un fusil, d'une boîte de poudre et d'un paquet de balles.

Le lendemain, le docteur Burney nous permit de sortir pour faire la chasse aux oiseaux.

Joseph me laissa tirer le premier coup, et comme nous étions convenus de mettre en commun la jouissance du fusil en nous en servant tour à tour, je le lui donnai aussitôt.

Mais après s'en être injustement servi, et à différentes reprises, il refusa de me le rendre.

Irrité de cet égoïsme, je lui dis qu'en bonne conscience il devait avouer que l'arme était à moi seul, et que ma complaisance méritait un meilleur remercîment.

--Ah! le fusil est à toi! s'écria-t-il en tournant le canon vers ma figure; mais il rabaissa l'arme, et d'un geste furieux m'appliqua un soufflet.

Je pâlis de colère et nous marchâmes en silence: Joseph fatigué de ne rien tuer ou de ne pouvoir rien tuer, ce qui est absolument la même chose, moi exaspéré d'indignation.

Vers le milieu de l'après-dîner, mon despotique compagnon eut faim, et m'ordonna de dépenser mon dernier écu à l'achat de quelques rafraîchissements dans une ferme dont nous longions les murs.

Je ne pouvais ni refuser ni hésiter à obéir; Joseph avait le fusil, il était donc mon maître.

À la fin de notre repas, l'insolence du coquin devint tout à fait impérieuse, car il me contraignit à placer mon chapeau à vingt pas de lui, afin d'avoir un but pour exercer son adresse.

--Puisque tu m'as obéi, dit-il d'un air de condescendance, je te permettrai tout à l'heure de viser ton chapeau; mais si je mets dedans plus de balles que toi, tu me donneras le reste de ton écu.

J'acceptai cet arrangement d'un air si joyeux et si satisfait, que Joseph me prit sans doute pour un imbécile.

Il tira maladroitement et me donna le fusil en ayant l'espoir d'une heureuse revanche à sa seconde tentative.

En saisissant l'arme, je me jetai à quelques pas de Joseph; je visai froidement, non pas mon chapeau, mais celui qui était sur sa tête, en lui disant:

--Chapeau pour chapeau!

Je tirai la détente.

Mon mouvement fut si rapide et si imprévu, que le jeune garçon ne trouva la force de crier qu'à l'instant où je m'aperçus que le fusil était sans amorce.

--Ne tire pas! hurla-t-il d'une voix perçante, tu me brûlerais la cervelle.

--C'est mon intention, répondis-je d'un ton glacial, et je rechargeai l'arme.

Le coquin s'enfuit en courant, et il essayait de franchir un mur, lorsque, rapidement arrivé jusqu'à lui, je fis feu...

Joseph tomba.

Mais, lorsque je vis la victime de ma colère étendue par terre, sans mouvement et le visage décoloré, le transport de rage qui m'avait égaré se changea en une indicible épouvante. Je jetai mon arme avec horreur et je me précipitai vers mon camarade.

--Tu m'as tué, dit Joseph d'une voix faible.

L'examen de la blessure me rassura sur les suites de mon emportement, car ce n'était qu'une légère égratignure dans un endroit où l'insolent aurait dû recevoir des coups de pied.

La peur paralysait tellement l'intelligence de ce lâche qu'il balbutiait d'une voix éperdue:

--Ne me fais aucun mal... je vais mourir... tâchons de rentrer au collége... Ce soir je n'existerai plus.

La première chose que fit Joseph à notre retour, et cela en violant sa promesse de garder le silence, fut de courir--car il avait retrouvé l'usage de ses jambes--tout raconter au docteur.

Sans approfondir la cause de ce qu'il appela ma rage, M. Burney se saisit de mon arme et m'enferma dans une chambre.

En me rendant ma liberté quelques jours après, le docteur m'annonça qu'une lettre de mon père lui donnait l'ordre de me conduire à bord d'une frégate, et mon départ eut lieu le lendemain.

Le capitaine de ce bâtiment connaissait ma famille; c'était un Écossais à la figure hideuse, au caractère sournois et flagorneur, et qui n'avait atteint ce grade qu'à force de bassesses, de cajoleries envers ses chefs et de servilité à l'égard de tous. Le premier lieutenant de ce mauvais drôle était né à Guernesey. D'une nature aussi vile que celle du capitaine, il avait de plus des manières communes, un esprit méchant, envieux, et cette dernière qualité lui faisait prendre en haine, et cela indistinctement, jalousement, sans cause excusable, toutes les personnes qui lui étaient supérieures, ce qui étendait son aversion sur l'univers entier.

Malgré la bonne intelligence qui régnait entre les élèves et moi, je ne pus m'habituer au régime de cette nouvelle existence, dans laquelle je ne trouvais ni la grandeur ni l'indépendance dont la vie maritime s'était parée à mes yeux. De l'ennui j'arrivai promptement à la résolution de rompre toutes les entraves qui me retenaient sous une volonté plus puissante que la mienne, et j'y songeai avec une impatiente ardeur.

Le capitaine, qui avait entre ses mains une autorité sans bornes, pouvait à son choix faire du vaisseau un paradis ou un enfer, et il préférait certainement le baptiser de ce dernier titre, car il usait de son pouvoir avec un rigorisme qui était à la fois injuste et cruel.

Les intraitables défauts de mon caractère, entier et dans sa résistance et dans l'expression de cette résistance, me rendaient incapable de soumission. Ne pouvant ni me plier devant des caprices ni m'abaisser à de vaines, à de fausses flatteries, je parvins à me faire détester cordialement de mes chefs. Dès lors les jours s'écoulèrent pour moi ou dans l'émancipation d'une révolte constante, mais sans résultat heureux, ou dans l'isolement des cachots; puis, en secouant avec une impuissante vigueur les chaînes de cet esclavage, je déplorais la perte des illusions qui m'avaient fait entrevoir des batailles sans nombre, de victorieux combats dans l'armée navale. J'avais souri autrefois, d'un air incrédule, aux histoires d'un vieux matelot qui m'assurait avoir déjà vécu cinquante ans sur mer sans connaître encore la portée d'un boulet de canon, et je voyais avec effroi qu'il pouvait avoir raison.

La bataille de Trafalgar semblait être le dernier exploit guerrier de la marine, et la passion du vieux Duckworth pour les moutons et les pommes de terre de Cornwall m'avait fermé le livre de gloire dans lequel j'aurais pu lire, sur d'émouvantes pages, à quel prix et comment la renommée s'acquiert.

Ce regret amena le désenchantement dans mon âme, et le mépris que m'inspirait la conduite abjecte et sans dignité des jeunes officiers du bord changea ce désenchantement en profond dégoût.

Je n'aurais jamais pu réussir, même avec la volonté la plus tenace, à courber ma nature sauvage sous le droit d'une autorité injuste ou d'un titre, comme le faisaient mes compagnons. Et il m'est encore difficile de comprendre comment des fils de bonne maison, dont l'intelligence a été développée par l'étude, peuvent descendre à cet abandon complet de leur individualité. Ces jeunes gens n'ont là ni idée à eux ni caractère propre; ce sont des brebis toujours prêtes à se laisser tondre.

Le règlement qui discipline les rapports entre les élèves et les chefs est formé de façon que la tyrannie soit entière et sans contrôle d'un côté, et la soumission absurde et complète de l'autre. On doit avoir sans cesse son chapeau à la main, ne jamais exprimer, même par un signe le plus simple, le moins sensible, un mécontentement. Si une querelle s'élève, si le droit est du côté du plus faible, n'importe, vous avez mal agi, vos supérieurs ont raison; car, de même que l'infaillible royauté, ils ne peuvent avoir tort. Cette suprématie est peut-être nécessaire au maintien de la discipline, soit; mais, en admettant l'utilité de sa rigoureuse exigence, on ne peut s'empêcher de la considérer comme arbitraire et souverainement despotique.

Cette appréciation de la loi est faite sans espoir d'en corriger les abus; mais ces abus ont toujours violemment froissé les hommes qui s'en trouvaient les victimes, et leur ont inspiré le désir d'y apporter des remèdes à l'heure du pouvoir. Malheureusement la nature humaine a tant de faiblesses, d'irrésolutions dans la pensée, d'égoïsme dans l'action, que, l'instant venu où une parole juste et ferme pourrait changer le déplorable état des choses, l'améliorer, ils oublient leurs projets de réforme, ou, pour mieux dire, ils ne les considèrent plus sous leur véritable jour.

Les changements, appelés de tant de voeux à une époque où ils leur eussent été personnellement utiles, ne sont, quand ils n'aident pas à leur bien-être, que des innovations dangereuses, des impossibilités, un abandon du droit.

Ils expriment alors leurs nouvelles croyances à l'aide de phrases spécieuses, telles que celles-ci:

«Il faut faire comme les autres.--Les choses sont bien ainsi. La tentative de les améliorer serait présomptueuse.»

Toutes ces défaites cachent maladroitement leur désir de tyrannie, désir souvent immodéré dans le coeur de ceux qui ont le plus crié à l'injuste en étant le moins maltraités.

Ils continuent donc à suivre le même chemin, à perpétuer le même système, car ils ne vivent que pour eux et agissent, sinon honnêtement, du moins avec prudence.

Bacon a dit de la fourmi: «C'est une sage créature pour elle-même, mais un fléau pour un jardin.» On oppose généralement d'infranchissables obstacles à ceux qui essayent de faire accepter des changements dans les habitudes invétérées par un long usage, parce que ces changements sont regardés comme une insulte à la mémoire ou à l'expérience des hommes qui ne les ont pas conçus, parce que c'est dire aux uns qu'ils ont été des sots, aux autres qu'ils le sont encore.

De tout temps et dans tous les siècles, les réformateurs, n'importe quel a été leur motif ou leur but, ont souffert le martyre, et la multitude a toujours montré une sauvage exaltation en assistant à leur supplice. Faites entrer la lumière dans un nid de jeunes hiboux, ils crieront contre l'injure que vous leur faites. Eh bien! les hommes médiocres sont de jeunes hiboux: quand vous voulez leur présenter des idées vivaces, fortes et brillantes, ils les dénigrent en les déclarant absurdes, fausses et dangereuses. Chaque abus qu'on tente de réformer est le patrimoine de ceux qui ont plus d'influence que les réformateurs, un bien défendu et insaisissable.

IX