Part 18
--Venez à bord, lui dis-je, venez-y vite, si vous ne voulez pas que les Marratti fassent de la soupe, non avec une tortue, mais avec un munitionnaire.
--Comment, capitaine, comment, laisser cette tortue? Cette tortue qui vaut à elle seule toutes celles que nous avons prises. Jamais! jamais! répéta Louis en se tordant les mains dans une indicible angoisse, jamais!
Des Marratti armés apparurent sur les collines. De Ruyter perdit patience, et ce fut avec fureur qu'il hâta la marche de ses hommes. La plupart des Français étaient ivres, et nous ne pouvions les faire sortir des huttes. Des exclamations de rage se firent entendre sur la colline. De Ruyter sortit par la grande porte de Saint-Sébastien, et je restai avec quelques Arabes pour ramasser les traînards.
J'ai oublié de dire que nous avions incendié la ville dans plusieurs endroits, brûlé deux vaisseaux arabes et sept ou huit canots appartenant aux vaincus.
Les natifs se précipitèrent vers la ville, et nous aperçûmes bientôt des groupes d'hommes armés, courant le long de la rivière que nous avions à traverser. Évidemment, ces hommes avaient l'intention de nous attaquer là. Tout en préparant nos armes, nous hâtâmes le pas; de Ruyter traversait la rivière, et une partie de ses hommes protégeait son passage par une volée de mousquets tirée presque à bout portant sur les natifs. Un messager vint m'avertir de hâter ma course, et il me prévint que de Ruyter allait garder les bateaux. Mais, retenu par la difficulté que j'avais de faire marcher les hommes ivres, je ne pouvais mettre obstacle au rassemblement des natifs, qui s'augmentait de minute en minute.
Quand le nombre des Marratti parut leur promettre une force suffisante, ils s'enhardirent et attaquèrent les marins que de Ruyter avait placés sur l'autre côté du rivage, puis ils traversèrent le courant, se réunirent derrière nous, et un réel danger menaça notre sortie du cap. Je tins ferme et je restai sur le rivage jusqu'à ce que mes hommes eussent passé la rivière. Au moment où j'allais les suivre avec mes Arabes, j'entendis derrière moi des coups de fusil, puis apparut tout à coup, au détour d'un banc de sable, un énorme personnage revêtu d'une brillante armure écailleuse. C'était le munitionnaire, portant sur ses épaules la fameuse tortue, l'un et l'autre accompagnés et protégés par un soldat hollandais.
--Marchez rapidement, leur criai-je de toutes mes forces, car les minutes sont précieuses.
Eh bien, malgré l'extrême danger de ma position, je ne pouvais m'empêcher de rire en considérant l'étrange aspect de Louis.
Il s'avançait vers moi en chancelant sous le poids de son fardeau, et il était difficile de distinguer dans l'ensemble de Louis les formes d'un être humain: il ressemblait à un hippopotame. Le soldat hollandais qui suivait Louis était gonflé dans des proportions ridicules: son surtout rouge de Guernesey et son ample pantalon hollandais, attachés aux poignets et aux genoux, étaient remplis d'une masse d'or et de bijoux qu'il avait découverts après la démolition d'une hutte. Il ressemblait à un ballot de laine, et se mouvait comme un dogre hollandais manoeuvrant dans une houle.
--Jetez tout ce que vous portez, si vous tenez à votre vie! leur criai-je avant de m'élancer dans la rivière.
Les natifs approchaient à grands pas de notre arrière-garde, et les difficultés que nous avions à surmonter pour nous servir de nos armes encourageaient les Marratti. Sans l'aide des hommes stationnés de l'autre côté de la rivière, nous n'aurions pas eu la possibilité d'échapper à la mort. Leur feu mettait entre les vaincus et nous une légère distance. Nous étions donc obligés non de nous éloigner, mais bien de fuir en grande hâte.
Tout d'un coup j'entendis quelque chose se débattre dans l'eau, et un cri sauvage de triomphe fut jeté par les natifs. Je regardai vivement autour de moi, le soldat hollandais venait de disparaître, trop chargé par son trésor. Le malheureux avait glissé sur le gué et il coulait à fond. Malgré ses efforts, il lui fut impossible de se débarrasser du poids écrasant qui l'entraînait dans les profondeurs de l'eau. Ce malheur m'affecta, et cependant je n'y pouvais apporter aucun secours. Mon attention fut bientôt distraite par le munitionnaire qui venait également de tomber dans l'eau.
Je courus en arrière, et je tendis ma lance à Louis, qui s'y cramponna avec force. Ce mouvement fit tomber l'énorme tortue, qui profita de ce répit de liberté pour ouvrir ses lourdes nageoires et regagner en triomphe son élément naturel.
Quand Louis se fut redressé, il s'écria avec une expression de physionomie lamentable:
--Mais où est ma tortue? Ah! ne faites pas attention à moi, capitaine, sauvez la tortue!
--La tortue! m'écriai-je, que la tortue soit maudite! je voudrais qu'elle fût dans votre gorge!
--Ah! et moi aussi, capitaine, c'est tout ce que je désire. Ah! ma tortue, ma tortue, où est ma tortue?
Au moment où le désespéré Louis vociférait cette demande, la tortue s'éleva à la surface de l'eau et nagea vers Louis, comme si elle eût voulu se moquer de son ennemi. Dès que le munitionnaire vit la brillante carapace du crustacé reluire au soleil, il tendit les bras, fit le geste de se précipiter au-devant d'elle, en criant d'une voix suppliante:
--La voilà, elle revient, elle approche. Oh! sauvez-la, capitaine! sauvez-la!
N'entendant qu'à moitié les prières de Louis, je crus qu'il me parlait du soldat.
--Où? m'écriai-je en mettant dans ma question autant d'empressement qu'il avait mis d'instance dans sa prière.
--Ici, me dit-il en me désignant la tortue. Oh! capitaine, je ne vous ai pas encore dit comme elle est belle et vigoureuse; je lui ai coupé la gorge il y a deux heures, mais elle ne mourra pas avant le soir: elles ne meurent jamais de suite. Mais si nous la laissons fuir, elle sera perdue, perdue! Vous ne le voudriez pas, j'en suis certain, capitaine.
J'ordonnai à un de mes hommes de s'emparer de Louis; la force l'entraîna au milieu de nous, mais le pauvre munitionnaire marchait aussi obliquement qu'un crabe, les yeux fixés sur la bien-aimée tortue.
Arrivés de l'autre côté du rivage, nous nous empressâmes de regagner nos bateaux; quatre de nos marins furent légèrement blessés pendant cette retraite, mais je n'eus que ce malheur à déplorer, en y joignant toutefois la perte du soldat hollandais et celle de la magnifique tortue.
XLIII
Partout où le terrain présentait des irrégularités, partout où se trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou disséminés en espèce de cercle. En conséquence, nous nous retirâmes tout près de la mer, et nous courûmes le long du bord.
Nous avions encore un passage très-dangereux à traverser: c'était celui qui se trouvait sous la rude proximité des rochers, dont les pointes inégales s'avançaient vers la mer, à un demi-mille de laquelle nos bateaux étaient stationnés. Les natifs s'étaient rangés en file le long des sommets, et un feu très-vif était déjà commencé. Dans le premier moment, je fus surpris que de Ruyter m'eût abandonné seul au hasard d'une lutte aussi dangereuse, et en réfléchissant sur le meilleur parti que j'avais à prendre, je vis sur l'extrême pointe d'un rocher son drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous.
Je fis courir mes hommes, et nous fûmes bientôt appelés par nos camarades, qui, ayant vu que ce poste était occupé par l'ennemi, l'avaient chassé sur les rochers et avaient ainsi préparé notre passage.
Malgré le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous fut disputé, et six de mes hommes y trouvèrent la mort; car, protégés par les rochers et se couchant par terre, les natifs, armés de leurs longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'être presque invisibles.
Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le grab comme une pluie d'orage.
Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon.
En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette, nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:
--Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été grandes.
--Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous aussi, n'est-ce pas?
--Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?
--Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous, vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses interlocuteurs.
--Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est soutenu sur le dos d'une énorme tortue.
--Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous, Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert! (graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de dialogue interrogative et incompréhensible.
--Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y a des _wabrusses_, des ours blancs et des baleines.
Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une scie dans l'autre.
--Voyez, nous dit-il, j'ai trépané un crâne, et tout ce que je vous ai dit est vrai; tâtez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire, et ils ont un lustre qui est tout à fait beau. J'ai extrait une balle, et le _cerebrum_ n'est point blessé, car le poids d'un cheveu n'est pas même tombé dessus.
Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opéré avec une adresse si remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade était mort.
--Voilà un affreux mensonge! s'écria le docteur en se précipitant sur l'échelle derrière le messager, qui courait devant Scolpvelt tout effrayé de la scie.
À la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garçon, et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle lancée par une main ferme.
Quelques heures après cet incident, et sous la surveillance de Louis, un festin, qui pouvait très-bien être nommé un festin de tortue, fut servi sur la table.
Une énorme soupière, sur la surface de laquelle une flotte de canots aurait pu se livrer bataille, fut placée en face de moi par le munitionnaire lui-même, qui nous dit en essuyant son front couvert de sueur:
--Goûtez cela, et vous vivrez un siècle. En vérité, l'odeur seule est un régal, aussi bien pour un prolétaire que pour un empereur. Je n'ai jamais respiré une odeur aussi délicieuse, _avez-vous?_
Après la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes: une partie bouillie ou rôtie, une autre hachée et roulée en boules. Quand ce premier service eut été enlevé, Louis le Grand nous dit, sans s'apercevoir du dégoût que nous éprouvions pour la chair de tortue:
--Maintenant, voici deux plats que j'ai inventés moi-même, et personne n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs étrangers m'aient été envoyés pour le découvrir, pour me l'acheter avec le prix de la rançon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret, parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui, avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme. Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air content de lui. J'aurais refusé un royaume! Voudriez-vous?... La seule chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant à personne, c'est que les oeufs mous, la tête, le coeur et les entrailles sont tous là! Mais il y a aussi bien d'autres différents ingrédients, et je ne veux pas, je ne dois pas en parler.
Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que j'avais laissé, il me demanda d'un ton surpris:--Pourquoi ne l'avez-vous pas mangé?
--Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas.
--Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Comment! mais moi, moi qui vous parle, si j'étais mourant, si je n'avais que la force d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'êtes pas un chrétien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le croyez-vous?
Je tendis mon assiette à Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en faisant un geste mêlé de plaisir et d'indignation.
XLIV
Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus fertiles des îles du monde; elle a presque neuf cents milles de longueur sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chaîne de montagnes traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivières y prennent leur source. L'intérieur de cette île n'est pas plus connu que ses habitants; mais les parties de la côte que j'ai longuement visitées donnent d'abondantes preuves que la nature y a prodigué d'une main généreuse ses plus précieuses richesses. Rien ne manque à cette terre productive, rien, excepté la science et la civilisation, qui sont indispensables pour arriver à placer cette île sur le premier rang que tiennent les grands et puissants empires. À l'époque de mes voyages, la sauvagerie y était si complète, qu'à peine pouvait-on distinguer une différence de manière entre les hommes et les animaux.
La soirée était singulièrement belle; la mer calme, limpide comme un miroir, et notre équipage se reposait des accablantes fatigues de la journée. De Ruyter était dans sa cabine; et en compagnie d'Aston, qui était couché sur la poupe élevée du vaisseau, contre laquelle je m'appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer disparaissait dans une sombre couleur d'un vert olive subdivisée par une infinité de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles étaient bordées par une ligne de diamants. Le soleil s'enfonçait dans la mer, et ses rayons expirants nuançaient le ciel des brillantes couleurs de la topaze, de la pourpre et de l'émeraude, rayées d'azur, de blanc et de violet.
Quand le soleil disparut dans l'eau, tout le firmament fut teint en cramoisi et laissa l'ouest plus brillant que de l'or fondu. La lumière argentée de la lune fit disparaître les joyeuses couleurs, qui s'éteignirent en laissant çà et là sur la nacre du ciel de légères taches aux nuances délicates et presque indistinctes. La poupe du grab tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carène et les ailes blanches coupaient la ligne de l'horizon. Éclairée par la lune, elle ressemblait à un esprit de la mer se reposant sur l'immensité de l'eau.
Absorbés dans la contemplation des merveilleuses beautés d'une nuit de l'Orient, nous passâmes la nuit dans un poétique et suave silence. Après les écrasantes fatigues d'une journée de combat, ce calme surnaturel avait sur l'esprit une influence plus douce, plus magique et plus rafraîchissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cédant à la force de l'habitude, le timonier criait de temps en temps:--Doucement! doucement!
La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient peut-être qu'une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de leur pays natal; peut-être encore croyaient-ils qu'assis à l'ombre des cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s'éveiller enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à l'esclavage!
Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de comprendre les causes. Je prêtai l'oreille, et mon ardente attention me permit de saisir le murmure confus d'un piétinement assez vif, auquel se joignit bientôt le râle d'une respiration haletante.
Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton ému:--Que se passe-t-il donc?
--Je l'ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir.
Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers l'avant.
Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous.
Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis l'approche de l'immobile fantôme.
Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.
--Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d'un nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé.
--Oui, maître.
--Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons d'entendre à l'avant?
--Ce bruit est celui qu'a fait Torra en tuant mauvais frère avec ce grand couteau.
--Tué! m'écriai-je avec surprise; qui avez-vous tué?
--Mon frère, mauvais frère Brondoo.
--Quel frère? vous êtes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frère.
--Torra pas fou, Torra pas ivre, maître.
Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que révélait l'aveu de Torra; ils se levaient tous les uns après les autres et s'approchaient lentement de nous.
En voyant les hommes du bord se grouper en silence à quelques pas de lui, Torra les examina d'un air triste et froid, puis il me dit avec douceur:
--Torra parlera à maître quand jour sera venu.
La vue du couteau rougi par le sang, et que le nègre tenait encore dans ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment d'horrible effroi qui était peint sur la physionomie de ses compagnons. Il secoua la tête, sourit et murmura doucement:
--Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tué mauvais frère. Arme fait peur à vous? eh bien, voilà l'arme!--Et il lança son couteau dans la mer.--Maître, continua l'esclave en se tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre! vous ne pas laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point les faces; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira vrai; il ne désire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son frère dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaîner pauvre noir!
Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre à mes gens de le charger de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les hommes firent vers lui, Torra répéta d'une voix troublée:
--Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour, le soleil; Torra dira tout.
Je n'écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l'avant, suivi d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit:
--Le voici!
Quelques Arabes qui s'étaient joints à nous reculèrent épouvantés en criant:--Allah! Allah!
Les rayons de la lune, dégagée d'un voile de nuages, tombèrent sur le cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait à demi nous laissa voir sa tête horriblement défigurée par une affreuse balafre et presque entièrement séparée du corps.
J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce cadavre; mais l'ignorance de l'équipage était aussi complète que la mienne: personne ne connaissait la victime. Après un long examen des traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je donnai l'ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à l'arrière du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait également sur l'assassin.
Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à tout l'équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements étaient encore humides et souillés du sang d'un terrible combat, ces mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides, frémissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre. Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était assis sur ses talons, la tête dans ses mains.
Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J'étais seul à veiller sur le pont. En sentant une légère brise s'élever de la terre, j'appelai toutes les mains aux voiles; l'équipage, qui était plongé dans une sorte de torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à moi et me dit:
--Pourquoi toutes les mains? Je ne vois aucune apparence de tempête.
--Ni moi non plus, répliquai-je; mais une panique dangereuse règne à bord, attriste les hommes, il faut que je tâche de les distraire par une grave occupation; ils sont sous la puissance d'un mauvais charme, et si une rafale survenait, nous perdrions nos mâts avant qu'ils eussent la conscience du danger.
--Vous avez eu une très-bonne pensée, mon garçon.
Les marins obéirent à mes ordres, et leur préoccupation intérieure était si grande, qu'ils ne s'apercevaient pas de l'inaltérable tranquillité de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais certainement attiré une averse de malédictions et de blasphèmes.
Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont à de Ruyter, et en dépit de ce qui venait d'arriver, l'excès de la fatigue me fit tomber mourant de sommeil sur l'oreiller de mon lit.
XLV
Dans un corps jeune, bien constitué, plein de santé et de vigueur, un coeur généreux cherche naturellement asile; car pour s'épanouir, se développer, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses impulsions ardentes puissent se répandre sans obstacle. Dans ce corps privilégié par la nature, l'âme ou l'esprit qui nous gouverne est fortement engendré: sa naissance et sa vitalité sont puissantes.
En revanche, quand l'âme est emprisonnée dans une poitrine étroite, sous le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et d'espace, sa flamme vacille obscurément dans la lampe de la vie, jusqu'à ce qu'elle soit entièrement éteinte.
Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent que la différence des constitutions fait la différence du caractère des hommes, et que la nature nous a envoyés dans le monde également disposés pour faire le bien et pour faire le mal.