Un Cadet de Famille, v. 1/3

Part 11

Chapter 113,883 wordsPublic domain

--Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer.

--Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.

--Oh! il y a des canons sur le grab.

--Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet et intelligent qui m'enchante.

--Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je lèverai l'ancre aussi. J'ai dit au _rais_ que vous partiez dans le grab; il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez, mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous, malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié?

--Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat.

--Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas, comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé, peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus. Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le coeur, et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés de ce genre d'ennemis.

--Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.

--Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.

Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit à rire.

--Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?

--Parfaitement juste.

À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit:

--Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous, qui êtes d'un naturel si insouciant et si étourdi.

Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui donnai une lettre de de Ruyter; il la mit à son front, la lut avec les signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait l'ancre.

--À minuit, lui répondis-je, suivant l'ordre que j'avais reçu de mon amiral; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux, de les arrimer et de se préparer au départ.

Pendant que le rais exécutait mes ordres, j'examinai les notes de de Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser de l'étrange manière qu'employait de Ruyter pour me forcer à l'accepter. Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes ordres.

--Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon coeur. Demain nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystère de sa conduite.

Ma vie avait été, jusqu'à ce jour, tellement semblable à celle d'un pauvre chien ballotté de ci et de là par d'impérieuses volontés, qu'il ne m'était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de tomber plus mal dans le présent que je n'étais tombé dans le passé: de sorte que non-seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter, car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma triste destinée.

Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme et le regard fier que donne la puissance de l'autorité. Je parlai avec bonté au _sérang_ (second officier) et aux autres, comme un homme fait toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si douce! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre offensives et défensives; mais les mâts de ses voiles avaient quelque chose de malpropre aux yeux d'un homme habitué à l'admirable tenue d'un vaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en l'examinant avec attention, voir qu'il avait été équipé avec un grand soin sur tous les points essentiels, et surtout à l'aide des inventions européennes.

En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à l'exception de deux placés en avant, et de quatre à l'arrière. Les plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant était élevé, et celui d'arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous lequel était située la principale cabine.

Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.

La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être remplie.

Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des fruits frais.

Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il y avait deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de ces armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile, tandis que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de la cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient suspendues des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis dans les formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c'était son équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine était certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de livres, de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres coins se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, quoique moins pittoresques, mais également indispensables, les articles dont j'avais eu besoin pour mon souper.

Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs, j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent de la terre me donnât le signal du départ.

À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.

--La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la seconde, elle est indépendante de ma volonté.

Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.

XXV

Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru malsains et sans goût.

Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces de l'âge et de la décrépitude.

Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent, et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.

Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant, que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie.

Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce, car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept. Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années.

J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de Ruyter était un grand coeur, et mon jugement sur lui n'était point erroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche, et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation, et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût répandre ses affections et trouver un retour de sympathie.

Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance. De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était isolé, les sentiments affectueux de son coeur se concentrèrent sur moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait depuis si longtemps la possession.

Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par les bourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante, sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est aussi émoussé que faux.

L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse poursuivi seul les aventures d'une existence errante.

Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers, il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux, est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre dont le coeur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable à un jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un cheval sauvage choisi dans le troupeau et _razoed_ au milieu de sa carrière par les _Gauchos_ de l'Amérique du Sud. Le fatal noeud coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements. Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.

Le vaisseau sortit doucement du port, «juste avec assez d'air, comme disaient les matelots, pour endormir les voiles.»

Au point du jour, le havre était encore visible, et nous aperçûmes le vieux dow qui se traînait paresseusement, comme une tortue, le long du rivage.

À midi, une brise s'éleva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous étions à une telle distance de Bombay, que nos appréhensions d'être guettés dans nos mouvements furent complétement détruites. Nous avançâmes de quelques lieues vers la terre, nous carguâmes les voiles, et nous jetâmes l'ancre.

Armé d'un télescope, j'aperçus bientôt le dow, qui était semblable à une tache noire sur la mer bleue.

J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargés de voiles, nous rejoignîmes le dow à huit heures.

Je le hélai, et de Ruyter vint à notre bord.

De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous déjeunions, il me demanda mon opinion sur le grab.

--Il semble se mouvoir indépendamment du vent, lui répondis-je; hier, nous sommes passés devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher.

--Il est d'allure légère, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup, mais s'il n'est pas trop chargé, il est rapide, flottant, et tient bien le vent. En conséquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera enseveli.

XXVI

Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la conversation et me dit en souriant:

--Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là, j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions, je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des circonstances.

--Comment allons-nous régler notre course maintenant?

--Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque. D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous, Trelawnay?

--Dix-sept ans.

--Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien, n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation.

--Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence, et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez d'expérience pour vous aider de mes conseils.

--Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils nomment cela, leur _dustoory_. Ils accaparent tout, et dès que dans un coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans vouloir admettre personne au partage du butin.

Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris un commerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup.

Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie. Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque, je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte les hommes faibles et sans résistance.

Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan. Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompus par une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et religieuses.

Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue liste des martyrs.

Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue, sont vains et puérils.

--Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la régénération.

--Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force. L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur son chétif enfant.

Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or; je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:

«Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!»

XXVII