Part 10
--Vous ne me l'aviez pas demandée, répondit-il d'un air tranquille.
--Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que vous étiez en possession de ce message?
--Mais vous le savez maintenant, parce que maître sait tout, et que pauvre _goawaloman_ (paysan) ne sait rien du tout.
Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un loup à jeun dans une froide nuit d'hiver.
La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de ma personne.
Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du commodore fit battre mon coeur de la satisfaction du plus ample succès.
Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter, qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre. Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état qui donnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque, j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la _malaria_ (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise, ce qu'il craignait plus que le _cobra-di-capella_ (serpent), c'était la rencontre de Walter et peut-être la mienne.
J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (la _Vie de Paul Jones_), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une béatitude dont la suavité était indéfinissable.
C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.
Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente par le souci de l'heure à venir.
Je me plaisais dans le _farniente_ de mon repos, éprouvant, sans le trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs.
--Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruit savoureux et doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.
Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les reins à la manière indienne.
Je mis un turban sur ma tête; puis, ainsi vêtu, les pieds sans chaussures, bien graissés d'huile de coco, je pris un couteau, et, mêlé à la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux à les percer et à y suspendre les pots de _toddy_.
Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps d'une manière si agréable, que le troisième jour de mon installation, qui était celui de l'arrivée de de Ruyter, je me pris à regretter le paisible calme que sa présence allait si bruyamment troubler.
Dans la matinée qui devait m'amener de Ruyter à la résidence, je montai sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre, précédé de deux cooleys, je m'avançai à sa rencontre.
À peu de distance de la maison, au détour d'un groupe d'arbres, j'aperçus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave l'histoire d'une chasse aux lions à Walter, qui l'écoutait avec une attention profonde. Ma métamorphose était si complète, que les deux voyageurs seraient passés sans me reconnaître, si l'oeil d'aigle du propriétaire n'était tombé sur la petite jak.
Au moment où il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller le voleur de sa bête, je m'écriai en riant:
--Holà! holà! de Ruyter, regardez ma figure.
Walter et mon ami arrêtèrent leurs chevaux, et, après m'avoir considéré quelques instants, ils laissèrent échapper simultanément un bruyant éclat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que, n'en comprenant pas immédiatement la cause, je les crus atteints de folie. De Ruyter se jeta à bas de son cheval, et, se tenant les côtes, il se mit à rire aux larmes en me disant:
--Par le ciel, vous me tuerez, étourdi que vous êtes; d'où diable vous est venue l'idée de cet étrange accoutrement?
La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel m'avaient jeté mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues avec mon costume, et je lui répondis d'un ton plein de gravité:
--Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique. Je suis habillé suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en adopte la légère simplicité. Si vous avez besoin de vous rafraîchir, voilà des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellent _toddy_ que j'ai préparé moi-même.
De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent épuisé leur gaieté, nous rentrâmes à la résidence. Deux jours s'écoulèrent, emportés par les ailes d'une félicité complète. Nous les passâmes à grimper sur les collines, à chasser les chacals, sans souci de la chaleur et de la fatigue.
Le soir, quand la lune éclairait de sa pâle lueur les allées sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions; mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien à ceux et à celles des jours de notre esclavage, car alors ce n'était pas la joie, mais seulement la liqueur qui excitait nos sens.
Les goûts de de Ruyter et les miens étaient en eux-mêmes excessivement simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excès, et ceux que je fis moi-même étaient causés par la fougue de ma nature volcanique, qui, semblable à la poudre, prenait feu à l'aide de la plus légère étincelle.
Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours être le premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action était méritoire ou blâmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et maintenant mon front brûle de honte quand je songe aux folies (mot doux pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable.
XXII
À mon grand chagrin, Walter fut bientôt obligé de rentrer à son régiment. Comme le cher garçon était enchanté de sa nouvelle existence, il mettait tous ses soins à remplir d'une façon exemplaire les obligations de sa charge. Quoique nous eussions causé nuit et jour de nos mutuels intérêts, nous n'avions pas encore tracé les plans d'un avenir que nos différents caractères entrevoyaient dans la quiétude du présent. Il fut donc arrêté entre nous qu'une prochaine entrevue nous mettrait à même de discuter l'importance de la grave décision que je devais prendre. Une heure avant son départ, Walter me dit:
--Vous êtes maintenant, mon cher Trelawnay, entièrement libre de vos actions; ne vous laissez pas amollir par la paresse; venez me voir le plus vite possible; nous sommes campés sur le terrain de l'artillerie. Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le désir de vous procurer une commission dans notre régiment!
--Ce désir ne me viendra point, ne l'espérez pas, mon cher Walter; je me suis débarrassé à tout jamais des marques de la servitude, et la couleur rouge ou bleue est toujours la couleur de l'esclavage. Ni le roi ni personne ne me gagnerait; je dédaigne leur or, leurs honneurs, et toutes les friperies de grade, des décorations, ne valent pas une heure de ma liberté. Pourquoi, pour quelle chose précieuse me mettrais-je un collier au cou, pour un morceau de pain? Je puis trouver ma nourriture sur tous les buissons.
--Vous avez raison dans un sens, mon ami; mais vous aimez la gloire, et vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles.
--Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espace pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.
--Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon coeur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n'ai pas reçu de la nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et vigoureux.
Ma pauvre mère n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d'autre lieu de repos que l'appui de son coeur, que l'asile de ses bras, et quand je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus quitter sa chère présence. Malade, c'était elle qui m'endormait, elle qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'était le soir, auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains, et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint pâle, une larme mouilla sa paupière.
--Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est que j'ai le coeur plein d'affection pour ma mère. Ah! cher, vous ne connaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux coeurs indifférents à tous les autres, deux coeurs qui sont celui d'une mère abandonnée, déshonorée, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher ange s'est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie, que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être! Eh bien! Trelawnay, puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances? Ma condition est heureuse, et dans deux ans j'aurai un congé pour aller en Angleterre, et alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, déserteur, je tuasse une pareille mère?
Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre.
--Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre, ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession; je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme la vôtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut détourner son esprit des charmes de la vérité? Walter me pressa une dernière fois la main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka, je m'aperçus qu'il frottait ses paupières avec sa large main.
--Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mère aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je n'ai point connu mon père.
En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma silencieusement.
--Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon coeur, mais il a trop teté du lait de sa mère, et cet abus l'a métamorphosé en fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay? la Bible de sa mère, un livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'armée?
Je tendis le volume à de Ruyter.
--Ah! s'écria-t-il, _Des ruines des empires, et les lois de la nature_, de Volney. Par le ciel! ce garçon a une âme. Si j'avais su cela plus tôt, je l'aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah! ajouta de Ruyter, non, un bâton courbé, quoique remis en droite ligne, essaye toujours de reprendre sa forme naturelle. J'ai confiance en vous, Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honnêtes et résolus. Ils peuvent aussi quelquefois être détournés de leur route par leurs caprices ou par la force, mais à la fin de la lutte ou de l'erreur de leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre en ville dès demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu'allez-vous faire?
--Je ne sais, je n'y ai pas encore pensé. Je me plais dans votre résidence, et j'y suis heureux.
De Ruyter se mit à rire.
--Bien, mon cher garçon, fort bien, je ne m'oppose pas à vos désirs. S'ils vous retiennent ici, le bungalo est à vous, si vous voulez. Visitons la propriété; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous ferez du _toddy_, et le _toddy_ fermenté devient un excellent rack. Mêlée avec du riz, l'amande du coco fera un nourrissant curry. De plus, cet arbre précieux vous fournira de l'huile pour polir votre peau et pour vous éclairer le soir. Ajoutez à cela que de chaque coquille de noix vous pouvez faire une tasse; les gousses vous fourniront de la literie, du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l'arbre lui-même lorsqu'il est vieux.
--Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand sérieux; du reste, je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je chasserai.
--Parfaitement, mon garçon, mais permettez-moi de vous faire une petite remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et nauséabondes lorsqu'elles sont trop entièrement possédées. Cela peut arriver à celles-ci, tout exquises, toutes délicieuses qu'elles sont. Si ce dégoût arrive, rappelez-vous que j'ai sur mer un joli petit vaisseau bien armé, et façonné pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin des circonstances. Souvenez-vous encore qu'il me manque un officier entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me suis trompé.
--Où est ce vaisseau, de Ruyter? Vous ne m'avez jamais parlé de cela. Allons, où est-il?
--Vous oubliez votre _toddy_, vos noix de coco, votre vie pastorale?
--Eh! non, je ne l'oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment est-il formé? où est-il? combien de tonneaux? d'hommes? qu'est-ce qu'il doit faire? Répondez-moi.
--Du tout, vous me semblez si admirablement conformé pour la vie de _baboo_ (cultivateur), qu'il vaut mille fois mieux que vous restiez ici. Peut-être que l'année prochaine votre fantaisie vous conduira dans les îles pour ramasser quelques jeunes beautés perses et hindoues, afin d'activer la propagation des paysans. Est-ce là votre loi de la nature?
De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soirée, et ne voulut jamais répondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau. Comme il avait l'habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un sac de pagadas:
--Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d'aucune des satisfactions que l'argent procure, et attendez ma visite d'ici à quelques jours.
XXIII
Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent à la terre tant de grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur couleur presque aussi vivement que s'ils étaient baignés par la resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une délicieuse opposition avec l'ardente et éblouissante lumière du soleil.
Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'émeraude étendu à la porte de ma maison, et j'écoutais les huées des hiboux, en suivant de l'oeil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je m'endormais, et mes rêves m'entraînaient dans l'Inde accompagné de mes deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit Écossais venait bruire à mes oreilles. J'entendais presque réellement cette voix me dire avec son âcreté sifflante:--Comment, monsieur, vous vous endormez à l'heure de la faction! allez à la cime du mât, cela vous éveillera.
Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et en apparence si palpables, qu'éveillé en sursaut et prêt à répondre au hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce détestable officier, la bonne tête de l'honnête Saboo, qui m'éveillait avec ces paroles d'avertissement:
--Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir.
Je me levai alors tout frissonnant; le soleil déchirait les derniers voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau était parfumée par l'odoriférante senteur des roses et des jasmins.
Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon costume, j'avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N'étant pas tout à fait à l'épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché sur un nid de jeunes centipèdes, je m'empressai de remettre mes souliers.
Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été involontairement soumis à des attaques de spleen, non d'un spleen triste, désespéré, mais plutôt d'une mélancolie douce, rêveuse et presque agréable.
La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pour éveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant, ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter.
Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter, et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m'intriguait vivement; mais, loin qu'il me mît en défiance contre cet homme au regard fascinateur, à l'entraînante parole, je me plaisais dans ce clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu'il fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j'avais connus à Bombay.
Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que je connaissais de sa conduite, j'arrivai à la conclusion qu'il devait être le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette époque ni les Anglais ni les Américains n'avaient de vaisseaux de guerre dans l'Inde; il est vrai que les Français en possédaient; mais si de Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais, traité comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi que de Ruyter pouvait être l'agent de quelques-uns des rajahs, qui étaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les entourât de ses cercles jusqu'au jour où elle parvenait à les chasser de leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des résidents de la Compagnie.
De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser ses opinions sous un prudent silence.
Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et même les individus de cette nation, quoiqu'il leur préférât beaucoup ceux de l'Amérique, son pays de prédilection.
Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur lui était faux. Je ne m'arrêtai donc plus à la recherche de ce qu'il avait été dans le passé, ni de ce qu'il pouvait être dans le présent; je l'aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié.
Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir.
Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments et les avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé, estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta.
Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'était pas retenu dans la ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.
XXIV
Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe, remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes carrées et inégales. La plus grande partie de l'équipage était arabe par le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une cargaison de coton et d'épices, achetée, me dit Ruyter, par la Compagnie.
Après sa première visite, mon ami n'alla que rarement à bord du vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très-petit et très-singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement équipé d'Arabes, et, à mon grand étonnement, j'y vis aussi des matelots européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers restaient cachés dans l'intérieur du vaisseau. J'ignore pour quelle raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de cette circonstance.
Ce dow avait un grand mât à l'avant et un petit mât à l'arrière; c'était bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu dans l'Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits de légers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur l'eau.
De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait agréable.
--Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un _Catamaran_ (ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord.
--Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez la plus légère envie, le commandement du premier.
--En vérité, mon ami! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un beaupré à la place; je serai alors très-content de m'embarquer dessus, car j'aime la mine de ces pâles et sombres Arabes; j'aime leurs regards sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l'heure d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la bataille.