Un cœur virginal

Part 8

Chapter 83,823 wordsPublic domain

--Je suis fâchée. Si vous voulez que je vous pardonne, partez immédiatement et écrivez-moi d'ici huit jours que tout est prêt pour notre mariage. Je vous aime. Vous vous en apercevrez quand je serai votre femme, mais pas avant. J'ai bien voulu jouer avec vous, vous avez tenté d'en abuser. C'est mal. Allez.»

Il fallut partir, elle fut inflexible.

Quand M. Hervart monta dans l'express, à Sottevast, Rose pleurait. Elle lui avait pardonné, car elle l'aimait. Elle lui avait pardonné, car il obéissait.

XIV

De 8 h. 57 du matin jusqu'à 6 h. du soir, qu'elle sonna à sa porte, M. Hervart n'avait eu exactement qu'une idée, une seule: coucher avec Gratienne.

Elle était à Paris depuis la veille et elle venait de lui écrire, quand elle avait reçu, de Caen, le télégramme de M. Hervart. Son contentement était extrême. Elle réalisa avec joie le vœu de son ami.

--Je t'aime, gros loup!

M. Hervart fut deux jours sans pensera Rose que comme à une chose lointaine. Il retrouvait le Louvre avec émotion. Il contemplait la colonnade avant d'entrer. Le «Héros combattant» même lui semblait une nouveauté. Il alla méditer devant la Vénus accroupie, qu'il aimait particulièrement. C'est là qu'il donnait parfois rendez-vous à Gratienne. Ah! comme il l'aimait! Avec quel plaisir il avait retrouvé son «éphèbe»!

Le troisième jour, il reçut la lettre de Gratienne, retour de Robinvast. Cela ne laissa pas que de le troubler un peu: l'écriture de Rose superposée à celle de Gratienne!

«Mais quoi! ne sont-elles pas toutes les deux superposées dans la vie? Que dis-je, entre-mêlées? Rose est bien trop ignorante du train des choses pour avoir aucun soupçon. Et puis, des lettres d'écriture féminine, j'en ai reçu dix sans me cacher, pendant mon séjour à Robinvast..... Rose, il est vrai que j'ai été un peu loin avec elle. Mais à qui la faute? Si elle avait résisté aux premières attaques, je n'aurais pas insisté. Quelle égoïste!... Je devrais pourtant lui écrire. Non, pas aujourd'hui encore. C'est à mon tour d'être fâché.»

Dans la journée, il pensa encore plusieurs fois à Rose. Les scènes du jardin et du bois revenaient l'énerver. Puis une question se posait dans son esprit: Est-ce que je l'aime? Mais il refusait de répondre. D'autres se présentèrent plus insistantes encore: Comment reculer? Il ne comprenait pas. Il n'avait pas l'intention de reculer. Alors, à quand le mariage? Cela, il n'en savait rien.

«Qu'on me laisse respirer! J'arrive, j'ai des travaux en retard, des amis à voir. Il faut que tout se fasse. Pour la petite dryade du bois de Robinvast, il n'y a qu'une chose au monde, moi. Pour moi, il y en a dix, il y en a mille.»

Il sonna, donna des ordres inutiles, demanda des renseignements vains. Vers trois heures seulement, il ouvrit la porte à une image qui rôdait depuis le matin autour de sa tête: Gratienne devait venir le prendre à quatre heures et ils devaient aller à Saint-Cloud. C'était un de ses grands plaisirs qu'il retrouvait là.

«Rose comprendrait-elle ces paysages si profondément civilisés, cette nature assagie, ces coteaux aux lignes harmonieuses comme le corps d'une belle femme couchée?»

M. Hervart se sentait fort dispos. Les malaises qui l'avaient inquiété à la campagne avaient disparu depuis son retour. Il trouvait en Gratienne l'accueil favorable à la réalisation de ses désirs. Elle connaissait ses goûts, ses manies et les partageait. Bref, il se promettait, après cette familière promenade, des heures émouvantes. Une surprise, fort désagréable cependant, l'attendait. Après des préludes passionnés, alors que tout son être tendait à la réalisation de l'acte, M. Hervart eut une faiblesse. Sans doute, la tendresse habile de Gratienne en avait triomphé. L'amour-propre, des deux parts, avait été sauf, mais il n'en restait pas moins que, pour la première fois de sa vie, M. Hervart avait manqué de présence d'esprit.

Le matin, il songea à Stendhal, emporta le volume à son bureau, et lut avec une grande attention le chapitre LX de _l'Amour_. Il n'y trouva aucun éclaircissement. Gratienne, certes, ne lui en imposait point et, d'ailleurs, nulle femme ne lui avait jamais inspiré cette sorte de passion mal équilibrée où le corps recule, effrayé par son audace.

«Stendhal a sans doute trouvé une des causes de l'absence d'à-propos, mais il n'en a trouvé qu'une. Et puis, tout cela, ce n'est pas de la psychologie, c'est de la physique. Il n'y a que de la physique. Bouret me dira cela.»

Bouret, qui connaissait la vie de M. Hervart, s'en fit conter, point par point, la dernière année. Ensuite, il dit:

--Bien. C'est très simple.

Bouret n'usait point de circonlocutions. Il était net et brutal. Ayant réfléchi une minute, il continua:

--L'amour platonique a pour accompagnement fatal l'onanisme solitaire. Le flirt simple mène aux mêmes conséquences. Le flirt double, c'est l'onanisme à deux, hypocrite et discret. Vous voyez, c'est comme l'almanach Liégeois. Le flirt triple, s'il existe, ce serait encore l'onanisme à deux, mais avéré, franc. Il serait peut-être moins dangereux que le flirt double, qui n'est autre chose que la spermatorrhée provoquée. Aucune virilité ne résiste à cela. Les femmes, pour une autre cause, moins facile à expliquer, y crèvent tout comme eux. Les hommes sont fous. Que diable, si vous avez besoin d'une femme, prenez une femme et soyez le bel animal qui remplit sa fonction! Et surtout, méfiez-vous des jeunes filles. Les jeunes filles ont dévirilisé plus d'hommes que les Messalines. Le rêve aux étoiles, les baisers furtifs, les serrements de mains sont presque toujours, chez un homme impressionnable, et surtout s'il y a quelques mois ou même quelques semaines de chasteté derrière lui, accompagnés d'une perte séminale. Or, savez-vous ce qui arrive? On s'y habitue. Je crois que nos organes, malgré leur étroite dépendance réciproque, ont une certaine autonomie. L'organe éjaculateur, se voyant peu à peu dispensé de son effort accoutumé, prend le parti de se reposer. Comprenez-vous? Alors, la fontaine coule tant qu'elle veut. A la première sommation, ne trouvant plus d'obstacle, elle se répand. Il faut boucher la fissure, il faut du ciment. D'abord, bien entendu, chasteté absolue pendant un temps indéfini. Occupations très actives, fatigue: obtenir un sommeil de brute. Ensuite, dans deux ou trois mois, faites quelques tentatives directes, absolument directes. Si cela va, il faudra vous marier et vous appliquer à faire des enfants. Voilà.

--Enfin, vous me condamnez au devoir conjugal?

--C'est cela même. Et encore!

--Il faudrait donc épouser une femme que l'on n'aime pas.

--Cela serait la vraie sagesse.

--Et lui être fidèle.

--Evidemment.

--Ou bien renoncer à tout?

--Je ne vais pas jusque-là. Votre cas n'est pas désespéré. Vous avez fui à temps.

--Je n'ai pas fui. On m'a éloigné.

--Bénissez la cruelle. Dites-moi, alors elle se laissait faire?

--Et même avec une certaine bonne grâce,

--Ce sera une femme bien dangereuse.

--Elle est si innocente!

--Il n'y a pas de femmes innocentes. Elles savent d'instinct tout ce que nous prétendons leur apprendre.

--C'est cela, l'innocence.

--Peut-être. Mais un voluptueux délicat avec une jeune fille innocente et amoureuse est un homme perdu.

--Je commence à le comprendre.

--Il n'y a pas, reprit Bouret, plusieurs sortes d'amours. Il n'y en a qu'un. L'amour est physique. Le plus éthéré retentit dans l'organisme avec autant de certitude que le plus brutal. La nature ne connaît qu'une fin, la procréation, et si le chemin que vous prenez n'y conduit pas, elle vous arrête et vous condamne au moins à quelque simulacre: c'est sa vengeance. Tout sentiment intersexuel tend à l'amour, à moins que son caractère initial ne soit bien défini ou que les partenaires soient dans la phase fie la vie où l'amour est impossible.... Mais je vous traite trop en ami. J'abuse. Vous paraissez songeur. Vous ne vous intéressez pas autant à ces questions que Léonor Varin. C'est mon élève, en physique des mœurs. Comment va Lanfranc? Il ne platonise pas, lui, il ne flirte pas....

--Oh! non.

--Varin m'intéresse. Le connaissez-vous?

--Fort peu.

--Vous perdez. Il deviendra un de ces jours un esprit supérieur, s'il surmonte la crise sensuelle. Je voudrais le marier.

--C'est votre panacée.

--C'en est peut-être une, mon ami, à condition qu'on prenne le mariage au sérieux. La stabilité n'est que là. A propos, vous avez peut-être vu la fille de des Boys? Il m'écrit de temps en temps. Nous sommes restés amis parce que, s'il est bête, il a la bêtise laconique. Et puis, c'est un très brave homme, et à qui je dois ma position. Or il est presque embarrassé de sa fille. Il n'a pas de relations. Comment est-elle? Jolie?

--Oui.

--Intelligente? Autant que femme peut l'être, s'entend?

--Oui.

--Bon caractère?

--Je pense.

--Et le principal? Santé?

--Bonne apparence.

--Hé! hé! Je vais lancer Varin à la poursuite de cette nymphe.

--Inutile, il la connaît.

--Ah! il la connaît?

M. Hervart se leva. Il craignait qu'une question imprévue ne lui fît dire quelque sottise. Si Bouret, l'ami de des Boys, allait deviner quelque chose? Il chercha une phrase ambiguë et la trouva:

--J'ai passé une journée chez des Boys avec Varin. Je ne sais s'il est familier dans la maison.

Et il partit.

«En voilà une histoire! se disait-il, en songeant à sa santé, car le reste était maintenant de second plan, pour lui. Plus de femmes! Plus de Gratienne! Pas de pensées libidineuses! Suis-je maître de mes pensées? Pourquoi pas de pieuses lectures?»

Il passa quelques journées assez noires, puis ordonna dans une des salles de son musée un de ces bouleversements intempestifs qui déroutent les amateurs. M. Hervart avait besoin de se distraire. Après une semaine, Gratienne, inquiète, envoya un petit bleu. Il céda à la suggestion et, le soir même, il fit, selon les rites les plus simples, une tentative que Bouret eût trouvée prématurée. Cependant, elle réussit merveilleusement, et M. Hervart se sentit renaître.

Etant de très bonne humeur, le lendemain à son réveil, il écrivit à Rose, dont le silence prolongé finissait par piquer son amour-propre.

XV

Léonor, en arrivant à Barnavast, avait trouvé deux lettres dont il n'aurait su dire laquelle l'intéressait davantage.

L'une était de M. des Boys, qui le priait de venir achever, avant l'hiver, et immédiatement, s'il pouvait, les travaux de Robinvast. Une chambre l'attendait. Il n'avait qu'à prévenir. Ou l'enverrait chercher.

La seconde venait de La Mésangerie. C'était un journal.

«15 septembre.--Que sont les baisers de mes enfants après les baisers de mon ami? C'est l'odeur de l'humble giroflée après le parfum capiteux des fleurs les plus rares....»

«Sotte, se dit Léonor, pourquoi écrire? Cette femme a de l'esprit, sa conversation est agréable, elle a du goût, et voilà ce qu'elle écrit! Dieu, quelle tristesse!»

«... mais les giroflées ont leur charme, comme elles ont leur saison, et je les retrouve avec bonheur, puisque leur saison est revenue.»

«Cela, pensa Léonor, c'est mieux; c'est presque bien ... Hervart est-il encore à Robinvast? J'espère que non. Son congé n'était pas indéfini, je suppose. Si j'écrivais à Gratienne?»

«... O fleurs que mon Bien-Aimé a fait éclore dans mon cœur, vous embaumez mon âme et vous faites délirer mes sens....»

«... Délirer mes sens.... Est-il bien utile que je me rappelle au souvenir de Gratienne? J'aimerais autant me renseigner d'un autre côté.»

«... délirer mes sens! Mon corps frémit au souvenir de la nuit de Compiègne dont chaque minute est une étoile qui brille dans mes rêves. Je ne savais pas ce que c'était que l'amour....»

«Qui sait ce que c'est que l'amour?... Je ne suis pas forcé de répondre aujourd'hui. Mais, j'y pense, je ne sais pas où est Gratienne. Elle devait partir presque en même temps que moi. Laissons cela....

«... Ce que c'était que l'amour.... Je ne veux pas retrouver Hervart à Robinvast. Il m'ennuie. Est-ce qu'elle va vraiment épouser ce «fonctionnaire»? Si Rose savait? Oui, mais si Rose savait tout, m'estimerait-elle beaucoup plus que M. Hervart? J'ai dix ans moins que lui, voilà tout, et ma maîtresse est une pierre au cou beaucoup plus lourde que la sienne. On éloigne gentiment une Gratienne; avec une Hortense, la manœuvre est bien plus difficile. Elle peut faire un scandale, elle peut s'occire, elle peut se faire jeter à la porte par son mari et venir se réfugier dans mes bras.... Alors? D'ailleurs, je l'aime assez cette belle femme et je souffrirais beaucoup s'il fallait la désespérer. Et puis, Rose est follement amoureuse. Soyons raisonnable. Où en étais-je? toujours à l'amour.»

«... l'amour, avant de te connaître, et j'ignorais la volupté, avant notre nuit de folie....»

«Cela, c'est très possible. Mais pour l'amour, je doute. Est-ce de l'amour, cette frénésie de curiosité sensuelle qui nous pousse à vouloir connaître sous toutes ses faces et selon tous ses mystères le corps que nous désirons? Pourquoi pas? C'est même sans doute le plus bel amour. Mordre, manger, dévorer! Ah! qu'ils ont bien compris cela, ceux qui réduisent l'objet de leur amour à un petit morceau de pain qu'ils avalent. La communion, quel acte d'amour! C'est merveilleux. Bouret trouverait cela fou, peut-être, mais Bouret, qui a raison d'être matérialiste, a tort de ne pas comprendre le mysticisme matérialiste. Peut-on être plus matérialiste à la fois et plus mystique que les chrétiens, ceux qui croient à la présence réelle? La chair et le sang, c'est cela aussi que voudraient les amants, et eux aussi doivent se contenter d'un simulacre.»

«... de folie. Cela m'a révélé un monde nouveau. Je ne mourrai pas, comme Josué, sans avoir vu le paradis terrestre.»

Cette phrase, malgré sa banalité, agréa à Léonor, qui revenait à plus d'indulgence pour sa maîtresse.

«C'est un grand effort pour elle qu'une si longue lettre, et comme c'est pour moi qu'elle l'a fait, ce grand et tendre effort, je serais bien lâche de m'en moquer. Alors, je ferais peut-être aussi bien de n'en pas lire davantage. Je vais lui demander un rendez-vous à Carentan. Cela lui fera plaisir, et à moi aussi. Après, j'irai à Robinvast. Tout s'arrange.»

Le rendez-vous à Carentan fut difficile à organiser. Hortense, d'abord heureuse et toute prête à partir, semblait hésiter. C'était trop près, c'était une trop petite ville. Cependant, son désir était si fort! Comment faire? Elle espérait trouver un prétexte pour aller seule à Paris.

La vérité était que, réintégrée dans son milieu, Hortense ne se sentait pas assez d'audace pour en braver volontairement les règles. Elle était de celles qui sont prêtes à tout, pourvu que les circonstances déterminent leur volonté. Céder vivement à un amant impérieux, n'importe où, dès que la sécurité est assurée; profiter d'un hasard; mais le créer, mais l'organiser? Son escapade à Compiègne lui apparaissait maintenant comme une de ces fortunes que la vie n'accorde pas deux fois. Elle rêvait d'une nouvelle rencontre fortuite avec Léonor; mais un rendez-vous concerté! A cette idée, elle se sentait suivie, guettée, elle se trouvait mal. Etre surprise par son absurde mari, quelle honte!

«Si Léonor venait ici, nous trouverions bien quelque combinaison. Je puis être souffrante, un dimanche, garder la chambre, rester seule à la maison, et puis, il y a le hasard!»

Elle s'en remettait toujours au hasard. Elle n'avait jamais cédé qu'à l'improviste à aucun de ses amants.

«Ne retrouverions-nous pas, continuait-elle, même dans un abandon rapide, quelque chose de la nuit de Compiègne?»

Les femmes sont des ruminants. Elles peuvent vivre des mois, peut-être des années, sur un souvenir voluptueux. C'est ce qui explique la vertu apparente de certaines femmes: uns belle faute, belle fleur au parfum éternel, suffit à bénir toutes les journées de leur vie. Les femmes se souviennent encore du premier baisa que les hommes ont oublié le dernier.

Hortense rêvait. Léonor désirait. Il ne pensait à la maîtresse d'hier, quand il y pensait, que pour en faire la maîtresse de demain. Son sentimentalisme était matériel. Il passait le ruisseau de pierre en pierre, de réalité en réalité. A défaut d'Hortense, il avait pris Gratienne, non par besoin physique, mais par besoin cérébral. Il lui fallait, pour vivre, l'électuaire de deux ou trois sensations, toujours les mêmes, mais toujours fraîches. Etait-il capable d'un sentiment profond et un tel amour eût-il influé sur ses habitudes physiologiques? Il n'en savait rien. Fidèle aux théories de Bouret, il ne le croyait pas.

Il écrivit à Hortense: «Je veux que tu viennes. » Elle fut effrayée, mais heureuse: «Comme il m'aime!»

La volupté d'obéir lutta longtemps en elle avec la peur. La peur, à certains moments, cédait.

«Puisqu'il veut que je vienne, c'est qu'il sait que je puis venir, qu'il n'y a pas de danger. Et puis, il sera là, lui!»

Elle s'appuyait sur Léonor, comme sur un autre mari plus vrai et plus fort, quoique lointain. Lointain? N'était-il pas toujours présent à sa pensée?

La peur, un matin, céda tout à fait. Elle écrivit, elle partit, elle arriva.

Elle tremblait, et elle trembla longtemps encore, après que les verrous étaient tirés.

Cette nouvelle fête fut vaine pour sa sensibilité. Léonor, étonné d'une froideur qu'il croyait avoir vaincue pour toujours, l'attribua à une défaillance de la tendresse. Il savait que les femmes ne palpitent qu'avec ceux qu'elles adorent, mais il croyait qu'elles doivent palpiter toujours. Il ne savait pas combien ces organismes fragiles sont capricieux. Il ne savait pas qu'il y a des femmes qui courent toute leur vie après un délire qu'elles ne retrouveront plus jamais. Alors il imagina qu'il n'était plus aimé, et il fut amer, car les hommes, volontiers, sont amers quand l'exaltation de leur maîtresse est trop modérée.

Hortense pleura.

«O mon rêve, mon beau rêve!»

Sa tendresse pourtant n'était pas diminuée. Léonor dut en convenir, en recevant d'un air contrit les baisers poignants d'Hortense. Il lui demanda pardon, il s'humilia, et elle fut heureuse, un instant, aux câlineries de son amant, mais elle disait encore tout bas:

«O mon rêve, mon beau rêve!»

Après son départ, Léonor informa froidement la dame du logis qu'il ne reviendrait pas, puis, après s'être ennuyé longtemps dans une salle d'auberge, il regagna Barnavast. Une lettre l'attendait, qui le pressait encore. M. des Boys le priait, avec une sorte d'anxiété, de fixer le jour où on devait l'aller quérir.

Il aurait bien voulu, pourtant, donner quelques jours à la méditation. Il avait une question à résoudre: «M'aime-t-elle?»

«Nous ne nous reverrons pas à Carentan, c'est décidé. D'ailleurs, c'était absurde. Quelle localité pour l'amour! Sa défaillance fut de la répugnance pour le milieu. Cela prouve sa délicatesse. Et puis les femmes manquent d'imagination. A moi, tout est palais, la femme que j'adore illuminerait un taudis.... M'aime-t-elle?»

Mais il eut beau se répéter la question, il ne trouvait pas la réponse.

«Que je suis sot! Je le verrai bien la prochaine fois. Moi, je l'aime toujours. Elle est belle, elle est obéissante.... Mais est-ce le but de ma vie? Si on me la donnait en toute propriété?»

A cette question-là, non plus, il ne trouvait pas de réponse.

Hortense, au même moment, dans son ancienne chambre de jeune fille, s'endormait en soupirant:

«O mon rêve, mon beau rêve!»

XVI

Quand Léonor arriva à Robinvast, Rose et son père, assis dans le jardin, lisaient chacun une lettre. Rose, de temps en temps, levait les yeux et regardait les arbres; M. des Boys, entre deux phrases, considérait sa fille. Depuis quinze jours elle était pâle, triste, de mauvaise humeur, et ce père distrait, mais tendre, s'était inquiété. Que se passait-il donc entre ces fiancés de la veille? Mais M. des Boys n'eût jamais osé interroger sa fille. Il attendait une confidence, tout en sachant bien qu'elle ne viendrait jamais, et Rose, de son côté, s'affligeait de garder dans son cœur des peines qui l'étouffaient. Ces deux êtres, timides et secrets l'un pour l'autre, seraient demeurés ainsi pendant des années sans se résoudre aux paroles qui les auraient consolés.

M. des Boys avait donc pressé Léonor de venir achever ses travaux.

«Cela sera une distraction pour elle, avait-il pensé. Et puis, au fond, et malgré ma parole donnée, je suis de l'avis de ma femme, Léonor serait un mari bien plus favorable. Quoi! Hervart la rendrait déjà malheureuse?»

La lettre qu'il lisait en ce moment achevait de le troubler. Elle était de Bouret et Léonor y était beaucoup vanté. Bouret continuait:

«J'ai vu Hervart, que j'ai engagé également au mariage, mais pour des motifs différents. Quoi qu'il soit un peu plus jeune que nous, il est probablement plus près de la fin. Cette fin, mon ami, hélas! nous la verrons l'un comme l'autre se dresser devant nous, si nous vivons encore quinze ans. Me comprends-tu? Avec de la prudence et de la diplomatie, Hervart peut traîner encore longtemps et même retrouver des moments brillants, mais il a trop joué du beau violon que la nature lui a donné. Les cordes vont se casser les unes après les autres. Tant qu'il en reste une seule, un virtuose peut encore étonner des oreilles habituées aux exercices vulgaires, mais une seule corde, pourtant, c'est bien chanceux! Je lui ai donc ordonné de se marier et surtout d'être fidèle à sa femme. La fidélité amènera la satiété, la satiété amènera la continence, et la continence sera peut-être le philtre. Une jeune femme n'est pas si dangereuse que l'on croit pour un homme sur le retour. Elle est un excitant favorable et, en même temps, un élément modérateur. Enfin Hervart peut très bien faire un bon mari. C'est, en tout cas, une expérience qui m'intéresserait. Je serais très capable, si elle donne de bons résultats, c'est-à-dire au moins un bel enfant, de céder, moi aussi, à une vieille tentation. Je liquiderais ma clientèle et j'irais cultiver des roses et des camélias dans un coin de votre paradis terrestre, dans ce val de Saire, où l'on voit des palmiers parmi les saules!

«J'oubliais un point assez important dans notre hypothèse. Il faudrait que la jeune femme fût d'un tempérament honnête, sans froideur, mais sans curiosité sensuelle; une bonne reproductrice, apte à la volupté de concevoir plutôt qu'à la volupté d'aimer; de celles qui, après avoir été de rougissantes épouses, deviennent de tendres mères. S'il tombe sur la femme rebelle, il est perdu. Si l'instrument qu'il doit accorder et sensibiliser ne rend aucun son ou des sons faux, il se découragera et retournera à ses vieux concerts. Mais si sa femme, par hasard, se révélait une créature de volupté, la perte serait encore plus certaine: Hervart flamberait comme un fagot et il n'en resterait qu'une poignée de cendres. Je ne parle pas de l'adultère qui, dans les deux derniers cas, est inévitable. Parfois, cela rétablit l'équilibre dans un ménage disloqué; il y a d'excellentes associations conjugales, où chacun a son idéal en ville, dans un quartier différent. Mais ceci est de la sociologie et ne m'intéresse pas. Je reste dans mon domaine, qui est le corps humain, ses fonctions, ses anomalies. C'est d'ailleurs pour l'ignorer que les sociologues conçoivent tant de sottises. Ils en sont encore, les malheureux! à raisonner sur des moyennes! Ils ne descendent jamais à la réalité, à l'individuel. Dans quel mépris on le tient, ce corps humain, qui est pourtant la seule vérité, la seule beauté, comme il est le seul idéal et la seule poésie....»

Bouret était enclin à philosopher. Ses lettres dépassaient presque toujours la portée de leurs destinataires. Il s'en apercevait en se relisant, et souriait. De toute la dissertation de son ami, M. des Boys ne comprit que ce qui concernait Hervart, mais il le comprit très bien. Les réticences de Bouret firent leur effet ordinaire: Hervart fut considéré comme un incapable et condamné sans retour.