Part 7
«Il faut peut-être cuver l'amour, comme les ivrognes disent qu'il faut cuver son vin. Mais quel vilain parallèle! Je vais délicieusement rêver. Ami, je n'ai qu'à fermer les yeux pour te revoir, heureux de mon bonheur, et sentir sur mon corps la promenade charmante de tes caresses.... Dis, es-tu content de moi? Me veux-tu encore? Veux-tu quelque chose de plus? Comment faut-il faire pour être encore plus ta maîtresse! Oui, je sais, je n'aurais pas dû partir, j'aurais dû rester près de toi, à tes ordres, oublier tout ce qui n'est pas toi.... Il fallait courir, il fallait me rejoindre, me retenir, m'enfermer! Ecoute, j'irai te voir toutes les semaines. Oh! comme je vais mentir avec volupté! Que je vais avoir de plaisir à regarder en face M. de La Mésangerie, pendant qu'il lira autour de mes yeux l'innocente lassitude de la voyageuse! Mes enfants? Eh bien ne sont-ils pas destinés à vivre ma vie? De quelle Hortense seras-tu le Léonor, Pierre aux grands yeux, toi qui me ressembles? Et toi, ma petite Anne, ta mère t'aimera-t-elle moins, parce qu'elle est heureuse? Que ton mari soit ton amant, voilà ce que je désire....»
Le délire sensuel envahissait toute sa vie. Elle ne se souvenait presque plus des événements qui avaient précédé le voyage à Compiègne. Elle passa plus d'une heure à se demander s'il y avait aux environs de Saint-Lô, ou dans la forêt de Cerisy, des océans de fougères. Elle n'en voyait pas. Elle chercherait....
M. de La Mésangerie, qui l'attendait à la gare, lui trouva l'air fatigué. Elle n'était pas fatiguée, elle était hallucinée. Cependant, elle eut assez de présence d'esprit pour reprocher à son mari de l'avoir laissée. Ainsi, l'ameublement qu'ils avaient presque choisi, elle n'avait osé le retenir, elle avait passé au Louvre deux journées d'indécision, à lasser tout le monde et elle-même.
--Vous y retournerez seul. Ce sera votre punition.
M. de La Mésangerie fut flatté. Mais il y avait un autre malheur: les babioles pour les enfants avaient été oubliées. Hortense eut quelque honte de l'avouer; elle eut aussi du regret d'une telle distraction.
«Je suis amante, mais je suis mère aussi.»
Elle eut, pour la première fois, l'idée d'un conflit possible entre deux tendances de son cœur. Une course dans la ville répara la faute. Elle en profita pour envoyer une carte postale à Barnavast. Ensuite, elle s'adonna avec un certain plaisir à retrouver ses paysages familiers: ils n'étaient pas aussi différents qu'elle aurait cru.
Léonor revenait sans idées lyriques, mais néanmoins très satisfait.
«J'ai une maîtresse et telle que je la voulais. Libertinage et sentiment. Ce mélange donne une odeur aiguë. Mais je ne la croyais pas capable de tant de liberté corporelle. Jamais elle n'aurait osé cela dans son milieu. Les êtres ne deviennent eux-mêmes que hors de leur milieu natal. Alors ils crèvent ou bien ils se développent selon leur logique physiologique. Les Bretonnes, dont Paris fait parfois de si agréables petites guenippes, sont, à l'ombre de leur clocher, de rêveuses prudes. Hortense est, comme on l'a dit de Marion, «naturellement lascive»: elle aurait pu mourir sans connaître l'art d'exercer avec fruit ce tempérament précieux. Elle semblait si gauche et si honteuse, quand elle se laissait aller dans nos premières rencontres!... Elle m'aime. Mais ne va-t-elle pas m'aimer trop? Quitter son mari! Non, qu'elle reste mon secret.»
Il était de fort bonne humeur, s'intéressant aux arbres, aux rivières et aux maisons. La monotonie des champs de pommiers et de bœufs ne l'ennuyait nullement. N'ayant rien à désirer, il jouissait de vivre.
Il s'arrêta à Carentan, pour chercher la maison où cacher un lit, ne la trouva pas, mais découvrit une chambre meublée assez convenable. Le patron d'un caboteur anglais l'habitait parfois, mais on serait heureux d'avoir un locataire plus sobre. Tout sentait le whisky. Il s'en accommoda, fit nettoyer, paya très bien et ne cacha rien de ses intentions. «Oh! répondit-on, l'autre y en amenait aussi. Pourvu qu'on ne fasse pas de bruit!»
«_En_, songeait-il, voilà donc ce qu'elle sera pour ces gens. Elle _en_ sera....»
Il partit, alla errer le long de la mer à Grandcamp, sans penser à rien qu'aux petites sensations du moment, qu'il voulait agréables. Il n'était pas de ceux qui se plaignent que les plages soient bordées de maisons, qu'il y ait des salles où se réfugier en cas de pluie ou de vent, des boissons pour faire fondre le sel dans la gorge, des nourritures, des lits et le mouvement d'une humanité médiocre, mais parfois curieuse. Ces petits garçons qui vont devenir de grossiers mâles, ces fillettes destinées à faire de prétentieuses demoiselles et de riches bourgeoises, quelle jolie et délicate animalité! C'est bien plus amusant que les petits chiens ou que les chatons. Il avait souvent réfléchi au mystère de l'intelligence chez les enfants. Comment se fait-il que ces subtils êtres se transforment si vite en imbéciles? Pourquoi la fleur de ces plantes gracieuses et fines est-elle la sottise?
«Mais n'en est-il pas de même chez les animaux, et surtout chez les animaux les plus voisins de notre physiologie? Les grands singes, si intelligents dans leur jeunesse, deviennent, dès qu'ils sont pubères, idiots et cruels. Il y a là un cap qu'ils n'ont jamais doublé. Quelques hommes y réussissent; leur intelligence échappe au naufrage et ils voguent libres et souriants sur la mer apaisée. Le sperme est une absinthe dont les forts seuls peuvent supporter la violence; elle empoisonne le sang du commun des hommes. Mais il faudrait un autre mot et un autre principe, car les femmes succombent plus sûrement encore à cette crise. Celles qui ont été intelligentes dans leur jeunesse le redeviennent presque toujours, passé l'âge critique. Chez les deux sexes, il y a deux crises successives: la crise sexuelle et la crise sensuelle. La première vient à dates fixes pour les individus d'une même race, d'un même milieu. La seconde coïncide généralement avec l'achèvement complet de la croissance, avec l'état de perfection physiologique. Parfois, quand commence le déclin, une troisième crise se manifeste, qui ressemble à la première en ce qu'elle comporte presque toujours un état sentimental. Hervart subit en ce moment cette crise, j'en suis presque certain; Hortense et moi-même, nous en sommes à la seconde; Rose éprouve la première.»
Léonor, comme beaucoup de ses contemporains, dédaignait son métier. Architecte, il souhaitait d'écrire des études où montrer que la physiologie est la base de toutes les manifestations dites psychiques. Les actes appelés vertueux ou vicieux, il les voyait nécessités par l'état des organes, par la disposition du système nerveux. Rien ne l'inclinait à rire comme la prétention des femmes frigides à se faire un mérite de leur chasteté, et il s'étonnait, après tant de constats scientifiques, de l'obstination des hommes à considérer comme volontaires ou involontaires les explosions de l'organisme. L'influence de la conscience sur la conduite des hommes lui semblait nulle. Il démontrait cela chez lui à un de ses amis, professeur ecclésiastique, au moyen d'une horloge à poids qui ornait son cabinet. «Ce que vous appelez la conscience, disait-il, c'est le poids qui règle la sonnerie. Mais je puis l'enlever et l'horloge continue de marquer les heures qu'elle ne sonne plus.» Cet ami lui avait avoué que sa chasteté, très réelle, était tout à fait involontaire. Les femmes n'éveillaient en lui aucun désir. Il en avait fait l'expérience et n'avait obtenu, à grand'peine, qu'un résultat décevant. L'exiguïté de ses moyens avait fait rire la femme pourtant blasée qui lui consacrait ses talents. «Je crois, ajoutait-il, que la plupart de mes confrères sont dans le même cas. Quelques-uns, plus favorisés, usent de leurs facultés en secret; tel autre a un vice, et j'en connais un qui est un danger pour les enfants. En général, nous sommes chastes par la volonté même de la nature. Le libertinage serait pour moi un grand Supplice. Je ne m'intéresse qu'aux mathématiques.»
Léonor, cependant, entendait bien ne pas succomber aux étreintes de la crise sensuelle.
«Jouir de cette disposition momentanée, mais en conservant un certain esprit critique. Ne compromettre ni ma fortune physique, ni ma fortune intellectuelle, ni ma fortune sociale. Dans ces limites, se donner tout entier à la folie de la saison. Hortense est un violon admirable, j'en serai l'archet dévoué. Suis-je pas aussi entre ses mains de bonne volonté un instrument assez heureux? Oh! les sots qui passent leur vie à combattre leurs passions! Et après? Quand ils voient que le jardin va défleurir, ils viennent mélancoliques respirer la dernière rose: le vent passe et ils ne trouvent qu'un buisson de feuilles et d'épines! Mais moi, et dès maintenant ne pourrais-je pas dire aussi: et après? Il n'y a peut-être de délicieux dans la vie que la constance d'un amour inconscient? Je sais trop que j'aime Hortense, et je sais trop pourquoi je l'aime. Il est certain que le jour où elle m'apparaîtra moins belle, je me détournerai. Si j'en restais là? Si je cherchais? La variété vaut-elle la qualité? Voyons si sur ces plages.... Il faut utiliser mon état d'esprit, c'est-à-dire l'heureuse irritation de mes nerfs....»
Le hasard n'est guère que notre aptitude à profiter des circonstances. Léonor rencontra au bord de l'eau une jeune femme assez jolie, une jeune femme comme il y en a tant, et dont la toilette et la tournure ne disent que des choses indécises sur leur état. En toute autre circonstance, il eût continué, après un coup d'œil, à considérer à ses pieds la mort mélancolique des vagues, mais il se promenait précisément pour cela, pour rencontrer une femme qui se promenât seule: son désir créait le hasard. Un instant il eut peur qu'on ne lui fit des avances. Maison passa. Il suivit. La jeune femme, longeant toujours le flot, s'éloignait des sables fréquentés. Elle voulut saisir un ruban de varech, qui lui échappa. Léonor l'atteignit. Sorti de l'eau, c'était un long fouet visqueux. Elle remercia, embarrassée du présent.
--Rejetez-le, allez. Il en est de cela comme de la plupart de nos désirs. Dès qu'on les tient, on voudrait bien les rejeter à la mer.
Elle eut un petit rire triste et comme étranglé:
--Oh! Pas toujours, dit-elle.
Ils revinrent vers les dunes et, assis sur le sable, ils causaient déjà comme des amis.
Elle le regardait avec insistance, quoique à la dérobée. Enfin, elle dit:
--Vous n'avez pas l'air méchant.
--Est-ce un compliment?
--Dans ma bouche, oui.
Alors, s'échauffant peu à peu, elle parla sans arrêt. C'était un flot pareil à celui qui montait, mais plus rapide. Elle racontait sa vie. Léonor aimait chez les femmes équivoques ces sortes de discours. Il montra un grand intérêt, proféra tous les petits mots qui inspirent confiance. Léonor crut bien comprendre ceci:
Elle demeurait à Paris et ne se livrait qu'à un petit nombre d'amis, toujours les mêmes. L'honnêteté de sa vie était donc hors de doute. Ses parents, d'ailleurs, n'avaient pas à se plaindre d'avoir une fille comme elle. Ils demeuraient dans le nord, près de Boulogne; aussi, pour ne pas les rencontrer, ni des gens de son pays, elle bornait ses pérégrinations aux plages normandes. Parmi ses amis, deux lui étaient chers. L'un, qui était un jeune étranger, ne passait que six mois par an à Paris, mais il continuait de lui donner des sommes, durant l'été. L'autre, quoique plus âgé, donnait moins; elle l'aimait davantage, il avait de l'esprit, étant Parisien. C'était un fonctionnaire. Elle ne voulut pas dire au juste dans quelle partie, mais cela semblait les Beaux-Arts. Le premier de ces amis la croyait à Grandcamp, où elle venait d'arriver; pour le fonctionnaire, elle était à Honfleur. Cela compliquait un peu sa correspondance, mais c'était mieux. D'ailleurs, elle n'avait pas eu l'occasion depuis longtemps d'écrire au fonctionnaire, qui donnait à peine signe de vie par quelques cartes postales. Cela lui semblait suspect et la rendait triste. La dernière fois, il était à Cherbourg, mais n'avait pas donné son adresse.
--Il a l'air d'un homme qui va se marier. Lui, il n'est pas seulement capable de contenter une femme! Pourtant, je l'aime. Et puis, il me manquerait beaucoup, pour d'autres motifs.
Cette femme à la vie si banale, au cerveau si banal, avait un agréable son de voix, la figure fine, de l'esprit dans les veux, une sorte d'élégance naturelle. Léonor la désira vivement.
--Je passe quelques jours ici, dit-il.
--Et moi aussi.
--Voulez-vous que nous les passions ensemble?
Elle rit d'un joli rire, se fit prier, puis accepta, après avoir encore une fois examiné Léonor d'un œil sagace. La proposition acceptée, elle tendit ses lèvres, regarda l'heure à une montre minuscule et se leva, en disant:
--Eh bien, allons dîner. Dépêchons-nous pour avoir une petite table.
Elle s'appelait Gratienne. C'était une toute petite femme aux cheveux bruns très abondants. Son profil était charmant. Le contraste que faisait cette statuette avec Hortense, opulente Léda, amusa Léonor. Il trouva un corps souple, frais, et délicatement parfumé. Elle inclina le voluptueux Léonor à beaucoup de folies. C'était d'ailleurs une praticienne, et comme elle participait ardemment aux plaisirs qu'elle provoquait, il passa quelques nuits agréables. Les journées l'étaient beaucoup moins, car il devait subir de prolixes confidences. Il y avait parmi ses histoires quelques traits agréables, mais par vertu professionnelle elle se gardait de jamais prononcer aucun nom propre; cela embrouillait un peu les anecdotes.
Un soir, cependant, elle eut un moment de distraction ou d'abandon et elle laissa Léonor feuilleter une petite collection de cartes postales:
--Et puis, ajouta-t-elle, puisque tu n'es pas de Paris, les noms ne te diront rien.
Léonor considéra des bateaux, des montagnes, des casinos, des baigneuses et beaucoup d'autres images. Les unes étaient signées Théobald et venaient d'Autriche; d'autres, Paul, et venaient des Pyrénées.
«Tiens, le château de Tourlaville!»
Sans en avoir l'air, il examina attentivement l'écriture de l'adresse. Il ne la connaissait pas. La carte était signée H. Il passa. Encore un château de La Hague. Cette fois la signature était Herv.
«Ne serait-ce pas Hervart?»
Le nom s'étalait tout entier au bas du château de Martinvast, en même temps que de «tendres baisers».
«Ah! c'est lui, le fonctionnaire des Beaux-Arts? En effet.»
Cela l'ennuya un instant d'être le collaborateur, même occasionnel, de M. Hervart. Il eût préféré un inconnu. Théobald lui agréait davantage. Mais tout à coup, il songea à Rose:
«C'est curieux, se dit-il, que nous aimions les mêmes femmes en tous les genres.»
Comme Gratienne regardait par la fenêtre, il glissa dans sa poche le château de Martinvast.
XIII
Depuis que son mariage était décidé, M. Hervart semblait très heureux. La confiance de Rose s'était accentuée encore, et leur intimité. Il n'avait plus d'hésitations que sur un point: quelle date choisir? Rose, sans oser l'avouer, souhaitait d'être mariée au plus vite, afin de connaître la conclusion de l'histoire. Cependant les femmes sont naturellement pliées aux longues patiences. Elle attendrait, si Xavier décidait qu'il fallait attendre. Obéir à Xavier était une grande volupté pour elle.
Les nouvelles hésitations de M. Hervart ne se comprenaient pas très bien. Sa situation, après l'hiver, n'aurait aucunement changé. Quel obstacle présent? Gratienne? Sans doute, il s'en croyait passionnément adoré, mais l'aimerait-elle moins, souffrirait-elle moins dans un an? Ses idées sur Gratienne étaient variables, d'ailleurs. Tantôt il lui accordait la vertu d'une femme mal mariée qui s'est donnée par amour à l'élu de son cœur; tantôt, allant à l'extrême, il la voyait prostituée à tout venant. L'humble vérité lui échappait. Lui, pourtant homme d'expérience en ces matières, il n'avait jamais pu deviner que Gratienne était une fille adroite à concilier ses intérêts, ses plaisirs et ses besoins sentimentaux, et qui dissociait parfaitement ces trois termes. Elle aimait en M. Hervart l'amant sensuel, mais elle appréciait non moins en lui le fonctionnaire sérieux et riche. Car l'amour libre ressemble en cela aussi à l'amour légal que l'argent y réconforte le sentiment. Ainsi M. Hervart estimait Gratienne tantôt plus, tantôt moins, mais il l'aimait toujours également, n'ayant d'ailleurs à lui reprocher aucun manquement, visible à leur contrat. Abandonner Gratienne le désolait, non point à cause du chagrin qu'il en éprouverait lui-même, mais à cause du chagrin qu'éprouverait certainement la jeune femme. Et puis, même quand il méprisait Gratienne, il tenait à son estime. Tout cela, cependant, s'arrangerait, pensait-il, car la situation était banale et de celles qui se dénouent nécessairement tous les jours.
«Dès que j'aurai possédé Rose, je ne penserai plus à Gratienne, cela est évident. Et puis, pourquoi rompre brutalement avec cette fille charmante? J'entends bien ne pas la froisser.»
Au fond, ce qui continuait d'effrayer M. Hervart, c'était le mariage lui-même. Il sentait sous la douce jeune fille poindre le tyran qu'elles deviennent toutes.
«Elle m'aime, donc elle sera jalouse. Moi aussi, peut-être. Ou peut-être qu'en peu de jours elle me désobligera? Lui plairai-je longtemps? Elle m'aime, parce qu'elle ne connaît que moi. Je puis du moins, pendant les premiers mois, prévoir des exigences qui me seront douces, puis fatales....»
La santé de M. Hervart l'inquiétait parfois. Il se réveillait plus fatigué qu'il ne s'était couché. Le moindre froid l'agrippait à la gorge ou aux articulations. Enfin, il respirait mal et des vertiges le prenaient dès que l'heure d'un repas se trouvait retardée.
«Je suis fou. Me voilà en train de me marier à l'âge où les hommes sages commencent à se démarier. Bah! Je suis malgré tout solide et je puis encore dompter une femme!»
Il se rappela avec fierté son dernier entretien avec Gratienne, qu'il avait vaincue, annihilée, réduite en bouillie, cependant qu'allègrement, faisant le coq, il chantonnait et caressait par de douces paroles son heureuse victime.
«D'ailleurs, avec Rose, je serai le maître. Je serai pour elle l'homme et les hommes.... Tiens, pourquoi donc Gratienne ne m'a-t-elle pas écrit depuis que je suis ici? Ah! Ah! Mais je ne lui ai pas donné mon adresse!»
Il trouva d'abord que c'était bien ainsi, puis il se fit des reproches, eut presque des remords. Alors, il rédigea vite une lettre assez tendre, demandant des nouvelles. Il y avait une boîte aux lettres, non loin, sur la route de Saint-Martin; il descendit rapidement de sa chambre et y courut.
A son retour, il trouva Rose dans le jardin. Depuis leurs fiançailles, elle vivait dans un perpétuel sourire. Elle entrait naïvement dans sa destinée, ne soupçonnant plus aucun obstacle possible à son bonheur. En même temps, sans doute par instinctive coquetterie, elle était devenue, non pas plus réservée, mais moins prompte aux jeux habituels. Elle parlait beaucoup de son futur ménage, voyant déjà le meuble du salon, dont elle jugeait par les catalogues illustrés, la couleur des tapis et celle des rideaux. L'idée de ce mobilier navrait M. Hervart, qui goûtait les meubles anciens, les trouvailles heureuses et les mêlait sans vergogne à des façonnages pratiques établis sous sa direction. Ce matin, il supporta plus malaisément encore ces bavardages ménagers. Il s'ennuyait.
«Est-ce que je n'éprouverais pour elle, se demanda-t-il, qu'un amour tout charnel? Si je ne vois pas en elle, en même temps que l'amante, l'épouse, la mère, la maîtresse de maison, à quoi bon me marier? En ce cas Gratienne me suffît. Le mariage est délicieux quand on sort du collège. Où trouvera-t-on de pins heureux ménages que parmi les étudiants? On vit l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. La promiscuité paraît un enchantement. On fait connaissance avec le sexe adverse; on se complète. Plus tard, tant d'intimité n'est déjà plus possible; et plus tard encore, on se contente fort bien de visitations amoureuses, en attendant le moment où la solitude nous apporte les seules minutes de bonheur appréciable.»
M. Hervart ne donna pas de conclusion à sa méditation, et la matinée se passa ainsi, Rose choisissant dans l'idéal des papiers de tenture et Xavier philosophant en secret sur les ennuis du mariage.
Après déjeuner, une idée diabolique lui vint: Pourquoi ne prendrait-il pas une avance décisive sur ses droits conjugaux? Le sang lui monta à la tête. Il haletait un peu en serrant Rose contre lui. Quand ils furent assis, ce fut d'abord, après des rebuffades, l'habituelle cérémonie. Elle laissait la main de son ami presser son sein nu, jouer dans les frisures de son aisselle, presser, à travers la robe, ses hanches. Leurs bouches, cependant, se baisaient, se mordaient, s'écrasaient, se buvaient. Après un moment d'accalmie, M. Hervart, à genoux maintenant, prit clans sa main un des pieds de Rose. Il en caressait la cheville et elle laissait faire. Il osa davantage, atteignit le mollet, puis le genou. Très émue, elle ne protestait pas encore, se bornant à murmurer:
--Xavier! non! non!
La force, pour se défendre mieux, lui manquait. Ce qui lui restait d'énergie se concentrait dans ses genoux qu'elle serrait fermement.
--Rose! Rose! murmurait à son tour M. Hervart.
La voix était si tendrement triste que les genoux se desserrèrent un peu, la main passa.
La main resta là, un bon moment, prise dans le doux étau.
--Rose! Rose!
L'étau s'ouvrit encore une fois, et la main monta.
--Rose! Rose!
Les genoux s'écartèrent tout à fait, et la main, d'un bond, arriva au but. L'étau maintenant s'ouvrait et se fermait à coup précipités. La main eut toute licence.
Il ne se passa rien de plus. M. Hervart n'osait pas. Cependant que, fort mal à l'aise, il déplorait sa vertu, Rose le câlinait et l'appelait vilain.
«C'est curieux, pensait-il, comme elles ont naturellement le même vocabulaire.»
Il avait honte. Rien ne rend honteux comme d'avoir manqué le but, quelle qu'en soit la cause.
Il dit un peu nerveusement:
--Marchons, voulez-vous? Faisons quelque chose.
«Je suis idiot, songeait-il, le long de la route de Couville, où il y a des rochers, des digitales et quelques bruyères, parmi les bouleaux, car enfin, c'est ma femme....»
Les jours suivants, les mêmes jeux se renouvelèrent plusieurs fois, et toujours M. Hervart hésitait au moment décisif.
«D'ailleurs, se demandait-il, me laisserait-elle faire? Je ne puis pourtant pas violer ma fiancée? Je ne lui ai rien appris qu'elle ne connaisse. Si nous arrivions aux leçons inédites, comment prendrait-elle cela?...»
Il continuait:
«Tristes plaisirs pour moi. J'en ai assez. Cela n'a été amusant que la première fois.»
Un soir enfin qu'ils étaient sortis seuls, ce qui n'arrivait jamais, il fut un peu plus hardi.
«Au moins la réciprocité,» se disait-il.
L'obscurité fit que Rose accueillit encore plus volontiers les caresses de son ami. Elle les attendait. Evidemment cette chose, qui avait paru si hardie à M. Hervart, lui semblait déjà toute naturelle....
«Bien plus naturelle peut-être que de me laisser loucher sa gorge ou l'envers de son épaule....»
M. Hervart osa donc demander davantage....
--Rose! Rose!
Mais la main de la jeune fille recula. Rose, en étouffant un cri, se leva et dit:
--Rentrons.
Elle ajouta, l'instant d'après:
--C'est mal, Xavier, c'est mal. Respectez-moi.
«Quelle logique! se disait M. Hervart. «Respectez-moi!» Mais en effet, j'ai eu tort. C'est avec les jeunes filles surtout qu'il faut commencer par la fin.»
Le lendemain, ils se rencontrèrent de très bonne heure, et Rose, ne voulant rien entendre, ni même accorder un baiser amical, prononça l'arrêt qu'elle avait médité: