Un cœur virginal

Part 5

Chapter 53,913 wordsPublic domain

Sitôt que les massifs les dissimulèrent, Rose, sans mot dire, prit M. Hervart par les épaules et lui offrit ses lèvres. Ce fut un long baiser. Xavier serrait la jeune fille dans ses bras et lentement, avec une tendresse où il y avait beaucoup de science, il aspirait son âme, son haleine et aussi un peu de salive.

Quand il releva la tête, à bout de respiration, il était confus:

«J'ai donné un baiser d'amant et on me demandait un baiser d'amoureux. Que va-t-elle penser de moi?»

Rose inspectait déjà la table rustique. Quand M. Hervart la rejoignit, elle l'accueillit avec un sourire très doux.

«C'est donc cela qu'elle désirait?» se demanda M. Hervart.

--Rose, dit-il tout haut, je vous aime, je vous aime!

--Je l'espère bien, répondit-elle.

--Oh! que je voudrais être seul avec vous, en ce moment!

--Pas moi! J'aurais peur.

Cette réponse fit longuement réfléchir M. Hervart:

«En saurait-elle aussi long que cela? Est-ce une invitation?»

Sa pensée se perdit dans d'inutiles désirs. Mais précisément, comme l'heure n'était pas propice, il se laissa aller aux idées les plus audacieuses. Ses yeux erraient vers le bois obscur, semblaient chercher une favorable retraite. Il eut des mouvements inachevés. Levé à demi de sa chaise, il y retombait, maniait une tasse vide, cherchait en vain une allumette pour sa cigarette absente. L'arrivée de Léonor le rasséréna. Il accepta sa destinée du jour, qui était de se livrer avec ce jeune homme à de frivoles discussions.

Tout le monde étant réuni, on reprit le ton du déjeuner, mais Rose rêvait, M. Hervart avait mal à la tête. Cela fut si languissant, malgré les agaceries de Lanfranc, qui faisait le bon compagnon, que M. des Boys promptement proposa une promenade.

--Si vous voulez, dit Léonor, que nous établissions un plan des transformations de votre propriété, il faut nous la montrer avec quelque détail. Ce bois fait partie du parc que vous projetez? Et au delà? Y a-t-il un domaine, des prés, des champs? Quelles sont les servitudes? Voulez-vous une seule avenue vers Couville? On pourrait également rejoindre la route de Saint-Martin....

--Vous ne prétendez pas, demanda Rose, dévaster ce bois, si beau dans sa sauvagerie?

--Mais, Mademoiselle, dit Léonor, je ne prétends à rien, c'est-à-dire que je ne prétends qu'à vous plaire....

--Faites ce que voudra ma fille, dit M. des Boys. C'est pour elle que vous êtes ici.

--C'est pour elle, reprit Mme des Boys.

--Oh! alors, dit Léonor, nous nous entendrons fort bien.

--Je l'espère, dit Rose.

--Je suis à vos ordres, dit Léonor.

--Venez donc, dit Rose.

En disant cela, elle se leva, jetant à M. Hervart un coup d'œil, qui fut compris. Mais comme M. Hervart se levait à son tour, Mme des Boys s'approcha de lui:

--J'ai quelque chose de très intéressant à vous dire.

M. Hervart dut laisser Rose et Léonor s'enfoncer seuls dans ce bois, où il avait éprouvé depuis quelques jours de si agréables sensations. Mme des Boys l'emmena dans le jardin.

--Mon cher ami, je voudrais vous demander un renseignement. D'abord, est-ce sérieux la profession d'architecte?

--Très sérieux, dit M. Hervart.

--On y gagne vraiment beaucoup d'argent?

--Lanfranc, que j'ai connu gueux, est peut-être aujourd'hui plus riche que vous, et Léonor ira plus loin encore, sans doute, car il semble intelligent et instruit dans son métier.

--Vous ne parlez pas par amitié, par camaraderie?

--Moi, nullement. Au contraire, car, à vous dire vrai, je ne les aime guère, ni l'un ni l'autre.

--Ils sont pourtant fort honorables et de bonne compagnie.

--Sans doute, surtout Lanfranc.

--N'est-ce pas qu'il est amusant? Son neveu est plus sévère, mais j'aime mieux cela.

--Moi aussi.

--Je suis content de vous voir de mon avis.

Elle continua, après avoir rêvé un peu.

--Cela ferait un excellent mari pour Rose.

M. Hervart ne répondit rien. Il avait pâli et son cœur s'était mis à battre très fort. Ses pensées, fort confuses, tourbillonnaient tristement.

--Qu'en pensez vous? insista Mme des Boys. Il ne répondit pas encore, car il sentait que sa voix allait paraître toute changée. Il murmura:

--Heum! ou quelque chose de pareil, quelque chose qui signifiait seulement qu'il avait entendu la question.

Mais peu à peu, il se reprenait. L'idée heureuse lui vint de la nullité familiale de Mme des Boys et de son peu d'influence sur sa fille.

«Tout ce qu'elle dit n'a aucune importance. Je serai de son avis.»

--Je suis, prononça-t-il, entièrement de votre avis.

--Ma fille est singulière, reprit Mme des Boys, mais votre approbation suffirait peut-être à la décider. Vous avez beaucoup d'influence sur elle.

--Moi?

--Elle vous aime beaucoup. Cela est visible.

--Un si vieil ami! dit courageusement M. Hervart.

Sa lâcheté, cependant, le fit rougir.

«Pourquoi ne pas avouer? Pourquoi ne pas dire: oui, elle m'aime, je le sais, et je l'aime aussi, pourquoi?... Est-ce que mon désir n'est pas évident? Puis-je m'en aller, la laisser, me passer d'elle?...»

Mais à toutes ces questions intimes, M. Hervart n'osait répondre d'une façon absolue.

«Ce que je voudrais, c'est que le temps présent durât toujours....»

--Ils n'ont presque pas parlé ensemble, et cependant, reprit Mme des Boys, j'ai deviné qu'il y a entre eux un commencement de ... je ne sais ... comment dirai-je....

--D'entente, souffla M. Hervart, avec une charité ironique. Pourquoi pas de l'amour? Il y a des coups de foudre.

--Oh! Rose est trop bien élevée.

La sottise de cette femme, pourtant si raisonnable et si naturelle dans son rôle de mère, exaspéra M. Hervart, plus encore que les insinuations qu'on l'obligeait d'écouter. Cessant, non d'hésiter, mais de réfléchir, il dit tout à coup:

--Cela me ferait beaucoup de chagrin de la voir mariée.

Mme des Boys lui serra la main:

--Cher ami! Oui, cela ferait un grand changement dans la maison....

Elle reprit, après quelque hésitation:

--Silence sur tout cela, mon bon Hervart, n'est-ce pas? Et puis, je crois que le tête-à-tête a assez duré, vous seriez bien aimable d'aller les rejoindre.

M. Hervart, quoiqu'il eût assez d'impatience, s'enfonça lentement dans les méandres du petit bois sauvage. Pareil à Panurge, il se répétait mentalement:

«L'épouser? Ne pas l'épouser?»

Sa tête était une horloge dans laquelle un balancier oscillait infatigablement. Il s'assit sur le petit banc où, pour la première fois, il avait senti la tête de la jeune fille se pencher doucement sur son épaule. Il voulut réfléchir. «Je vais, se dit-il, prendre une décision.»

Dés les premiers pas de leur promenade, Léonor avait remarqué que Rose tendait l'oreille au moindre bruit.

«Elle l'attend. Il va arriver. Tant mieux. Je me soucie peu de cette petite fille. Nous sommes seuls. Plus de compliments. Je suis un architecte paysagiste aux ordres de Mlle Rose des Boys.... Oh! ce nom....»

Il regarda la jeune fille.

«Ce nom, eh bien, il n'est pas ridicule.... Il est moins ridicule qu'on ne le croirait.... Elle est si fraîche, elle a l'air si pur ... c'est curieux, ces êtres innocents qui passent dans la vie avec la grâce d'une fleur épanouie le long d'un chemin.... Mais faisons un peu notre métier.»

--Le goût du jour, Mademoiselle, incline vers le jardin à la française. Un certain compromis, du moins, est nécessaire, entre le faux naturel des parcs anglais et la rigidité des dessins géométriques....

--Dites votre compromis.

--Mais je ne connais pas encore le terrain.

--Oh! Ce n'est pas grand. En un quart d'heure, vous aurez une idée de l'ensemble.

Léonor disserta encore un peu sur l'art des jardins, mais il sentait parfaitement qu'on ne l'écoutait pas. Enfin il dit:

--La nature doit obéir à l'homme; mais l'homme raisonnable ne lui demande guère qu'une seule chose, se laisser admirer ou se laisser aimer. Ceux qui veulent admirer sont parfois enclins à lui imposer certains sacrifices. Ceux qui aiment sont moins difficiles et ils sont contents, pourvu qu'ils trouvent un accès facile vers les sites qui les charment. Mais je conçois que les femmes soient plus exigeantes. Il leur faut une nature plus douce, toute vaincue, des paysages où l'on voie la marque de leur puissance....

«Quelle singulière conversation, se disait Rose. Voilà un architecte qui m'ennuierait bien, si je devais passer ma vie avec lui....»

Cette idée la fit songer plus particulièrement à M. Hervart. Elle tourna la tète, interrogeant les étroites allées où tombaient quelques gouttes de soleil.

«Elle pense à son cher Xavier, se disait Léonor. Que pourrais-je bien imaginer qui fixât un peu son attention. Evidemment, mon discours l'a jusqu'ici tort peu intéressée.»

Un homme, si froid qu'il se veuille, si maître de soi que l'ait fait la nature, est peu capable de se promener seul à seul avec une jeune femme sans chercher à lui plaire. Il est très incapable également de conserver assez de présence d'esprit pour se regarder agir et ne pas faire de fautes. Mais, plaire? Le peut-on par règles, et surtout à une jeune fille? Les femmes ne sont guère capables que d'impressions totales. Elles ne distinguent pas, par exemple, entre l'esprit et l'intelligence, entre l'aisance et la force, entre la vraie jeunesse et la jeunesse apparente. Leur plaire, c'est leur plaire tout entier, et dès qu'on leur plaît, on devient pour elles l'animal sacré. Léonor eut une inspiration. Au lieu d'exposer ses propres idées sur les jardins, il se mit à répéter, en termes différents, ce que Rose avait dit le matin:

--Ce que je vous expose, dit-il, ne semble guère vous intéresser. Que voulez-vous, je dois faire mon métier, qui est de seconder M. Lanfranc.... Pour moi, je suis de votre avis. S'il y a des parties faibles dans votre maison, le premier maçon y mettra le plâtre, les pierres et la chaux nécessaires. Quant au jardin et au bois, je n'y ferais rien que quelques allées afin de m'y pouvoir promener sans trop craindre la rosée ou les ronces.

--Ah! vous voilà raisonnable. Eh bien, je dirai à mon père que c'est avec vous seul que je désire m'entendre. Vous reviendrez, et nous ne ferons rien, presque rien.

--Je reviendrai avec plaisir, et je ne ferai rien, mais si je ne vous ai pas déplu, je trouve que j'aurai fait beaucoup.

--Mais vous ne me déplaisez pas. Quand on est de mon avis, on ne me déplaît jamais.

--Et comment ferait-on pour ne pas être de votre avis, quand vous dites des choses si raisonnables?

--Oh! c'est très facile et M. Hervart ne s'en prive pas. Il me contredit, il me raille.

«Bon, pensa Léonor, elle aime Hervart: donc elle aime qu'on la contredise et même qu'on se moque un peu d'elle. Ou peut-être qu'elle ment, pour me faire croire qu'Hervart lui est indifférent? Essayons d'une piqûre.»

--A son âge, cela lui est permis.

--Aussi je ne m'en fâche pas.

--Il est très bon, d'ailleurs.

--Oh! très bon, et je l'aime beaucoup.

«Cela ne prend pas, songea Léonor. Hervart est un dieu pour elle et nous parlerions jusqu'à demain sans qu'elle comprît une seule de mes insinuations ou de mes ironies.»

Il continua cependant, cherchant parmi toutes les méchancetés qui peuvent se dire avec bienséance.

--Les vieux garçons ont souvent des manies....

--C'est ce que je lui dis souvent. Ainsi son goût pour les insectes.... Mais cela l'amuse tant!

«Elle est invulnérable», se dit Léonor.

--Il connaît la vie, d'ailleurs, il a tant vécu!

--N'est-ce pas? Quelquefois, quand il me parle, il me semble qu'un monde s'ouvre à moi.

--Il connaît tout ce qu'on peut connaître, les arts et les sciences, l'amitié et l'amour, les hommes, les femmes.... Il en a tant vu et de toutes sortes.

Cette fois, Rose réfléchit un petit instant, puis:

--Aussi j'ai eu lui une immense confiance. C'est un bonheur pour moi qu'il soit venu passer ici ses vacances. J'ai plus appris avec lui en quelques semaines qu'en toutes mes autres années.

Léonor regarda Rose. Il éprouvait une grande émotion. Etre aimé ainsi lui sembla tout à coup l'état de félicité suprême. Il n'avait jamais cru que l'on pût inspirer à une jeune fille une confiance si ingénue. Et quelle franchise! Quelle divine simplicité!

«Comment être aimé ainsi? Quel est son secret? Ah! si j'osais en demander davantage? Mais non, je ne veux point même tenter de violer une intimité si délicieuse à contempler. C'est le bonheur que je vois, spectacle rare!»

Il regarda Rose encore une fois.

«Mais c'est qu'avec cela elle est très jolie. Et quelle grâce sous cet air un peu sauvage! Quelle souplesse de formes! Il n'est point jusqu'à ce teint doré et piqué par le soleil, comme une pomme, qui ne plaise, eu ce milieu campagnard. Ah! qu'une femme comme cela me conviendrait, à moi homme de ce pays et destiné à y vivre. Qu'Hervart n'est-il resté parmi ses Parisiennes!»

--Il doit vous aimer beaucoup, reprit-il, et j'envie son bonheur que cela lui soit permis. Je reviendrai, puisque vous le désirez, mais je préférerais ne pas revenir.

--Et pourquoi donc?

--Parce que je ne voudrais pas vous déplaire.

--Mais cela ne me déplaira pas, au contraire. Expliquez-vous.

--Si je reviens, peut-être n'aurai-je pas la force de ne pas vous aimer, et cela vous fâchera.

--Pourquoi donc? Que vous êtes singulier! Mais devenez un ami de la maison, j'en serai contente.

--Mais je ne pourrai pas vous aimer comme vous aime M. Hervart.

--Oh! cela, je ne crois pas que cela soit possible.

--Et vous ne m'aimerez pas non plus comme vous l'aimez.

Elle se mit à rire si naïvement que Léonor se dit qu'elle n'avait rien compris à ses insinuations. Cependant, il se trompait, et son rire en était la preuve. Elle avait ri précisément parce que l'idée lui était venue brusquement qu'un autre homme aurait pu jouer près d'elle le rôle de son Xavier. L'idée lui paraissait comique, et elle avait ri. Mais l'idée lui était venue, et c'était un grand point.

C'était un si grand point qu'à son tour elle regarda Léonor, et cette fois sans rire; mais aucune comparaison n'eut le temps de se faire dans son esprit, car, au même moment, elle dressa l'oreille et dit:

--Le voilà.

M. Hervart n'arriva qu'un bon moment plus tard, et Léonor se disait:

«Elle sent son amant comme un chien de chasse sent le gibier. L'amour est extraordinaire.»

Il réfléchissait, étonné d'avoir appris tant de choses en une demi-heure de promenade avec une jeune fille au cœur simple.

Rose regardait de tous ses yeux dans la direction d'où lui était venu le bruit de feuilles remuées. Léonor se baissa derrière elle et baisa la traîne de sa robe.

X.

Pendant le temps qu'il avait passé seul, M. Hervart avait fait tout son possible pour prendre une décision, comme il se l'était promis, mais les décisions, capricieuses mouches, avaient joué autour de sa tête et ne s'étaient pas laissé prendre. Il s'en fut, en somme, ni surpris, ni contrarié.

«Rose, se dit-il enfin, fera ce que je voudrai.»

Cette certitude lui suffit. Le jour où il aurait une volonté, Rose acquiescerait.

«Mais pourvu que ma volonté soit conforme à la sienne, cela est évident. Or, la volonté de Rose est de devenir Mme Hervart. Elle m'aime, cette petite....»

Il se complut dans cette idée, mais, l'instant d'après, elle l'effrayait. Il se sentait prisonnier. Cent fois, il se répétait.

«Il faut en finir. Ce soir, demain matin au plus tard, je parlerai à des Boys.... Il se moquera de moi.... Eh bien, voilà tout.... Ensuite, il sera bien obligé de céder. Ma volonté, celle de Rose.... Je l'enlèverai, je l'emmènerai à Paris.... Est-ce donc ma première aventure? Si c'est la dernière, au moins, elle sera belle.»

Alors, il entrevit les péripéties de cette entreprise romanesque. Naturellement, il louerait un compartiment afin de s'assurer une solitude propice. Ce ne serait pas la nuit, mais le soir. Après un goûter amusant et d'émouvantes caresses, Rose s'endormirait sur son épaule et, de temps en temps, il presserait son corsage, baiserait ses paupières. Elle serait, en ce moment, à la fois sa femme et sa maîtresse, la femme qui se donne, mais que l'on ne prend pas encore, le beau fruit que l'on regarde longtemps et que l'on manie délicatement dans tous les sens avant d'y porter les dents ou le couteau. Oh! que Rose serait une créature d'amour agréable! Que sa curiosité serait docile! Quelle élève que cette maîtresse! Quelle pâte d'heureuse argile sous les mains du sculpteur! Un enlèvement? Pourquoi pas un voyage de noces? Non, pas d'enlèvement! Pas de sottises romantiques. Des Boys me donnera sa fille quand je voudrai....»

Mais soudain il eut une vision singulière: Il était sur le quai de la gare, à Caen, s'amusant à jeter d'indiscrets regards dans les voitures, et que vit-il? Rose et Léonor, blottis l'un contre l'autre, attachés bouche à bouche. Le train se remettait en marche, et il restait planté sur ses jambes à considérer la lanterne rouge qui fuyait dans la fumée....

Il se leva, plein de jalousie, il courut, puis ralentit le pas, épiant les paroles possibles, interrogeant le silence. Sans qu'il sut pourquoi, le rire de Rose, perçu à travers les feuilles, le rassura. Il vit Léonor se baisser, puis se relever en tenant à la main une fleurette rose.

---_Sherardia Arvensis_, dit-il, en prenant la fleur. Elle n'aurait pas dû pousser ici. Sa place est dans le champ, à côtè, _Arvensis_, comprenez-vous, _Arvensis_? Il y a des plantes qui s'égarent.

--Il sait tout, dit Rose, vous voyez.

Léonor, qui avait compris l'allusion, ne répondit rien. Il s'éloigna, feignant de continuer à s'intéresser à la végétation silvestre.

«Il a raison, cet homme. Si l'amour naissait en ce moment dans mon cœur, il prendrait bien mal son temps, il choisirait bien mal son terrain ... Aime-t-il comme il est aimé? Voilà ce que je voudrais savoir. Est-il capable de persévérance? Qui sait? Rose, peut-être qu'un jour tu pleureras dans mes bras?...»

Ils rentraient tous les trois, Léonor un peu en avant. M. Hervart se taisait, car ce qu'il avait à dire exigeait le mystère, et des paroles banales lui étaient impossibles. Rose ne s'apercevait pas du silence; elle-même ne songeait pas à parler. Elle était heureuse de marcher près de son ami. Parfois, d'un geste furtif, elle avançait la main et lui serrait un doigt M. Hervart laissait exprès pendre son bras gauche. Léonor ne se retourna pas une seule fois. Rose lui en sut gré. M. Hervart, qui s'était senti deviné, eût préféré une discrétion moins voulue, moins suspecte.

«Que sont venus faire ces architectes? se demandait-il. Tout cela semble arrangé par les des Boys en vue de caser leur fille. Reviendront-ils? Léonor reviendra. Et moi? Vais-je pouvoir rester?»

Ses perplexités recommençaient. Quand la main de Rose touchait la sienne, il se sentait son prisonnier, son esclave heureux. Dès que le contact s'éloignait, des idées le prenaient, de fuite, de liberté. Il avait envie d'appeler Léonor, de jeter Rose dans ses bras et de s'encourir à travers champs.

«Jamais aucun amour ne m'a troublé ainsi. Ah! c'est le mariage! Quelles complications! Ce Léonor, je le hais. Sans lui.... Sans lui? Est-il seul au monde? Si ce n'est pas moi qui la prends, ce sera un autre....»

Il se rapprocha brusquement de Rose et, d'un ton fou, il lui jeta dans l'oreille des mots rapides, tendres et violents:

--Rose, je vous aime, je vous désire de tout mon cœur, je vous veux!

Rose tressaillit, mais ces paroles répondaient si bien à sa propre pensée qu'elle ne fut surprise que de leur brusquerie. D'abord, elle rougit, puis un sourire d'une douceur heureuse éclaira sa figure où les yeux brillaient de vie et de désir.

Ils rejoignirent bientôt Lanfranc et M. des Boys, qui devisaient en buvant. Quelques instants après, les architectes montaient en voiture.

Léonor; au moment où le domestique lâcha le cheval, se retourna. Rose comprit que ce geste était pour elle: elle haussa très légèrement les épaules.

--Je vais faire un peu de peinture, dit M. des Boys.

--J'ai aperçu dans le haut du jardin un scarabée qui m'intéresse, dit M. Hervart.

--Je monte à ma chambre, dit Rose.

Cinq minutes plus tard, les deux amants se retrouvaient près du banc où M. Hervart avait médité en vain.

Sans dire une parole, Rose se laissa aller dans les bras de son ami. Sa tête penchée découvrait son cou. M. Hervart le baisa avec plus de passion que d'habitude. Sa bouche repoussait le col de la robe, cherchait à pénétrer vers l'épaule.

--Asseyons-nous, dit-elle enfin, quand elle eut bien joui des tièdes caresses de son ami. Et à son tour, lui prenant la tète, elle le couvrit de baisers, mais plutôt sur les yeux et sur les sourcils, sur le front. Désirant un contact plus tendre, il prit l'offensive, saisit la tête charmante qui ne résistait pas, atteignit les lèvres et, après une légère résistance, en fit la conquête. Il y avait toujours une petite lutte pour en venir à ce point si doux, quand ils étaient assis: car souvent, pendant qu'ils se promenaient, elle lui avait tendu ses lèvres, avec franchise.

Sur le banc, c'était plus grave, parce que c'était plus lent, et aussi parce que le baiser irradiait plus à son aise dans toutes les parties de son corps moins défendu.

--Non, Xavier, non!

Mais elle laissait faire. Pour la première fois, M. Hervart, ayant réussi à dégrafer le corsage, passait sa main sous l'étoffe et atteignait la chair douce d'un sein éperdu de peur et de bonheur. Jusqu'alors il n'avait pressé la poitrine de son amie que sur la robe. C'était doux, mais équivoque. La franchise de la chair donnait des sensations bien plus naturelles, si naturelles que Rose, après le premier émoi, se laissa aller sans remords aux émotions de cette nouvelle caresse. La main qui enclavait son jeune sein et en écrasait doucement la pointe raidie se glissa vers l'aisselle, et l'attouchement plus charnel encore, sans doute par similitude, acheva d'attendrir la sensibilité bienveillante de la jeune fille. Sa bouche mouillée se laissait manger comme un fruit très mûr; quand la morsure tardait, elle la provoquait câlinement. Un double sursaut arrêta enfin le double festin, et il n'y eut plus, assis l'un près de l'autre, que deux amants à la fois heureux et mal satisfaits. L'un se demandait si l'amour n'avait pas de plus complètes fêtes, et l'autre se disait: quel dommage d'être un honnête homme!

M. Hervart se croyait en ce moment très réservé. Plus tard, revenu à tout son sang-froid, il éprouverait sans doute quelques scrupules, car il était délicat et sujet à la migraine à la suite des plaisirs indécis. Sur l'heure, il s'enorgueillissait de la domination, au moins partielle, qu'il savait, aux moments scabreux, exercer sur ses centres nerveux inférieurs, par l'intermédiaire d'un cerveau bien construit et en bonne paie.

«Cela vaut encore mieux, après tout, se disait-il, que des rêves digitaux. La langueur qu'elle a ressentie sous mes baisers et mes chastes caresses, ne l'eût-elle pas trouvée, ce soir, dans la solitude d'un demi-sommeil? Le plaisir fut menu, mais il fut partagé. Il n'y avait que quelques petites cerises rouges à la branche que nous avons cueillie, mais nous le savons mangées ensemble, fraternellement. L'amour est de la fraternité spirituelle et corporelle. D'ailleurs, elle est ma femme....»

--Tu aimes ton mari, ma petite Rose?

--Oh! oui!

Elle se réveilla pour lancer un oui énergique.

M. Hervart n'avait plus aucune indécision. Il commença presque aussitôt d'ailleurs à donner à ses pensées un autre cours. Il désira manger et Rose acquiesça. Comme elle tardait à se lever, il voulut la prendre dans ses bras, mais ses bras, amollis, furent inégaux au léger fardeau. M. Hervart sentit, de plus, que ses jambes n'avaient pas une très grande solidité. Il aurait voulu à la fois manger et se coucher dans l'herbe. Il se laissa retomber sur le banc.

--Vous avez l'air fatigué, dit Rose, qui inventait toutes les tendresses. Restez, je vais apporter du vin et des gâteaux.

Mais il refusa, et ils rentrèrent tons les deux.