Part 4
Léonor, qui avait près de trente ans, paraissait de loin plus âgé et de près plus jeune. C'est qu'il était grand et un peu massif, lent en ses mouvements. De près, on était surpris de la douceur sentimentale de ses yeux, de la grâce juvénile d'une barbe qui semblait encore naissante, de la gaucherie de ses gestes, et, s'il parlait, de la timidité brusque de son langage, car il ne pouvait guère ouvrir la bouche sans rougir. Il est vrai que, l'instant d'après, il fronçait les sourcils et prenait, par tout son visage contracté, un air dur. Là dedans, les yeux restaient toujours bleus et doux. Léonor était énigmatique pour tout le monde et aussi pour lui-même. Il aimait à réfléchir et quand il songeait à l'amour, c'était pour constater que son idéal flottait entre le rêve et la débauche, entre le bonheur de baiser à genoux une main gantée et le plaisir de s'alanguir entre les chairs complaisantes de plusieurs odalisques. Il ne se doutait pas un instant qu'il était pareil à presque tous les hommes. Il avait peur de lui-même, et c'était du mépris, quand il se surprenait à songer avec trop de complaisance aux millions de Mme Suif, à ces millions qui pourraient satisfaire immédiatement ses vices, et, plus tard, ses aspirations sentimentales.
A son tour il regarda Rose, mais Rose ne baissa pas les yeux.
Pendant cela, M. Hervart s'ennuyait.
--Mme Suif, dit Lanfranc, est encore très bien. Ainsi, tenez....
--Rose, mon enfant, interrompit M. des Boys, ta mère a peut-être besoin de toi.
--Oh! je suis bien certaine que non. Ma mère trouverait que je la dérange.
--Votre père a raison, Rose, dit M. Hervart heureux d'essayer de son autorité.
La jeune fille n'osa pas résister au désir de son ami, mais en se levant elle était de mauvaise humeur:
«Déjà mon maître! Déjà! Moi, cela m'amusait d'écouter ce M. Lanfranc....»
Elle n'osait ajouter: «... et de regarder ce M. Léonor, et d'être regardée par lui, et encore plus, peut-être, d'entendre parler de Mme Suif.»
«Qu'allait-il dire? Oh! je veux savoir!»
Elle entra dans la maison, ressortit par une autre porte et revint se cacher dans un massif, d'où les voix lui parvenaient assez bien.
--Ce ne sont pas seulement ses épaules, continuait M. Lanfranc, qui sont encore très tentantes. Sa poitrine, à quarante-cinq ans, est encore ferme et d'une bonne ligne, ses hanches ne sont pas excessives.... L'ensemble a un peu d'ampleur, mais, à l'Ecole, on en ferait encore une Junon fort honorable. J'en ai vu de pires sur la table à modèles....
--Souvent, dit M. Hervart, le temps a une clémence évangélique. Il pardonne aux femmes qui ont beaucoup aimé....
--Et qui aiment encore, dit Lanfranc
--Quel meilleur exercice que l'amour? dit Léonor. Quel sport plus apte à conserver, aux membres leur souplesse?
M. Hervart considéra surpris ce jeune homme terne qui venait de montrer de l'esprit. Jaloux de briller aussi, il répliqua:
--Ils n'ont pas osé mettre cela dans leurs manuels d'hygiène. Pourtant, quel joli chapitre à rédiger, dans le goût du premier empire: «L'Amour conservateur de la beauté.»
--Un joli sujet aussi pour les prix de Rome, dit Lanfranc.
--Sérieusement, intervint M. des Boys, je crois que c'est la chasteté qui racornit si promptement les femmes honnêtes....
--Oh! celles-là, dit Lanfranc, ce sont des reproductrices. Quand elles ont fait leurs enfants, et il faut que cela soit de vingt à trente, leur rôle est fini.
--Il leur reste, dit M. des Boys, à façonner les philtres qui entretiennent notre jeunesse.
On lui jeta des regards interrogatifs, cependant qu'il riait d'un rire luxurieux.
--Vous verrez, ou plutôt vous goûterez, et vous comprendrez. Je vous souhaite à tous une magicienne comme Mme des Boys.
--C'est vrai, dit M. Hervart, qui comprit enfin, elle a le génie de la cuisine. Les dîners qu'elle a surveillés sont des magistères.
--Tu t'en apercevras, quand tu seras de retour à Paris.
--Oui, car ici je prends mes vacances, dit M. Hervart, heureux de cette marque de confiance.
Il ajouta même, pour prévenir mieux encore les soupçons possibles:
--Les vacances de l'amour ne vont pas sans quelque mélancolie.
Rose s'était amusée beaucoup, mais depuis que son père avait pris la parole, elle n'écoutait plus. Léonor, satisfait d'avoir eu de l'esprit, et daignant de n'en plus retrouver, s'était levé et se promenait dans le jardin. Rose le regardait. La vue de ce jeune animal l'intéressait. Il était sorti de cette tête de si curieuses paroles sur l'amour! Ainsi l'amour était un exercice comme le tennis, la bicyclette ou l'équitation! L'amour était un sport! Quelle révélation! Et les images les plus singulières se formaient dans son esprit, cependant qu'elle suivait des yeux la silhouette maintenant lointaine du jeune homme ingénieux et décisif.
«Comment joue-t-on à l'amour, au vrai amour? Xavier ne m'apprend rien. Il sait tout pourtant, il en sait sans doute bien plus encore que ce Léonor, mais il se garde bien de m'instruire, me traite comme une petite fille, tout en se moquant de mon innocence. Oh! sa moquerie est bien douce, car il m'aime beaucoup, mais il abuse tout de même un peu de sa supériorité. Un sport, un sport....»
Elle sortit du massif d'arbres verts et alla s'asseoir sur un vieux banc de pierre, dans un coin à l'écart, mais d'où elle pouvait surveiller, par des coulées entre les arbres, tout ce qui se passait aux alentours. Elle aimait ce coin où elle avait rêvé d'entières matinées, avant l'arrivée de M. Hervart. Elle riait maintenant de la puérilité de ces rêves.
«Il me semblait, songeait-elle, que les branches allaient s'écarter, laissant paraître un jeune cavalier beau comme le jour.... Sans rien dire il poussait son cheval jusque près de moi, se penchait, m'enlevait, me couchait sur sa selle, et nous partions. C'était un galop fou, interminable, où je finissais par m'endormir, et, en effet, je me réveillais comme d'un sommeil, et pourtant je n'avais pas dormi. Il ne se passait rien qu'une chevauchée muette dans l'air bleu, et pourtant, en revenant à moi, j'étais lasse.... Que de fois j'ai fait ce rêve, que de fois j'ai vu les touffes des lilas se tasser pour faire place à mon beau cavalier et à son cheval noir.... Le cheval était toujours noir. Je me souviens peu de la figure du Persée qui me délivrait, pour quelques heures, de l'esclavage de mon ennui.... Un sport? Mais c'était un sport, cela! Que faisait-il de son Andromède, mon Persée? Je n'ai jamais pu le savoir. Que font les Persées de leurs Andromèdes?»
A cette question, l'infatigable imagination de Rose faisait, pour la centième fois, des réponses nouvelles. Tout le possible se déroulait devant ses yeux ou s'enroulait autour de son corps. Non seulement elle se donnait toute comme la pâte se donne aux mains agiles et violentes du pétrisseur, mais elle devenait aussi la boulangère affolée du pain mâle. L'imagination d'une jeune fille qui sait et ne sait pas ce qu'elle désire est d'une fécondité arétine. Aucun mouvement ne lui semble extraordinaire, ni aucune attitude ne lui semble impudique, ni aucun geste ne lui semble discourtois. Elle est prête à tout et tout lui semblera normal. Son appel au mâle est un appel à la science. Elle veut savoir. Si elle savait, elle n'imaginerait plus. Les femmes ne rêvent qu'à l'acte qui les a satisfaites. Les jeunes filles rêvent à tous les actes possibles et tous la satisferaient également. La perversion d'une jeune fille est la preuve même de son innocence; mais celles qui accepteraient tous les gestes savent pourtant, d'instinct, se révolter contre celui qui féconde: les plus folles sont les plus sages.
En tout ce que Rose s'imaginait depuis quelque temps, elle mettait la complicité de M. Hervart. Et même au moment où elle guettait le retour de Léonor, c'était à M. Hervart qu'elle pensait vraiment. Léonor n'allait sans doute être qu'un excitant pour son cœur et pour ses nerfs, une musique, un accompagnement. Le surcroît de désirs que la venue du jeune homme avait éveillé en elle, M. Hervart en profitait. Elle murmura plusieurs fois:
«Xavier, Xavier....»
Xavier, cependant, se félicitait de l'intervention paternelle qui avait épargné à Rose les propos hardis de M. Lanfranc. L'architecte sans doute eût adouci son langage, mais est-il bien utile qu'une jeune fille apprenne l'usage que les femmes font du mariage? Il se sentait devenir de l'école d'Arnolphe. Il dit:
--Mon cher Lanfranc, surveillez un peu votre langage, à table. Nous avons ici une jeune fille, ne l'oubliez pas.
--Oui, ajouta M. des Boys, je l'ai renvoyée d'ici, mais cela serait difficile pendant le déjeuner.
--Les jeunes filles, dit Lanfranc, cela ne comprend rien.
--Cela devine, dit M. Hervart.
M. des Boys, sans opinion sur la perspicacité virginale, désirait se conformer à l'usage et ne faire entendre à sa fille que des propos choisis.
--Alors, profitons, pendant que nous sommes seuls, reprit Lanfranc, dont les yeux d'un bleu vif égayaient la face tannée. Les jeunes filles comprennent peu et les femmes, guère davantage. Avez-vous rencontré dans votre vie beaucoup de femmes vraiment curieuses des choses de la chair, vous, Hervart? Dites? N'ont-elles pas toujours l'air de remplir une tâche? Maîtresses, elles travaillent à l'heure. Epouses, ce sont des fonctionnaires....
M. des Boys s'égaya. Sa femme était bien un fonctionnaire et même à la retraite, et sa maîtresse, qui d'ailleurs l'excitait peu, répondait assez à la définition de Lanfranc. Il allait la voir huit ou dix fois par an, avec l'astuce d'avoir toujours l'air de se laisser emmener à Cherbourg par complaisance.
Quelques jours plus tôt, M. Hervart eût protesté. Oui, il avait connu plus d'une femme voluptueuse. Celles que l'on connaît sont même généralement des voluptueuses, sans quoi elles seraient restées dans le cercle de la famille; mais encore faut-il savoir faire chanter ces violons de bonne volonté.
«Moi, eût-il répondu, je suis un archet magique. Je n'ai jamais rencontré ni un violon tout à fait insonore ni une femme absolument froide. J'en ai toujours tiré un air, des plaintes, une chanson, et toutes m'ont donné le baiser de paix, le baiser de joie. Une ou deux fois, je crus être amoureux. Cela me rendit timide et mon archet fit quelques fausses notes. Une autre fois, ce fut un amour réciproque, et l'archet et le violon étaient si bien d'accord que l'harmonie jaillissait au seul toucher des cordes. Les phrases voluptueuses n'avaient presque ni commencement ni fin. C'était un jeu continu avec des douceurs et des forces. J'avais autant de bonheur à regarder son épaule nue qu'à m'exalter dans ses bras et souvent la vue de son chapeau, de sa robe et de ses plumes, au tournant de la rue, m'éleva au rang d'un dieu. Un hommage adorable montait de cette créature vers mon cœur L'amour, c'est une religion mutuelle....»
Il dit tout haut, rentrant dans la conversation qui avait dévié encore une fois vers les mérites administratifs de Mme des Boys:
--On rencontre des femmes diverses. La meilleure ne vaut pas le rêve que l'on s'en faisait.
«Jolie banalité. Que va-t-il répondre à cela?»
--Je ne rêve pas, moi, dit Lanfranc, je cherche. Mais je ne trouve guère. Les aventures m'ont toujours déçu. Aussi, je ne veux plus aimer qu'à Paris. Là, on trouve d'agréables romans qui n'ont qu'un seul chapitre, le dernier.
--Votre opinion sur les femmes ne m'étonne plus.
--Mais, dit M. des Boys, son opinion est assez raisonnable. Vous parlez comme si vous aviez toujours vingt-cinq ans, Hervart.
Il rougit un peu:
--Moi! Ah! Dieu merci, j'en ai quarante. Et, poussé par l'à-propos, il ajouta en disant:
--Vous êtes jaloux de ma liberté, mais je crains bien de la perdre.
Par ces paroles, il posait sa résolution.
--Vous pensez à vous marier? demanda Lanfranc.
--Peut-être.
--Mme Suif vous irait très bien, Léonor fait le difficile....
Agacé par tant de vulgarité, M. Hervart se leva à son tour, entra dans le jardin: Rose et Léonor se promenaient ensemble.
VIII
Rose avait manœuvré de façon à se trouver sur le chemin du jeune homme. Ne pas la voir, c'était la fuir. La voir, c'était la saluer. Ainsi était-il arrivé. Au salut, Rose avait répondu par une parole de bienvenue, puis on avait passé au château de Barnavast, enfin à Mme Suif. Mais Léonor était discret et vague, si bien qu'à une question de Rose la conversation tourna vers les banalités sentimentales. Cependant, pour Rose, il n'y avait encore rien de banal au monde.
--Elle semble bien âgée, pour se remarier? demanda-t-elle.
--Oh! Mme Suif est de celles dont le cœur est toujours jeune.
--Ah! Il y a donc des cœurs qui vieillissent moins vite que les autres?
--Il y en a qui ne vieillissent jamais, Mademoiselle, comme il y en a qui n'ont jamais été jeunes.
--Pourtant, je vois de grandes différences, autour de moi, dans les sentiments des jeunes et des vieilles personnes.
--Connaissez-vous beaucoup de monde?
--Non, très peu, au contraire, mais j'ai toujours vu un certain accord entre les cœurs et les visages.
--Sans doute, mais la vérité générale, quoique représentant la moyenne des vérités particulières, n'est presque jamais conforme à une vérité particulière, prise au hasard....
Rose regarda Léonor avec un mélange d'admiration et de honte. Elle ne comprenait pas. Léonor s'en aperçut et reprit:
--Je veux dire qu'en toutes choses il y a des exceptions. Je veux dire aussi qu'il y a des règles qui comportent un grand nombre d'exceptions. Il arrive même dans la vie, comme dans la grammaire, que les cas exceptionnels soient plus nombreux que les cas réguliers.... Comprenez-vous?
--Oh! très bien.
--Ce qui n'empêche, acheva-t-il, en scandant ses mots, que la règle, n'aurait-elle que deux cas normaux à opposer à dix exceptions, la règle est la règle.
Ce ton doctoral plaisait à Rose. M. Hervart, depuis quelque temps, était toujours de son avis.
--Mais à quoi, reprit-elle, reconnaît-on la règle?
--La règle, dit Léonor, satisfait la raison. Rose le regarda, inquiète, puis, feignant d'avoir compris, fît un signe d'assentiment.
--Les femmes, reprit Léonor, n'entendent pas cela très bien. Cela ne les contente pas. Elles ne cèdent qu'au sentiment. Les hommes aussi, du reste, mais ils ne l'avouent pas. Aussi les femmes, que l'on accuse d'hypocrisie et de vanité, en ont-elles moins que les hommes, peut-être.... Enfin la règle est la règle. La règle voudrait que Marguerite renonçât....
--Oui ça, Marguerite?
--Mme Suif.
--Vous la connaissez beaucoup?
--Ne suis-je pas, répondit Léonor en souriant, le neveu et le lieutenant de son architecte? La règle, donc, voudrait que Marguerite renonçât à l'amour; et la règle veut que vous, Mademoiselle, vous y pensiez.
--La règle est la règle, dit sentencieusement Rose, en réprimant les éclats d'un rire qui s'épanouit en silence dans son cœur.
«Elle n'est pas bête, la règle, songeait-elle. Je ne demande qu'à lui obéir, et je crois que nous serons toujours d'accord....»
A ce moment, M. Hervart se trouva devant eux, au détour d'une allée. Rose l'accueillit par un sourire heureux, un sourire d'une délicieuse franchise.
«Allons, se dit M. Hervart, il n'est pas encore mon rival. Mon rôle, en ce moment, est de faire l'homme sûr de lui-même, l'homme qui possède, qui domine, le seigneur au-dessus de toutes les contingences....»
Et il parla de sou séjour à Robinvast, du plaisir qu'il prenait au milieu de cette nature riche et désordonnée.
--Mais, dit-il, vous venez y mettre de l'ordre. Vous allez blanchir ces murs, gratter ces mousses et ces lierres, éclaircir ces masses sombres, enfin donner à M. des Boys un joli château tout neuf, avec un délicieux parc également tout neuf....
--Touchera mes lierres! s'écria Rose indignée.
--Et pourquoi cela? dit Léonor. Les lierres ne sont-ils pas la gloire des murailles de Tourlaville? Les lierres, mais c'est la seule beauté architecturale qu'on ne puisse acheter. A Barnavast, qui est à l'état de ruine, nous les respectons, chaque fois que le mur peut se consolider par l'intérieur. Restaurer, pour moi, c'est rendre au monument l'aspect que les siècles lui auraient donné si on avait veillé à son entretien. Restaurer, ce n'est pas remettre à neuf; ce n'est pas donner à un vieillard les cheveux, la barbe, le teint et les dents d'un jeune homme; c'est relever un mourant et lui donner la santé et la beauté de son âge.
--Oh! que je suis contente de vous entendre parler ainsi, dit Rose. J'espère que M. Lanfranc a vos idées?
--M. Lanfranc est tout à fait converti à mes idées.
--Mon père ne fera rien sans me consulter, mais je serai plus sûre de vaincre, si vous êtes mon allié.
--Je serai votre allié.
--Votre méthode est sage, dit M. Hervart. Vous savez que je conserve la sculpture grecque au Louvre? Je suis entré dans cette nécropole au moment où le vieux système des restaurations commençait d'être abandonné. Un oscillait entre deux méthodes: refaire ou ne rien faire. La seconde a prévalu. Vous avez donc pu constater que nos marbres peuvent se répartir en deux groupes: ceux qui n'ont d'antique que le nom, et ceux qui n'ont d'antique que la matière. Autrefois, quand on avait trouvé un buste, on lui refaisait une tête, des bras, des jambes et l'on écrivait au-dessous de la chose: Restauré en Artemis, restauré en Minerve, restauré en Nymphe chasseresse, selon le caprice du plâtrier ou les indications d'un archéologue endormi. Je crois surtout que l'on comblait ainsi des lacunes. Si le système avait continué d'être suivi, nous aurions sans doute, à cette heure, un Olympe complet, tandis qu'il y a encore bien des places vides dans l'assemblée de nos dieux. Depuis que l'on a pris le parti de ne rien faire, les galeries se sont enrichies de curieux débris anatomiques, jambes et mains qui ressemblent à ces ex-voto que l'on voyait en effet pendus dans les sanctuaires grecs, têtes qui, toutes pareilles à celle d'Orphée, semblent avoir roulé à l'heure des orages, parmi les galets de la mer indignée, bustes troués comme ayant servi de cible à des soldats ivres. Bref, il n'entre plus chez nous que des morceaux d'un grand intérêt archéologique, mais d'une valeur d'art à peu près nulle. Une méthode intermédiaire n'aurait-elle pas été préférable? Intermédiaire, c'est-à-dire intelligente. L'intelligence, n'est-ce point l'art de concilier les idées et d'obtenir une harmonie? Une tète d'Aphrodite au nez cassé n'est plus une tête d'Aphrodite. Il me faut de la beauté et on me donne une pièce d'archives. Que l'on refasse le nez, si l'on veut que j'admire, et si l'on ne veut pas refaire le nez, que l'on sépare le Louvre en deux musées, le musée esthétique et le musée archéologique.
Ayant fini do parler, il regarda Rose, d'abord, témoignant ainsi qu'il avait besoin, avant tout, de son approbation. La figure de Rose s'éclaira de bonheur. Ses yeux répondirent.
«Mon ami, je vous admire. Vous êtes un dieu.»
Ces mouvements furent compris par Léonor, qui cherchait depuis quelques instants à deviner quels étaient les rapports de Rose et de Hervart.
«Ils s'aiment, se dit-il, et lui il a le génie de l'amour. Moi, j'ai vingt-huit ans. C'est ma seule supériorité sur lui. Encore est-elle fort illusoire, car seules les femmes, mises au courant de la vie par l'expérience ou les confidences, font quelque attention à l'âge des hommes. Une femme a l'âge de sa figure. Un homme a l'âge de ses organes. Or l'état des organes se lit dans les yeux. Un homme a l'âge de ses yeux. Hervart a de beaux yeux bleus, doux et vifs, ardents. Mais que m'importe? Je ne désire point les bonnes grâces de cette innocente.»
En même temps qu'il songeait ainsi, il avait répondu à M. Hervart:
--Je suis bien de votre avis. On tend trop aujourd'hui à confondre ce qui est curieux ou rare ou ancien, avec ce qui est beau. On a remplacé le sens esthétique par le respect.
--Cela était peut-être inévitable, dit M. Hervart. Cela convient, en tout cas, à une démocratie. On n'a pas le temps d'apprendre à admirer, on peut très vite apprendre à respecter. L'intelligence est docile. La sensibilité est rebelle.
--Est-ce qu'il n'y a pas, demanda Rose, des admirations spontanées?
--Oui, dit Léonor, il y a l'amour.
--Alors, admirer, c'est aimer?
--Quand ou admire, si on n'aime pas encore, on est bien près d'aimer.
--Et aimer, c'est admirer?
--Pas toujours.
--L'amour, dit M. Hervart, est compatible avec presque tous les autres sentiments, et même avec la haine.
--Oui, reprit Léonor, en apparence. Car il y a bien des sortes d'amour. Celui qui lutte avec la haine ne sera jamais qu'un amour d'intérêt ou de sensualité.
--On ne sait jamais. Je tiens que l'amour, de même qu'il est prêt à toutes les métamorphoses, peut dévorer tous les autres sentiments et s'installer à leur place. Il vient, il s'en va, sans que l'on puisse comprendre le mécanisme de ses voyages. Il dure deux heures ou toute la vie....
--Vous confondez les genres, dit Léonor. D'ailleurs, pour s'entendre, il faut laisser aux mots leur sens traditionnel, avec toutes ses nuances. L'amour est au fond de tous les sentiments comme négation ou comme affirmation: on peut dire cela, et quand on a dit cela, on n'a rien dit. Croyez-vous que cela soit en vain que l'usage verbal emploie les mots de passion, caprice, inclination, goût, curiosité, sympathie et tant d'autres? Il faudrait plutôt, je crois, créer des nuances nouvelles que de s'ingénier à fondre en une seule teinte toutes les couleurs et toutes les nuances de la sensation et du sentiment.
Pareille à un musicien de village qui entendrait discuter contrepoint ou orchestration, Rose écoutait, un peu inquiète, un peu colère, et pourtant charmée. On parlait de ce qui lui remplissait le cœur, de ce qui tendait ses nerfs; elle ne comprenait pas, elle sentait. Elle aurait voulu comprendre.
«Xavier m'expliquera tout cela. J'ai l'air d'une sotte au milieu de ces discours où je ne puis placer un mot.»
Elle feignit de désirer une rose trop haute pour sa main. M. Hervart se précipita, atteignit la fleur, se mit à dépouiller la branche de ses épines, de son excès de bois et de feuilles.
--Ce n'est pas celle que je voulais, dit Rose.
M. Hervart recommença, cependant que la jeune fille jouissait extrêmement d'avoir, par un caprice, interrompu une conversation sérieuse.
Léonor les considérait avec une certaine ironie. Rose s'en aperçut, se sentit rougir et disparut.
M. Hervart et Léonor continuèrent leur promenade et leur causerie, mais ils ne parlèrent plus de l'amour.
IX
L'heure du déjeuner fut agréable pour Rose. Les regards, les désirs, les propos venaient vers elle. M. Lanfranc galantisait sans indécence. Elle riait, puis, soudain sérieuse, acceptait quelque contact avec les gestes de son voisin, M. Hervart. Léonor ne se permit que des phrases brèves, qui voulaient résumer les discours plus ingénus des convives. L'œil de cette jeune fille, qu'il croyait dédaigner, le surexcitait; mais à force de vouloir paraître un homme supérieur, il parut un homme désagréable. Rose en eut peur.
«Qu'il est sec! songeait-elle. Comment parler, comment jouer avec un homme si sûr de ses mouvements? Il gagnerait toujours.»
Plusieurs fois, avec une inconscience innocente, elle regarda tendrement M. Hervart.
«Comme j'ai bien choisi! Voici un homme plus jeune que mon ami, plus près de moi, et chacun de ses gestes, chacune de ses paroles me rapproche encore de Xavier. Je sens bien qu'il en sera toujours ainsi. Qui pourrait lutter avec lui? Xavier, je l'aime!»
En se penchant pour atteindre une carafe, elle murmura dans la figure de M. Hervart:
--Xavier, je t'aime!
M. Hervart feignit de s'étrangler. Sa rougeur fut mise sur le compte d'un noyau de cerise, et Lanfranc imagina quelques pauvres facéties.
Comme le déjeuner s'achevait, elle dit avec une franchise perverse:
--M. Hervart, voulez-vous venir avec moi, voir s'il ne manque rien là-bas?
--J'ai fait servir le café dans le haut du jardin, dit Mme des Boys.
Lanfranc vanta cet usage campagnard.