Part 3
Quand elle se découvrit, ses yeux étaient humides, son visage grave. Elle ne dit rien, alla cueillir une mûre, comme s'il ne s'était rien passé. Mais, au lieu de la manger, elle la jeta, et, au lieu de revenir vers M. Hervart, elle s'éloigna.
M. Hervart se sentait glacé. Il la regarda, immobile et triste, rassembler les plis de sa robe et assurer son chapeau.
Arrivée aux lilas qui allaient la cacher, Rose s'arrêta, se retourna franchement, envoya un baiser, puis, prenant son élan, disparut vers la maison.
La scène avait duré deux ou trois minutes: dans ce bref intervalle, M. Hervart avait beaucoup vécu. C'était l'instant le plus émouvant de sa vie; du moins n'avait-il pas alors le souvenir d'en avoir connu un pareil. En entendant proférer ce nom, Xavier, presque aboli de sa mémoire, un cortège de charmantes heures anciennes était entré dans son cœur, celles des tendresses maternelles, celles des premiers aveux, celles des premières caresses. Il se retrouvait au début de la vie et aussi incapable qu'à vingt ans de réflexions moroses.
Son allure changea tout à coup. Il grimpa sur la terrasse, à la force des poignets, s'assit sur le rebord, parmi les herbes sèches, alluma une cigarette et regarda les choses, en ne pensant à rien.
V
Leur rapide intimité ne laissa pas que de faire quelques progrès pendant les jours suivants. Le matin, M. des Boys ne quittait pas les ouvriers qui traçaient les allées nouvelles et, à chaque instant, il appelait sa fille ou M. Hervart, sollicitant leur approbation.
L'après-midi, on allait regarder quelque château des environs.
Ils virent Martinvast, tours, chapelle, arceaux gothiques, ingénieusement plies à recouvrir, sans dommage pour leurs lignes, le frêle luxe moderne. Tourlaville, moins ancien, avait l'air plus vétuste, sous sa robe de lierre. M. Hervart aima la grande tour octogone, la hardiesse des toits incurvés.
Ils virent Pepinvast, tout ajouré, tout en clochetons, tout fleuri de trèfles et d'épis. Ils virent Chiflevast, janus, gothique d'un côté, et Louis XIV de l'autre.
Nacqueville a des parties vieilles; le principal corps semble contemporain de Richelieu, l'ensemble est grand. C'est, par excellence, le château français, celui que les générations ont maintenu vivant, sans rien cacher de ses origines lointaines.
Le Vast, qui semble tout moderne, plaît par la fraîcheur du site, les cascades où s'amuse la Saire. C'était plus humain que les vastes merveilles qu'ils avaient admirées sans envie. Ici, on laissait se jouer le désir.
--Pourtant, dit M. Hervart, cela a trop l'air d'un grand chalet.
M. des Boys résolut d'établir une cascade à Robinvast. Il regrettait de ne disposer que d'un ruisseau.
Ils revinrent par La Pernelle, d'où l'œil voit se dérouler tout l'est de la Hague, depuis Gatte-ville jusqu'à Saint-Marcouf, vaste manteau d'émeraude que la mer, au loin, borde d'un ruban bleu.
On s'arrêta. Rose cueillit des bruyères dont s'emplirent les bras heureux de M. Hervart. La vivacité de l'air animait ses joues et ses yeux. Ils échangeaient des propos aimables.
--N'est-ce pas qu'il est beau, mon pays?
Un nuage cacha le soleil. Les teintes s'apalirent; on vit une ombre marcher sur la mer, éteignant son éclat, peu à peu; mais au sud, vers les îles Saint-Marcouf, elle brillait encore.
--Une pensée triste vient de passer sur le front de la mer, dit M. Hervart, mais voyez....
Tout, à l'instant, redevenait radieux.
Rose envoya des baisers dans l'espace.
Il fallut reprendre le chemin de Saint-Vast, où l'on avait loué la voiture. De là, par le petit chemin de fer qui longe un instant la mer, avant de courir sous les pommiers, ils arrivèrent à Valognes.
Le dîner, à l'hôtel Saint-Michel, ne fut ennuyeux que pour M. des Boys, qui commençait à déplorer la longueur de cette excursion. Que de belles architectures, pourtant, à visiter encore, Fontenay, Flamanville. Mais cela représentait de petits voyages.
--Nous verrons encore, dit-il, Barnavast, Richemont, l'Ermitage et Pannelier. Cela peut se faire en une après-midi.
Ils ne purent rentrer à Robinvast que fort tard. L'obscurité toléra dans la voiture quelques privautés: la jambe de M. Hervart chercha celle de Rose et la trouva; leurs mains aussi se rencontrèrent un instant, sous prétexte de maintenir en équilibre les bruyères que Rose tenait sur ses genoux.
Mme de Boys les attendait, un peu inquiète. Elle embrassa sa fille avec frénésie. Rose se mit à rire, tout à fait énervée, voulut boire, puis, ayant bu, voulut manger.
--C'est cela, dit M. Hervart, nous allons souper.
Il se reprit:
--C'est pour rire, je n'ai nullement faim.
Mais cette idée amusa Rose, qui apporta dans le salon toutes sortes de choses, jusqu'à une bouteille de cidre mousseux, trouvée dans un placard.
--Hervart a vingt-cinq ans, dit M. des Boys, qui voyait son ami aider Rose dans ses préparatifs. Bonsoir, moi je vais me coucher.
--A vingt-cinq ans, dit Hervart, on ne sait que faire de la vie. On a tous les atouts dans son jeu. On jette ses cartes au hasard, et on perd.
--Il parle de jouer, maintenant? dit M. des Boys, qui fermait les yeux. Rose se mit à rire aux éclats.
--Vous montez vraiment? dit Mme des Boys, l'air fatigué. Il faut donc que je reste.
Mais bientôt, elle s'ennuya. Il était minuit et demi. Elle essaya d'emmener sa fille.
--Encore dix minutes, maman.
--Eh bien, je vous laisse. Je t'attends dans dix minutes.
M. Hervart se leva.
--Je vous donne dix minutes. Restez. Soyez indulgent pour cette fillette. Le grand air lui a monté à la tête.
M. Hervart était gêné. Huit jours plus tôt, ce tête-à-tête lui eut paru la chose la plus innocente et peut-être la plus ennuyeuse.
«Je ne sais vraiment pas ce qui va se passer. Il faut que je sois sérieux, froid, que je prenne l'air fatigué, l'air vieux....»
Dès qu'elle entendit sa mère marcher au-dessus du salon, Rose vint s'asseoir près de M. Hervart, mit les mains sur le bras de son fauteuil. Il la regarda. Il y avait quelque chose de fou dans ses yeux. Il se tourna tout à fait, posa ses mains sur les mains de la jeune fille. Les mains remuèrent, prirent les siennes, les serrant très doucement. Sans avoir eu le temps d'y penser, ils se réveillèrent, une seconde plus tard, lèvres contre lèvres. Ce baiser épuisa leur émotion. Ils reculèrent tous les deux du même mouvement, mais sans cesser de se regarder.
Il la trouvait décidément très jolie. Elle le trouvait admirable, songeant:
«Je lui appartiens. Je lui ai donné mes lèvres. Je suis à lui. Que va-t-il faire? Que vas-tu faire?...»
M. Hervart se demandait précisément ce qu'il fallait faire.
«Quelles sont les caresses possibles et dont elle ne se fâchera pas? J'ai envie de reprendre ses lèvres.... Ses yeux? Son cou? Quel est le poète italien qui a dit: «Baisez les bras, baisez le cou, baisez les seins de votre amie, ils ne vous rendront pas vos baisers. Les lèvres seules....» Mais il faut parler. Naturellement, il faut dire: «Je vous aime!» Mais je ne l'aime pas. Si je l'aimais, j'aurais dit: «Je t'aime!» et je l'aurais dit sans y penser, sans le savoir.»
--Rose, je vous aime!
Elle ferma les yeux, posa sa tête sur le bras du fauteuil, car elle était assise sur une chaise basse.
C'est l'oreille qui se présentait. M. Hervart baisa l'oreille, lentement, à petits coups, comme un gourmand qui savoure un coquillage délicat.
«Elle se laisse faire. C'est amusant.»
Il fit le tour de l'oreille, s'arrêta à l'œil, qui était clos.
«Que c'est doux, la paupière!»
Il redescendit le long du nez, atteignit le coin de la bouche, où il goûta un grand plaisir. Un peu chatouillée, elle souriait.
Quand elle fut bien embrassée sur le côté droit, elle présenta le côté gauche, puis elle offrit ses lèvres franchement, reçut un baiser passionné, le rendit de tout son cœur et se leva.
Elle souriait sans embarras. Elle était heureuse et très peu troublée.
«C'est fait, se disait-elle, je suis mariée.»
VI
Les allées se dessinaient. L'une, d'un bel ovale, entourait, devant la maison, une pelouse qui, pour le moment, ressemblait à un coin de mauvais herbage, avec toutes sortes de fleurs dans l'herbe inégale, des renoncules, des pâquerettes, des gentianes roses, des centaurées; il y avait aussi du jonc, des orties, de la ciguë et des angéliques, qui ressemblaient à de grandes filles maigres coiffées d'un chapeau blanc.
Maître Encoignard, le jardinier de Valognes, considérait cette sauvagerie d'un œil triste:
--Il faudra la charrue, monsieur des Boys, tout au moins la houe. Puis nous tamiserons la terre remuée, nous égaliserons en bombant légèrement, et nous sèmerons du ray-grass. En deux ans vous aurez là un tapis de velours vert.
Lorgnant le paysage, il continuait:
--Des tilleuls! Il vous faudra ici un segoya et, là, un araucaria. Que vois-je? Un pommier, Cela n'est pas convenable. Nous ôterons cela pour y mettre un magnolia grandiflora. Un jardin anglais, vous voulez un jardin anglais, n'est-ce pas? ne doit contenir que des plantes exotiques. Des lilas, des rosiers? Pourquoi pas des boules de neige? Ah! voici un houx panaché. Nous pouvons l'utiliser, peut-être.
--Je ne veux pas, dit Rose, qui s'était approchée, que l'on touche à mes arbres.
--Elle a raison, dit M. des Boys.
--Arracher des lilas, reprit Rose, arracher des rosiers!...
--Mais, Mademoiselle, je vous mettrai à la place des fleurs plus belles.
--Les plus belles fleurs sont celles que j'aime le plus.
Elle cueillit une rose rouge et la porta à ses lèvres, la baisant comme une chose sacrée et adorée.
M. des Boys regardait sa fille avec étonnement.
--Eh bien, monsieur Encoignard, il faudra faire ce qu'elle veut. Hervart, qu'en pensez-vous?
--Je pense qu'il faut peigner la nature le moins possible. Je pense aussi qu'il faut aimer les plantes du pays où l'on vit. Elles seules s'harmonisent avec le ciel, avec les cultures, avec la couleur des rivières, des chemins et des toits.
--C'est juste, dit M. des Boys.
--Xavier, je vous aime, murmura Rose, en prenant le bras de M. Hervart.
On continua l'inspection du jardin et il fut décidé que la collaboration de maître Encoignard erait réduite aux soins ordinaires d'un jardinier sage et docile. On admit quelques plantes nouvelles, à condition que les anciennes seraient respectées.
M. Hervart, qui s'était levé de bonne heure, se promenait depuis longtemps déjà. Il avait passé une partie de la nuit à réfléchir. Les femmes qu'il avait aimées, ou connues, s'étaient présentées à lui dans leurs attitudes préférées et leurs gestes habituels. Celle-ci, un corps charmant, se dévêtait sitôt entrée, comme une folle, en excitant son amant à une pareille et prompte nudité. Une autre semblait au contraire n'être venue que pour une visite amicale, et il fallait de réelles diplomaties pour obtenir d'elle ce qu'elle désirait très fort pourtant, au fond de son cœur. Entre ces deux-là, beaucoup de nuances se disposaient. La plupart aimaient à se livrer peu à peu, à jouer longuement avec leur pudeur et avec leur désir, à contempler la lutte des deux bêtes divines. M. Hervart croyait connaître assez bien les femmes; il savait que celle qui se laisse toucher se laissera prendre toute.
«Une femme, songeait-il, qui aurait été aussi familière que Rose, et même beaucoup moins, serait femme donnée. Peut-être me ferait-elle attendre encore quelques jours, en maîtrisant son feu, jusqu'à l'heure propice des abandons complets, mais elle m'appartiendrait, laisserait ses yeux l'avouer, ses lèvres le dire. Il me semble même qu'une telle femme serait disposée à provoquer la venue de l'heure agréable, si je n'avais pas l'adresse de la préparer moi-même. Rose, étant une jeune fille et n'ayant que des pressentiments confus, ne sait comment hâter notre bonheur, sans quoi elle le hâterait, c'est évident. Elle est donc à moi. Je suis le maître de son heure et de la mienne. La question que j'ai à résoudre est donc celle-ci: vais-je continuer de respirer la fleur sur le rosier, ou vais-je la cueillir?»
Cette métaphore lui parut d'une poésie un peu molle.
Alors il employa en lui-même, sans toutefois les formuler, même à mi-voix, des termes plus nets.
«Eh bien, si je la prends, je la garderai. Je n'avais jamais songea me marier, mais il ne faut pas résister à sa vie. C'est peut-être le bonheur. Voudrais-je mettre dans ma vieillesse ce regret: le bonheur a passé à côté de moi en souriant à mon désir, et mes yeux sont restés mornes et ma bouche est restée muette? Le bonheur, le bonheur? Est-ce bien certain? Le bonheur est toujours incertain. Le malheur aussi, d'ailleurs. Et il se forme, par l'amalgame de ces deux éléments, un mélange fade.»
Cette idée banale l'occupa un instant. Toutes les joies sont passagères et ensuite on se retrouve dans l'état neutre.
«Neutre, ou au-dessous du neutre. Une femme de ce tempérament? Eh! je puis encore la dompter! Soit, mais dans dix ans, quand elle en aura trente? Ah! d'ici là!»
M. des Boys emmena Encoignard dans son bureau. Restés seuls, Rose et M. Hervart eurent bientôt disparu derrière les massifs, bientôt franchi le ruisseau. Ils couraient presque.
--Nous voilà chez nous, dit Rose, et, de l'air le plus calme, elle offrit ses lèvres à M. Hervart.
«Elle est déjà conjugale,» se disait-il.
Cependant, ce baiser le troubla, d'autant plus que Rose, pour remercier sans doute M. Hervart d'avoir défendu son vieux jardin, laissa longtemps sa bouche unie à celle de son ami. Comme elle perdait haleine, ses seins remuèrent sous le léger corsage blanc. Il était bien tentant d'y porter la main. M. Hervart osa, et son geste fut accueilli sans indignation. Ils se regardèrent, désirant parler, mais ne trouvèrent pas de paroles. Alors leurs bouches se joignirent encore. M. Hervart pressait doucement le sein de Rose et une petite main serrait son autre main. Le moment était périlleux. M. Hervart le sentit et voulut mettre fin à ce contact. Mais la petite main serra plus étroitement sa main, cependant qu'un genou, s'ouvrant d'un mouvement légèrement convulsif, venait battre sa jambe. L'arc, à ce contact, se détendit. Les mains retombèrent, les lèvres se déjoignirent et, pour la première fois après un baiser, Rose ferma les yeux.
M. Hervart sentit une douleur à la nuque.
Il se souvint alors d'une saison d'amour platonique qu'il avait passée à Versailles avec une femme vertueuse, et il eut peur, car cette passion à baisers légers et à serrements de mains l'avait plus ravagé que les plus violents excès.
«Que vais-je devenir? Car maintenant, c'est du platonisme aigu, avec ses manifestations les plus décisives. Tout ou rien! Autrement, je suis perdu.»
Il regarda Rose, en croyant prendre un air glacé, mais les yeux complices le regardaient si doucement!
Ses pensées se firent confuses. Il avait envie de se coucher dans l'herbe et de dormir. Il le dit.
--Eh bien, couchez-vous et dormez. Je veillerai votre sommeil. J'écarterai les mouches de vos yeux et de vos lèvres. Je vous éventerai avec cette fougère et j'essuierai de mon mouchoir la sueur de votre front.
Elle parlait d'un ton de câlinerie passionnée. C'était une musique. M. Hervart se réveilla et dit des paroles d'amour.
«Je vous aime, Rose. Le contact de vos lèvres a rafraîchi mon sang et réjoui mon cœur. Quand j'ai posé ma main sur votre poitrine, il m'a semblé que j'étreignais un trésor. J'étais riche. Mais, dis, mon enfant aimée, ce trésor, tu me l'as donné et tu ne me le reprendras pas?...»
M. Hervart haletait. Rose, en remuant la tête, disait: «Non, je ne le reprendrai pas», et même, pour prouver sa véracité, elle tendit sa gorge vers M. Hervart, qui effleura d'un baiser léger l'étoffe tendue.
Voyant le peu d'empressement de son amant, Rose, sans en soupçonner le mystère, devina un mystère.
«L'amour, sans doute, veut des repos. Nous allons nous promener et je lui parlerai des fleurs et des insectes. Nous ferons peut-être bien aussi de retourner au jardin, car si on avait l'idée de venir nous chercher, ce serait très ennuyeux.»
Ils se levèrent et firent le tour du bois, pour regagner ensuite la maison.
M. Hervart était distrait.
Il tenait dans sa main la main de son amie, mais il oubliait de la serrer. Pourtant ses pensées étaient des pensées d'amour. Il regardait autour de lui, semblait chercher quelque chose.
--«Que cherchez-vous? Dites-le-moi, je chercherai aussi.»
M. Hervart cherchait un lit. Il inspectait les mousses et les feuilles sèches, examinait les berceaux, les abris, les retraites.
Il avait honte de sa quête.
«Mais, songeait-il, il le faut. Je l'aime, et ces jeux innocents sont trop pernicieux. M'en aller? C'est me condamner à une solitude désolée ou à des consolations amères. L'épouser? Soit, mais ce n'est pas demain, et nous sommes trop frémissants pour être patients. Et puis, retrouverions-nous les moments qu'un désir secret nous ménage? Et si, fiancés, le sentimentalisme traditionnel allait nous soumettre à son protocole? Non, enfants de cette terre qui nous prépare son sein, soyons des paysans. Comme eux, aimons d'abord, au hasard des sentiers et, sûrs du consentement de notre chair, nous prendrons à témoin les hommes.»
Il cherchait toujours, et il trouvait, mais quand il avait trouvé, il cherchait encore, car il avait honte de sa lâcheté.
«Et, se répondait-il, s'il faut être lâche pour être heureux? Quoi, je me soumettrais aux préjugés, au moment que la vie envoie sous mes lèvres une vierge qui les ignore? J'aurai le courage de ma lâcheté.»
Peu à peu, il regarda d'un œil plus distrait les tapis de feuilles. Son imagination revenait avec complaisance aux délices de la minute précédente, et il souhaita appuyer encore une fois sa main tremblante sur le sein gonflé de Rose, cependant qu'il boirait son haleine et sa salive.
«Car tel est l'amour que de nos muqueuses il coule une manne plus douce et plus nourrissante que le lait des mamelles maternelles!»
M. Hervart retrouvait tout son aplomb. Il conclut:
«Bien curieuse aventure et qui augmente le trésor de ma science et celui de mes plaisirs.»
Rose, sentant la pression de ses doigts, osa enfin le regarder. Il souriait. Elle fut contente.
--Vous ne me quitterez pas? dit-elle. Promettez-le-moi. Quand nous serons mariés, nous demeurerons où vous voudrez, mais, d'ici là, je vous veux près de moi, dans ma maison, dans mon jardin, dans mes bois, dans mes champs, sur nos roules. Comprenez-vous?
--Enfant, je vous aime et je comprends que vous m'aimez aussi....
--Pourquoi aussi? C'est moi qui ai aimé la première; je ne veux pas de ce mot; il exprime une sorte d'imitation.
--C'est vrai, dit M. Hervart, notre tendresse réciproque fut simultanée. Mais il est toujours convenu que c'est l'homme qui aime le premier et que la femme ne fait que consentir à ses désirs.
--Que pouvez-vous désirer que je ne désire moi-même?
«Son innocence est délicieuse», pensa M. Hervart.
Il reprit:
--Mais je désire peut-être plus d'intimité encore, un abandon entier, Rose....
--Eh bien, ne suis-je pas tout entière à vous? Mais je vous veux en échange, Xavier, je vous veux aussi tout entier.
M. Hervart ne sut que dire. Il devenait timide. Une si charmante naïveté le troublait plus que les images mêmes de la volupté.
«Elle ne savait pas, pensait-il. Elle n'a même pas rêvé. Quelle chasteté! Quelle grâce!»
Il répondit:
--Je vous appartiens, Rose, de tout mon cœur....
--Vous étiez distrait, il y a un instant?
--Les premiers mouvements de mon bonheur....
--Oh! Vous avez eu bien des bonheurs, depuis que vous existez, Xavier, vous en avez donné, vous en avez reçu....
--J'ai vécu, dit M. Hervart.
--Oui, et moi je suis une jeune fille de vingt ans.
--Avoir vingt ans!
--Si vous aviez vingt ans, je ne vous aimerais pas.
M. Hervart ne répondit que par un sourire qu'il fit le plus jeune possible, le plus délicat. Il savait bien ce qu'il aurait voulu dire, mais il sentait qu'il ne le dirait pas. D'ailleurs, il se demandait si Rose et lui-même parlaient la même langue.
«Cette conversation doit être absurde. Je lui dis que je désire qu'elle m'abandonne son corps, et elle me répond sans doute qu'elle m'a donné son cœur. Evidemment, elle n'a aucune idée de ce qui pourrait se passer entre nous.... Ces menues privautés, qu'est-ce que cela pour elle? Des marques d'affection.... Pourtant, n'y avait-il pas de la volupté dans ses gestes, dans ses baisers, dans ses yeux? Son corps n'a-t-il pas tremblé sous mes lèvres impérieuses? Oui, elle connaît l'amour! Quel enfantillage! Pourtant, avec beaucoup d'adresse....»
--Ne croyez pas, Rose, que j'aie encore jamais eu l'occasion de donner mon cœur. Cela n'arrive pas toujours, au cours d'une vie, cela; et quand cela arrive, cela n'arrive qu'une fois.... Un homme a bien des aventures qui n'engagent pas sa volonté.... L'homme est un animal, en même temps qu'il est un homme....
--Et la femme?
--Il est convenu, dit M. Hervart, que la femme est un ange.
Rose, à ce propos, se mit à rire, avec beaucoup d'innocence, semblait-il, puis elle dit:
--Je n'ai pas la prétention d'être un ange.
Cela ne m'amuserait pas d'ailleurs. Les anges, mon père les met dans ses tableaux. Moi j'aime mieux être une femme. Est-ce que vous aimeriez un ange?
M. Hervart riait aussi. Il expliqua cependant que les jeunes filles avaient droit à ce titre délicieux d'anges, à cause de leur innocence....
--Quand on aime, est-on encore innocent?
--On ne l'est pas longtemps, si on l'est encore.
Ils ne purent en dire davantage. Ils étaient revenus près du ruisseau, et ils apercevaient M. des Boys qui montrait son domaine à deux messieurs inconnus, dont l'un semblait de son âge, dont l'autre était un homme d'une trentaine d'années.
VII
M. Hervart reconnut bientôt dans l'un des visiteurs son ami d'autrefois, l'architecte Lanfranc. Il apprit ensuite que le jeune homme était le neveu, l'élève et le successeur probable de Lanfranc. Enfin, il fut informé que les deux architectes étaient installés au vieux château de Barnavast, dont ils avaient entrepris la restauration pour le compte de Mme Suif, veuve du célèbre Suif, l'homme qui avait donné un si bel essor à la statuaire sulpicienne. Lanfranc, qui avait rejointoyé et enluminé toutes les églises de la basse Normandie, se fournissait depuis vingt ans chez Suif, et sa veuve l'avait toujours apprécié. De là cette entreprise de Barnavast, qui allait achever sa fortune et lui permettre de regagner Paris et d'arriver à l'Institut.
Dès qu'on se fut assis à l'ombre des marronniers sur le banc et les chaises rustiques, Lanfranc commença l'histoire de Mme Suif, que tout le monde connaissait. Rose y fut attentive. Dès que Lanfranc pouvait réunir un auditoire bienveillant, il racontait l'histoire de Mme Suif, qui était un peu la sienne. Mme Suif avait été sa maîtresse, puis il s'était marié, puis il avait renoué avec elle, enfin, la tiédeur venue, était resté son ami.
--Ah! si je n'avais pas eu l'enfantillage de faire un mariage d'amour, j'épouserais aujourd'hui les millions de Mme Suif, car Mme Suif serait reconnaissante au monsieur qui la débarrasserait de son nom. Comment voulez-vous que je divorce, moi, architecte des églises et des châteaux? Enfin, elle consentira peut-être à s'appeler Mme Léonor Varin. Elle ne regarde pas mon neveu sans complaisance.
--Moi, je n'en veux pas! dit Léonor, en rougissant.
Rose l'avait regardé, et il s'était soudain senti tout honteux de sa cupidité secrète.