Chapter 9
---Elle a de l'esprit tout de même», dit Donald à Ned en s'en allant. Betty, restée seule près de Mme Mac'Miche, lui donna quelques soins qui furent repoussés avec force injures.
«Je veux être seule! criait-elle. Je veux être seule!
--Je ne puis vous laisser tant que vous n'êtes pas remise sur vos pieds, Madame.»
Mme Mac'Miche essaya de se relever; elle poussa un gémissement et retomba sur son oreiller; elle ne pouvait ni se redresser ni se retourner sur son lit. Betty, inquiète et redoutant quelque fracture proposa à Mme Mac'Miche d'aller chercher le médecin.
Madame Mac'Miche:--Jamais! Je ne veux pas! Plutôt mourir que payer un médecin.
Betty :--Mais Madame a peut-être quelque chose de dérangé dans les os. Il faut bien qu'on y voie.»
Et Betty s'esquive pour aller chercher M. Killer.
Madame Mac'Miche:--Malheureuse, infortunée que je suis! On me vole mon argent; on veut me ruiner en médecins!... Mes pauvres cinquante mille francs! Ils les ont volés!... Et l'or! Ces pièces si jolies, si charmantes, ils les ont prises! Ah! mon Seigneur! ils m'ont pillée, assassinée, égorgée! Ce gueux de Charles! Cette scélérate de Marianne! Ils ont tout raconté à ce juge! Un méchant juge de paix de quatre sous! Il m'a dévalisée!... Il m'a volée peut-être! Il faut que j'aille voir!... Ma clef! Ils m'ont pris ma clef! Ils m'ont volé ma clef!»
Mme Mac'Miche chercha encore à se lever, mais sans plus de succès que la première fois.
«Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots! Je ne peux pas y arriver! Je ne pourrai pas ouvrir ma caisse chérie! Je ne saurai pas ce qu'ils m'ont volé, ce qu'ils m'ont laissé!... A deux pas de mon trésor, de ce qui fait ma vie, mon bonheur! Et ne pouvoir y arriver! ne pas pouvoir toucher mon or, le manier, l'embrasser, le serrer contre ma poitrine, contre mon coeur! Mon or, mon cher et fidèle ami! Mon espérance, ma récompense, ma joie! Oh! rage et désespoir!»
Quand Betty rentra avec le médecin, ils la trouvèrent en proie à une violente attaque de nerfs accompagnée de délire. Elle ne parlait que de sa caisse, de sa clef, de son or. Le médecin examina la jambe gauche, qui ne faisait aucun mouvement; il reconnut une fracture. Aidé de Betty, il déshabilla Mme Mac'Miche, la coucha dans son lit, fit le pansement nécessaire, mit l'appareil voulu pour que les os puissent reprendre, et recommanda du calme, beaucoup de calme, de peur que la tête ne s'engageât tout à fait.
Betty crut devoir avertir Charles et les miss Daikins de ce qui arrivait à la cousine Mac'Miche.
«Je vais profiter de son moment de calme, pensa-t-elle, pour courir jusque là-bas.»
«Vous voilà déjà de retour, Betty? dit Marianne, qui, aidée de Charles, servait le dîner recuit, refroidi et réchauffé. Dînez-vous avec nous?
Betty:--Je ne demanderais pas mieux, bien sûr; mais ne voilà-t-il pas que la cousine Mac'Miche a la jambe cassée à présent.
Marianne:--Cassée! C'est-il possible! Quand donc? Comment donc?»
Betty raconta ce qui était arrivé. «Quant au charretier, continua-t-elle, il n'est pas fautif; c'est qu'elle l'a pincé! Fallait voir comme son cou était noir! La douleur lui a fait lâcher prise, et... par malheur elle a roulé sur les pierres! C'est là qu'elle se sera fracturée, comme dit le médecin.
Marianne:--Ecoutez, Betty, dînez avec nous; nous avons tout juste de quoi; le juge nous avait donné un poulet que j'ai fait rôtir; il est un peu sec à force d'avoir attendu, mais nous sommes tous jeunes, avec de bonnes dents et bon appétit. Et puis, voici une omelette pour fêter le retour de Charlot.
Betty:--Et Mme Mac'Miche donc qui est seule?
Marianne:--Elle n'a besoin de rien, que de repos, a dit le médecin; et vous, vous avez, comme nous tous, besoin de manger. Voyez donc! Il est près de trois heures, et nous dînons d'habitude à une heure. Viens, ma Juliette, tu es pâle et fatiguée! mets-toi à table.»
Marianne amena et établit Juliette à sa place accoutumée, s'assit à coté, et lui servit un morceau d'omelette bien chaude.
«Eh bien, où est Charlot? dit Marianne en regardant de tous côtés après avoir servi Betty.
Juliette:--Il va revenir, m'a-t-il dit; il nous demande de ne pas l'attendre.»
On ne fit plus d'observation, et les convives mangèrent avec un appétit aiguisé par un retard de deux heures.
«C'est singulier que Charles ne rentre pas, dit Marianne en réservant la part de poulet qui lui revenait. Pourvu qu'il n'ait pas été faire quelque sottise!
--Oh non! répondit vivement Juliette. Au contraire!
Marianne:--Comment, au contraire? Tu sais donc où il est?
Juliette:--Oui, il me l'a dit.
Marianne:--Où est-il? Pourquoi ne le dis-tu pas?
Juliette:--Parce qu'il m'a demandé de ne le dire que lorsque Betty aurait fini son dîner, pour qu'elle pût manger tranquillement et à sa faim.
Betty:--Tiens! pourquoi cela? Où est-il allé?
Juliette:--Il est allé près de Mme Mac'Miche, dans le cas où elle viendrait à s'éveiller et qu'elle aurait besoin de quelque chose. Il m'a demandé la permission d'y aller. C'est un bon sentiment, et je l'y ai encouragé.
Marianne:--Et tu as bien fait, Juliette! et Charles est un bon coeur, un brave garçon! C'est bien, ça! Ce que tu me dis m'attache à lui et me fait bien plaisir!»
Juliette embrassa sa soeur; elle avait des larmes dans les yeux. Betty, qui finissait son dîner, ploya sa serviette, remercia Marianne et disparut.
XVII
BON MOUVEMENT DE CHARLES. IL S'OUBLIE AVEC LE CHAT
Charles avait été touché de l'accident fâcheux arrivé à sa vieille cousine; il eut la bonne pensée d'expier les tours innombrables qu'il lui avait joués, en aidant Betty à la soigner pendant sa maladie, qui pouvait être longue. Il remit donc son dîner à son retour et courut chez la cousine Mac'Miche. Quand il arriva, elle était déjà retombée dans son délire; elle appelait au secours pour garder son or qu'on lui volait; elle passait des larmes du désespoir aux cris de colère et d'effroi. Elle ne reconnut pas Charles et le supplia de lui rendre son or, son pauvre or.
Charles pensa que cette grande et dangereuse agitation serait peut-être calmée par la vue de cet or tant aimé, tant regretté: il trouva une double clef qui était dans un tiroir, ouvrit la cassette, y trouva une autre clef, celle de la caisse; et, se souvenant de la place indiquée, il poussa l'armoire, qu'il savait facile à remuer, vit la serrure dans le mur, ouvrit encore et trouva, après quelques recherches, le trésor bien-aimé; il prit les rouleaux d'or, referma le reste, et posa les rouleaux sur le lit de Mme Mac'Miche, à portée de ses mains; puis il s'assit et attendit.
Elle ne tarda pas à ouvrir les yeux, à regarder ses mains vides.
«Rien! dit-elle à mi-voix, rien!»
Puis, apercevant ses rouleaux d'Or, elle poussa un cri de joie, les saisit, les passa d'une main dans l'autre, les baisa, les ouvrit, les compta, les baisa encore, aperçut Charles et le regarda avec effroi.
--«Pourquoi viens-tu? Tu veux me voler mon or?
Charles:--Rassurez-vous, ma cousine! C'est moi, au contraire, qui vous l'ai rapporté.
Madame Mac'Miche:--Toi! Oh! Charles! mon ami, mon sauveur! C'est toi? Eh! Charles! que tu es bon! Ne le dis à personne! Il me le reprendrait, cet infâme juge! Où le mettre? Où le cacher?
Charles:--Sous votre oreiller, ma cousine! Personne n'ira l'y chercher.»
Mme Mac'Miche le regarda avec méfiance.
«J'aime mieux tout garder dans mes mains», dit-elle.
Elle s'agita, eut l'air de chercher.
«J'ai soif; Betty ne m'a rien donné.»
Charles courut chercher quelques groseilles dans le jardin, les écrasa dans un verre d'eau, y ajouta du sucre et le présenta à Mme Mac'Miche. Elle but avec avidité.
«C'est bon! c'est très bon!...»
Et, après un instant de réflexion:
«Où as-tu pris le sucre? je ne veux pas acheter du sucre.
Charles:--C'est celui de Marianne; c'est elle qui vous en fournira, ma cousine.
Madame Mac'Miche:--A la bonne heure!... C'est très bon! Ça me fait du bien... Donne-m'en encore, Charles.»
Charles lui en apporta un second verre, qu'elle but avec la même avidité que le premier.
Madame Mac'Miche:--C'est bon! je me sens mieux... Mais tu es bien sûr que c'est Marianne qui paye le sucre?
Charles:--Très sûr, ma cousine! Ne vous en tourmentez pas.
Madame Mac'Miche:--Et Betty? Je ne veux pas la payer.
Charles:--Vous ne la payerez pas; elle ne demande rien.
Madame Mac'Miche:--Bon! Mais je ne veux pas la nourrir non plus.
Charles:--Elle mangera chez Marianne; calmez-vous, ma cousine; on fera tout pour le mieux.
Madame Mac'Miche:--Et le médecin? Je n'ai pas de quoi le payer.
Charles:--Marianne payera tout.»
Ces assurances réitérées calmèrent Mme Mac'Miche qui s'endormit paisiblement.
Quand Betty entra, Charles, lui expliqua ce qui s'était passé, ce qu'il avait dit et promis, et recommanda bien qu'on ne lui enlevât pas ses rouleaux d'or. Puis il se retira et courut jusque chez ses cousines.
Charles, entrant:--Me voici, Juliette! J'ai une faim terrible! Mais j'ai bien fait d'y aller. Je te raconterai ça quand j'aurai mangé.»
Marianne embrassa Charles avant qu'il commençât son repas. Juliette quitta son fauteuil, marcha à tâtons vers lui, et, lui prenant la tête dans ses mains, elle lui baisa le front à plusieurs reprises.
Charles, mangeant:--Merci, Juliette, merci; tu es contente de moi! Ce que j'ai fait n'était pourtant pas difficile. Cette malheureuse femme fait pitié!
Juliette:--Pitié et horreur! Cet amour de l'or est révoltant! J'aimerais mieux mendier mon pain que me trouver riche et m'attacher ainsi à mes richesses.
Marianne:--Malheur aux riches! a dit Notre-Seigneur; aux riches qui aiment leurs richesses! C'est là le mal et le malheur! C'est d'aimer cet or inutile! C'est d'en être avare! de ne pas donner son superflu à ceux qui n'ont pas le nécessaire!
Charles, mangeant:--Si jamais je deviens riche, je donnerai tout ce qui ne me sera pas absolument nécessaire.
Juliette:--Et comment feras-tu pour reconnaître ce qui n'est pas absolument nécessaire?
Charles, mangeant:--Tiens; ce n'est pas difficile! Si j'ai une redingote, je n'ai pas besoin d'en avoir une seconde! Si j'ai une salle et une chambre je n'ai pas besoin d'en avoir davantage. Si j'ai un dîner à ma faim, je n'ai pas besoin d'avoir dix autres plats pour me faire mourir d'indigestion. Et ainsi de tout.
Juliette:--Tu as bien raison. Si tous les riches faisaient comme tu dis, et si tous les pauvres voulaient bien travailler, il n'y aurait pas beaucoup de pauvres.
Charles:--Marianne, à présent que nous sommes riches, vous n'irez plus en journée comme auparavant.
Marianne:--Tout de même, mon ami; n'avons-nous pas nos dettes à acquitter! Et je ne veux pas les payer sur la fortune de mes parents, dont Juliette aura besoin si je viens à lui manquer. Encore cinq années de travail, et nous serons libérées.
Charles:--Marianne, je vous en prie, payez avec mon argent! J'en ai bien plus qu'il ne nous en faut! Pensez donc, deux mille cinq cents francs par an!
Marianne:--Ni toi ni moi, nous n'avons le droit de faire des générosités avec ta fortune, Charlot; toi, tu es un enfant, et moi, je vais être ta tutrice: je dois donc faire pour le mieux pour toi et non pour moi.»
Charles ne dit plus rien. Il s'assit près de Juliette: et arrangea avec elle l'emploi de leurs journées.
Juliette:--D'abord tu me mèneras à la messe à huit heures...
Charles:--Tous les jours! Je crains que ce ne soit un peu ennuyeux.
Juliette, souriant:--Oui, tous les jours. Et la messe ne t'ennuiera pas, j'en suis sûre, quand tu penseras que tu me procures ainsi un bonheur et une consolation; et puis ce n'est pas bien long, une petite demi-heure.
Charles:--Bon. Après?
Juliette:--Après, nous irons faire une promenade, nous visiterons quelques pauvres gens; nous leur ferons du bien selon nos moyens; puis nous entrerons, tu t'occuperas pendant que je tricoterai. Après dîner nous ferons encore une promenade, et puis nous travaillerons.
Charles:--Et j'aiderai Marianne à faire le ménage; et puis je jouerai un peu avec le chat. J'aime beaucoup les chats.
Juliette:--Tu ne le tourmenteras pas?
Charles:--Oh non! Je m'amuserai en l'amusant.
Juliette:--C'est arrangé alors. Commençons de suite. Donne-moi mon tricot, je t'en prie. Je ne sais ce qu'il est devenu avec ces histoires de la cousine Mac'Miche.
--A propos de cousine Mac'Miche, dit Charles en donnant à Juliette son tricot, il faudra que j'aille souvent aider la pauvre Betty à la soigner. Et il y en a pour longtemps! Betty n'y tiendrait pas si elle n'avait quelqu'un qui vînt l'aider... Tiens! voici le chat!... Minet, Minet, viens, mon Minet, viens faire connaissance avec ton nouvel ami.» Minet approcha sans méfiance et fit le gros dos et ron-ron en se frottant aux jambes de Charles qui le caressa, le prit sur ses genoux et l'embrassa. Le chat se sentit tout à fait à l'aise et frotta sa tête contre la joue de Charles.
Charles:--Bien, mon ami, tu es un bon Minet; je serai ton ami et je t'apprendrai à faire de jolies choses... D'abord, sais-tu scier?... Tu vas voir comme c'est joli et amusant.»
Charles plaça entre ses jambes les pattes de derrière du chat, prit de chaque main une des pattes de devant et une des oreilles, et le fit ployer comme les scieurs de long quand ils scient à deux une pièce de bois. Puis il le releva, puis il le fit ployer encore; le chat, ne trouvant pas le jeu fort à son gré, se débattit, mais en vain; Charles serrait davantage les jambes pour maintenir celles du chat et tenait plus fortement les pattes de devant et les oreilles; à chaque révérence qu'il lui faisait exécuter, le chat faisait un demi-miaulement furieux.
«Bravo! s'écria Charles; très bien! Il imite le bruit de la scie; entends-tu, Juliette?»
Et il faisait scier le pauvre chat avec un redoublement de vigueur.
Juliette:--Que fais-tu donc, Charles? Je parie que tu le tourmentes. Il miaule comme s'il n'était pas content.
Charles:--Pas du tout! Il imite le bruit de la scie; il est enchanté; s'il était ouvrier scieur, tu l'entendrais rire... ou jurer peut-être, car ils jurent tous... Aie! aïe! vilaine bête! Quel coup de griffe il m'a donné! Le voilà qui se sauve. Attends, imbécile! tu vas en recevoir pour ta peine!»
Avant que Juliette eût eu le temps d'arrêter Charles dans ses projets de vengeance, il avait disparu; elle l'entendit courir, crier des sottises au chat; puis elle entendit plusieurs miaulements désespérés, deux ou trois cris poussés par Charles et puis plus rien. Deux minutes après, Charles revenait près de Juliette.
Juliette, agitée:--Charles, qu'as-tu fait du pauvre chat? Pourquoi a-t-il miaulé, et pourquoi as-tu crié?
Charles, ému:--Parce que ton chat est une méchante bête qui m'a mordu, griffé, qui m'aurait mis en pièces si je ne l'avais maintenu de toutes mes forces. Aussi l'ai-je fouetté d'importance!
Juliette:-Pauvre bête! Ce chat a toujours été très bon; c'est toi qui l'as mis en colère en le tourmentant. Et je suis très fâchée contre toi!
Charles:--Oh! Juliette! tu es fâchée contre moi pour un méchant chat qui m'a fait mal, qui a un caractère détestable, qui ne comprend pas le jeu!
Juliette:--Et comment veux-tu qu'il s'amuse à un jeu qui lui fait mal ou tout au moins qui l'ennuie?
Charles:--Et c'est ce qui prouve qu'il est bête.
Juliette:--Et parce qu'il est bête, tu le bats, tu le fouettes comme s'il avait de la raison, comme s'il pouvait comprendre? Tu fais pour lui pis que ne faisait ta cousine Mac'Miche pour toi.
Charles:--Voyons, Juliette, ne sois pas fâchée; pardonne-moi. J'étais en colère, vois-tu! Il m'avait déjà griffé avant que je l'eusse battu. Juliette:--Je te pardonnerai si tu me promets de ne plus recommencer et de ne jamais battre mon chat.
Charles:--Je te le promets; je jouerai avec lui sans le battre et sans le tourmenter.
--Bon; alors je te pardonne, dit Juliette en souriant et en lui tendant la main.
Charles, l'embrassant:--Merci, ma bonne, ma chère Juliette! Comme tu es différente de la vieille cousine! Comme je serai heureux près de toi! Et comme je t'obéirai! Tu vois déjà comme je suis doux! Au lieu de me mettre en colère, je t'ai demandé de suite pardon.
Juliette, riant:--Tu appelles cela être doux! Et ta colère contre le pauvre chat?
Charles, riant aussi:--Ah! c'est vrai! Mais tu sais que j'ai promis de ne pas recommencer... Dis donc, Juliette, si je courais jusque chez la cousine pour savoir comment elle est et si Betty n'a pas besoin de moi?
Juliette:--Je veux bien; seulement, je te ferai observer qu'il est tard, et que tu n'as ni rangé ni balayé la salle.
Charles:--Alors je vais commencer par là.»
Et Charles, enchanté de lui-même, presque surpris de sa docilité, se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur, qu'un quart d'heure après, tout était nettoyé, rangé, mis en ordre.
«J'ai fini, dit-il; et si tu voyais comme c'est bien, comme c'est propre, comme tout est bien en place, tu serais joliment contente de moi!
Juliette, souriant:--Sois modeste dans la prospérité, mon bon Charlot! Tu as un air triomphant qui ressemble un peu à de l'orgueil.
Charles:--C'est qu'il y a de quoi!... Ce balai est excellent! Je n'en avais jamais eu de si bon! Il a balayé! Cela allait tout seul! Aussi je suis content, et je pars. Au revoir, Juliette! Tu n'as besoin de rien? Juliette:--De rien du tout; je te remercie. Ne reste pas trop longtemps absent.
Charles:--Non, non, sois tranquille; dans une demi-heure je serai de retour.»
Et d'un bond il fut dans la rue. Il courut (c'était son allure accoutumée, il ne marchait que lorsqu'il ne pouvait faire autrement), il courut donc jusque chez sa cousine Mac'Miche; Betty n'était pas dans la cuisine: il monta dans la chambre; il y trouva Mme Mac'Miche seule, se débattant dans son lit, gémissant, disant des phrases incohérentes, dans un véritable délire. Betty était absente. Charles approcha et chercha à la calmer. Elle ouvrit des yeux effarés, le regarda, eut l'air de le reconnaître et lui fit voir ses mains vides.
«On vous a ôté votre or? demanda Charles.
Madame Mac'Miche:--Tout, tout. Plus rien! Ils ont tout volé. L'or, la clef, tout.
Charles:--Mais qui vous a volé l'or et la clef?
Madame Mac'Miche:--Charles! Ce Charles maudit, qui est l'ami des fées; ils ont tout pris! Deux grands génies noirs! Les amis de Charles! Oh! mon or! mon pauvre or!»
Elle retomba sur son oreiller, recommença ses cris et ses hurlements.
Charles était fort embarrassé, ne sachant que faire, ignorant qui avait enlevé les rouleaux d'or. Faute de mieux il essaya de lui donner à boire comme il l'avait déjà fait; après lui avoir préparé un verre d'eau de groseilles il le lui présenta; elle le saisit, le regarda et le lança au milieu de la chambre, en disant:
«Ce n'est pas mon or! Je veux mon or!»
XVIII
JULIETTE LE CONSOLE, REPENTIR DE CHARLES
Charles s'assit en face du lit de la malheureuse folle et réfléchit. Il se souvint des nombreuses vengeances qu'il avait exercées contre elle, de la joie qu'il avait éprouvée en lui parlant de ses cinquante mille francs; et en observant le bouleversement que cette révélation avait opéré dans l'esprit de Mme Mac'Miche, il se souvint des représailles auxquelles il s'était livré à chaque injustice ou violence dont il avait été victime. Il se souvint des conseils sages et modérés de la bonne Juliette, et il regretta de les avoir repoussés. Le délire, l'agonie de cette méchante femme, éveillèrent des remords dans cette âme naturellement droite et bonne. Il s'accusa d'avoir provoqué ce délire en lui faisant croire à ses relations avec les fées.
Il se repentit et il pleura. Après avoir pleuré, il pria; agenouillé près du lit de cette femme dont la bouche vociférait des imprécations, il pria pour elle, pour lui-même; il implora le pardon du bon Dieu pour elle et pour lui.
Quand Marianne vint savoir des nouvelles de sa cousine Mac'Miche, elle trouva Charles priant et pleurant encore. Surprise et effrayée, elle le releva.
«Qu'as-tu, mon Charlot? Est-elle morte? Où est Betty? (Mme Mac'Miche était étendue pâle et sans mouvement; son délire avait cessé.)
Charles:--Elle vit encore mais elle dit des choses horribles! Elle demande son or, elle crie au voleur, elle blasphème contre le bon Dieu. Et je priais pour elle... et pour moi qui ai contribué à la mettre dans ce terrible état. Je ne sais où est Betty. Quand je suis entré, ma pauvre cousine était seule et en délire.
Marianne:--Pauvre Charlot! Tu as bon coeur! C'est bien d'avoir prié pour elle! Tu avais été si malheureux chez elle!
Charles:-Mais je l'ai tant fait enrager de moitié avec Betty! Je crains d'avoir contribué à sa maladie.
Marianne:--Si tu as contribué à sa maladie, tu vas contribuer à sa guérison par les soins que tu lui donneras. Où comptais-tu aller en sortant d'ici?
Charles:--Chez Juliette, qui est seule depuis longtemps, et que je devais rejoindre dans une demi-heure.
Marianne:--Eh bien, mon ami, pour commencer ton expiation, avant de rentrer, va chercher le médecin; tu lui diras que je l'attends ici; et tu lui expliqueras l'état dans lequel tu as trouvé ta cousine.
Charles:--Oui, Marianne, j'y cours... Pauvre femme, dit-il en jetant un dernier regard sur Mme Mac'Miche, comme elle est affreuse! Quel rire méchant elle a! Tenez, elle ouvre les yeux! Voyez comme elle les roule!
Marianne:--Il est certain qu'elle a le regard... d'un diable, pour dire les choses telles qu'elles sont... Oui, tu as raison... Pauvre femme!... Que Dieu daigne la prendre en pitié! Je la crois bien malade; et peut-être après le médecin faudra-t-il le prêtre.»
Charles courut sans reprendre haleine jusque chez le médecin, auquel il expliqua la position alarmée de Mme Mac'Miche et l'attente de sa cousine Marianne.
Le médecin hocha la tête, et dit qu'il la considérait comme perdue par suite de l'exaltation où la mettait la restitution des cinquante mille francs opérée par le juge de paix; il promit d'y retourner dès que son souper serait fini.
Charles se retira fort triste et se reprochant amèrement d'avoir provoqué cette restitution par sa lettre à M. Blackday. En rentrant, il ouvrit lentement la porte, et vint prendre place près de Juliette.
«C'est toi enfin, mon bon Charles! dit Juliette dès qu'il eut ouvert la porte. Comme tu as été longtemps absent! Que s'est-il donc passé? Tu es triste, tu ne me dis rien.
Charles:--Je suis triste, il est vrai, Juliette; ma pauvre cousine est bien mal, et j'ai des remords d'avoir contribué à sa maladie par les peurs que je lui ai faites, les contrariétés que je lui ai fait supporter, et par-dessus tout par la part que j'ai prise dans la démarche du juge, il lui a enlevé ce qu'elle avait à moi. Le médecin dit que c'est ça qui lui a donné le délire, la fièvre, ce qui la tuera peut-être! Et c'est moi qui aurai causé sa mort. J'ai bien prié le bon Dieu pour elle et pour moi, Juliette!
Juliette:--Oh! Charles, que je suis heureuse de t'entendre parler ainsi! Quel bien me fait ce retour sérieux à de bons sentiments! Je l'avais tant demandé pour toi au bon Dieu!... Tu pleures, mon bon Charles? Que Dieu bénisse ces larmes et celui qui les répand.»
Charles pleurait en effet; il se jeta au cou de Juliette, qui mêla ses larmes aux siennes; et il pleura quelque temps encore pendant que son coeur priait et se repentait.
Juliette:--Charles, prends mon Imitation de Jésus-Christ, et lis-en un chapitre; cela nous fera du bien à tous les deux.»
Charles obéit et lut avec un accent ému un chapitre de ce livre admirable. Quand il eut fini, il se sentit remis de son trouble. Juliette était calme.