Un bon petit diable

Chapter 8

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Les élèves attendirent vainement le retour de Charles, dont ils étaient fort inquiets. Au dîner, ne le voyant pas paraître, ils pensèrent que M. Old Nick l'avait enfermé dans un cachot souterrain, et pendant la récréation ils firent des suppositions plus terribles les unes que les autres sur les tortures que subissait certainement leur malheureux camarade. A la rentrée de l'étude, Boxear, qui avait été mis au courant par M. Old Nick, fit aux élèves un discours énergique qui les impressionna vivement.

«Il y a aujourd'hui une place vacante parmi vous, tas de polissons! Celui qui l'occupait a été honteusement chassé par notre père, notre juge, M. Old Nick. (Boxear enlève sa calotte et la remet.) Ce vaurien, ce malfaiteur a eu l'audace de déclarer à votre maître vénérable que tous les méfaits, les crimes de ces derniers jours provenaient de lui, Charles Mac'Lance, qu'ils avaient été conçus par lui, exécutés par lui. La présence parmi vous d'un être aussi corrompu, de ce véritable Méphistophélès (c'est-à-dire Diable), ne pouvait être tolérée; il a été chassé! Il avait une complice, Betty, qui a subi la même ignominie! Nous voici donc rentrés dans l'ordre, dans le régime salutaire du fouet, qui va être appliqué avec plus de rigueur que jamais, au moindre symptôme d'insubordination, de négligence. Vous êtes avertis! Il dépend de vous que les sévérités paternelles, exécutées par la main vigoureuse du sonneur, vous atteignent ou vous épargnent.»

Boxear s'assit; les malheureux élèves, tremblants, mais ruminant la vengeance à l'imitation de Charles, se mirent au travail en songeant aux moyens de s'en affranchir. Nous allons les laisser continuer leur vie de misère pour suivre Charles, qui n'oubliera pas ses malheureux camarades, et qui terminera promptement leurs souffrances en leur faisant à tous quitter, sous peu de jours, la maison de Fairy's Hall par ordre du juge de paix.

Mais il songea d'abord à lui-même, et, avant d'aller chez Marianne et chez Juliette, il alla chez le juge de paix solliciter sa protection pour ne pas être remis sous la tutelle de la cousine Mac'Miche, et pour être confié à la direction de Marianne.

XV

MADAME MAC'MICHE DÉGORGE ET S'ÉVANOUIT

Le juge de paix, voyant entrer Charles:--Comment, te voilà, mon garçon? Eh bien! tu n'as pas fait une longue station à Fairy's Hall Comment t'en es-tu tiré? Est-ce pour longtemps?

Charles:--Pour toujours, monsieur le juge! Et je viens vous demander votre appui pour ne pas rentrer chez ma cousine Mac'Miche, qui, d'ailleurs, ne veut pas de moi; et puis, pour me permettre de vivre chez mes cousines Daikins.

Le juge:--Ecoute, mon ami; pour moi, ça m'est égal; mais tu ne dépends pas de moi seul, Tes cousines Daikins ne sont pas riches tu le sais bien; peut-être ne voudront-elles pas de toi. Elles n'auront pas de quoi t'entretenir.

Charles:--Mais moi, je suis riche, Monsieur le juge, et je leur abandonne volontiers tout ce que j'ai.

Le juge:--Tu m'en as déjà touché un mot; tu m'as dit que tu avais cinquante mille francs; ta cousine Marianne m'en a parlé aussi; mais la cousine Mac'Miche jure ses grands dieux que ce n'est pas vrai, que tu n'as rien.

Charles:--Elle ment; elle ment, Monsieur le juge. Demandez à Marianne qu'elle vous fasse voir ses preuves; vous saurez de quel côté est la vérité.

Le juge:-Je verrai, je m'en occuperai, mon ami; en attendant, je t'accorde volontiers l'autorisation de vivre chez tes cousines Daikins; voilà deux braves filles, et qui ne ressemblent pas à la cousine Mac'Miche!

Charles:--Merci, merci, mon bon Monsieur le juge. Juliette va-t-elle être contente, aussi contente que moi!

Le juge, riant:--Juliette aime un petit diable comme toi? Allons donc! quelle plaisanterie!

Charles:--Elle m'aime si bien, qu'elle pleurait quand j'ai dû entrer chez M. Old Nick. Ainsi ce n'est pas de la petite affection, ça! pleurer! C'est qu'on ne pleure que lorsque le coeur est bien touché? Je sais ça, moi!

Le juge, riant:--Bon! Tant mieux pour toi si Juliette t'aime; cela prouve que tu vaux mieux que je ne pensais. Va, mon ami, va chez tes cousines. Je m'occuperai de ton affaire. Justement j'entends Marianne.

Charles:--Et vous donnerez ce qui m'appartient à mes cousines Daikins, Monsieur le juge, n'est-ce pas?

Le juge:--Ceci ne dépend pas de moi, je te l'ai déjà dit. Je ferai seulement de mon mieux pour éclaircir l'affaire.»

Charles sortit à moitié content; il craignait d'être à charge à ses cousines, et que Juliette surtout ne souffrit de leur position gênée. Il alla du côté de la rue du Baume Tranquille, et il dut passer devant la maison de Mme Mac'Miche, rue des Combats; elle était dans sa cuisine. Charles mit le nez à la fenêtre et vit Mme Mac'Miche avec un monsieur qui lui était inconnu; tous deux tournaient le dos à la fenêtre, et causaient avec animation, surtout Mme Mac'Miche. Son bonnet de travers, ses mouvements désordonnés dénotaient une vive agitation et un grand mécontentement. Charles se retira prudemment et continua son chemin.

Son coeur battit plus vivement quand il tourna le bouton de la porte et quand il se trouva en présence de Juliette, qui tricotait comme de coutume. Au léger bruit qu'il fit en ouvrant la porte, Juliette se retourna vivement, écouta avec attention.

«Qui est là?» dit-elle d'une voix légèrement émue.

Charles sourit, mais ne répondit pas.

«C'est toi, Charles?... Mais réponds donc? Je suis sûre que c'est toi!

--Juliette, Juliette, ma bonne Juliette! s'écria Charles. C'est moi, oui, c'est moi! Je reviens pour ne plus te quitter; le juge l'a permis. Je vivrai avec toi!»

Charles s'élança au cou de Juliette avec une telle impétuosité, qu'il manqua de la jeter par terre; elle l'embrassa avec une grande joie.

Juliette:--Mon bon Charles, que je suis contente de te savoir hors de cette horrible maison!

Charles:--Horrible! tu as bien raison! horrible! c'est bien le mot! J'ai eu du mal pour en sortir, va.

Juliette:--As-tu été bien malheureux, mon pauvre Charles?

Charles:--Malheureux, non! j'étais trop occupé. Pense donc quel travail pour inventer des choses affreuses, inouïes, et pour les exécuter tout seul, sans autre aide que celle, très rare et difficile, de Betty; il fallait arriver à me faire chasser, et pourtant à ne jamais être découvert. Je n'avais pas le temps d'être triste et malheureux.

Juliette:--Ainsi, tu n'as pas du tout pensé à Marianne ni à moi?

Charles:--Au contraire, toujours. Tout ce que je faisais, ce que j'inventais, c'était pour vous rejoindre. Et toi, Juliette, pensais-tu à moi?

Juliette:--Oh! moi, toujours. J'étais inquiète, j'étais triste. Mes journées ont été bien pénibles en ton absence, mon pauvre Charles! J'avais si peur que tu ne fisses quelque chose de mal, de réellement mal!... Tu sais que tu as toujours l'idée de te venger quand on a mal agi envers toi; et c'est un si mauvais sentiment, si contraire à la charité que nous commande le bon Dieu! Et quand tu offenses le bon Dieu, mon pauvre Charles, j'en éprouve une telle peine que je te ferais pitié si tu voyais le fond de mon coeur!

Charles:--Juliette, chère Juliette, pardonne-moi. Je t'assure que ce n'est pas exprès que je suis méchant.

Juliette:--Je le sais, mon ami; mais tu te laisses trop aller, tu ne pries pas le bon Dieu de te venir en aide, et alors... tu n'as pas de soutien et tu tombes!

Charles:--Sois tranquille, Juliette; à présent que je serai avec vous deux, tu verras comme tu seras contente de moi, et comme je t'écouterai docilement, sagement.»

Juliette sourit, se tut et reprit son tricot.

Charles:--Sais-tu que j'ai bien faim, Juliette; j'ai mangé un morceau de pain sec à huit heures, et il est midi passé.

Juliette:--J'attends Marianne pour dîner; mais si tu veux manger une tranche de pain, tu sais où il est, prends-en un morceau.

Charles:--Je vais manger une bouchée en attendant; je craignais que tu n'eusses dîné.»

Comme il achevait son morceau de pain, Marianne entra.

«Ah! te voilà, Charlot, dit-elle en l'embrassant tu t'es donc fait chasser? Cela ne m'étonne pas, je l'avoue. Prends garde de te faire chasser aussi par Juliette, qui va t'avoir toute la journée sur le dos.

Charles:--Non, Marianne, je travaillerai: j'irai chez M. le curé, chez le maître d'école; ils me feront travailler, et je ne vous ennuierai pas, je ne ferai aucune sottise. Je deviens raisonnable à présent.

Marianne, souriant:--Ah!... Depuis quand Monsieur Charlot, êtes-vous passé dans les rangs des gens sages?

Charte:--Depuis longtemps; depuis que je suis malheureux.

Marianne, riant:--C'est singulier que je ne m'en sois pas aperçue, ni Juliette non plus.

Charles:-Vous, Marianne; vous ne me connaissez pas; mais, pour Juliette, je suis sûr qu'elle me trouve de plus en plus sage.»

Juliette sourit, Charles la pressa de répondre; elle finit par dire:

«Ne parlons pas du passé et songeons à l'avenir; je parie que Charles va être tout autre avec nous qu'avec ma cousine Mac'Miche.

Charles:--Je ressemblerai aussi peu à ce que j'étais que vous ressemblez peu à la vieille cousine.

Marianne:--Allons! que Dieu t'entende, Charlot! Je ne demande qu'à te rendre service et à trouver en toi un second saint Charles.»

Au même instant, là porte s'ouvrit avec violence, et Mme Mac'Miche parut sur le seuil, à la grande terreur de Juliette, qui la devina à son souffle bruyant et au cri étouffé de Charles. Tout le monde garda le silence. Mme Mac'Miche pâle et tremblante, s'approcha de Marianne, qui l'attendait de pied ferme.

«Marianne, dit-elle d'une voix adoucie par l'émotion, qu'avez-vous dit au juge relativement à moi?

--Au juge! répondit Marianne très surprise, je ne sais ce que vous voulez dire. Je ne me souviens pas d'avoir parlé au juge.

--Vrai? reprit la Mac'Miche en se remettant de son émotion, Il a donc inventé, menti; pour me faire parler sans doute?

--M. le juge n'est pas capable de mentir», dit Charles, qui était dans un recoin sombre de la salle, et que Mme Mac'Miche n'avait pas encore aperçu.

En entendant la voix de Charles, Mme Mac'Miche se retourna vivement et poussa un cri d'effroi.

Madame Mac'Miche:--Le voilà!... Le voilà revenu, ce cauchemar de ma pauvre vie! Comment s'est-il échappé? Remettez-le là-bas! En le recevant, vous recevez une légion de fées. Chassez-le! Vite, vite! Je ne veux pas de lui, d'abord.

Marianne:--Soyez tranquille, ma cousine; vous ne l'aurez pas, quand même vous le voudriez. M. le juge me l'a confié, je le garde, il est sous ma tutelle.

Madame Mac'Miche:--Et avec quoi le nourrirez-vous?

Marianne:--Ceci est mon affaire, ce n'est plus la vôtre.

Charles:--Vous savez bien, ma cousine, que vous avez cinquante mille francs qui sont à moi; vous les rendrez à Marianne, qui est ma gardienne, et nous vivrons tous là-dessus.

--Scélérat! menteur! s'écria la Mac'Miche d'une voix étranglée.

Marianne, ne le crois pas; ma fille, ne l'écoute pas.

Marianne:--Pardon, ma cousine, je sais qu'il dit vrai; c'est moi qui le lui ai appris; et maintenant que vous m'y faites penser, je me souviens d'en avoir parlé au juge; c'est peut-être ce que vous me demandiez en entrant.

Madame Mac'Miche:--Malheureuse! tu m'assassines! Je ne puis rien rendre; je n'ai rien.

Marianne:--Tout cela ne me regarde pas; c'est M. le juge qui en sera chargé par l'attorney.

Madame Mac'Miche:-L'attorney! Mais c'est une infamie que ces attorneys! Ils condamnent toujours! Dans toutes les affaires ils condamnent quelqu'un! Je n'ai rien! Croyez-moi, mes chères, mes bonnes cousines. Ayez pitié de moi, pauvre veuve... Charles, mon bon Charles, intercède pour moi. Songe que je t'ai logé, nourri, habillé pendant trois ans.

Charles:--Quant à ça, ma cousine, je ne vous en ai pas grande obligation; logé comme un chien, nourri comme au workhouse, habillé comme un pauvre, battu tous les jours, abreuvé d'humiliations et d'injures. Et pendant que vous m'appeliez mendiant, vous aviez ma fortune que vous me dissimuliez, et qui payait et au delà la dépense de la maison. Mes cousines Daikins sont pauvres, elles ne peuvent pas me garder pour rien: il et juste que ma fortune passe entre les mains de ma nouvelle tutrice.

Madame Mac'Miche, joignant les mains:--Mais je te dit, je te répète que je n'ai rien; rien à rendre, puisque je n'ai rien!»

Charles leva les épaules et ne répondit pas. Marianne contemplait avec dégoût cette vieille avare, tombée à genoux au milieu de la chambre, et continuant à implorer leur pitié à tous.

La scène se compliqua par l'arrivée du juge de paix, accompagné du vieux monsieur que Charles avait vu à travers la croisée chez Mme Mac'Miche.

«Qu'est-ce, Madame Mac'Miche? dit le juge avec ironie; à genoux devant vos cousines? Quel méfait, quel crime avez-vous donc commis?»

Mme Mac'Miche resta atterrée; elle comprit que l'attitude de suppliante dans laquelle l'avaient surprise son correspondant et le juge, déposait contre elle et la faisait préjuger coupable de quelque grande faute. Elle ne trouva pas une parole pour s'excuser.

«Madame Mac'Miche, continua le juge, je suis fâché de vous dire que, malgré vos dénégations et vos serments répétés, il paraît certain que vous avez réellement détenu à votre profit la somme de cinquante mille francs appartenant à votre cousin et pupille Charles Mac'Lance, lesquels cinquante mille francs vous avaient été confiés par le père de Charles au profit de son fils.

Madame Mac'Miche, avec une force toujours croissante:--C'est faux! c'est faux c'est faux! c'est faux! Je n'ai rien à ce garçon et je ne lui dois rien.

Le juge:--Prenez garde, Madame Mac'Miche. Il y a des preuves contre vous, des preuves écrites.

Madame Mac'Miche:--C'est impossible! Il n'y a rien d'écrit; j'en suis certaine.

Le juge:--Si vous persistez à nier, il faudra que je remette l'affaire entre les mains de l'attorney, et... une condamnation... serait, le déshonneur! Et puis... les frais entameraient vos capitaux, à vous appartenant.»

Mme Mac'Miche se roula par terre en criant:

«Mon argent! mon pauvre argent! Qu'on ne touche pas à ma caisse!

Je vous ferai tous condamner à la déportation... Mais vous n'y arriverez pas! Vous n'y trouverez rien!

Le juge:--Calmez-vous, Madame Mac'Miche; il ne s'agit pas de vous prendre votre argent, mais de vous faire rendre celui qui ne vous appartient pas. Monsieur Blackday, veuillez parler à Madame, et lui faire voir clair dans cette affaire», ajouta le juge en souriant.

M. Blackday s'avança.

«Madame, dit-il, je vous ai informée tantôt que j'avais reçu une lettre dictée par vous, et qui me parlait de ces cinquante mille francs; cette lettre, m'avez-vous dit, était un tour infâme de votre petit cousin, Charles Mac'Lance. Je vous ai parlé d'une autre lettre que m'avait adressée ce pauvre garçon; il me dépeignait sa lamentable situation; et il me reparlait de cette somme dont M. le juge de paix, disait-il, avait connaissance. J'ai été touché de l'appel de ce pauvre orphelin, et je suis venu ici pour en causer avec vous, puis avec M. le juge de paix. Vous avez tout nié; M. le juge de paix m'a tout démontré par des informations verbales, mais incontestables, et par un papier écrit de votre main. Vous avez, sans doute, ignoré jusqu'ici cette dernière circonstance, que je crois devoir vous révéler; ce papier est le reçu écrit de votre main des cinquante mille francs de Charles, et remis à M. Mac'Lance père, lequel l'a mis dans un portefeuille qu'il a confié à des mains sûres; ce document existe encore; nous l'avons vu, M. le juge de paix et moi. Et puis, Madame, à l'époque de la mort de M. Mac'Lance, décédé dans votre maison, j'ai reçu de vous, pour être placée en votre nom, la même somme de cinquante mille francs réclamée par Charles: comment justifierez-vous de la possession de cette somme?»

Mme Mac'Miche, atterrée par ces témoignages accumulés, ne répondit pas: elle ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se passait autour d'elle; quand le juge lui demanda une dernière fois si elle voulait restituer à Charles le capital et les intérêts de la somme qui lui appartenait, ou bien subir les chances d'un procès qui la ruinerait peut-être, elle trembla de tous ses membres; effarée, éperdue, elle tira machinalement et avec effort la clef cachée dans son estomac, murmura d'une façon presque inintelligible: «Cassette..., clef, caisse... Sauvez..., sauvez tout.

--Où se trouve la caisse? demanda le juge de paix.

--Le mur... derrière l'armoire...» Et, poussant un gémissement douloureux, elle ferma les yeux et perdit connaissance.

Le juge de paix, la laissant aux mains de Marianne, sortit avec M. Blackday, et alla chez Mme Mac'Miche pour ouvrir la caisse et voir ce qu'elle contenait. Ils trouvèrent la clef dans la cassette, mais ils eurent de la peine à découvrir la caisse, scellée dans le mur et masquée par l'armoire qu'ils ne songeaient pas à déplacer à cause de son poids; toutefois en la poussant ils découvrirent qu'elle était sur roulettes, et qu'elle se déplaçait très facilement. Ils ouvrirent donc la caisse, et, après quelques difficultés pour arriver jusqu'à l'intérieur, ils trouvèrent enfin le trésor; les papiers relatifs aux cinquante mille francs de Charles et les rouleaux d'or étaient séparés des deux cent dix mille francs de valeurs de Mme Mac'Miche. Le juge les prit, les compta, dressa un procès-verbal de la rentrée en possession, prit ensuite six mille francs en or, provenant des intérêts durant trois ans. «Je laisse à Mme Mac'Miche, dit-il, quinze cents francs pour payer la pension du pauvre Charles pendant les trois années de privations et de martyre qu'il a passées chez elle. Je vais remettre les six mille à Marianne pour sa dépense courante, et garder les cinquante mille francs pour les lui verser entre les mains quand elle sera définitivement tutrice de Charles.

XVI

MADAME MAC'MICHE FILE UN MAUVAIS COTON

Ces messieurs rentrèrent chez Marianne. où ils trouvèrent Mme Mac'Miche revenue de son évanouissement, mais d'une pâleur livide. En apercevant les rouleaux d'or que le juge de paix remit à Marianne, elle se dressa en poussant un rugissement comme une lionne à laquelle on arrache ses lionceaux, et retomba aux pieds du juge de paix.

«Malheureusement créature! dit-il en la regardant avec dégoût. L'amour de l'or et le chagrin d'en perdre une partie sont capables de la faire mourir. Qu'allez-vous en faire, Marianne?

Marianne:--Si vous vouliez bien vous en charger, Monsieur le juge? Ici nous n'avons pas de place; impossible de la garder.

Le juge:--Où est Betty? Si on pouvait l'avoir, elle consentirait bien, je pense, à soigner son ancienne maîtresse.

Charles:--Betty est restée chez sa coeur, la blanchisseuse.

Marianne:--Veux-tu aller la chercher, Charlot? Elle s'établirait chez la cousine Mac'Miche...

Charles:--J'y cours;... mais... si j'emmenais la pauvre Juliette, qui est si pale: l'air lui fera du bien.

Juliette:--Oh oui! mon bon Charles, emmène-moi! Je suffoque! J'ai besoin d'air et de mouvement.»

Charles passa le bras de Juliette sous le sien, et ils allèrent ensemble proposer a Betty de reprendre son service chez Mme Mac'Miche. Betty refusa d'abord, puis elle céda aux instances de Charles et de Juliette.

«Écoute, lui dit Charles, en la soignant tu feras un acte de charité, et tu y seras bien plus agréablement, puisque nous sommes riches a présent et que tu ne manqueras de rien. D'ailleurs, si elle est trop méchante, si elle t'ennuie trop, tu t'en iras et tu viendras chez nous ou chez ta soeur.

Ces raisons décidèrent Betty; elle les accompagna chez Marianne. En route ils rencontrèrent le charretier qui avait eu jadis une bataille avec Mme Mac'Miche et qui était resté dans le pays; Betty lui demanda de vouloir bien l'aider à transporter sa maîtresse chez, elle. Il entra donc chez Marianne, pendant que Charles, qui redoutait de mettre Juliette en présence de Mme Mac'Miche, lui proposa de continuer leur promenade en dehors du bourg.

«Bien le bonjour, Madame, dit le charretier en entrant. C'est-y ça la bourgeoise qu'il faut ramener chez elle? Qu'est-ce qu'elle a donc? Elle est blanche comme un linceul. On dirait d'une morte!

Betty:--Non, non, elle n'est pas morte, allez. Est-ce que les méchantes gens meurent comme ça! Le bon Dieu les conserve pour leur donner le temps du repentir; et puis pour la punition des vivants.

Le charretier:--Voyons, faut-il que je l'emporte?

Betty:--Oui, si vous voulez bien; elle n'est pas lourde, je pense; elle vit d'air, par économie. Le charretier, riant:--Et si elle revient, et qu'il lui prenne envie de me battre, en répondez-vous?

Betty, riant aussi:--Oh! moi, je ne réponds de rien; c'est à vous à vous garer.

Le charretier, de même:--Ah mais! dites donc! c'est que je ne voudrais pas sentir ses ongles sur ma peau! Moi, d'abord je lâche, ni une ni deux; au premier coup de poing je la fais rouler par terre!

Betty:--Vous ferez comme vous voudrez; ça vous regarde.

Le charretier:--Bon! j'enlève le colis!... Houp! j'y suis.»

Et Mme Mac'Miche se trouva chargée comme un sac de farine sur le dos du charretier, ses jambes pendant par derrière, sa tête retombant sur la poitrine du charretier. Betty suivait. Ils eurent à peine fait cent pas, que le fardeau du charretier commença à s'agiter.

Le charretier:--Hé! la bourgeoisie! ne bougez pas! C'est qu'elle remue comme une anguille! Sapristi! Tenez-lui les jambes. Mistress Betty! Elle bat le tambour sur mes mollets à me briser les os... Allons donc, la bourgeoise!... Je vais la serrer un brin pour la faire tenir tranquille. Il la serra si vigoureusement dans ses bras d'Hercule, que Mme Mac'Miche reprit tout à fait connaissance; et voulant se débarrasser de l'étau qui arrêtait sa respiration, elle serra et pinça cruellement le cou du charretier. Il poussa un cri ou plutôt un hurlement effroyable, et ouvrant les bras il laissa tomber sa vieille ennemie sur un tas de pierres qui bordaient la route. A son tour, Mme Mac'Miche cria de toute la force de ses poumons.

«Pourquoi l'avez-vous jetée? dit Betty d'un ton de reproche.

Le charretier:--Tiens! j'aurai voulu vous y voir. Elle m'a pincé au sang, comme une enragée qu'elle est!

Betty:--Pincé! pas possible!

Le charretier:--Tenez, voyez la marque sur mon cou!

Betty:--C'est ma foi vrai! Est-elle traître! Elle n'avait que les doigts de libres, elle s'en est servie contre vous.»

Le charretier:--Je le disais bien! J'en avais comme le pressentiment... Je ne m'en charge plus cette fois. Faites ce que vous voudrez, je ne la touche pas, moi. Au revoir, Madame Betty; bien fâché de vous laisser empêtrée de cette besogne! Vous ne vous en tirerez qu'en la laissant se calmer en se roulant sur ces pierres. Tenez, tenez! voyez comme elle s'agite!

Betty, d'un air résigné:--Envoyez-moi du monde, s'il vous plaît; je vais la faire porter chez elle.»

Le charretier, qui était bon homme, s'en alla, mais revint peu d'instants après avec un brancard et un ami; ils enlevèrent Mme Mac'Miche malgré ses cris, la posèrent sur le brancard et la déposèrent chez elle, sur son lit. En guise de remerciement, elle leur prodigua force injures.

Le charretier:--Allez, allez toujours! Je me moque bien de vos propos et de vos claques; j'ai l'oreille et la peau dures. Ce n'est pas pour vous ce que j'en fais, c'est pour soulager Mistress Betty, qui est une brave fille et qui a une réputation bien établie dans le pays. Au revoir, Mistress Betty!

Betty:--Au revoir, Monsieur Donald, et bien des remercîments.

Le charretier:--Tiens! vous savez mon nom! Comment que ça se fait?

Betty:--Je l'ai su dès le jour où vous avez eu cette prise avec ma maîtresse; on disait que vous deviez vous établir dans notre bourg; et vous y êtes tout de même.

Le charretier:--C'est vrai, et j'espère bien trouver une place et y rester. Allons, je vous laisse. Viens-tu Ned?

Ned:--J'y vais, j'y vais. Bonsoir, Mistress Betty.

Betty:--Bonsoir et merci, Monsieur Ned.

Le charretier:--Ah çà! mais vous connaissez donc chacun par son nom?

Betty:--Ce n'est pas malin! Vous venez de l'appeler Ned: je le répète après vous.