Chapter 6
Deux jours se passèrent assez paisiblement pour Charles; il employait utilement son temps à faire connaissance avec les usages de la maison et avec les enfants, dont il observa les caractères divers; il eut bientôt reconnu ceux, très nombreux, auxquels il pouvait se fier et ceux, très. rares, qui le trahiraient à l'occasion. Il les interrogea sur les bruits qui couraient dans le bourg, de fées qui troublaient le repos des nuits, d'apparitions de fantômes, d'hommes noirs, etc. Tous en avaient connaissance, mais jamais personne n'avait vu ni entendu rien de semblable; ce qui n'empêcha pas Charles de concevoir des projets dont les fées devaient être la base principale.
Charles voyait souvent Betty, car c'était elle qui aidait à la cuisine. qui faisait les chambres, qui balayait les salles d'étude, etc. Il la tenait au courant de tout, et Betty devait lui venir en aide pour divers tours qu'il projetait.
Pendant ces deux jours, Charles n'avait pas encore travaillé avec ses camarades; on l'avait laissé prendre connaissance des études et de la discipline sévère de la maison; il avait été témoin de plusieurs punitions, lesquelles se réduisaient toutes au fouet plus ou moins sévèrement appliqué. Il n'avait eu aucun démêlé avec les surveillants, ne s'étant pas encore trouvé en rapport de travail avec eux; mais il avait eu quelques discussions avec le protégé des surveillants, un gros chat noir qui semblait l'avoir pris en haine et qui ne perdait aucune occasion de le lui témoigner. Charles lui rendait, avec usure, ses sentiments d'antipathie et ses mauvais procédés; ainsi, dès les premiers jours de son arrivée, il se trouva en tête-à-tête avec son ennemi dans un cabinet retiré; tous deux se précipitèrent l'un sur l'autre. Charles attrapa un coup de griffe formidable qu'il paya d'un bon coup de poing. Le chat sauta à la poitrine de Charles, qui le saisit à la gorge, maintint avec son genou la tête et le corps de son antagoniste, tira de sa poche une ficelle, qu'il attacha à la queue du chat après avoir attaché à l'autre bout une boule de papier; puis il ouvrit la porte et lâcha l'animal, qui disparut en un clin d'oeil, traînant après lui ce papier dont le bruit et les bond, lui causaient une frayeur épouvantable. Charles était rentré dans l'étude lorsque le chat s'y précipita à la suite d'un élève qui arrivait; chacun tourna la tête à ce bruit. Le maître appela son favori, le délivra de son instrument de torture et promena un regard furieux et scrutateur sur tous les élèves; mais il ne put découvrir aucun symptôme de culpabilité sur ces physionomies animées par la curiosité et par une satisfaction contenue. Tous avaient à se plaindre de la méchanceté de ce chat, et tous triomphaient de sa première défaite. Le maître interrogea les élèves et n'obtint que des réponses insignifiantes; Charles parut innocent comme les autres; son premier mot fut: «Pauvre bête! comme c'est méchant!» L'affaire resta donc à l'état de mystère, et le coupable demeura impuni.
C'était la première fois que chose pareille arrivait; les élèves, plus fins que le surveillant, flairèrent le savoir-faire du nouveau venu, et lui accordèrent une part plus grande dans leur estime et leur confiance.
Il fallut pourtant que Charles commençât à travailler comme les autres. Le troisième jour, après une série d'exécutions auxquelles assistèrent les enfants comme d'habitude, Boxear, le surveillant, signifia à Charles qu'il allait désormais assister aux leçons et faire ses devoirs comme ses camarades. Charles en fut satisfait. C'était du nouveau pour lui; il avait le désir d'apprendre et il écouta avec une attention soutenue.
Après la leçon on commença l'étude; les élèves se placèrent devant leurs pupitres; Charles n'en avait pas encore, il demanda où il devait travailler.
Boxear:--A votre pupitre, Monsieur.
Charles:--Lequel, Monsieur?
Boxear:--Le premier vacant.»
Charles en aperçut un inoccupé près du surveillant; c'était celui du remplaçant. Charles alla s'y placer.
Boxear se retourna vers lui, croisa ses bras et le regarda d'un air indigné:
«Avez-vous perdu la tête, petit drôle? dit-il. Est-ce la place d'un élève, près de moi, sur une estrade?
Charles:--Ma foi! Monsieur, est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux deviner, moi? Vous me dites: le premier vacant; j'aperçois celui-ci, je le prends.
Boxear:--Ah! Monsieur est beau parleur! Monsieur est raisonneur! Monsieur est insubordonné, révolutionnaire, etc. Voilà comme nous venons à bout des beaux parleurs (il lui tire les cheveux); des raisonneurs (il lui donne des claques); des insubordonnés (il lui donne des coups de règle); des révolutionnaires (il lui donne des coups de fouet).
Allez, Monsieur, chercher un pupitre vacant.»
Charles n'avait pas poussé un cri, pas laissé échapper un soupir; les visières du cousin Mac'Miche, qui occupaient toujours leur poste de préservation, avaient été pour beaucoup dans ce courage héroïque; il jeta un coup d'oeil dans la salle et alla prendre place près d'un garçon de son âge à peu près et qui avait des larmes dans les yeux. «Celui-ci est bon, se dit-il; il ne me trahira pas à l'occasion.»
Le maître l'examinait avec attention; «il ne sera pas facile à réduire, pensa-t-il; pas une larme, pas une plainte! Il faudra bien pourtant en venir à bout.»
«Minet!» appela le maître. Le chat noir à l'air féroce répondit par un miaulement enroué qui ressemblait plutôt à un rugissement, et sauta sur la table de son maître. Celui-ci fit une grosse boulette de papier, la fit voir au chat, qui fit gros dos, leva la queue, dressa les oreilles, et suivit de l'oeil tous les mouvements du maître, jusqu'à ce que la boulette lancée fût retombée sur la tête de Charles. Il poussa un second miaulement rauque et d'un bond fut sur la tête et sur les épaules de son ennemi, qu'il se mit à mordre et à griffer, tout en poursuivant la boulette qui roulait sous ses griffes et ses dents.
Charles se défendit de son mieux, lui tira les pattes à les lui briser, lui serra le cou à l'étrangler; le chat se sentit vaincu et voulut sauter à bas, mais Charles ne lui en donna pas le temps; il l'empoigna par les pattes de derrière, et, malgré les cris désespérés de l'animal, malgré les cris furieux du maître, il le fit tournoyer en l'air et le lança sur le pupitre du surveillant, qui reçut dans ses bras son chat étourdi et presque inanimé. Les yeux du maître lançaient des éclairs. Il descendit de son estrade, se dirigea vers Charles, le fit rudement avancer jusqu'au milieu de la salle, le força à se coucher à terre, et commença à le déshabiller pour lui faire sentir la dureté du fouet qu'il tenait à la main. Mais à peine eut-il enlevé à Charles son vêtement inférieur, qu'il recula épouvanté comme l'avait fait Mme Mac'Miche: les diables étaient encore à leur poste, frais et menaçants.
Charles devina et se releva triomphant.
«Je suis un protégé des fées, dit-il, j'en porte les armes; malheur à qui me touche! trois fois malheur à qui me frappe!»
Boxear ne savait trop que penser; il commença pourtant par reculer; le hasard voulut qu'en reculant il trébuchât sur un tabouret, qui le fit tomber en avant; il se trouva avoir le pied foulé et le nez très endommagé; les enfants, voyant qu'il ne pouvait se relever, quittèrent leurs bancs, et, sous prétexte de lui porter secours, ils lui tirèrent les bras, les jambes, la tête, le faisant retomber après l'avoir enlevé et le tourmentant de toutes les façons toujours pour lui venir en aide.
«Laissez-moi! criait-il; ne me touchez pas, petits gredins! Allez chercher quelqu'un pour me relever.»
Mais les enfants n'en continuaient pas moins leurs bons offices, malgré les hurlements du blessé.
Charles trouva le moyen, dans le tumulte, de glisser à l'oreille de quelques camarades l'origine des diables qui les avaient tous effrayés; la nouvelle courut bien vite dans la salle, et Charles devint dès ce moment l'objet de leur admiration et de leurs espérances.
XI
MÉFAITS DE L'HOMME NOIR
Quand le tumulte fut apaisé, que des hommes du dehors furent accourus, attirés par le bruit, et que le surveillant fut emporté, les enfants entourèrent Charles, le félicitèrent de son courage et le supplièrent de se mettre à leur tête pour les venger des rigueurs cruelles de leurs maîtres. Il le leur promit; la cloche sonna le souper; après avoir mangé à sa faim, quoique le repas ne fût composé que de haricots au beurre rance et de salade à l'eau et au sel, Charles passa une récréation agréable en se faisant donner de nouveaux détails par ses camarades et en cherchant les moyens de tirer parti de l'homme noir et des croyances populaires sur les fées et apparitions dans ce vieux château. Il leur recommanda de tâcher de faire parvenir aux oreilles des maîtres des histoires de fantômes, et feindre des terreurs, afin de donner quelque probabilité aux tours qu'il se préparait à jouer, et pour lesquels Betty devait lui être d'une grande utilité. Tous jurèrent de ne pas le trahir et s'étonnèrent de n'avoir pas reçu la visite de M. Old Nick à la suite de l'accident arrivé au surveillant; ils ignoraient que Boxear avait une grande terreur des fées, et qu'il n'avait osé parler à M. Old Nick de rien de ce qui eût rapport à son accident. Ils restèrent inquiets jusqu'à la fin de la journée, mais personne ne les avait interrogés ni grondés. Le sonneur sourd n'avait pas paru, c'était lui qui était chargé d'administrer le fouet aux enfants. Ne pouvant être attendri par les cris qu'il n'entendait pas, ni corrompu par les promesses, ni effrayé par les menaces, il s'acquittait de son ministère avec une dureté et même une cruauté qui le faisaient haïr des élèves et apprécier des maîtres, dont il était le premier soutien. La journée s'acheva assez paisiblement; l'heure du coucher sonna; Charles avait observé que la cloche se trouvait entre deux fenêtres du dortoir et qu'on pouvait l'atteindre très facilement.
«Demain, dit-il, nous ne nous lèverons pas à quatre heures et demie.
--Il le faudra bien, répondit un des enfants; à quatre heures et demie, le sourd sonne la cloche du réveil.
Charles:--Il ne la sonnera pas demain.
Un camarade:--Comment? Pourquoi?
Charles:--Vous le saurez demain. Dormez, dormez votre content.»
Les enfants ne purent rien arracher de Charles; ils se couchèrent pleins de curiosité et ils s'endormirent promptement. Charles veilla longtemps. Quand il vit tout le monde profondément endormi, il se leva, ouvrit sans bruit la fenêtre qui donnait sur la cloche, décrocha le battant, ferma la croisée et alla cacher le battant dans le tas aux ordures. Puis il se recoucha content de son expédition et s'endormit comme ses camarades.
Le lendemain, à quatre heures et demie moins une minute, le sonneur était à son poste; il prit la corde, la tira en cadence, comme il en avait l'habitude, et la raccrocha sans se douter qu'il n'avait produit aucun son.
Cinq heures, six heures sonnèrent; tout dormait encore à Fairy's Hall.
Le sonneur s'étonna enfin de ce calme inaccoutumé: il monta dans le dortoir: tout le monde dormait; chez les surveillants, même silence; chez M. Old Nick, un oeil chassieux entr'ouvert donna au sonneur la hardiesse de demander pourquoi il ne trouvait personne de levé à six heures.
«Six heures, malheureux! s'écria M. Old Nick sautant à bas de son lit. Six heures! et tu n'as pas encore sonné?»
Le sonneur n'entendait pas, mais il comprit que le maître était mécontent.
«Ce n'est pas ma faute, répondit-il au hasard; j'ai sonné comme à l'ordinaire, bien exactement, et personne ne s'est levé.»
M. Old Nick lui fit comprendre par signes qu'il allait être puni pour n'avoir pas sonné. Le sonneur eut beau protester de son innocence et de son exactitude, M. Old Nick lui fit comprendre qu'il aurait à payer une amende de deux francs, somme considérable pour le sonneur, qui ne gagnait que soixante francs par an.
Charles s'était éveillé à quatre heures et demie au bruit léger qu'avait fait le sonneur en décrochant et en accrochant la corde; il se posta à la fenêtre, et dès que le sonneur fut rentré dans sa loge, il raccrocha le battant; de sorte que lorsque M. Old Nick alla examiner la cloche, il la trouva en bon état et sonna lui-même, à tours de bras, pour éveiller les dormeurs. Les élèves furent ravis de se sentir reposés et d'apprendre qu'ils avaient dormi jusqu'à six heures; et les surveillants, tout en feignant un grand mécontentement de cette heure et demie perdue pour le travail, s'en réjouirent intérieurement et se sentirent plus disposés à l'indulgence. Quand on se réunit et que M. Old Nick interrogea maîtres et élèves, personne ne put lui rien dire sur le retard de la cloche. Charles seul dit qu'il avait vu un homme noir traverser le dortoir et disparaître par la fenêtre.
M. Old Nick:--Ah! ah! c'est un indice, ça! Cet homme noir, quelle taille avait-il? N'était-ce pas un de tes camarades?
Charles:--Oh! Monsieur! il était énorme; je n'avais jamais vu un homme aussi grand.
M. Old Nick:--Comment était-il vêtu?
Charles:--Il avait une grande robe noire qui flottait autour de lui.
M. Old Nick:--Et par où a-t-il passé?
Charles:--Ah! Monsieur, je ne sais pas; j'ai eu peur quand je l'ai vu passer à moitié dans la fenêtre, j'ai fermé les yeux, et quand je les ai ouverts il n'y était plus.
M. Old Nick:--Est-ce vrai, ce que tu dis là, polisson?
Charles:--Oh! Monsieur, c'est si vrai que j'ai eu du mal à me rendormir et que j'ai peur encore en y pensant.»
Old Nick le regarda quelques temps, hocha la tête et dit à mi-voix:
«Je ne sais que croire... L'homme noir!... Comment l'aurait-il su?... C'est singulier!... très singulier!» Et il s'en alla.
Charles expliqua l'affaire à ses camarades, en récréation; il avait trouvé aussi moyen de voir Betty, de la mettre au courant des événements et de lui recommander le méchant chat.
«Sois tranquille, lui avait répondu Betty, il ne l'emportera pas en paradis et il ne recommencera pas, je t'en réponds; ne t'effraye pas si tu m'entends crier: ce sera une attrape.»
Le déjeuner sonna, les frères Old Nick et les maîtres mangeaient à part, pour faire un meilleur repas que les élèves, auxquels on servit des haricots, comme la veille, et du fromage à la pie. Mais le repas ne se passa pas sans incident. C'était Betty qui devait apporter la soupe à la table des oppresseurs (c'est ainsi que les avaient surnommés les enfants). Dans le corridor qui précédait la salle à manger et que devait suivre Betty, on entendit un grand cri, puis un second. Un des maîtres allait se lever pour voir d'où provenaient ces cris lorsque Betty entra, tremblante, haletante: elle tenait dans les mains la soupière destinée à assouvir la faim des maîtres, mais elle tremblait si fort, qu'en la passant au dessus de M. Old Nick aîné, elle en répandit sur sa tête et sur son visage, Old Nick cria à son tour; il avait la figure échaudée, il tempêtait, menaçait.
«Pardon, Monsieur, pardon, mon respectable maître, dit Betty d'une voix chevrotante en plaçant la soupière sur la table; j'ai eu si peur dans le corridor!
--Peur de quoi, sotte? répliqua Old Nick. Quand même vous auriez vu le diable, ce n'est pas une raison pour m'échauder la tête et la figure! Je ne suis pas une tête de veau, je suppose!
Betty:--Oh! Monsieur ne croit pas si bien dire!
M. Old Nick:--Comment, insolente? Vous osez me traiter de tête de veau?
Betty, avec indignation:--Jamais, Monsieur! jamais un veau et Monsieur ne se sont accordés dans ma pensée. Non, non, je répondais à ce que Monsieur me disait du diable. C'est que c'est tout juste lui que j'ai vu. Un grand homme noir, énorme, qui m'a barré le passage; j'ai crié, comme Monsieur peut bien penser. Puis il a enlevé le couvercle de ma soupière, il a enfoncé dedans quelque chose de noir comme lui, et il a disparu. C'est alors que j'ai jeté mon second cri. Et il y avait de quoi, comme Monsieur peut bien penser.»
Old Nick enleva le couvercle et vit flotter réellement quelque chose de noir dans la soupière; il piqua avec sa fourchette et retira avec grande peine un chat, un énorme chat, le chat noir du surveillant. Chacun poussa un cri d'horreur et de terreur: horreur pour la fin prématurée et cruelle de leur complice; terreur, à cause de l'homme noir qui faisait sa seconde apparition dans la maison. Personne ne parla; M. Old Nick fit emporter la soupe, que tous regrettaient, mais à laquelle personne n'osa goûter. Betty alla chercher le second plat, qui arriva sain et sauf et qui fut adroitement placé sur la table sans perdre une goutte de son jus. C'était un bon morceau de boeuf braisé dont Betty avait enlevé un bout, qu'elle trouva moyen de glisser à Charles dans la récréation qui suivit le dîner. Elle lui raconta qu'elle avait trouvé le chat mort dans le bûcher, probablement par suite de sa chute, et qu'elle s'en était servie pour faire croire à seconde apparition de l'homme noir.
La récréation fut troublée par cinq ou six exécutions ordonnées par les frères Old Nick. Le sonneur se vengea sur les malheureux enfants de la punition injuste qu'il avait subie. Charles eut soin de n'exciter la colère d'aucun des maîtres; il se réservait pour les grands coups.
XII
DE CHARYBDE EN SCYLLA, ÉVÈNEMENTS TRAGIQUES
A la fin de la journée, les élèves regrettèrent de ne pouvoir, le lendemain, prolonger leur nuit comme la précédente.
«Soyez tranquilles, dit Charles, vous dormirez demain comme aujourd'hui.
--Comment feras-tu?
--Vous verrez, dit Charles; en attendant, dormez.»
On avait déjà confiance dans le génie inventif de Charles; personne ne l'interrogea.
Quand tout le monde fut endormi, il se leva, ouvrit la fenêtre, fixa la corde à un crochet qui se trouvait dans le mur, à un pied au-dessus de la cloche, referma la fenêtre, se recoucha et dormit jusqu'à ce qu'un petit bruit qui se fit sous la fenêtre l'éveilla; il passa la tête à la croisée, vit le sourd qui sonnait tant qu'il pouvait sans amener aucun son; attendit comme la veille que le sonneur fût rentré, et décrocha la corde.
Cinq heures, six heures! et, comme la veille, silence général!
«C'est singulier! se dit le sourd. Comme hier! Personne ne bouge!
Qu'est-ce qui leur arrive donc? Et c'est à moi que s'en prend le maître!
Comme si j'étais fautif de ce qu'ils sont un tas de paresseux... Ma foi, aujourd'hui je ne monte pas, quand ils dormiraient jusqu'à midi! tant pis pour eux! et si on veut me faire payer une nouvelle amende, je me fâche et je m'en vais. C'est qu'ils seraient bien embarrassés sans moi! Je leur suis commode... et pas cher, ma foi!»
Le sonneur sourd fut tiré de ses réflexions par un grand coup de poing dans le dos; il se retourna brusquement: c'était M. Old Nick qui annonçait ainsi une nouvelle explosion de colère. Le sonneur ne lui donna pas le temps de s'exprimer; il cria lui-même contre les maîtres, les élèves, les frères Old Nick, contre tout l'établissement, menaça de s'en aller, de les dénoncer au juge de paix, et termina ce flux de paroles que rien ne put arrêter, en exigeant qu'on lui rendit ses deux francs de la veille, sans quoi il s'en irait de suite et ruinerait la maison, racontant ce qui s'y passait et qu'on y frayait avec les fées.
Old Nick jeta au vent un flot d'injures des plus éloquentes, mais le sonneur ne pouvait en apprécier la valeur puisqu'il n'en avait rien entendu; et finalement Old Nick fut obligé de céder, de tirer deux francs de sa poche et de les mettre dans la main du sourd. Celui-ci se radoucit et fit valoir sa délicatesse de ne réclamer aucune indemnité pour l'accusation injuste dont il avait été l'objet.
Pourtant on avait fini par s'éveiller au son de la cloche sonnée par M. Old Nick en personne; comme la veille, la surprise et la satisfaction furent grandes; on parla beaucoup de l'homme noir et de ses tours; Charles en réservait encore un pour le dîner. Il s'était assuré de l'heure à laquelle le sourd allait à la cave chercher le breuvage. Ce breuvage était un affreux mélange de cidre frelaté, coupé de neuf dixièmes d'eau; il demanda une permission de cabinet, se cacha dans un renfoncement noir à l'entrée de la cave, attendit le passage du sonneur sourd, le suivit hardiment, mais de loin; et quand le breuvage coula à pleins bords dans le pot, Charles s'élança sur le sonneur, et du même bond le jeta par terre, éteignit la chandelle et renversa le pot. Le sourd cria de toute la force de ses poumons; Charles se cacha dans son coin noir; un camarade du sonneur arriva, portant aussi une chandelle; Charles profita du moment où il se baissait et tâchait de savoir ce qui était advenu à son camarade, pour sauter sur lui comme sur le sonneur, le renverser, éteindre la chandelle, et lui souffler dans l'oreille: L'homme noir! Le camarade poussa des cris plus perçants encore que ceux du sourd; M. Old Nick arriva lui-même pour savoir d'où provenait ce tapage. Et lui comme les autres fut renversé, roulé, plongé dans l'obscurité et dans la boue de la boisson. Et lui aussi joignit ses cris à ceux de ses domestiques.
Aussitôt l'expédition terminée, Charles avait prestement fermé la porte, tiré la clef, qu'il lança par-dessus les toits, et s'était dépêché de rentrer à l'étude, pour y reprendre sa place et son travail.
L'heure du souper était passée; personne ne sonnait; dans les études, à la cuisine, on s'étonnait, on s'impatientait; enfin, mistress Old Nick, inquiète de ne pas entendre la cloche et de ne pas voir son mari, appela, chercha et entendit du bruit venant de la cave; elle se dirigea de ce côté et entendit en effet un bruit formidable; les trois prisonniers appelaient, criaient, battaient la porte, des poings et des pieds; mistress Old Nick joignit ses cris à ceux de son mari et de ses compagnons d'infortune; elle appela M. Old Nick junior, Betty, les maîtres, les élèves; tous accoururent, et ce fut alors un vacarme épouvantable; les maîtres donnaient leur avis, les prisonniers demandaient leur délivrance, mistress Old Nick et Betty déploraient cette inconcevable aventure; les élèves accusaient les fées, l'homme noir, et les invoquaient tour à tour. Après une demi-heure de vociférations, Charles eut l'heureuse et intelligente pensée de faire ouvrir la porte par un serrurier; Old Nick junior courut en chercher un, et l'amena non sans difficulté, car il était tard; la journée de travail était finie. Le serrurier eut beaucoup de peine à ouvrir; la serrure était solide et il fallut la faire sauter; enfin la porte céda, et les prisonniers revirent la lumière; elle ne leur fut pas favorable; ils étaient inondés de boisson jaunâtre, couverts de la boue dans laquelle ils s'étaient roulés; elle était formée par le liquide qui coulait toujours et qui détrempait la terre de la cave. Mistress Old Nick se jeta dans les bras de son mari, qui se jeta dans ceux de Betty, qui se jeta dans ceux de Old Nick junior, mais avec une telle expansion de joie que le frère Old Nick trébucha et roula sur l'escalier de la cave; les cris recommencèrent, mais moins aigus, moins assourdissants; les élèves n'y étaient plus. On les retrouva plus tard au réfectoire, où ils attendaient leur souper. Tout le monde avait si faim que M. Old Nick remit au lendemain l'enquête sur l'événement. Betty servit les enfants, qui mangèrent à peine, tant la triste position de M. Old Nick, du sonneur et de son camarade les avait péniblement impressionnés, dirent-ils.
Quand les victimes de Charles furent essuyées, lavées, changées de vêtements, elles vinrent se mettre à table.
Les maîtres mouraient de faim; Betty s'empressa de servir la soupe.
«Pouah! que votre soupe est mauvaise, Betty! dit Old Nick. C'est de l'eau et du sel.
Betty:--C'est Madame qui l'a faite, monsieur.
--Allez nous chercher le plat de viande», dit Old Nick avec humeur.
Le plat de viande fut apporté.
«Horreur! s'écria-t-il. C'est affreux! des nerfs à la chandelle!
Betty:--Ah! je vois! Madame se sera sans doute trompée; elle aura versé dans les plats de ces Messieurs le ragoût des enfants.
Old Nick:--Va voir ça! C'est détestable! Je meurs de faim!»