Chapter 5
Madame Mac'Miche:--Tu vois, tu vois, Betty, l'effet de l'eau de la fontaine sur ce protégé des fées.
Charles:--Mais vous m'en avez jeté dans les yeux, ma cousine! Comment voulez-vous que j'aie réprimé un premier mouvement de surprise?
Betty:--Mon Dieu oui! Ce n'est pas l'eau des fées qui l'a fait tressaillir, c'est l'eau dans les yeux.»
Mme Mac'Miche ne dit plus rien; elle se mit à table et mangea silencieusement en ayant bien soin de ne laisser Charles toucher à aucun des objets dont elle faisait usage. Après dîner elle examina la physionomie de Charles; elle n'aperçut rien de suspect sinon une violente envie de rire qu'il comprimait difficilement.
Madame Mac'Miche:--De quoi ris-tu, petit Satan?
Charles:--De la frayeur que je vous inspire, ma cousine; vous venez de me regarder d'un air terrifié que je ne vous avais pas vu encore.
Madame Mac'Miche:--Si j'avais su plus tôt faire société avec un ami des fées tu m'aurais vue te regarder ainsi toutes les fois que je te voyais.
Charles:--Mais je ne comprends pas, ma cousine, pourquoi vous me comptez parmi les camarades des fées. Je crains, moi, que ce ne soit vous qui soyez en faveur près d'elles, puisque vous voyez des choses que Betty ne voit pas.
Madame Mac'Miche, hors d'elle:--Tais-toi! tais-toi!... Horreur!... Moi amie des fées!... Et tu oses dire un pareil blasphème! Ah! si je ne craignais de te toucher, tu me le payerais cher!
Charles:--Je remercie bien vos amies les fées de la terreur qu'elles vous inspirent.
Madame Mac'Miche:--Betty, Betty, ôte-le! Mets-le où tu voudras; je ne veux plus le voir, l'entendre!»
Et Mme Mac'Miche monta dans sa chambre, prit son châle, son chapeau, et sortit en menaçant Charles du poing. Celui-ci était enchanté du bon service que lui avaient rendu ses diables en papier.
IX
MADAME MAC'MICHE SE VENGE
Au lieu d'aller faire la lecture à sa cousine, Charles se trouvait libre; il profita de son loisir pour aider Betty à ôter le couvert, à laver la vaisselle, à récurer les casseroles; Betty voulut en vain l'en empêcher.
Charles:--Laisse, laisse, Betty, je ne trouve pas souvent l'occasion de te rendre de petits services; ne m'enlève pas cette satisfaction; je t'aime et je ne peux jamais te le prouver.
Betty:--Je t'aime bien aussi, mon pauvre Charlot, quoique tu sois un peu diable quelquefois.
Charles:--Oh! mais pas avec toi, Betty?
Betty:--Avec moi, jamais. Et que vas-tu faire quand nous aurons fini? Moi, j'ai mon linge à raccommoder.
Charles:--Et moi, j'irai chez Juliette; j'aiderai là-bas à leur ménage; j'y trouve toujours à faire.»
Charles continua son travail, qu'il ne laissa pas inachevé. Quand tout fut nettoyé, rangé, mis en ordre, il embrassa Betty et courut chez Juliette; elle pleurait.
Charles lui saisit les mains et les baisa.
«Juliette, ma bonne Juliette, qu'as-tu? Pourquoi pleures-tu?
Juliette:--Oh! Charles, Charles! Je viens de voir ma cousine Mac'Miche; j'ai bien du chagrin!
Charles:--La méchante! la misérable! Que t'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle fait? Dis-moi vite, Juliette, que je tâche de te venger!
Juliette:--Hélas! mon pauvre Charles, si j'ai du chagrin, c'est par rapport à toi. Ma cousine m'a dit qu'elle allait te mettre dès ce soir chez les frères Old Nick, ces deux messieurs nouvellement établis à une demi-lieue du bourg, dans le Fairy's Hall, où ils prennent les enfants détestés de leurs parents, ou bien les pauvres abandonnés. Ces deux frères ont une espèce de pension particulière où les enfants sont, dit-on, si terriblement traités...
Charles:--Comment? on m'enfermera là, dans ces vieilles ruines du vieux château, où il revient, dit-on, des esprits? On m'enfermera, et je ne te verrai plus, toi, Juliette, qui es ma providence? toi qui fais près de moi l'office de mon ange gardien? toi qui as conservé en moi le peu de bon que j'avais?
Juliette:--Oui mon ami, oui; elle te mettra là-bas, et je ne t'entendrai plus, je ne pourrai plus te conseiller, te consoler, te faire du bien. te calmer, t'adoucir, te témoigner l'amitié que j'ai pour toi. Oh! Charles. si tu es malheureux, je suis bien malheureuse aussi. Toi et Marianne, vous êtes les seuls que j'entende avec plaisir près de moi, avec lesquels je ne me gêne pas pour demander un service, pour dire ma pensée, que j'attends avec impatience, que je vois partir avec regret.»
Juliette pleura plus fort. Charles se jeta à son cou, l'embrassant, maugréant contre sa cousine, rassurant Juliette.
Charles:--Ne t'afflige pas, Juliette, ne t'afflige pas; je n'y resterai pas; je te promets que je n'y resterai pas; si la vieille mégère m'y fait entrer aujourd'hui, avant quinze jours je serai près de toi; je te soignerai comme avant. Je te le promets.
Juliette:--C'est impossible, mon pauvre Charles, une fois que tu seras là, il faudra bien que tu y restes.
Charles:--Je m'en ferai chasser, tu verras.
Juliette:---Comment feras-tu? Ne va pas commettre quelque mauvaise action.
Charles:--Non, non, seulement des farces... Mais avant de me laisser coffrer, je vais jouer un tour à ma cousine, et un fameux, dont elle ne se relèvera pas.
--Charles! s'écria Juliette effrayée, je te le défends! Je t'en prie. ajouta-t-elle doucement et tristement.
Charles:--Mais, ma bonne Juliette; je ne veux ni la battre ni la tuer; je veux seulement écrire à M. Blackday, qui fait ses affaires, pour le supplier de venir à mon secours, de me défendre contre ma cousine, et de me débarrasser de sa tutelle, afin que je puisse loger ailleurs que chez elle. Il n'y a pas de mal à cela, n'est-ce pas?
Juliette:--Non, mon ami, aucun, et tu feras bien d'écrire à ce monsieur.
Charles:--Puisque tu approuves, je vais écrire tout de suite.
Juliette:--Oui, mets-toi à la table de ma soeur; dans le tiroir à droite, tu trouveras ce qu'il faut pour écrire; je ne te dérangerai pas, je tricoterai.»
Charles s'assit près de la table et se mit à l'ouvrage. Il écrivit longtemps. Quand il eut fini, il poussa un soupir de satisfaction.
«C'est fait! Veux-tu que je te lise ma lettre, Juliette?
Juliette:--Certainement, je serai charmée de l'entendre.
Charles, lit:-«Monsieur, je ne vous connais pas du tout, et je crains que vous me connaissiez beaucoup et mal par ma cousine Mac'Miche. Je suis si malheureux chez elle que je ne peux plus y tenir; elle me bat tellement, malgré toutes mes inventions pour moins sentir mes coups, que j'en ai sans cesse des meurtrissures sur le corps; Betty, la servante, et Marianne et Juliette Daikins, mes cousines, certifieront que je dis la vérité. Je voudrais être bon, et cela m'est impossible avec ma cousine Mac'Miche. Voilà qu'elle veut m'enfermer dans le château de MM. Old Nick où on ne reçoit que les scélérats. Et puis, elle me dit toujours que je suis un mendiant, et je sais qu'elle a cinquante mille francs qui sont à moi, puisque c'est mon père qui les a placés chez elle; vous n'avez qu'à en parler à M. le juge Ide paix, il vous dira comment il le sait. Je vous en prie, mon bon Monsieur, faites-moi changer de maison, placez-moi chez mes cousines Daikins, qui sont si bonnes pour moi, qui me donnent de si bons conseils, et qui cherchent à me rendre sage. Chez elles, je pourrai le devenir; chez ma cousine Mac'Miche, jamais.
«Adieu, Monsieur; ayez pitié de moi, qui suis votre reconnaissant serviteur. «Charles Mac'Lance.»
--C'est bien, dit Juliette; seulement, avant de demander à venir demeurer chez nous, tu aurais dû en parler à ma soeur. Je ne sais pas si elle voudra se charger de ton éducation.
Charles:--Et toi, Juliette, voudras-tu me laisser demeurer avec toi?
Juliette:--Oh! moi, tu sais bien que j'en serais enchantée; je te ferais prier le bon Dieu avec moi; tu me lirais de bons livres; tu me conduirais à la messe, puis chez des pauvres. Je serais bien heureuse, moi!
Charles:--Eh bien, Juliette, si tu le veux, tu le demanderas à Marianne qui t'aime tant, et qui ne te refusera pas. Tu le demanderas, n'est-ce-pas?
Juliette:--Mais, mon pauvre Charles, nous ne savons pas si ce monsieur t'écoutera, s'il fera ce que tu lui demandes. Attendons qu'il t'ait répondu.
Charles:--A propos, moi qui oublie de lui donner mon adresse chez toi!»
Charles ajouta au bas de sa lettre:
«Rue du Baume Tranquille, n° 3, chez Mlles Daikins.» Ça fait que lorsque la réponse arrivera, Marianne l'ouvrira, te la lira, et me la remettra quand je viendrai. Je vais aller porter ma lette à la poste avec celles de ma cousine; elles sont dans ma poche.»
Charles mit les lettres dans le post-office, et, avant de rentrer chez Juliette, il passa à la maison pour raconter à Betty ce qu'il venait d'apprendre des méchantes intentions de Mme Mac'Miche.
Mme Mac'Miche n'était pas rentrée. En sortant de chez Juliette, elle avait été chez M. Old Nick et lui avait proposé de prendre Charles en pension.
«A-t-il père et mère? demanda Old Nick d'un ton bourru.
Madame Mac'Miche:--Ni père, ni mère, ni oncle, ni tante. Je suis sa seule parente, et c'est pour cela que je l'ai pris chez moi et que je dispose de lui sans que personne ait à s'en mêler. C'est un garçon insupportable, odieux, qui a tous les vices, ce qui n'est pas étonnant, car... je crois..., je soupçonne... qu'il est aidé,... soutenu par..., par... les fées, ajouta-t-elle en parlant très bas et regardant autour d'elle avec crainte.
Old Nick:--Hum! Je n'aime pas ça... Je n'aime pas à avoir affaire à..., à...ces dames. Il faudra augmenter sa pension d'après cela.
--Comment! s'écria Mme Mac'Miche avec effroi. Augmenter... la pension?... Mais je me trompe peut-être; ce n'est qu'une supposition,... une idée.
Old Nick:--Idée ou non, vous l'avez dit, ma bonne dame. Ce sera six cents francs au lieu de quatre cents.
Mme Mac'Miche voulut en vain prouver à Old Nick qu'il avait tort d'ajouter foi à des paroles dites en l'air. Il tint bon et refusa de la débarrasser de Charles à moins de six cents. Elle consentit enfin en soupirant et en formant le projet de ne rien payer du tout.
Madame Mac'Miche:--Vous voulez donc bien à ces conditions, Monsieur Old Nick, vous charger de mon vaurien? Il est difficile; je vous ai prévenu; on n'en vient à bout qu'en le rouant de coups.
Old Nick:--Soyez tranquille, Madame; nous connaissons ça. Nous en viendrons à bout; j'en ai déjà une douzaine qui m'ont été confiés pour les réduire; ils ne résistent plus, je vous en réponds. Nous vous rendrons le vôtre docile comme un agneau.
Madame Mac'Miche:--Je ne vous le redemanderai pas; gardez-le tant qu'il vivra; je n'y tiens pas.
Old Nick:--Et nous convenons que j'en ferai ce que je voudrai, que personne ne viendra le visiter, que sa pension sera payée régulièrement tous les trois mois, et toujours d'avance, sans quoi je ne le garde pas un jour... Je n'aime pas, ajouta Old Nick, en se grattant l'oreille, qu'il soit soupçonné d'être en rapport avec... les dames[2]... Mais puisqu'il paye deux cents francs de plus... je le prends tout de même. Quand me l'enverrez-vous?
[Note 2: En Écosse on nomme les fées le moins souvent possible, de peur de les attirer; en parlant d'elles on dit: the ladies, les dames.]
Madame Mac'Miche:--Demain matin; ce soir, si vous voulez.
Old Nick:--Va pour ce soir; je l'attends.
Madame Mac'Miche:--Bon! C'est convenu pour ce soir.»
Mme Mac'Miche allait sortir: Old Nick la retint et dit:
«Nous n'avons pas réglé le payement de la pension; trois mois d'avance, payés ce soir en amenant le garçon.
Madame Mac'Miche:--C'est bien, c'est bien, je vous enverrai ça.
Old Nick:--Avec l'enfant?
Madame Mac'Miche:--Oui, oui, vous me l'avez déjà dit.»
Et Mme Mac'Miche, qui n'aimait pas qu'on lui parlât argent, s'éloigna précipitamment. Elle rentra chez elle au moment où Charles sortait pour retrouver Juliette, après avoir mis Betty au courant des projets de sa cousine et de sa résolution à lui bien arrêtée de les contrarier par tous les moyens possibles.
Madame Mac'Miche:--Restez là, Monsieur; Betty, fais un paquet des effets de ce vaurien, et mène-le de suite chez M. Old Nick, à Fairy's Hall.»
Betty consternée ne bougea pas.
Madame Mac'Miche:--Tu n'entends pas ce que je te dis?
Betty:--Madame n'aura pas le coeur de placer ce pauvre Charles chez M. Old Nick? Madame sait que cette maison, c'est pis que les galères; l'on y bat les enfants, que c'est une pitié.
Madame Mac'Miche:--Il ira chez M. Old Nick.
Betty:--Si Charles quitte la maison, je n'y resterai certainement pas sans lui.
Madame Mac'Miche:--Tant mieux, va-t'en de suite; je voulais tout juste te dire de chercher une condition.»
Betty ne dit rien; elle monta dans sa chambre, fit sa petite malle, alla faire le paquet de Charles, auquel elle ajouta quelques effets à elle, comme mouchoirs, bas, gilets tricotés, et descendit tenant sa malle d'une main, et de l'autre le petit paquet du pauvre Charles.
«Viens, mon ami, lui dit-elle, tu ne seras pas plus malheureux ni plus battu chez le méchant Old Nick que tu ne l'as été ici; il n'y a pas de regret à avoir en cette maison.
--Je ne te verrai plus, Betty? dit tristement Charles.
Betty:-Qui sait? Je vais tâcher de me placer chez M. Old Nick; il cherche toujours des servantes. Peut-être y a-t-il place pour moi dès aujourd'hui.
Charles:--Quel bonheur, Betty! Je ne serai pas tout à fait malheureux, te sachant si près de moi.»
Avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna vers Mme Mac'Miche, qui voyait échapper sa proie avec satisfaction et colère: d'une part, la joie du gain qu'elle ferait ne payant pas la pension de Charles et n'ayant plus à l'entretenir; d'autre part, la rage de n'avoir plus personne à tourmenter, et de les voir partir heureux de la quitter.
«Adieu, ma cousine, dit Charles; quand je serai grand, je viendrai vous redemander mes cinquante mille francs, intérêts et capital, comme vous disiez.»
Mme Mac'Miche prit un balai pour faire ses derniers adieux à Charles mais d'un bond il avait déjà rejoint Betty quand le balai retomba et brisa un carreau de la porte. Ils se sauvèrent, laissant Mme Mac'Miche crier et pleurer sur son carreau cassé; elle ne voulut pas faire la dépense d'un carreau neuf et boucha l'ouverture avec une feuille de papier qu'elle fit tenir avec le reste de la colle de Charles.
X
DERNIER EXPLOIT DE CHARLES
Charles:--Betty, laisse-moi faire mes adieux à Marianne et à Juliette avant d'entrer dans cette maison. Je n'y resterai pas longtemps; dans peu de jours, j'espère être revenu chez Juliette.
Betty:--Et moi, donc! Tu me laisseras chez ce vieux Old Nick?
Charles:--Je t'avertis, précisément pour que tu ne t'engages pas pour longtemps.
Betty:--Bien mieux; j'entrerai à l'essai, à la journée.
Charles:--Très bien; et en sortant de là, nous irons chez Juliette.
Betty:--Mais tu parles d'en sortir comme si tu en étais certain. Ils voudront te garder une fois qu'ils te tiendront.
Charles:--Pas de danger, va; je leur rendrai la vie dure, et puis ma cousine ne payera pas; je ne leur serai pas profitable.
Betty:-Toujours le même! Tu ne rêves que tours à jouer.
Charles:--Puisqu'on m'oblige toujours à la vengeance!
Betty:--Juliette va te prêcher, va! Nous voici justement arrivés; reste avec elle pendant que j'irai voir à Fairy's Hall si je peux m'y caser le temps que tu y seras.»
Betty déposa sa malle et le paquet de Charles chez les Daikins, et partit pour arranger son affaire.
«Eh bien, Charles, quelles nouvelles? demanda Juliette avec plus de vivacité qu'elle n'en mettait ordinairement.
Charles:--Elle t'avait bien dit: Betty va me mener ce soir à Fairy's Hall.
Juliette:--Pauvre, pauvre Charles! J'espérais encore qu'elle n'aurait pas le coeur de le faire.
Charles:--Coeur! Si elle en avait un, oui; on pourrait espérer. Mais où est-il son coeur? Dans son coffre-fort.
Juliette:--Et quand on met son coeur avec son argent, la malédiction de Dieu est dans la maison.
Charles:--Aussi je suis bien aise d'en être sorti; j'aurai quelques mauvais jours à passer, je le sais; mais après je serai ici avec vous. As-tu vu Marianne? Lui as-tu parlé?
Juliette:--Non, pas encore; mais elle ne tardera pas à rentrer pour souper, Je voudrais bien que tu fusses délivré de M. Old Nick dans quelques jours, comme tu dis; mais...
Charles:--Mais tu ne le crois pas. Tu verras. En attendant, Juliette, il faut que j'aille faire une visite au juge de paix.
Juliette:--Pourquoi faire? Il ne peut rien pour toi.
Charles:--Si fait; je vais le prévenir de ce que fait ma cousine et de la lettre que j'ai écrite à l'ami de ma cousine Mac'Miche; et puis je lui demanderai de me protéger et de me faire demeurer chez vous. Au revoir, Juliette.»
Charles sortit et revint une demi-heure après; il avait l'air enchanté.
«J'ai bien fait d'y aller. Juliette; M. le juge a été très bon pour moi; il m'a demandé l'adresse de l'ami de ma cousine Mac'Miche; il m'a promis de venir voir Marianne pour les cinquante mille francs de mon père. Il m'a donné en riant la permission de me faire renvoyer de Fairy's Hall et de venir demeurer chez toi, si Marianne veut bien permettre; et comme je lui disais que vous étiez pauvres, il m'a dit qu'il retirerait mon argent de chez ma cousine, et qu'il le confierait à Marianne, qui sera ma tutrice. Je serai bien content de tout ça, et que Marianne soit ma tutrice!»
Juliette partagea le bonheur de Charles, et tous deux firent des projets d'avenir, dans lesquels Charles devait mener la vie d'un saint. Quand Betty rentra, elle les trouva heureux de ce prochain espoir.
Betty:--J'entre ce soir chez le vieux Old Nick, moyennant qu'il ne me paye pas les journées d'essai que j'y passerai.
Juliette:--Comment vous a semblé la maison, Betty?
Betty:--Pas belle, pas bonne; sale, triste; les enfants ont l'air misérable; les maîtres ont l'air mauvais; les domestiques ont l'air malheureux.
Charles:--Mais... alors... toi, ma bonne Betty, tu seras malheureuse?
Betty:--Ah bah! Quelques jours seront bien vite passés. Et puis, je saurai me défendre: j'ai bec et ongles, et tant que tu seras là, j'y serai aussi.
Juliette:--Merci, Betty, merci pour mon pauvre Charles.»
Charles sauta au cou de Betty.
«Et moi aussi, ma bonne, ma chère Betty, je te remercie du fond du coeur. Et quand je serai ici, tu viendras aussi, et je payerai tout avec mon argent.
Betty:--Ha! ha! ha! Comme tu arranges ça, toi! Nous verrons, nous verrons; en attendant, faisons nos adieux à Juliette et marchons à la victoire, car nous en viendrons à bout, à nous deux.»
Marianne entra au moment où Charles demandait à l'attendre; il lui raconta tout ce qui venait d'arriver, sa lettre à l'ami de sa cousine Mac' Miche, sa visite au juge, son vif désir de venir demeurer chez elles, etc. Marianne écouta attentivement, réfléchit un instant, parla bas à Juliette, qui commença par pleurer, ensuite elle parla vivement, et finit par baiser les mains de Marianne et par l'embrasser tendrement.
Marianne:--Juliette me le demande; je veux bien te prendre, Charles; mais à la condition que si tu tourmentes Juliette, si tu me désobéis, si tu te mets en colère...
Charles:--Jamais, jamais, Marianne; jamais, je le jure! Je serai votre esclave; je ferai tout ce que voudra Juliette, j'embrasserai ma cousine Mac'Miche si Juliette me l'ordonne; je serai doux, doux comme Juliette.
Betty, riant:--Veux-tu te taire, vif-argent! Tu en dis trop! La bonne volonté y est, mais le naturel aussi. Tu seras aussi bon, aussi obéissant, aussi doux que tu pourras l'être; mais tu seras toujours salpêtre.»
Charles regarda d'un air inquiet Marianne qui paraissait ébranlée, et Juliette qui semblait mécontente.
Juliette, vivement:--Puisque Charles promet, nous pouvons le croire, Betty; il n'a jamais manqué à sa parole. D'ailleurs il serait cruel et coupable de lui refuser son dernier asile; il n'a de parents, après Mme Mac'Miche, que Marianne et moi; et si nous le refusons il sera à la merci du premier venu. N'est-ce pas, Marianne?... Réponds, Marianne, je t'en conjure.
Marianne, avec hésitation:--Je crois comme toi que c'est un devoir pour nous; il dépend de Charles de le rendre agréable ou pénible.
Charles:--Croyez-en ma parole, Marianne; vous n'aurez pas à regretter votre acte de condescendance envers Juliette et de charité envers moi.
Juliette:--Oh! Charles! charité! Pourquoi dis-tu cela?
Charles, ému:--Parce que c'est réellement une charité que vous me faites; tu le sens bien, quoique tu ne veuilles pas l'avouer, de peur de me blesser. Mais ce qui est vrai ne me blesse jamais, Juliette; le mensonge et l'injustice seuls m'irritent.
Marianne:--Allons, allons, tout ça est la vérité vraie; c'est superbe. c'est touchant; mais il faut partir, pour arriver avant le coucher de M. Old Nick.»
Charles embrassa affectueusement Marianne, très tendrement Juliette, courut à la porte, et sortit sans tourner la tête, de peur de voir Juliette pleurer son départ.»
Ni lui ni Betty ne dirent mot jusqu'à la porte de Fairy's Hall. Betty frappa, on ouvrit, et ils franchirent le seuil de leur prison. Un homme de la maison fut chargé de les conduire au concierge. Betty lui adressa quelques questions qui n'obtinrent aucune réponse: l'homme était sourd à ne pas entendre le tonnerre; c'était lui qui était sonneur de la maison. concierge et fouetteur.
«Du monde, monsieur, dit l'homme sourd en introduisant Betty et Charles dans le cabinet de M. Old Nick.
Old Nick:--C'est vous qui entrez à mon service et qui m'amenez ce garçon?
Betty:--C'est moi, Monsieur, qui entre chez vous gratis, à l'essai et qui vous amène Charles Mac'Lance dans les mêmes conditions.
Old Nick:--Hé quoi! gratis? J'ai demandé trois mois payés d'avance. Où sont-ils? donnez-les-moi.
Betty:--Mme Mac'Miche ne m'a rien donné. Monsieur, qu'un petit paquet des effets de Charles.
Old Nick, sèchement:--Je ne reçois jamais un élève sans être payé d'avance. Va-t'en, mon garçon; je n'ai pas besoin de toi.
Betty:--Monsieur ne veut pas de Charles?
Old Nick:--Sans argent, non.
Betty:--Allons, nous allons nous en retourner. Bien le bonsoir, Monsieur.
Old Nick, vivement:--Pas vous, pas vous! Je vous garde; j'ai besoin de vous.
Betty:--Je n'entrerai pas ici sans Charles, Monsieur.
Old Nick:--Ah çà! mais qu'est-ce qui vous prend, la fille? Je vous ai prise gratis; mais lui doit payer.
Betty:--C'est Mme Mac'Miche que ça regarde; moi, je ne quitte pas mon élève.
Old Nick:--Ah! c'est votre élève! Ecoutez, je veux bien le garder huit jours; mais au bout de ce temps, si je ne suis pas payé du trimestre, je le flanque à la porte (elle m'aura toujours servi huit jours pour rien: ça payera plus que la nourriture de ce garçon, se dit-il). Toi, va à l'étude, mon garçon; et vous, allez à la cuisine; ma femme y est seule; il faut l'aider.»
Betty mena Charles jusqu'à la porte qu'on lui indiqua, et alla elle-même à la recherche de la cuisine.
Lorsque Charles entra à l'étude, tous les yeux se portèrent sur lui: le surveillant le regardait d'un oeil sournois et méfiant; les enfants examinaient le nouveau venu avec surprise; son air décidé et espiègle semblait annoncer des événements inaccoutumés et intéressants.
Cette première soirée n'offrit pourtant aucun épisode extraordinaire. Charles n'avait pas de devoirs à faire; il s'assit sur l'extrémité d'un banc et s'y endormit. Il fut réveillé en sursaut par un gros chat noir qui lui laboura la main d'un coup de griffe; Charles riposta par un coup de poing qui fit dégringoler par terre ce nouvel ennemi du repos et de la douceur de Charles. Le chat se réfugia en miaulant sous le banc ou surveillant. Celui-ci lança au nouveau venu un regard foudroyant et sembla indécis entre la paix ou la guerre. Après un instant de réflexion il se décida pour une paix... provisoire.