Chapter 4
Juliette:--Demande au bon Dieu de te venir en aide, mon pauvre Charles; il t'exaucera. Au revoir, mon ami!
Charles:--Au revoir, Juliette; au revoir, Marianne. Cet après-midi. j'espère.»
Charles sortit tout ému et formant d'excellentes résolutions; nous allons voir si son naturel emporté, développé encore par la méchanceté de sa cousine Mac-Miche, peut être contenu par la volonté forte et vraie qu'il manifestait à Juliette.
VII
NOUVELLE ET SUBLIME INVENTION DE CHARLES
Charles rentra... Après avoir quitté l'intérieur doux et paisible de ses jeunes cousines, il rentra dans celui tout différent de Mme Mac'Miche. Betty le reçut d'un air effaré.
«Vite, vite, Charlot, ta cousine te cherche, t'attend; je l'entends aller, venir, ouvrir sa fenêtre; monte vite.»
Charles soupira et monta lentement, les yeux et la tête baissés, bien décidé à ce contenir et à ne pas s'emporter. Au haut de l'escalier l'attendait Mme Mac'Miche, les yeux brillants de colère. Mais quand Charles leva la tête, quand elle vit la trace de ses larmes, sa physionomie exprima une joie féroce; et, au lieu de le gronder et de le battre, elle se borna à le pousser rudement en lui disant:
«Dépêche-toi donc; tu avances comme une tortue. Ah! ah! monsieur a enfin les yeux rouges! Tu ne diras pas cette fois que tu n'as pas pleuré?
Charles:--Je suis fâché, ma cousine, de vous enlever la satisfaction de m'avoir fait pleurer, répondit Charles dont les yeux et le teint commençaient à s'animer; j'ai pleuré, il est vrai, mais ce n'est pas de la douleur que m'ont causée vos coups; j'ai pleuré d'attendrissement, de tendresse, d'admiration!
--Pour moi! s'écria Mme Mac'Miche fort surprise.
Charles:--Pour vous? Oh! ma cousine!»
Et Charles sourit ironiquement.
Madame Mac'Miche, piquée:--Je m'étonnais aussi qu'un mauvais garnement comme toi pût avoir un bon sentiment dans le coeur.
Charles, ironiquement:--Ma cousine, je suis juste, et il ne serait pas juste de vous ennuyer d'une tendresse que vous ne recherchez pas et qui n'a pas de raison d'exister.
Madame Mac'Miche:--Tu as bien dit! Je serais contrariée, mécontente de te voir de l'affection pour moi; et je te défends de jamais en avoir.
Charles, de même:--Vous êtes sûre d'être obéie, ma cousine.
Madame Mac'Miche:--Impertinent!
Charles:--Comment? C'est impertinent de vous obéir?
Madame Mac'Miche:---Tais-toi, Je ne veux pas que tu parles! Je ne veux plus entendre ta sotte voix... Prends mon livre et assois-toi.»
Charles prit le livre d'un air malin, légèrement triomphant, et s'assit. La cousine le regarda et fut surprise de n'apercevoir aucun symptôme de souffrance dans les allures de Charles.
«C'est singulier! pensa-t-elle; je l'ai pourtant fouetté d'importance. Eh bien! Charles, commence donc!»
Charles tenait le livre ouvert et lisait, mais aucun son ne sortait de sa bouche.
Madame Mac'Miche:--Ah çà! vas-tu lire, petit drôle? Faut-il que je continue la schlague de ce matin?»
Pas de réponse; Charles restait immobile et muet.
Madame Mac'Miche:-Attends, attends; je vais te rendre la voix!»
La cousine prit sa baguette placée près d'elle; mais quand elle se leva, Charles en fit autant et courut à la porte. Mme Mac'Miche le poursuivit et l'attrapa par le fond de sa culotte pendant qu'il tournait la clef dans la serrure, difficile à ouvrir. Mme Mac'Miche le lâcha de suite en faisant un «Ah!» de surprise et resta immobile.
«Polisson! gredin! s'écria-t-elle. C'est comme ça que tu m'attrapes! C'est comme ça que tu me trompes! Ah! tu as du carton dans ta culotte! Et moi qui m'étonnais de te voir si leste et dégagé comme si tu n'avais pas reçu plus de coup que tu n'en pouvais porter! Ah! tu n'as rien reçu! Attends, je vais te payer capital et intérêts.»
Mais Charles avait réussi à ouvrir la porte; il courait déjà, et, avant de disparaître, il lui lança cette phrase foudroyante:
«Les intérêts de mes cinquante mille francs placés chez vous par mon père! Merci, ma cousine. Je vais prévenir le juge de paix.»
Mme Mac'Miche resta pétrifiée; la baguette qu'elle tenait s'échappa de ses mains tremblantes; elle s'écria, en joignant les mains d'un geste de désespoir: «Il le sait!... Il va le dire au juge de paix, qui a déjà entendu parler de ces cinquante mille francs... Mais il n'a aucune preuve... Et ce Charles de malédiction!... comment l'a-t-il su? qui a pu le lui apprendre?... Personne ne doit le savoir; je l'avais fait si secrètement, et mon cousin était déjà si malade, qu'il n'a pu le dire à personne. Il ne voyait que Marianne, et bien rarement encore,... et toujours en ma présence. Et le reçu! il l'a brûlé, il me l'a dit. Est-ce que Charles se serait emparé de ma clef? Aurait-il fouillé dans mes papiers?... Si je savais!... je l'enfermerais dans une cave dont j'aurais seule la clef!... personne que moi ne lui porterait sa nourriture!... et il y mourrait!... Il faut que je voie; il faut que je m'en assure.»
Mme Mac'Miche tira d'une poche placée sur son estomac une clef qui ouvrait une caisse masquée par une vieille armoire et scellée dans le mur; avec cette clef, d'une forme étrange et particulière, elle ouvrit la caisse, en tira une cassette dont la clef se trouvait dans un coin à part sous des papiers, ouvrit la cassette et trouva tout en ordre. Elle compta ce qu'elle avait de revenus, de capitaux.
«J'avais cent vingt mille francs, dit-elle; j'en ai deux cent mille à présent; plus, les cinquante mille francs de ce Charles, dont il n'aura jamais un sou, car personne n'a de preuve écrite de ce placement de son père; et l'argent a été depuis replacé en mon nom!... Voici encore les économies de l'année... en or, en belles pièces de vingt francs.»
Elle compta.
«Onze mille trois cent cinquante francs... J'ai donc dépensé dans l'année mille cent cinquante francs. C'est beaucoup! beaucoup trop! C'est Charles qui me coute cher! Sans lui, je n'aurais pas Betty! je vivrais seule!... C'est bien plus économique, et plus agréable, par conséquent... A qui le donner?...»
Pendant qu'elle réfléchissait, tout en maniant et contemplant son or, Charles était allé rejoindre Betty.
Après lui avoir raconté ce qui l'avait tant ému chez Juliette, et les bonnes résolutions qu'il avait formées:
«N'est-ce pas désolant, ma bonne Betty, dit-il, que ma cousine m'empêche d'être bon? Je le voudrais tant! Je suis si content quand j'ai pu retenir mes emportements, ou mes sentiments de haine et de vengeance!... Mais je ne peux pas! Avec elle, c'est impossible! Ah! si je pouvais vivre chez Juliette! comme je serais différent! comme je serais doux, obéissant!...
Betty:--Doux! Ah! ah! Doux!... Jamais, mon pauvre Charlot! Tu es un vrai salpêtre! un torrent! un volcan!
Charles:--C'est elle qui me fait tout cela, Betty!... Ah! mais, une chose importante que j'oublie de te dire, c'est qu'elle a découvert que ma culotte était doublée.
Betty:--Mon Dieu! mon Dieu! nous sommes perdus! A l'avenir, quand elle voudra te battre, elle t'arrachera ta pauvre culotte, qui ne tient déjà à rien. Que faire? Comment l'empêcher?
Charles:--Écoute, Betty, ne t'afflige pas; j'ai une bonne idée qui me vient! Tu sais comme ma cousine est crédule, comme elle croit aux fées, aux apparitions, à toutes sortes de choses du genre terrible et merveilleux?
Betty:--Oui, je le sais; mais que veux-tu faire de ça? Nous ne pouvons recommencer la scène de l'autre jour.
Charles:--Non, pas tout à fait; mais voilà mon idée: nous allons découper deux têtes de diables dans du papier noir; nous ferons des cornes et une grande langue rouge; nous aurons de la colle, et tu colleras ces têtes sur ma peau à la place que couvraient les visières de mon cousin Mac'Miche; quand ma cousine voudra me battre, je la laisserai m'arracher ma culotte, et tu juges de sa frayeur quand elle verra ces deux têtes de diables qui auront l'air de la regarder.»
Betty, enchantée de l'invention, se mit à rire aux éclats; elle ne tarda pas à entendre te pas lourd de Mme Mac'Miche, qui, inquiète d'entendre rire si franchement, descendait sans bruit, croyait-elle, pour surprendre Betty en faute.
«La voilà mon Dieu! la voilà! dit tout bas Betty.
Charles:--Tant mieux! je vais préparer les diables.»
Avant que Betty eût eu le temps de demander à Charles des explications. Mme Mac'Miche entra.
«De quoi riez-vous? Pourquoi Charles est-il ici? Est-ce une méchanceté que prépare ce petit scélérat?
Oh non! ma cousine! soyez tranquille. Je riais parce que le juge de paix m'a dit: «Tu es un vrai diable! Je parie que tu en portes les marques.» Et moi j'ai répondu: «Ce ne serait pas, étonnant, car les fées m'ont promis tout à l'heure de me protéger». Et le juge a eu si peur qu'il m'a mis à la porte, criant que j'attirais les fées dans sa maison. Et Betty me disait que si j'étais réellement protégé par les fées, tous ceux qui me toucheraient leur appartiendraient.
Madame Mac'Miche, effrayée:--Il n'y a pas de quoi rire dans tout cela; c'est très bête!... C'est une très mauvaise plaisanterie, et je vous prie de ne pas la recommencer avec moi. Et prenez garde que cela ne vous arrive tout de bon! Vous êtes si méchants, que les fées pourraient bien s'emparer de vous...
Charles:--Ce serait tant mieux, car à mon tour je m'emparerais de vous et je vous donnerais aux fées.»
Charles, en disant ces mots, regarda fixement sa cousine et s'efforça de prendre une physionomie si extraordinaire, que Mme Mac'Miche, de plus en plus alarmée, sentit tout son corps trembler et ses cheveux se dresser sur sa tête.
Charles fit une gambade, une culbute, un saut vers la porte et disparut. Mme Mac'Miche crut qu'il avait disparu sur place, tant elle était troublée des paroles de Charles.
Madame Mac'Miche, tremblante:--Betty, Betty! crois-tu réellement que ce mauvais sujet soit ami des fées?
Betty, faisant semblant de trembler aussi:--Madame! Madame! Je crois..., je ne sais pas,... j'ai peur! Ce serait terrible! Qu'allons-nous devenir, bon Dieu! Aussi, Madame l'a trop mis hors de lui! Madame l'a trop battu! Dans son désespoir, il se sera retourné du côté des fées.
Madame Mac'Miche, tremblante:---Mais il n'a rien senti, puisque j'ai découvert qu'il avait doublé le fond de sa culotte avec du carton.
Betty:--Du carton! Et où aurait-il eu du carton? Qui est-ce qui lui en aurait donné? Madame voit: c'est quelque tour des fées.
Madame Mac'Miche:-Mon Dieu! Betty, cours vite à la fontaine de Fairy-Ring, va me chercher de l'eau [1]; nous en jetterons partout; sur lui aussi, sur ce maudit, quand il viendra.»
Betty partit en courant.
[Note 1: L'eau de fontaine passe pour avoir la vertu de chasser les Fées, et de les empêcher de faire du mal]
VIII
SUCCÈS COMPLET
Charles avait été jusque chez Juliette; il entra comme un ouragan. «Juliette, Marianne, donnez-moi quelques sous, de quoi acheter une feuille de papier noir.
Marianne:--Que veux-tu faire de papier noir, Charles?
Charles:--C'est pour faire deux têtes de diable pour faire peur à ma cousine.
Juliette:--Charles, Charles, te voilà encore avec tes projets méchants! Pourquoi lui faire peur? C'est mal.
Charles, affectueusement:--Ne me gronde pas avant de savoir ce que je veux faire, Juliette. Ma cousine a découvert, en me saisissant pour me battre...
--Encore! s'écria douloureusement Juliette.
Charles:--Encore et toujours, ma bonne Juliette; elle a donc découvert que le fond de ma culotte, était doublé; elle croit que c'est du carton. Et déjà elle m'a menacé de m'enlever ma culotte la première fois qu'elle me battrait. Alors j'ai imaginé avec Betty de découper deux têtes de diables avec des langues rouges que Betty me collera sur la peau pour remplacer les visières; et quand ma cousine m'enlèvera ma culotte et qu'elle verra ces diables, elle aura une peur épouvantable et elle n'osera plus me toucher. Tu vois que ce n'est pas bien méchant.»
Marianne et Juliette se mirent à rire de l'invention du pauvre Charles.
Marianne fouilla dans sa poche, en retira quatre sous et les donna à Charles en disant:
«C'est le cas de légitime défense, mon pauvre Charlot. Tiens. voici quatre sous; s'il t'en faut encore, tu me le diras.»
Charles remercia Marianne et disparut aussi vite qu'il était entré.
Marianne:--Ce pauvre Charles! il me fait pitié, en vérité! Je ne comprends pas qu'il supporte avec tant de courage sa triste position.
Juliette:--Pauvre garçon! Oui, il a réellement du courage. Je le gronde souvent, mais bien souvent aussi j'admire sa gaieté et sa bonne volonté à bien faire.
Marianne:--Il faut dire que tout ça ne dure pas longtemps; en cinq minutes il passe d'un extrême à l'autre: bon à attendrir, ou mauvais comme un diable.
Juliette, riant:--Oui, mais toujours bon diable.»
Charles acheta pour deux sous de papier noir, un sou de papier rouge et un sou de colle; il rentra à la cuisine par la porte du jardin, avec précaution, regardant autour de lui s'il apercevait l'ombre de la tête de Mme Mac'Miche, écoutant s'il entendait son souffle bruyant. Tout était tranquille; Betty était seule et travaillait près de la fenêtre.
Betty, ma cousine est-elle chez elle? dit Charles à voix basse.
Betty:--Oui; elle a fait assez de tapage, je t'en réponds; la voilà tranquille, maintenant; prends garde qu'elle ne nous entende.»
Charles répondit par un sourire, fit voir à Betty son papier noir et rouge, sa colle, lui fit signe de n'y pas toucher et disparut. Il ne tarda pas à rentrer, tenant à la main un diable en papier pour ombres chinoises; il le calqua, avec un morceau de charbon, au revers blanc de la feuille noire, et pria Betty de le découper en ployant la feuille double pour en avoir deux d'un coup. Puis il traça sur le papier rouge une grande langue qu'il eut double par le même moyen. Quand Betty eut terminé les découpures, elle mit un peu d'eau chaude dans la colle, l'étendit sur l'envers des diables et les colla sur la peau de Charles, qui riait sous cape de la peur qu'aurait sa cousine. Il était bien décidé à la provoquer, à l'agacer, jusqu'à ce qu'elle cédât à l'instinct méchant qui la portait sans cesse à le maltraiter.
Betty lui recommanda de bien laisser sécher la colle, de ne pas marcher, de ne pas s'asseoir surtout, jusqu'à ce que ce fût bien sec. Charles resta donc immobile pendant un quart d'heure environ. Au bout de ce temps, ils entendirent remuer, s'agiter dans la chambre de Mme Mac'Miche; puis elle appela:
«Betty! Betty!»
Betty monta, mais lentement, car elle craignait que les diables de Charles ne fussent pas encore bien collés, et il ne fallait pas surtout les laisser monter dans le dos ou descendre le long des jambes. Elle recommanda à Charles de tourner le dos au feu et de s'en approcher le plus près possible.
«Madame me demande? dit Betty entr'ouvrant la porte.
Madame Mac'Miche:--Certainement, puisque je t'appelle.»
Betty attendit les ordres de Mme Mac'Miche, qui la regardait, mais ne disait rien.
Betty:--Est-ce que Madame est souffrante?
Madame Mac'Miche:--Non, mais... je suis mal à mon aise; je suis inquiète... Où est Charles? Est-il rentré?
Betty:--Il est en bas, Madame; il est rentré depuis longtemps.
Madame Mac'Miche:--Et... quel air a-t-il?
Betty:--L'air gai et résolu; je crois bien que nous nous sommes trompees, et qu'il n'y a rien en lui... de... des..., enfin Madame sait ce que je veux dire.
Madame Mac'Miche:--Oui, oui, je comprends; il vaut mieux, en effet, ne pas trop parler de..., des..., tu sais?
Betty:--Madame a raison. Madame demande-t-elle autre chose?
Madame Mac'Miche:--Non..., oui..., c'est que je m'ennuie, et je voudrais avoir Charles pour qu'il écrivît une lettre que je vais lui dicter.
Betty:--Je vais l'envoyer à Madame.
Madame Mac'Miche:--Tu es sûre qu'il n'y a pas de danger, qu'il a une figure... ordinaire?
Betty:--Pour ça, oui, Madame, comme d'habitude... Madame sait.
Madame Mac'Miche:--Oui, une sotte, méchante, détestable figure... Envoie-le-moi de suite.»
Avant de partir, Betty secoua les oreillers du canapé, arrangea les tabourets, en mit un sous les pieds de sa maîtresse, essuya la table, tira les plis des rideaux, etc.
Madame Mac'Miche:--Que fais-tu donc? Va me chercher Charles; je te l'ai déjà dit.»
Betty poussa encore quelques meubles et descendit enfin à la cuisine, où elle trouva Charles se rôtissant de son mieux.
Betty:--Est-ce sec, mon pauvre Charlot? Ta cousine te demande pour écrire une lettre.
Charles:--Sec, sec comme du parchemin; j'y vais. Nous allons avoir une scène terrible; laisse la porte ouverte et si tu m'entends crier, arrive vite: c'est qu'elle aura deviné la farce et qu'elle me battrait pour de bon.»
Charles monta.
«Vous me demandez pour écrire, ma cousine? dit-il d'un air patelin; me voici à vos ordres.»
La cousine le regardait d'un air méfiant.
«Tiens, tiens, comme il est doux!... N'y aurait-il pas de féerie là. dessous?... pensa-t-elle. Ecris, dit-elle tout haut, et prends garde que ce soit bien propre et lisible.»
Charles s'assit devant la table, prit une plume et attendit. Voici ce que dicta la cousine:
«Monsieur et cher ami, j'ai quelques petites économies à placer; bien peu de chose, car mon neveu m'occasionne une dépense terrible; mais en me privant de tout, je parviens encore à mettre quelques sous de côté. Faites-moi savoir comment je puis vous envoyer cet argent; la poste est trop chère. Je vous salue très amicalement.
» Céleste Mac'Miche.»
La cousine prit la lettre, la signa; mais avant de la ployer et de la cacheter, elle voulut la relire. Charles ne la quittait pas des yeux et souriait en voyant le visage de Mme Mac'Miche s'empourprer et ses yeux s'enflammer.
«Misérable! s'écria-t-elle.
--Pourquoi cela, ma cousine? dit Charles naïvement.
Madame Mac'Miche:--Comment, petit scélérat, tu oses dénaturer, changer ma pensée! Tu oses encore redire ce mensonge infâme que tu as inventé ce matin!
Charles:--Je n'ai écrit que la vérité, ma cousine.
Madame Mac'Miche:--La vérité! Attends, je vais te faire voir ce que te vaut ta vérité.»
Et Mme Mac'Miche se jeta sur sa baguette.
Voici ce qu'avait écrit Charles:
«Monsieur et cher ami, j'ai beaucoup d'argent à placer; beaucoup, parce que mon neveu Charles ne me coûte presque rien; je le prive de tout, et je parviens ainsi à mettre de côté les intérêts presque entiers des cinquante mille francs que son père a placés chez moi avant sa mort au nom de son fils», etc., etc.
Mme Mac'Miche, se souvenant du carton qu'elle avait découvert le matin, arracha les boutons qui maintenaient la culotte de Charles; elle allait commencer son exécution, quand elle aperçut les diables qui lui présentaient les cornes et qui lui tiraient la langue; en même temps elle vit de la fumée s'élever et tourner autour de Charles, et elle se sentit suffoquée par une forte odeur de soufre. Les bras tendus, les yeux hagards, les cheveux hérissés, elle resta un instant immobile; puis elle poussa un cri qui ressemblait à un rugissement plus qu'à un cri humain, et tomba tout de son long par terre. Ce cri épouvantable attira Betty, qui resta ébahie devant le spectacle qui s'offrit à sa vue: Mme Mac'Miche étendue à terre, tenant encore la baguette dont elle voulait frapper le malheureux Charles; et celui-ci, tournant le dos à la porte, n'ayant pas encore rattaché sa culotte ni rabattu sa chemise, penché vers sa cousine qu'il cherchait à relever. Mais chaque fois qu'elle se sentait touchée par Charles, elle se roulait en poussant des cris; Charles la poursuivait, elle roulant pour lui échapper, lui suivant pour la secourir, et présentant toujours à Betty les diables qui avaient eu un si brillant succès.
Betty parvint enfin à approcher Mme Mac'Miche et à dire à l'oreille de Charles:
«Va-t'en, disparais; j'arrangerai ça.»
Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'échappa en maintenant à deux mains sa culotte qu'il reboutonna promptement; il remit sur la cheminée la boite d'allumettes, diminuée de six, qu'il avait adroitement fait partir au moment même où Mme Mac'Miche le déshabillait, et qui avaient si heureusement contribué à augmenter l'effroi de la cousine.
«Qu'est-il arrivé à Madame? s'écria hypocritement Betty, qui avait compris toute la scène et qui avait peine à dissimuler un sourire. Madame était donc seule? Je la croyais avec Charles.
Madame Mac'Miche:--Chasse-le, chasse-le! Il est possédé! Le juge avait raison; je ne veux pas qu'il me touche! Chasse-le!
Betty:--Mais Madame accuse Charles à tort; il n'est pas ici; il n'y était pas.
Madame Mac'Miche:--Il y est! Je suis sûre qu'il y est! Ce sont ces fées qui le cachent. Cherche-le; chasse-le!
Betty:--Mon Dieu! Madame me fait peur. Il n'y a ni Charles, ni fées.
Madame Mac'Miche:-Si fait, si fait! Il a le diable dans sa culotte! Deux diables!
Betty:--Oh! Madame! les diables n'auraient pas le mauvais goût de se loger dans une place pareille! Ça leur ferait une demeure pas trop propre, avec ça que la culotte de ce pauvre Charles est si vieille en si mauvais état.
Madame Mac'Miche:--Je te dis que je les ai vus, de mes yeux vus!
Ils m'ont fait les cornes et ils m'ont tiré la langue. Et Charles était tout en feu et enveloppé de fumée.
Betty:--C'est donc ça qu'on sent un drôle de goût chez Madame?
Madame Mac'Miche:--Je crois bien! ça sent le soufre! le parfum favori des fées et du diable.
Betty:--Ah! mon Dieu! c'est pourtant vrai! Mais Charles, où est-il?
Madame Mac'Miche:--Les fées l'auront emporté! Il n'y a pas de mal! Pourvu qu'elles ne le lâchent pas.
Betty:--Oh! Madame! C'est pourtant terrible! Ce pauvre garçon! Jugez donc! en société des fées! C'est ça qui est mauvaise compagnie! Dieu sait ce qu'il y apprendrait!... Mais... je crois que je l'entends à la cuisine; je vais voir.»
Et avant que Mme Mac'Miche eût pu l'arrêter, Betty courut à la cuisine pour prévenir Charles de ce qui venait de se passer, pour lui expliquer le rôle qu'il allait avoir à jouer, et pour lui dire de ne pas la démentir quand elle soutiendrait à Mme Mac'Miche qu'il n'y avait ni fées ni diables empreints sur sa peau. Elle remonta, amenant Charles par la main.
Mme Mac'Miche poussa un cri d'effroi.
Betty:--Madame n'a pas besoin d'avoir peur. Tout ça, c'est quelque chose qui a passé devant les yeux de Madame. Que Madame le regarde; il n'a rien du tout, ni feu ni fumée.
Madame Mac'Miche, avec terreur:--Oui! mais les diables! les diables!
Betty; hypocritement:--Il n'y a rien du tout; pas plus de diables que sur ma main. Que Madame voie elle-même! Défais ta culotte, mon garçon! N'aie pas peur, c'est pour rassurer ta pauvre cousine!»
Charles obéit et se retourna vers sa cousine au moment où Betty disait: «Madame voit! Il n'y a rien, que quelques marques des coups déjà anciens.»
Mme Mac'Miche regarda, poussa un nouveau cri de terreur, et, d'un geste désespéré, indiqua à Betty de faire sortir Charles. Betty obéit et resta en bas, où elle donna un libre cours à sa gaieté; Charles rit aussi de bon coeur, et triompha du succès de son stratagème. Il avait fait bien mieux encore! Le traître avait saisi la lettre dictée, signée par Mme Mac'Miche et l'enveloppe préparée d'avance; il apprit ainsi l'adresse de l'ami de Mme Mac'Miche, qu'il avait ignorée jusqu'alors. Betty riait et s'occupait du dîner, pendant que Charles pliait, cachetait la lettre et complétait ainsi le tour qu'il venait de jouer à sa cousine.
Quand le dîner fut prêt, Mme Mac'Miche refusa de descendre, de peur de se trouver en présence de Charles, qu'elle croyait toujours en rapport avec les fées. Betty eut beaucoup de peine à la rassurer et à lui persuader qu'elle n'aurait rien à craindre de Charles en ne le touchant pas et en ne se laissant pas toucher par lui. Ce dernier raisonnement convainquit Mme Mac'Miche; quand elle entra, elle se hâta de jeter quelques gouttes d'eau de la fontaine des fées sur elle-même, et, en se mettant à table, elle en lança une si forte dose à la figure de Charles, qui ne s'attendait pas à cette aspersion, qu'il en fut aveuglé: il fit un mouvement involontaire accompagné d'un «Ah!» bien accentué.