Un bon petit diable

Chapter 3

Chapter 33,973 wordsPublic domain

Mme Mac'Miche était vexée; Charles triomphait: ses bons sentiments s'étaient déjà évanouis, et il forma l'horrible résolution d'agacer sa cousine pour la mettre hors d'elle, se faire battre encore, et, au moyen de Betty, aposter des témoins qui iraient porter plainte au juge.

«Je n'en serai pas plus malade, pensa-t-il, grâce aux visières de mon cousin défunt, et elle sera appelée devant le tribunal, qui la jugera et la condamnera. Si on pouvait la condamner à être fouettée à son tour, que je serais content, que je serais donc content!... Et Juliette! Que me dira-t-elle, que pensera-t-elle?... Ah bah! j'ai promis à Juliette de ne pas être insolent avec ma cousine, de ne pas lui résister, mais je n'ai pas promis de ne pas chercher à la corriger; puisque ma cousine trouve que me maltraiter c'est me corriger et me rendre meilleur, elle doit penser de même pour elle, qui est cent fois plus méchante que je ne le suis.»

V

DOCILITÉ MERVEILLEUSE DE CHARLES. LES VISIÈRES

Charles très content de son nouveau projet, sortit sans que sa cousine osât le rappeler en présence du juge; il descendit à la cuisine, fit part à Betty de ce qu'avait dit le juge de paix et de l'idée que lui-même avait conçue.

Betty-:--Non, Charlot, pas encore; attendons. Puisque les visières te garantiront des coups de ta cousine, tu ne pourras pas prouver que tu en portes les marques. Ils enverront un médecin pour t'examiner, et ce médecin ne trouvera rien; tu passeras pour un menteur, et ce sera encore elle qui triomphera. Attendons; je trouverai bien quelque chose pour te garantir quand les visières seront usées.»

Charles comprit la justesse du raisonnement de Betty, mais il ne renonça pas pour cela à la douce espérance de mettre sa cousine en colère sans en souffrir lui-même.

«Seulement, pensa-t-il, j'attendrai à demain, quand ma culotte sera doublée.»

Il alla, suivant son habitude, chez Juliette, qui l'accueillit comme toujours avec un doux et aimable sourire.

Juliette:--Eh bien, Charles, quelles nouvelles apportes-tu?

Charles:--De très bonnes. A peine rentré, ma cousine m'a battu avec une telle fureur, que j'en suis tout meurtri, et que Betty m'a mis un cataplasme de chandelle.

Juliette, interdite:--C'est cela que tu appelles de bonnes nouvelles? Pauvre Charles! Tu as donc résisté avec insolence, tu lui as dit des injures?

Charles:--Je n'ai rien dit, je n'ai pas bougé; je l'ai laissée faire; elle m'a donné deux coups de baguette, et, voyant que je ne résistais pas, puisque je te l'avais promis, elle m'a battu comme une enragée qu'elle est.

Juliette, les larmes aux yeux:--Mon pauvre Charles! Mais c'est affreux! Je suis désolée! Et tu as été en colère contre moi et mon conseil?

Charles:--Contre toi, jamais! Je savais que c'était pour mon bien que tu m'avais fait promettre ça... Mais contre elle, j'étais d'une colère! oh! d'une colère! Dans ma chambre, je me suis roulé, j'ai sangloté, crié; et puis j'ai été mieux, je me suis senti content de t'avoir obéi.

Juliette, attendrie:--Bon Charles! Comme tu serais bon si tu voulais!

Charles:--Ça viendra, ça viendra! Donne-moi le temps. Il faut que tu me permettes de corriger ma cousine.

Juliette:--Comment la corrigeras-tu? Cela me semble impossible!

Charles:--Non, non; laisse-moi faire; tu verras!

Juliette:--Que veux-tu faire, Charles? Quelque sottise, bien sûr!

Charles:--Du tout, du tout; tu verras, je te dis; tu verras!»

Charles ne voulut pas expliquer à Juliette quels seraient les moyens de correction qu'il emploierait; il lui promit seulement de continuer à être docile et poli; il fallut que Juliette se contentât de cette promesse. Charles resta encore quelques instants; il sortit au moment où Marianne. soeur de Juliette, rentrait de son travail.

Marianne avait vingt-cinq ans; elle remplaçait, près de sa soeur aveugle, les parents qu'elles avaient perdus. Leur mère était morte depuis cinq ans dans la maison qu'elles habitaient; leur fortune eût été plus que suffisante pour faire mener aux deux soeurs une existence agréable, mais leurs parents avaient laissé des dettes; il fallait des années de travail et de privations pour les acquitter sans rien vendre de leur propriété. Juliette n'avait que dix ans à l'époque de la mort de leur mère; Marianne prit la courageuse résolution de gagner, par son travail, sa vie et celle de sa soeur aveugle, jusqu'au jour où toutes leurs dettes seraient payées. Elle travaillait soit en journées, soit à la maison. Juliette, tout aveugle qu'elle était, contribuait un peu au bien-être de son petit ménage; elle tricotait vite et bien et ne manquait pas de commandes; chacun voulait avoir soit un jupon, soit une camisole, soit un châle ou des bas tricotés par la jeune aveugle. Tout le monde l'aimait dans ce petit bourg catholique; sa bonté, sa douceur, sa résignation, son humeur toujours égale, et par-dessus tout sa grande piété, lui donnaient une heureuse influence, non seulement sur les enfants, mais encore sur les parents. Mme Mac'Miche était la seule qui n'eût pas subi cette influence: elle ne voyait presque jamais Juliette, et n'y venait que pour lui dire des choses insolentes, ou tout au moins désagréables. Mme Mac'Miche aurait pu facilement venir en aide à ses cousines, mais elle n'en avait garde et réservait pour elle-même les dix mille francs de revenu qu'elle avait amassés et qu'elle augmentait tous les ans à force de privations qu'elle s'imposait et qu'elle imposait à Charles et à Betty. Nous verrons plus tard qu'elle avait une autre source de richesses que personne ne lui connaissait; elle le croyait du moins. Il y avait trois ans qu'elle avait Charles à sa charge. Betty était dans la maison depuis quelque temps; elle s'était attachée à Charles, qui lui avait, dès l'origine, témoigné une vive reconnaissance de la protection qu'elle lui accordait; elle eût quitté Mme Mac'Miche depuis longtemps sans ce lien de coeur qu'elle s'était créé.

Charles laissa donc Juliette avec sa coeur Marianne, et il courut à la maison pour s'y trouver à l'appel de sa vieille cousine.

«Il ne faut pas que je la mette en colère aujourd'hui, dit-il; demain, à la bonne heure!»

Charles rentra à temps, écrivit pour Mme Mac'Miche des lettres, qu'elle trouva mal écrites, pas lisibles.

Charles:--Voulez-vous que je les recopie, ma cousine?

Madame Mac'Miche, rudement:--Non, je ne veux pas. Pour gâcher du papier? Pour recommencer à écrire aussi mal et aussi salement? Toujours prêt à faire des dépenses inutiles! Il semblerait que Monsieur ait des rentes! Tu oublies donc que je te nourris par charité, que tu serais un mendiant des rues sans moi? Et au lieu de reconnaître mes bienfaits par une grande économie, tu pousses à la dépense, tu manges comme un loup, tu bois comme un puits, tu déchires tes habits; en un mot, tu es le fléau de ma maison.»

Charles bouillait; il avait sur la langue des paroles poliment insolentes, doucement contrariantes, enfin de quoi la mettre en rage.

«Oh! si j'avais mes visières!» se disait-il.

Mais comme il ne les avait pas encore, il avala son humiliation et sa colère, ne répondit pas et ne bougea pas.

Mme Mac'Miche recommença à s'étonner de la douceur de Charles.

«Je verrai ce que cela veut dire, se dit-elle, et si ce n'est pas une préparation à quelque scélératesse;... il a un air... que je n'aime pas,... quelque chose comme de la rage contenue... Par exemple, si cela dure, c'est autre chose... Mais de qui ça vient-il?... Serait-ce Juliette? Cette petite sainte n'y touche se donne le genre de prêcher, de donner des avis... Je n'aime pas cette petite; elle m'impatiente avec cette figure éternellement calme, douce, souriante. Elle veut nous faire croire qu'elle est heureuse quoique aveugle, qu'elle ne désire rien, qu'elle n'a besoin de rien. Je la crois sans peine! On fait tout pour elle! On la sert comme une princesse... Paresseuse! Sotte! Et quant à ce drôle de Charles, je le fouetterai solidement, puisqu'il ne se défend plus.»

Elle ne s'aperçut pas qu'elle avait parlé haut à partir de: «Je n'aime pas cette petite», etc.; elle releva la tête et vit Charles, toujours immobile, qui la regardait avec surprise et indignation; elle s'écria:

«Eh bien! que fais-tu là à te tourner les pouces et à me regarder avec tes grands bêtes d'yeux effarés, comme si tu voulais me dévorer? Va-t'en à la cuisine pour aider Betty; dis-lui de servir le souper le plus tôt possible; j'ai faim.»

Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'esquiva lestement; il raconta à Betty ce que venait de dire sa cousine sans se douter qu'elle eût parlé tout haut.

«Il faut avertir Juliette et te révolter ouvertement, dit Betty.

Charles:--Non, j'ai promis à Juliette d'être poli et docile pendant une semaine; je ne manquerai pas à ma promesse; ce qui ne m'empêchera pas de la faire enrager... innocemment, sans cesser d'être respectueux à l'apparence... quand j'aurai mes visières.

Betty:--Tu les auras demain, mon pauvre Charlot; compte sur moi; je te préserverai tant que je pourrai.

Charles:--Je le sais, ma bonne Betty, et c'est parce que tu m'as toujours protégé, consolé, témoigné de l'amitié, que je t'aime de tout mon coeur comme j'aime Juliette; elle aussi m'a toujours aimé, encouragé et conseillé... Seulement, je n'ai pas souvent suivi ses conseils, je l'avoue.

Betty:--Avec ça qu'ils sont faciles à suivre! Il faut toujours céder, toujours s'humilier, à l'entendre!

Charles:--Il me semble, moi, qu'elle a raison au fond; mais je n'ai pas sa douceur ni sa patience; quand ma cousine m'agace, m'irrite, m'humilie, je m'emporte, je sens comme si tout bouillait au dedans de moi, et si je ne me retenais, je crois en vérité que, dans ces moments là, j'aurais une force plus grande que la sienne, que ce serait elle qui recevrait la rossée et moi qui l'administrerais.

Betty:--Mais il faut dire à Juliette ce que sa cousine pense d'elle.

Charles:--A quoi bon? Ce que j'ai entendu ferait de la peine à la pauvre Juliette et ne servirait à rien; elle sait que ma cousine ne l'aime pas, ça suffit.»

Le souper ne tarda pas à être servi tout en causant; Mme Mac'Miche fut avertie, descendit dans la salle et mangea copieusement, après avoir maigrement servi Charles, qui n'en souffrit pas cette fois, parce que Betty avait eu soin de lui donner un bon acompte avant de servir sur table; il mangea donc sans empressement et ne redemanda de rien; la cousine n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles. Charles modeste et paisible, sobre et satisfait était pour Mme Mac'Miche un Charles nouveau, un Charles métamorphosé, un Charles commode.

Après son souper, Mme Mac'Miche, fatiguée de sa journée accidentée, donna congé à Charles, disant qu'elle allait se coucher. Charles, qui, lui aussi, avait soutenu plus d'une lutte, qui avait souffert dans son coeur et dans son corps, ne fut pas fâché de regagner sa couchette misérable, composée d'une paillasse, d'un vieux drap en loques, d'une vieille couverture de laine râpée et d'un oreiller en paille: mais quel est le lit assez mauvais pour avoir la faculté d'empêcher le sommeil, à l'âge heureux qu'avait Charles? A peine couché et la tête sur la paille, il s'endormit du sommeil, non du juste, car il était loin de mériter cette qualification, mais de l'enfance ou de la première jeunesse.

VI

AUDACE DE CHARLES. PRÉCIEUSE DÉCOUVERTE.

Le lendemain, jour désiré et attendu par Charles, ce lendemain qui devait lui apporter la satisfaction d'une demi-vengeance, ce lendemain qui devait être suivi d'autres lendemains non moins pénibles, arriva enfin, et Charles revêtit avec bonheur la culotte doublée, cuirassée par Betty. C'était bien! Un coup de massue eût été amorti par ce reste providentiel des casquettes du cousin Mac'Miche, mort victime de la contrainte perpétuelle que lui imposait l'humeur belliqueuse de sa moitié.

Une maladie de foie s'était déclarée. Il y succomba après quelques semaines de rudes souffrances.

Charles entra rayonnant à la cuisine, où l'attendait son déjeuner, au moment où la cousine entrait par la porte opposée pour faire son inspection matinale. Charles salua poliment, prit sa tasse de lait et plongea la main dans le sucrier; la cousine se jeta dessus.

Madame Mac'Miche:--Pourquoi du sucre? Qu'est-ce que cette nouvelle invention? Vous devriez vous trouver heureux d'avoir du lait au lieu de pain sec.

Charles:--Ma cousine, je serais bien plus heureux d'y ajouter le morceau de sucre que je tiens dans la main.

Madame Mac'Miche:--Dans la main? Lâchez-le, Monsieur! Lâchez vite!»

Charles lâcha, mais dans sa tasse.

«Voleur! brigand! s'écria la cousine. Vous mériteriez que je busse votre lait.

Charles:--Comment donc! Mais j'en serais enchanté, ma cousine; voici ma tasse.»

Charles la présenta à sa cousine stupéfaite; la surprise lui ôta sa présence d'esprit accoutumée; elle prit machinalement la tasse et se mit à boire à petites gorgées en se tournant vers Betty. Charles, sans perdre de temps, saisit la tasse de café au lait qui chauffait tout doucement devant le feu pour sa cousine, mangea le pain mollet qui trempait dedans, se dépêcha d'avaler le café et finissait la dernière gorgée, quand sa cousine, un peu honteuse, se retourna.

Madame Mac'Miche:--Tu mangeras donc du pain sec pour déjeuner?

Charles:--Non, ma cousine, j'ai très bien déjeuné; c'est fini.

Madame Mac'Miche:--Déjeuner? Quand donc? Avec quoi?

Charles:--A l'instant, ma cousine; pendant que vous buviez mon lait, je prenais votre café au lait avec le petit pain qui mijotait devant le feu.

Madame Mac'Miche:--Mon café! mon pain mollet! Misérable! Rends-les moi! Tout de suite!

Charles:--Je suis bien fâché, ma cousine; c'est impossible! Mais je ne pouvais pas deviner que vous les demanderiez; je croyais que vous preniez mon déjeuner pour me laisser le vôtre. Vous êtes certainement trop bonne pour manger les deux déjeuners et me laisser l'estomac vide!

Madame Mac'Miche: Voleur! gourmand! tu vas me le payer!»

La cousine saisit Charles par le bras, l'entraîna près du bûcher, prit une baguette, jeta Charles par terre comme la veille, et se mit à le battre sans qu'il fît un mouvement pour se défendre. De même que la veille, elle ne s'arrêta que lorsque son rhumatisme à l'épaule commença à se faire sentir. Charles se releva d'un air riant; les visières l'avaient parfaitement préservé; il n'avait rien senti. Il crut pouvoir s'en aller, mais non sans avoir lancé une phrase vengeresse.

«Je vais aller me faire panser chez M. le juge de paix, ma cousine.

Madame Mac'Miche:--Imbécile! Je te défends d'y aller.

Charles:--Pardon, ma cousine, M. le juge me l'a recommandé: et vous savez qu'il faut se soumettre à l'autorité. Il m'a recommandé de venir me faire panser chez lui à la première occasion.

Madame Mac'Miche:--Serpent! vipère! Je te défends d'y aller.»

Charles ne répondit pas et sortit, laissant sa cousine stupéfaite de tant d'audace.

«C'est qu'il ira! s'écria-t-elle au bout de quelques instants après être rentrée dans sa chambre. Il est assez méchant pour le faire! Quelle malédiction que ce garçon! Quel serpent j'ai réchauffé dans mon sein! Coquin! Bandit! Assassin! Et tout juste, je l'ai battu tant que j'ai eu de bras; il doit en avoir de rudes marques; avec ça qu'hier je ne l'avais déjà pas ménagé et qu'il doit en rester quelque chose. Mon Dieu M. le juge! que va-t-il dire, lui qui n'était déjà pas trop content hier! Il m'a dit des choses que je n'attendais pas de lui, que je ne lui pardonnerai jamais... Et comment a-t-il su que ce petit gredin de Charles avait de l'argent placé chez moi par son père? J'ai bien juré mes grands dieux que c'était une invention infernale, une atroce calomnie, mais il n'avait pas trop l'air de me croire. Pourvu qu'il n'aille pas lui en parler! De vrai, il me coûte bien cent à cent vingt francs par an! Mais je profite du reste; c'est une compensation des ennuis que me donne ce garçon que je déteste.»

Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle eut la pensée de courir apres Charles et d'empêcher de vive force sa visite chez le juge de paix; mais il était trop tard: quand elle descendit à la cuisine, Charles n'y était plus.

Madame Mac'Miche:--Où est-il? Où est ce brigand, cet assassin?

Betty:--Quel brigand, Madame, quel assassin? Je n'ai rien vu qui y ressemblât.

--Il est ici, il doit être ici! continua Mme Mac'Miche hors d'elle.

--Au voleur! à l'assassin! cria Betty en ouvrant la porte de la rue. Au secours! on égorge ma maîtresse!»

Plusieurs têtes se montrèrent aux portes et aux fenêtres; Betty continua ses cris malgré ceux de Mme Mac'Miche, qui lui ordonnait de se taire.

Betty riait sous cape, car elle avait bien compris que le voleur, l'assassin, était Charles, quelques voisins arrivèrent, mais, au lieu de voleurs et d'assassins ils trouvèrent Betty aux prises avec Mme Mac'Miche, qui l'agonisait de sottises et qui cherchait de temps en temps à donner une tape ou un coup de griffes, que Betty esquivait lestement; les voisins riaient et grommelaient tout à la fois pour avoir été dérangés sans nécessité.

«Ah çà! avez-vous bientôt fini, Mme Mac'Miche? dit le boucher, qui prenait parti pour Betty. Voilà assez crier! On n'entend pas autre chose chez vous! C'est fatigant, parole d'honneur! Mes veaux ne beuglent pas si fort quand ils s'y mettent. Faudra-t-il qu'on aille encore chercher M. le juge de paix?»

Betty cacha sa figure dans son tablier pour rire à son aise; Mme Mac'Miche lança un regard furieux au boucher et se retira sans ajouter une parole. Dans les circonstances difficiles où elle se trouvait, la menace de faire intervenir le juge de paix coupa court à sa colère et la laissa assez inquiète de ce qui allait arriver de la visite de Charles au juge. Pendant qu'elle attendait, qu'elle avait peur, qu'elle tressaillait au moindre bruit, Charles avait couru chez Juliette, à laquelle il fit, comme la veille, le récit de ce qui était arrivé.

«Eh bien, Juliette, que me conseilles-tu à présent? Faut-il toujours que je me laisse battre par cette femme sans coeur, qui n'est désarmée ni par ma patience, ni par ma docilité, ni par mon courage à supporter sans me plaindre les coups dont elle m'accable?

Juliette, émue:--Non, Charles, non! C'est trop! Réellement, c'est trop! Tu peux, tu dois éviter ces corrections injustes et cruelles.

Charles, vivement:--Mais, à moins de la battre, du moins de lui résister par la violence, comment puis-je me défendre? Elle n'a pas de coeur; rien ne la touche; et je ne consentirai jamais à la prier, la supplier, la flatter! Non, non, ce serait une bassesse; jamais je ne ferai rien de pareil.

Juliette, affectueusement:--Voyons, Charles, ne te monte pas comme si je te poussais à faire une platitude; je ne te conseillerai rien de mauvais, je l'espère. Mais je ne peux pas t'encourager à la frapper, comme tu dis. Tâche de trouver des moyens innocents dans le genre des visières; tu as de l'invention, et Betty t'aidera.

--De quoi est-il question? demanda Marianne qui entrait. Par quel hasard es-tu ici dès le matin, Charles?»

Charles mit Marianne au courant des événements.

«Ce qui me désole, ajouta-t-il, c'est de lui devoir le pain que je mange, l'habit que je porte, le grabat sur lequel je dors.

Marianne:--Tu ne lui dois rien du tout; c'est elle qui te doit. J'ai presque la certitude que ton père avait placé chez elle cinquante mille francs qui lui restaient et qui sont à toi depuis la mort de ton père!»

Charles bondit de dessus sa chaise.

Charles:--Cinquante mille francs! j'ai cinquante mille francs!...

Mais non, ce n'est pas possible! Elle me dit toujours que je suis un mendiant!

Marianne:--Parce qu'elle te vole ta fortune. Mais sois tranquille, il faudra bien qu'elle te la rende un jour. Je ne l'ai découvert que depuis peu, et j'en ai parlé au juge de paix, en le priant d'avoir l'oeil sur ma cousine par rapport à toi; ensuite, mon cousin ton père, m'en a dit quelque chose plus d'une fois pendant sa dernière maladie, mais vaguement, parce que ta cousine Mac'Miche était toujours là; enfin, j'ai trouvé ces jours-ci, en fouillant dans un vieux portefeuille de ton père, qui me l'avait donné quand il était déjà bien mal, et que j'avais gardé en souvenir de lui, sans penser qu'il put rien contenir d'important; j'ai trouvé le reçu de cinquante mille francs; ce reçu est écrit de la main de ta cousine, et je le conserve soigneusement.

Charles:--O Marianne, donne-le-moi vite! que j'aille demander mon argent à ma cousine.

Marianne:--Non, je ne te le donnerai pas, parce qu'elle te l'arracherait des mains et le mettrait en pièces, et tu n'aurais plus de preuves; et puis, parce que tu es trop jeune pour avoir ta fortune; il faut que tu attendes jusqu'à dix-huit ans, et ce sera M. le juge de paix qui te la fera rendre.

Juliette:--Et puis, qu'as-tu besoin d'argent à présent? qu'en ferais-tu?

Charles, vivement:--Ce que j'en ferais? Je payerai de suite tout ce que vous devez, pour que vous puissiez vivre sans privations, et que tu ne sois pas toujours seule comme tu l'es depuis trois ans, pauvre Juliette!

Juliette, touchée:--Mon bon Charles, je te remercie de ta bonne volonté pour nous, mais je ne suis pas malheureuse; je ne m'ennuie pas; tu viens souvent me voir; nous causons, nous rions ensemble; et puis je tricote, je suis contente de gagner quelque argent pour notre ménage; et quand je suis fatiguée de tricoter, je pense, je réfléchis.

Charles:--A quoi penses-tu? Juliette:--Je pense au bon Dieu, qui m'a fait la grâce de devenir aveugle...

Charles:--La grâce? Tu appelles grâce ce malheur qui fait trembler les plus courageux?

Juliette:--Oui, Charles, une grâce; si j'y voyais, je serais peut-être étourdie, légère, coquette. On dit que je suis jolie, l'en aurais de la vanité; je voudrais me faire voir, me faire admirer; le travail m'ennuierait; je n'obéirais pas à Marianne comme je le fais, je ne t'aimerais pas comme je t'aime; je n'aurais pas la consolation de penser à l'avenir que me prépare le bon Dieu après ma mort, et que chaque heure de la journée peut me faire gagner, en supportant avec douceur et patience les privations imposées aux pauvres aveugles.

Charles, ému:--Tu vois bien que tu as des privations?

Juliette:--Certainement! De grandes et de continuelles, mais je les aime, parce qu'elles me profitent près du bon Dieu; ainsi je voudrais bien voir ma chère Marianne, qui fait tant pour moi; je voudrais bien te voir, toi, mon bon Charles, qui me témoignes tant de confiance et d'amitié... J'ai perdu la vue si jeune, que j'ai un bien vague souvenir d'elle, de toi, de tout ce que voient les yeux. Mais... j'attends... et je me résigne.

--O Juliette! Juliette! s'écria Charles en sanglotant et en se jetant à son cou. O Juliette, si je pouvais te rendre la vue! pauvre, pauvre Juliette!»

Juliette essuya une larme que laissaient échapper ses yeux privés de lumière; et, entendant les sanglots de sa soeur se joindre à ceux de Charles, elle l'appela.

«Marianne! ma soeur! ne pleure pas! Tu me rends la vie si douce, si bonne! Si tu savais combien je suis plus heureuse que si je voyais!»

Marianne s'approcha de Juliette, qu'elle serra contre son coeur.

«Juliette! je t'aime! Je ne puis faire grand chose pour toi, mais ce que je fais, c'est avec bonheur, avec amour, comme je le ferais pour ma fille, pour mon enfant. Tu es tout pour moi en ce monde, tout! Jamais je ne te quitterai; je prie Dieu qu'il me permette de te survivre, pour que j'adoucisse les misères de ta vie jusqu'à ton dernier soupir!»

Charles ne disait plus rien; il pleurait tout bas et il réfléchissait; tous les bons sentiments de son coeur se réveillaient en lui, et il comparait ses emportements, ses désirs de vengeance, son orgueil avec la douceur, la charité, l'humilité de Juliette.

«Juliette, dit-il en essuyant ses larmes, je veux devenir bon comme toi; tu m'aideras, n'est-ce pas? Je vais rentrer; je tâcherai de t'imiter... Pourvu que cette méchante femme ne me force pas à redevenir méchant comme elle!