Un bon petit diable

Chapter 2

Chapter 24,029 wordsPublic domain

Charles:--Des injures, ça m'est égal.! Et faites bien attention à vos promesses, car, si vous y manquez, je mets le feu à votre maison sans seulement vous prévenir... C'est dit? Je souffle.»

Charles éteignit son allumette.

«Avez-vous besoin de moi? dit-il.

Madame Mac'Miche:-Va-t'en! Je ne veux pas te voir, drôle, scélérat!

Charles:--Merci, ma cousine. Je cours chez Juliette.

Madame Mac'Miche:--Je te défends d'aller chez Juliette.

Charles:--Pourquoi ça? Elle me donne de bons conseils pourtant.

Madame Mac'Miche:--Je ne veux pas que tu y ailles.»

Pendant que Charles restait indécis sur ce qu'il ferait, la cousine s'était avancée vers lui; elle saisit la boîte d'allumettes que Charles avait posée sur une table, donna prestement deux soufflets et un coup de pied dans les jambes de Charles stupéfait, s'élança hors de sa chambre et ferma la porte à double tour.

«Amuse-toi, mon garçon, amuse-toi là jusqu'au souper; je vais donner de tes nouvelles à Juliette!» cria Mme Mac'Miche à travers la porte.

III

UNE AFFAIRE CRIMINELLE

Charles, furieux de se trouver pris comme un rat dans une ratière, se jeta sur la porte pour la défoncer; mais la porte était solide; trois fois il se lança dessus de toutes ses forces, mais il ne réussit qu'à se meurtrir l'épaule; après le troisième élan il y renonça.

«Méchante femme! Mon Dieu, que je la déteste! Et Juliette qui voulait que je lui demandasse pardon! Une pareille mégère!... Que puis-je faire pour me venger?...»

Charles regarda de tous côtés, ne trouva rien.

«Je pourrais bien déchirer son ouvrage qu'elle a laissé; mais à quoi cela servirait-il? elle en prendra un autre! Que je suis donc malheureux d'être obligé de vivre avec cette furie!»

Charles s'assit, appuya ses coudes sur ses genoux, sa tête dans ses mains et réfléchit. A mesure qu'il pensait, son visage perdait de son expression méchante, son regard s'adoucissait, ses yeux devenaient humides, et, enfin une larme roula le long de ses joues.

«Je crois que Juliette a raison, dit-il; elle serait moins méchante si j'étais meilleur; je serais moins malheureux si j'étais plus patient, si je pouvais être doux et résigné comme Juliette!... Pauvre Juliette! Elle est aveugle! Elle est seule tout le temps que sa soeur Mary travaille! Elle s'ennuie toute la journée!... Et jamais elle ne se plaint, jamais elle ne se fâche! toujours bonne, toujours souriante!...il est vrai qu'elle est plus vieille que moi! Elle a quinze ans, et moi je n'en ai que treize... C'est égal, à quinze ans je ne serai pas bon comme elle! Non, non, avec cette cousine abominable, je ne pourrai jamais m'empêcher d'être méchant...

Tiens! qu'est-ce que j'entends? dit-il en se levant. Quel bruit!...

Qu'est-ce que c'est donc?... Et cette maudite porte qui est fermée! Ah! une idée! Je brise un carreau et je passe.»

Charles saisit une pincette, donna un coup sec dans un des carreaux de la porte qui était vitrée, et engagea sa tête et ses épaules dans le carreau cassé; il passa après de grands efforts et en se faisant plusieurs petites coupures aux mains et aux épaules, une fois dehors, il descendit l'escalier, courut à la cuisine, où il n'y avait personne; puis à la porte de la rue, qu'il ouvrit. Il se trouva en face d'un groupe nombreux qui escortait et ramenait Mme Mac'Miche; un homme en blouse suivait, mené, tiré par ceux qui l'accompagnaient; Mme Mac'Miche criait l'homme jurait, l'escorte criait et jurait; à ce bruit se mêlaient les cris discordants de Betty, qui, pour complaire à Mme Mac'Miche, accablait d'injures et de reproches tous les gens de l'escorte. La porte se trouvant ouverte par Charles, tout le monde entra: On plaça Mme Mac'Miche sur une chaise, Betty tira de l'eau fraîche de la fontaine et bassina les yeux de sa maîtresse qui ne cessait de crier:

«Le juge de paix, je veux le juge de paix, pour faire ma plainte contre ce monstre d'homme, qui m'a aveuglée. Qu'on aille me chercher le juge de paix!

Betty:--On y est allé, Madame; M. le juge de paix sera ici dans un quart d'heure.

Madame Mac'Miche:-Qu'on garde bien le scélérat! Qu'on le garrotte! Qu'on ne le laisse pas échapper!

L'Homme en blouse:--Est-ce que je cherche à m'échapper, la vieille? En voilà-t-il des cris et des embarras pour un coup de fouet! J'en ai donné je ne sais combien dans ma vie; c'est le premier qui amène tout ce tapage.

Betty:--Je crois bien! Un coup de fouet que vous lui avec lancé dans les yeux, mauvais homme!

L'Homme en blouse:--Et pourquoi qu'elle m'agonisait de sottises? Sapristi! quelle langue! On dit que les femmes l'ont bien pendue! Jamais je n'en avais vu une pareille! Quel chapelet elle m'a défilé!

Un Homme:--Ce n'était pas une raison pour frapper avec votre fouet.

L'Homme en blouse:--Tiens! mais... c'est que la patience échappe à la fin; avec ça que je n'en ai jamais eu beaucoup.

Autre Homme:--Une femme, ce n'est pas un homme; on rit, on ne tape pas.

L'Homme en blouse:--Une femme comme ça! Tiens! ça vaut deux hommes, s'il vous plait.»

Toute l'escorte se mit à rire, ce qui augmenta l'exaspération de Mme Mac'Miche. Betty voyait que sa maîtresse n'était pas sérieusement blessée; elle riait aussi tout bas, et employait toutes ses forces à la faire tenir tranquille. Elle continuait à lui bassiner les yeux, qui commençaient à se dégonfler. Charles s'était prudemment tenu éloigné de sa cousine, et avait demandé à un jeune homme de l'escorte ce qui s'était passé.

«Il paraîtrait que la dame a failli être renversée par ce charretier en blouse qui traversait la route pour faire boire ses chevaux. Elle s'est mise en colère, il faut voir! Elle lui en disait de toutes les couleurs; lui se moquait d'elle d'abord, puis il a riposté... il fallait voir comment! Ça marchait bien, allez! Avec ça que nous étions groupés autour d'eux et que nous riions. Vous savez... tant que c'est, la langue qui marche, il n'y a pas de mal. Mais c'est qu'elle lui a mis la main sur la figure! Alors le charretier est devenu de toutes les couleurs, et il lui a lancé un coup de fouet qui l'a malheureusement attrapée juste dans les yeux... Elle est tombée sur le coup; elle a crié, elle s'est roulée; elle a demandé M. le juge de paix. Et puis, comme le monde s'arrêtait et commençait à s'attrouper, Mlle Betty est accourue, l'a emmenée, et nous avons forcé l'homme à nous suivre pour faire honneur à M. le juge, afin qu'il ne vienne pas pour rien. Et voilà.»

Charles, content du récit, s'approcha tout doucement de sa cousine pour voir de près ses yeux, toujours fermés et gonflés. Pendant qu'il regardait le gonflement et la rougeur extraordinaire des paupières, et qu'il cherchait à voir si elle avait réellement les yeux perdus comme elle le disait, Mme Mac'Miche les entrouvrit, vit Charles et allongea la main pour le saisir; Charles fit un saut en arrière et se réfugia instinctivement près de l'homme en blouse, ce qui fit rire tous les assistants, même le charretier.

«Elle ne dira toujours pas que je l'ai aveuglée, dit l'homme en riant. Je te remercie, mon garçon; je craignais, en vérité, de lui avoir crevé les yeux. C'est toi qui nous as démontré qu'elle y voyait.

Madame Mac'Miche:--Pourquoi est-il ici? Par où a-t-il passé? Betty, renferme-le.

Betty:--Je ne peux pas quitter Madame dans l'état où elle est. Que Madame reste tranquille et ne s'inquiète de rien.

Madame Mac'Miche:--Mauvais garnement, va! Tu n'y perdras rien.»

Charles jeta un regard sur l'homme, comme pour lui demander sa protection.

L'Homme:--Que veux-tu que j'y fasse, mon garçon? Je ne peux pas te venir en aide. Il faut que tu te soumettes; il n'y a pas à dire.»

Mais Charles n'entendait pas de cette oreille; il ne voulait pas se soumettre, et, se souvenant de la défense de sa cousine d'aller chez Juliette, il sortit en disant tout haut:

«Je vais chez Juliette.

Madame Mac'Miche:--Je ne veux pas; je te l'ai défendu. Empêchez-le, vous autres; arrêtez-le; amenez-le-moi. Charretier, je vous pardonnerai tout, je ne porterai pas plainte contre vous, si vous voulez saisir ce mauvais garnement et lui administrer une bonne correction avec ce même fouet qui a manqué m'aveugler.

L'Homme:--Je ne le toucherai seulement pas du bout de mon fouet.

Que vous a-t-il fait, cet enfant? Il vous regardait tranquillement quand vous avez voulu vous jeter sur lui; il s'est réfugié près de moi, et, ma foi, je le protégerai toutes les fois que je le pourrai.

Madame Mac'Miche:--Ah! c'est comme ça que vous me répondez.

Voici M. le juge de paix qui vient tout justement; vous allez avoir une bonne amende à payer.

L'Homme:-C'est ce que nous allons voir, ma bonne dame.

Le Juge:--Qu'y a-t-il donc? Vous m'avez fait demander pour constater un délit, madame Mac'Miche?

Madame Mac'Miche:--Oui, Monsieur le juge, un délit énorme, qui demande une éclatante réparation, une punition exemplaire! Cet homme que voici, qu'on reconnaît à son air féroce (tout le monde rit, le charretier plus fort que les autres), oui, Monsieur le juge, à son air féroce; il se dissimule devant vous, il fait le bon apôtre; mais vous allez voir. Cet homme m'a jetée par terre au beau milieu de la rue, m'a injuriée, m'a appelée de toutes sortes de noms, et, enfin, m'a donné un coup de fouet à travers les yeux, que j'en suis aveugle. Et je demande cent francs de dommages et intérêts, plus une amende de cent francs dont je bénéficierai, comme c'est de toute justice.»

Le charretier et son escorte riaient de plus belle; leur gaieté n'était pas naturelle; elle donna au juge, qui était un homme de sens et de jugement, quelques soupçons sur l'exactitude du récit de Mme Mac'Miche.

Il se tourna vers le charretier.

«La chose s'est-elle passée comme le raconte Madame?

L'Homme:--Pour ça non, Monsieur le juge, tout l'opposé. Madame est venue se jeter contre moi sur la route, au moment où je me tournais pour voir à mes chevaux; elle est tombée les quatre fers en l'air; faut croire qu'elle n'était pas solide sur ses jambes; mais ça, je n'en suis pas fautif. Voilà que je veux la relever; elle me repousse,... bonne poigne, allez!... et me dit des sottises; elle m'en dit, m'en défile un chapelet qui m'ennuie à la fin; ma foi j'ai pris la parole à mon tour, et je ne dis pas que je n'en aie dit de salées; on n'est pas charretier pour rien. Monsieur le juge sait bien; les chevaux,... ça n'a pas l'oreille tendre. Et quand je m'emporte, ma foi, je lâche tout mon répertoire. Mais voilà que Madame, qui n'était pas contente, à ce qu'il semblerait, me lance une claque en pleine figure. Ma foi, pour le coup, la moutarde m'a monté au nez et... je suis prompt, Monsieur le juge,... pas méchant mais prompt... Alors j'ai riposté... avec mon fouet... On n'est pas charretier pour rien, Monsieur le juge... Les chevaux, vous savez, ça se mène au fouet. Le malheur a voulu qu'elle présentât les yeux en face de mon fouet, ma foi, il était lancé et il a touché là où il a trouvé de la résistance. Mais ça ne lui a pas fait grand mal, allez, Monsieur le juge; elle a beuglé comme si je l'avais écorchée, mais elle y voit comme vous et moi; la preuve, c'est qu'elle vous a vu entrer, et je me moque bien de ses dommages et intérêts; je suis bien certain que vous ne lui en accorderez pas un centime.

Les Témoins:--Monsieur le juge, c'est la pure vérité qu'il dit; nous sommes tous témoins.

Madame Mac'Miche:--Comment, malheureux, vous prenez parti contre moi, une compatriote, pour favoriser la scélératesse d'un étranger, d'un misérable, d'un brigand!

Le Juge:--Eh! eh! Madame Mac'Miche, vous allez me forcer à verbaliser contre vous. Restez tranquille, croyez-moi; si quelqu'un a tort, c'est vous, qui avez injurié et frappé la première; et si vous intentiez un procès, c'est vous qui payeriez l'amende, et non pas cet homme, qui me fait l'effet d'être un brave homme, quoique un peu prompt, comme il le dit. Je n'ai plus rien à faire; je me retire et je viendrai tantôt savoir de vos nouvelles et vous dire deux mots.»

Avant que Mme Mac'Miche fût revenue de sa surprise et eût pris le temps de riposter au juge de paix, celui-ci s'était empressé de disparaître; le charretier et l'escorte le suivirent, et Mme Mac'Miche resta seule avec Betty, qui riait sous cape et qui était assez satisfaite de l'échec subi par cette maîtresse violente, injuste et exigeante. A sa grande surprise, Mme Mac'Miche resta immobile et sans parole; Betty lui demanda si elle voulait monter dans sa chambre; elle se leva, repoussa Betty qui lui offrait le bras, monta lestement l'escalier comme quelqu'un qui y voit très clair, et s'aperçut, en ouvrant la porte de sa chambre, qu'un des carreaux était brisé.

Madame Mac'Miche:--Encore ce malfaiteur! Ce Charles de malheur! C'est par là qu'il s'est frayé un passage. Betty, va me le chercher; il m'a narguée en disant qu'il allait chez Juliette; tu l'y trouveras.»

IV

LE FOUET; LE PARAFOUET

Pendant que se passait ce que nous venons de raconter. Charles était allé chercher du calme près de sa cousine et amie Juliette; il l'avait trouvé seule comme il l'avait laissée; il lui raconta le peu de succès de son bon mouvement, et le moyen qu'il avait employé pour se préserver d'une rude correction.

Juliette:--Mon pauvre Charles, tu as eu très grand tort; il ne faut jamais faire à ta cousine des menaces si affreuses, et que tu sais bien ne pas pouvoir exécuter.

Charles:--Je l'aurais parfaitement exécutée; j'étais prêt à mettre le feu aux rideaux, et j'étais très décidé à le faire.

Juliette:--Oh! Charles, je ne te croyais pas si mauvais! Et qu'en serait-il arrivé? On t'aurait mis dans une prison, où tu serais resté jusqu'à seize ou dix-huit ans.

Charles:--En prison! Quelle folie!

Juliette:--Oui, mon ami, en prison; on a condamné pour incendie volontaire des enfants plus jeunes que toi!

Charles:--Je ne savais pas cela! C'est bien heureux que tu, me l'aies dit, car j'aurais recommencé à la première occasion.

Juliette:--Oh non! tu n'aurais pas recommencé, d'abord par amitié pour moi, et puis parce que Betty aurait caché toutes les allumettes et ne t'aurait pas laissé faire.

Charles:--Betty! Elle déteste ma cousine; elle est enchantée quand je lui joue des tours.

Juliette:--C'est bien mal à Betty de t'encourager à mal faire.»

Ils continuèrent à causer, Juliette cherchant toujours à calmer Charles, lorsque Betty entra.

«Je viens te chercher, Charlot, de la part de ta cousine qui est joliment en colère, va. Bonjour, Mam'selle Juliette; que dites-vous de notre mauvais sujet?

Juliette:--Je dis que vous pourriez lui faire du bien en lui donnant de bons conseils, Betty; il doit à sa cousine du respect et de la soumission.

Betty:--Elle est bien mauvaise, allez, Mam'selle!

Juliette:--C'est fort triste; mais elle est tout de même sa tutrice; c'est elle qui l'élève...

Charles:-Ah! ouiche! Elle m'élève joliment! Depuis que je sais lire, écrire et compter, elle ne me laisse plus aller à l'école parce qu'elle prétend avoir les yeux malades; elle me garde chez elle pour lire haut, pour écrire ses lettres, faire ses comptes, et toute la journée comme ça.

Juliette:--Cela t'apprend toujours quelque chose, et ce n'est pas déjà si ennuyeux.

Charles:--Quelquefois non; ainsi, elle me fait lire à présent Nicolas Nickleby; c'est amusant, je ne dis pas; mais quelquefois c'est le journal, qui est assommant, ou l'histoire de France, d'Angleterre; je m'endors en lisant; et sais-tu comment elle m'éveille? En me piquant la figure avec ses grandes aiguilles à tricoter. Crois-tu que ce soit amusant?

Juliette:--Non, ce n'est pas amusant, mais ce n'est pas une raison pour te mettre en colère et te venger, comme tu le fais sans cesse.

Betty:--Je vous assure, Mam'selle, que si vous étiez avec nous, vous n'aimeriez guère Mme Mac'Miche, quoiqu'elle soit votre cousine aussi; mais je crois que vous nous aideriez à..., à..., comment dire ça?...

Juliette, souriant:--A vous venger, Betty; mais en vous vengeant, vous l'irritez davantage et vous la rendez plus sévère.

Charles:--Plus méchante, tu veux dire.

Juliette:--Non; pas méchante, mais toujours en méfiance de toi et en colère, par conséquent. Essayez tous les deux de supporter ses maussaderies sans répondre, en vous soumettant: vous verrez qu'elle sera meilleure... Tu ne réponds pas, Charles? Je t'en prie.

Charles:--Ma bonne Juliette, je ne peux rien te refuser! j'essayerai, je te le promets; mais si, au bout d'une semaine, elle reste la même, je recommencerai.

Juliette:--C'est bon; commence par obéir à ta cousine et par t'en aller; arrive bien gentiment en lui disant quelque chose d'aimable.»

Charles se leva, embrassa Juliette, soupira et s'en alla accompagné de Betty. Il ne dit rien tout le long du chemin; il cherchait à se donner du courage et de la douceur, en se rappelant tout ce que Juliette lui avait dit à ce sujet.

Il arriva et entra chez sa cousine.

Madame Mac'Miche:--Ah! te voilà enfin, petit scélérat! Approche,... plus près...»

A sa grande surprise, Charles obéit, les yeux baissés, l'air soumis.

Quand il fut à sa portée, elle le saisit par l'oreille; Charles ne lutta pas; enhardie par sa soumission, elle prit une baguette et lui donna un coup fortement appliqué, puis deux, puis trois, sans que Charles fit mine de résister; elle profita de cette docilité si nouvelle pour abuser de sa force et de son autorité; elle le jeta par terre et lui donna le fouet en règle, au point d'endommager sa culotte, déjà en mauvais état. Charles supporta cette rude correction sans proférer une plainte.

«Va-t'en, mauvais sujet, s'écria-t-elle quand elle se sentit le bras fatigué de frapper; va-t'en, que je ne te voie pas!

Charles se releva et sortit sans mot dire, le coeur gonflé d'une colère qu'il comprimait difficilement. Il courut dans sa chambre pour donner un libre cours aux sanglots qui l'étouffaient. Il se roula sur son lit, mordant ses draps pour arrêter les cris d'humiliation et de rage qui s'échappaient de sa poitrine. Quand le premier accès de douleur fut passé, il se souvint de la douce Juliette, de ses bonnes paroles, de ses excellents conseils; après quelques instants de réflexion, ses sentiments s'adoucirent; à la colère furieuse succéda une grande satisfaction de conscience; il se sentit heureux et fier d'avoir pu se contenir, de n'avoir pas fait usage de ses moyens habituels de défense contre sa cousine, d'avoir tenu la promesse que lui avait enfin arrachée Juliette, et qu'il résolut de tenir jusqu'au bout. Entièrement calmé par cette courageuse résolution, il descendit chez Betty, à la cuisine.

Betty:--Eh bien! que t'a dit, que t'a fait ta cousine, mon pauvre Charlot? Je n'ai rien entendu; elle ne s'est donc pas fâchée.

Charles:--Elle l'était déjà quand je suis arrivé; et je t'assure qu'elle me l'a bien prouvé par les coups qu'elle m'a donnés.

Betty:--Et toi?

Charles:--Je me suis laissé faire.

Betty, surprise:--Le premier t'aura surpris, et tu ne t'es pas méfié du second. Mais après?

Charles:--Je l'ai laissée faire; elle m'a jeté par terre, m'a roulé, m'a battu avec une baguette qui n'était pas de paille ni de plume, je t'en réponds.

Betty:--Et toi?

Charles:--J'ai attendu qu'elle eût fini; quand elle a été lasse de frapper, je me suis relevé, je suis allé dans ma chambre, où je m'en suis donné, par exemple, à sangloter et à crier, mais de rage plus que de douleur, je dois l'avouer; puis j'ai pensé à Juliette; le souvenir de sa douceur a fait passer ma colère, et je suis venu te demander si tu ne pourrais pas me donner quelque vieux morceau de quelque chose pour doubler le fond de ma culotte; elle a tapé si fort, que si la fantaisie lui prenait de recommencer, elle m'enlèverait la peau.

Betty, indignée:--Pauvre garçon! Mauvaise femme! Faut-il être méchante! Un malheureux orphelin! qui n'a personne pour le défendre, pour le recueillir.»

Betty se laissa tomber sur une chaise et pleura amèrement. Cette preuve de tendresse émut si bien Charles, qu'il se mit à pleurer de son côté, assis près de Betty. Au bout d'un instant il se releva.

«Aïe, dit-il, je ne peux pas rester assis; je souffre trop.»

Betty se leva aussi, essuya ses yeux, étala sur un linge une couche de chandelle fondue, et, le présentant à Charles:

«Tiens, mon Charlot, mets ça sur ton mal, et demain tu n'y penseras plus. Attache la serviette avec une épingle, pour qu'elle tienne, et demain nous tâcherons de trouver quelque chose pour amortir les coups de cette méchante cousine. C'est qu'elle y prendra goût, voyant que tu te laisses faire! Je crains, moi, que Mlle Juliette ne t'ait donné un triste conseil.

Charles:--Non, Betty, il est bon; je sens qu'il est bon; j'ai le coeur content, c'est bon signe.»

Charles appliqua le cataplasme de Betty, se sentit immédiatement soulagé, et retourna chez Juliette, sa consolatrice, son conseil et son soutien. En passant par la cuisine, il vit Betty occupé à coudre ensemble deux visières en cuir vernis provenant des vieilles casquettes de son cousin Mac'Miche; il lui demanda ce qu'elle faisait.

«Je te prépare une cuirasse pour demain, mon pauvre Charlot; quand tu seras couché, je te bâtirai cela dans ton pantalon.»

Charles rit de bon coeur de ce parafouet, fut enchanté de l'invention de Betty, et allait sortir, lorsqu'il s'entendit appeler par la voix aigre de sa cousine. Betty se signa; Charles soupira et monta de suite.

Madame Mac'Miche:--Venez lire, mauvais sujet; allons, vite, prenez votre livre.»

Charles prit le livre, s'assit avec précaution sur le bord de sa chaise, et commença sa lecture. Mme Mac'Miche le regardait avec surprise et méfiance.

«Il a quelque chose là-dessous, se disait-elle, quelque méchanceté qu'il prépare et qu'il dissimule sous une feinte douceur. Il n'a jamais été si docile; c'est la première fois qu'il se laisse battre sans résistance. Qu'est-ce? Je n'y comprends rien. Mais s'il continue de même, ce sera une bénédiction de lui administrer le fouet... et comme c'est le meilleur moyen d'éducation, je l'emploierai souvent... Et pourtant...»

Charles lisait toujours pendant que sa cousine réfléchissait au lieu d'écouter; au moment où sa voix fatiguée commençait à faiblir, il fut interrompu par le juge de paix.

«Peut-on entrer, Madame Mac'Miche? Êtes-vous visible?

--Toujours pour vous, Monsieur le juge. Très flattée de votre visite.

Charles, donne un fauteuil à M. le juge.»

Charles se leva, ne put retenir un geste de douleur et un aïe! étouffé.

«Qu'as-tu donc, mon ami? tu marches péniblement comme si tu souffrais de quelque part», lui dit le juge.

Mme Mac'Miche devint pourpre, s'agita sur son fauteuil, et dit à Charles de se dépêcher et de s'en aller.

Mais Charles, qui n'était pas encore passé à l'état de douceur et de charité parfaite que lui prêchait Juliette, ne fut pas fâché d'avoir l'occasion de révéler au juge les mauvais traitements de sa cousine.

Charles:--Je crois bien, Monsieur le juge, que je souffre; ma cousine m'a tant battu avec la baguette que voilà près d'elle, que j'en suis tout meurtri.

Madame Mac'Miche! dit le juge avec sévérité.

Madame Mac'Miche:--Ne l'écoutez pas, Monsieur le juge, ne le croyez pas, il ment du matin au soir.

Charles:--Vous savez bien, ma cousine, que je ne mens pas, que vous m'avez battu comme je le dis; et c'est si vrai, que Betty m'a mis un cataplasme de chandelle; voulez-vous que je vous le fasse dire par elle?

Cette pauvre Betty en pleurait.

--Madame Mac'Miche, reprit le juge, vous savez que les mauvais traitements sont interdits par la loi, et que vous vous exposez...

Madame Mac'Miche:--Soyez donc tranquille, Monsieur le juge; je l'ai fouetté, c'est vrai, parce qu'il voulait mettre le feu à la maison ce matin; vous ne savez pas ce que c'est que ce garçon! Méchant, colère, menteur, paresseux, entêté; enfin, tous les vices il les a.

Le Juge:--Ce n'est pas une raison pour le battre au point de gêner ses mouvements. Prenez garde, Madame Mac'Miche, on m'a déjà dit quelque chose là-dessus, et si les plaintes se renouvellent, je serai obligé d'y donner suite.»