Un billet de loterie (Le numéro 9672)
Chapter 7
Or, il n'était pas sans avoir remarqué l'attitude des deux enfants vis-à-vis de leur mère. La réserve dans laquelle dame Hansen affectait de se tenir devait avoir, selon lui, un autre motif que l'inquiétude où l'on était sur le compte de Ole Kamp. Il crut donc pouvoir en parler à Joël. Celui-ci ne sut que lui répondre. Il voulut alors pressentir dame Hansen à ce sujet; mais elle se montra si fermée qu'il dut renoncer à connaître ses secrets. L'avenir les lui apprendrait sans doute.
Ainsi que l'avait prévu Sylvius Hog, la réponse de Help junior arriva à Dal dans la matinée du 13. Joël était allé, dès l'aube, au-devant du courrier. Ce fut lui qui apporta la lettre dans la grande salle où le professeur se trouvait avec dame Hansen et sa fille.
Il y eut d'abord un moment de silence. Hulda, toute pâle, n'aurait pu parler, tant l'émotion lui faisait battre le coeur. Elle avait pris la main de son frère, aussi ému qu'elle.
Sylvius Hog ouvrit la lettre et la lut à haute voix. À son grand regret, cette réponse de Help junior ne contenait que de vagues indications, et le professeur ne put cacher son désappointement aux jeunes gens qui l'écoutaient, les larmes aux yeux.
_Le Viken _avait effectivement quitté Saint-Pierre-Miquelon à la date indiquée dans la dernière lettre de Ole Kamp. On l'avait appris de la façon la plus formelle par d'autres bâtiments qui étaient arrivés à Bergen depuis son départ de Terre-Neuve. Ces navires ne l'avaient point rencontré sur leur route. Mais eux aussi avaient éprouvé de gros mauvais temps dans les parages de l'Islande. Cependant, ils avaient pu s'en tirer. Dès lors, pourquoi le _Viken _n'en aurait-il pas fait autant? Peut-être était-il en relâche quelque part. C'était d'ailleurs un excellent bateau, très solide, bien commandé par le capitaine Prikel, de Hammersfest, et monté par un vigoureux équipage qui avait fait ses preuves. Toutefois, ce retard ne laissait pas d'être inquiétant, et, s'il se prolongeait, il serait à craindre que le Viken se fût perdu corps et biens.
Help junior regrettait de ne pas avoir de meilleures nouvelles à donner du jeune parent des Hansen. En ce qui concernait Ole Kamp, il en parlait comme d'un excellent sujet, digne de toute les sympathies qu'il inspirait à son ami Sylvius.
Help junior finissait en assurant le professeur de son affection, en y joignant les amitiés de sa famille. Enfin, il promettait de lui faire parvenir, sans délai, toute nouvelle qui pourrait arriver du _Viken _en n'importe quel port de Norvège, et se disait son tout dévoué, Help frères.
La pauvre Hulda, défaillante, était tombée sur une chaise, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre; elle sanglotait, quand il en eut achevé la lecture.
Joël, les bras croisés, avait écouté sans mot dire, sans même oser regarder sa soeur.
Dame Hansen, après que Sylvius Hog eut cessé de lire, s'était retirée dans sa chambre. Il semblait qu'elle se fût attendue à ce malheur comme elle s'attendait à bien d'autres!
Le professeur fit alors signe à Hulda et à son frère de se rapprocher de lui. Il voulait encore leur parler de Ole Kamp, leur dire tout ce que son imagination lui suggérait de plus ou moins plausible, et il s'exprima avec une assurance au moins singulière après la lettre de Help junior. Non! -- il en avait le pressentiment! -- non, rien n'était désespéré. N'y avait-il pas maint exemple de plus longs retards éprouvés au cours d'une navigation dans ces mers qui s'étendent de la Norvège à Terre-Neuve? Oui, sans aucun doute! Le _Viken _n'était-il pas un solide navire, bien commandé, avec un bon équipage, et, par conséquent, dans des conditions meilleures que les autres bâtiments qui étaient revenus au port? Incontestablement.
-- Espérons donc, mes chers enfants, ajouta-t-il, et attendons! Si le _Viken _eût fait naufrage entre l'Islande et Terre-Neuve, les nombreux navires qui suivent constamment cette route pour revenir en Europe n'en auraient-ils pas retrouvé quelque épave? Eh bien, non! Pas un seul débris n'a été rencontré dans ces parages si fréquentés au retour de la grande pêche! Néanmoins, il faut agir, il faut obtenir des renseignements plus certains. Si, pendant cette semaine, nous sommes encore sans nouvelles du _Viken _ou sans lettre de Ole, je retournerai à Christiania, je m'adresserai à la Marine, qui fera des recherches, et, j'en ai la conviction, elles aboutiront pour notre satisfaction à tous!
Quelque confiance que montrât le professeur, Joël et Hulda sentaient bien qu'il ne parlait plus maintenant comme il le faisait avant d'avoir reçu la lettre de Bergen -- lettre dont les termes ne devaient leur laisser que bien peu d'espoir. Sylvius Hog n'osait plus à présent faire allusion au mariage prochain de Hulda et de Ole Kamp. Et, pourtant, il répéta avec une force qui imposait:
-- Non! Ce n'est pas possible! Ole ne plus reparaître dans la maison de dame Hansen! Ole ne pas épouser Hulda! Jamais je ne croirai possible un tel malheur!
Cette conviction lui était personnelle. Il la puisait dans l'énergie de son caractère, dans sa nature que rien ne pouvait abattre. Mais comment la faire partager à d'autres, et surtout à ceux que le sort du _Viken _touchait si directement?
Cependant, quelques jours se passèrent encore. Sylvius Hog, complètement guéri, faisait de grandes promenades aux environs. Il obligeait Hulda et son frère à l'accompagner, afin de ne pas les laisser seuls à eux-mêmes. Un jour, tous trois remontaient la vallée du Vestfjorddal jusqu'à mi-chemin des chutes du Rjukan. Le lendemain, ils la descendaient en se dirigeant vers Moel et le lac Tinn. Une fois même, ils furent absents vingt-quatre heures. C'est qu'ils avaient prolongé leur excursion jusqu'à Bamble, où le professeur fit la connaissance du fermier Helmboë et de sa fille Siegfrid. Quel accueil celle-ci fit à sa pauvre Hulda, et quels accents de tendresse elle trouva pour la consoler!
Là encore, Sylvius Hog rendit un peu d'espoir à ces braves gens. Il avait écrit à la Marine de Christiania. Le gouvernement s'occupait du _Viken. _On le retrouverait. Ole reviendrait. Il pouvait même revenir d'un jour à l'autre. Non! le mariage n'aurait pas six semaines de retard! L'excellent homme paraissait si convaincu que l'on se rendait peut-être plus à sa conviction qu'à ses arguments.
Cette visite à la famille Helmboë fit du bien aux enfants de dame Hansen. Et, quand ils rentrèrent à la maison, ils étaient plus calmes que lorsqu'ils l'avaient quittée.
On était alors au 15 juin. Le _Viken _avait donc maintenant un mois de retard. Or, comme il s'agissait de cette traversée, relativement courte, de Terre-Neuve à la côte de Norvège, c'était véritablement hors de mesure -- même pour un navire à voiles.
Hulda ne vivait plus. Son frère ne parvenait pas à trouver un seul mot qui pût la consoler. Devant ces deux pauvres êtres, le professeur succombait à la tâche qu'il s'était donnée de conserver un peu d'espoir. Hulda et Joël ne quittaient le seuil de la maison que pour aller regarder du côté de Moel, ou pour s'avancer sur la route du Rjukanfos. Ole Kamp devait venir par Bergen; mais il pouvait se faire qu'il arrivât aussi par Christiania, si la destination du _Viken _avait été modifiée. Un bruit de kariol qui se faisait entendre sous les arbres, un cri jeté dans les airs, l'ombre d'un homme se dessinant au tournant du chemin, cela leur faisait battre le coeur, mais inutilement! Les gens de Dal veillaient de leur côté. Ils allaient au-devant du courrier, en amont et en aval du Maan. Tous s'intéressaient à cette famille si aimée dans le pays, à ce pauvre Ole qui était presque un enfant du Telemark. Et pas une lettre ne venait de Bergen ou de Christiania apporter quelque nouvelle de l'absent!
Le 16, rien de nouveau. Sylvius Hog ne pouvait plus tenir en place. Il comprit qu'il fallait donner de sa personne. Aussi annonça-t-il que, le lendemain, s'il n'avait rien reçu, il partirait pour Christiania et s'assurerait par lui-même que les recherches étaient activement faites. Certes! il lui en coûterait de laisser Hulda et Joël; mais il le fallait, et il reviendrait, dès qu'il aurait achevé ses démarches.
Le 17, une grande partie du jour s'était déjà écoulée -- le plus triste de tous, peut-être! La pluie n'avait cessé de tomber depuis l'aube. Le vent se déchaînait à travers les arbres. De grands coups de rafale crépitaient sur les vitraux des fenêtres du côté du Maan.
Il était sept heures. On venait d'achever le dîner, en silence, comme dans une maison en deuil. Sylvius Hog n'avait même pu soutenir la conversation. Les paroles lui manquaient avec les idées. Qu'aurait-il dit qui ne l'eût été cent fois déjà! Ne sentait-il pas que cette prolongation d'absence rendait inacceptables ses arguments d'autrefois?
-- Je partirai demain matin pour Christiania, dit-il. Joël, occupez-vous de me procurer une kariol. Vous me conduirez à Moel, et vous reviendrez aussitôt à Dal!
-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Vous ne voulez pas que je vous accompagne plus loin? Le professeur fit un signe négatif en montrant Hulda qu'il ne voulait pas priver de son frère.
En ce moment, un bruit, peu sensible encore, se fit entendre sur la route, du côté de Moel. Tous écoutèrent. Bientôt, il n'y eut plus de doute, c'était le bruit d'une kariol. Elle se dirigeait rapidement vers Dal. Était-ce donc quelque voyageur qui venait passer la nuit à l'auberge? C'était peu probable, et rarement les touristes arrivaient à une heure aussi avancée.
Hulda venait de se lever toute tremblante. Joël alla vers la porte, l'ouvrit, regarda.
Le bruit s'accentuait. C'était bien le pas d'un cheval et le grincement de roues d'une kariol. Mais telle fut alors la violence de la bourrasque qu'il fallut refermer la porte.
Sylvius Hog allait et venait dans la salle. Joël et sa soeur se tenaient l'un près de l'autre.
La kariol ne devait plus être qu'à une vingtaine de pas de la maison. Allait-elle s'arrêter ou passer outre?
Le coeur leur battait à tous -- horriblement.
La kariol s'arrêta. On entendit une voix qui appelait... Ce n'était pas la voix de Ole Kamp!
Presque aussitôt, on frappa à la porte.
Joël l'ouvrit.
Un homme était sur le seuil.
-- Monsieur Sylvius Hog? demanda-t-il.
-- C'est moi, répondit le professeur, en s'avançant. Qui êtes-vous, mon ami?
-- Un exprès qui vous est envoyé de Christiania par le directeur de la Marine.
-- Vous avez une lettre pour moi?
-- La voici! Et l'exprès tendit une grande enveloppe qui était cachetée du cachet officiel. Hulda n'avait plus la force de se tenir debout. Son frère venait de la faire asseoir sur un escabeau. Ni l'un ni l'autre n'osaient presser Sylvius Hog d'ouvrir la lettre. Enfin, il lut ce qui suit:
«Monsieur le professeur,
«En réponse à votre dernière lettre, je vous adresse sous ce pli un document qui a été recueilli en mer par un navire danois, à la date du 5 juin dernier. Malheureusement, ce document ne laisse plus aucun doute sur le sort du _Viken..._»
Sylvius Hog, sans prendre le temps d'achever la lettre, avait tiré le document de l'enveloppe... Il le regardait... Il le retournait...
C'était un billet de loterie, portant le numéro 9672.
Au revers du billet, on lisait ces quelques lignes:
«3 mai. -- Chère Hulda, le _Viken _va sombrer!... Je n'ai plus que ce billet pour toute fortune!... Je le confie à Dieu pour qu'il te le fasse parvenir, et, puisque je n'y serai pas, je te prie d'être là quand il sera tiré!... Reçois-le avec ma dernière pensée pour toi!... Hulda, ne m'oublie pas dans tes prières!... Adieu, chère fiancée, adieu!...
«Ole Kamp.»
XII
Voilà donc quel était le secret du jeune marin! C'était là cette chance sur laquelle il comptait pour apporter une fortune à sa fiancée! Un billet de loterie, acheté avant son départ!... Et au moment où allait sombrer le _Viken, _il l'avait enfermé dans une bouteille, il l'avait jeté à la mer, avec un dernier adieu pour Hulda!
Cette fois, Sylvius Hog fut anéanti. Il regardait la lettre, puis le document!... Il ne parlait plus. Qu'eût-il pu dire, d'ailleurs? Quel doute pouvait exister maintenant sur la catastrophe du _Viken, _sur la perte de tous ceux qu'il ramenait en Norvège?
Hulda, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre, avait pu résister et se raidir contre l'angoisse. Mais, après les derniers mots du billet de Ole, elle tomba dans les bras de Joël. Il fallut la transporter dans sa chambre, où sa mère lui donna les premiers soins. Elle voulut rester seule alors, et, maintenant, agenouillée près de son lit, elle priait pour l'âme de Ole Kamp.
Dame Hansen était rentrée dans la salle. Tout d'abord, elle fit un pas vers le professeur, comme si elle eût voulu parler, et, se dirigeant vers l'escalier, elle disparut.
Joël, lui, après avoir reconduit sa soeur, était aussitôt sorti. Il étouffait dans cette maison ouverte à tous les vents de malheur. Il lui fallait l'air du dehors, l'air de la bourrasque, et, pendant une partie de la nuit, il resta à errer sur les bords du Maan.
Sylvius Hog était seul maintenant. Au premier moment, abattu par ce coup de foudre, il ne tarda pas à retrouver son énergie habituelle. Après avoir fait deux ou trois tours dans la salle, il écouta si quelque appel de la jeune fille n'arriverait pas jusqu'à lui. N'entendant rien, il s'assit près de la table, et ses réflexions reprirent leur cours.
«Hulda, se disait-il, Hulda, ne plus revoir son fiancé! Un pareil malheur serait possible!... Non!... À cette pensée tout se révolte en moi! Le _Viken _a sombré, soit! Mais y a-t-il donc une certitude absolue de la mort de Ole? Je ne puis le croire! Dans tous les cas de naufrage, n'est-ce pas le temps seul qui peut affirmer que personne n'a pu survivre à la catastrophe?
Oui! je doute, je veux douter encore, dussent ni Hulda, ni Joël, ni personne ne plus partager ce doute avec moi! Puisque le _Viken _s'est englouti, cela explique-t-il qu'il n'en soit resté aucun débris sur la mer?... non!... rien, si ce n'est cette bouteille dans laquelle le pauvre Ole a voulu mettre sa dernière pensée, et, avec elle, tout ce qui lui restait au monde!»
Sylvius Hog tenait à la main le document, il le regardait, il le palpait, il le retournait, ce chiffon de papier sur lequel le pauvre garçon avait édifié toute une espérance de fortune!
Cependant, le professeur, voulant l'examiner avec plus de soin, se leva, écouta encore si la pauvre fille n'appelait pas sa mère ou son frère, et il rentra dans sa chambre.
Ce billet était un billet de la loterie des Écoles de Christiania, loterie très populaire alors en Norvège. Gros lot: cent mille marks[1]. Valeur totalisée des autres lots: quatre-vingt-dix mille marks. Nombre des billets émis: un million -- tous placés actuellement.
Le billet de Ole Kamp portait le numéro 9672. Mais, maintenant, que ce numéro fût bon ou mauvais, que le jeune marin eût ou non quelque secrète raison d'y avoir confiance, il ne serait plus là au moment du tirage de cette loterie, qui devait s'effectuer le 15 juillet prochain, c'est-à-dire dans vingt-huit jours. Hulda, suivant sa dernière recommandation, devrait se présenter à sa place et répondre pour lui!
Sylvius Hog, à la clarté de son chandelier de terre, relisait attentivement les lignes écrites au dos du billet, comme s'il eût voulu y découvrir quelque sens caché.
Ces lignes avaient été tracées à l'encre. Il était manifeste que la main de Ole n'avait pas tremblé pendant qu'il les écrivait. Cela prouvait que le maître du _Viken _avait tout son sang-froid au moment du naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions à pouvoir profiter d'un moyen de salut quelconque, un espar flottant, une planche en dérive, si tout n'avait pas été englouti dans le gouffre où sombrait le navire.
Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer, font à peu près connaître l'endroit où s'est accomplie la catastrophe. Sur celui-ci, il n'y avait pas une latitude, pas une longitude, rien qui indiquât quelles étaient les terres les plus rapprochées, continent ou îles. Il fallait en conclure que le capitaine ni personne de l'équipage ne savait où se trouvait alors le _Viken. _Entraîné, sans doute, par une de ces tempêtes auxquelles on ne peut résister, il avait dû être rejeté hors de sa route, et, l'état du ciel ne permettant pas d'obtenir une observation solaire, la position n'avait pu être relevée depuis quelques jours. Dès lors, il était probable qu'on ne saurait jamais en quels parages du nord de l'Atlantique, au large de Terre-Neuve ou de l'Islande, l'abîme s'était refermé sur les naufragés.
C'était là une circonstance qui devait enlever tout espoir, même à qui ne voulait pas désespérer.
En effet, avec une indication, si vague qu'elle fût, on aurait pu entreprendre des recherches, envoyer un navire sur le lieu de la catastrophe, peut-être y retrouver quelques débris reconnaissables. Qui sait si un ou plusieurs survivants de l'équipage n'avaient pas atteint un point quelconque de ces rivages du continent arctique, où ils étaient sans secours, dans l'impossibilité de se rapatrier?
Tel était le doute qui peu à peu prenait corps dans l'esprit de Sylvius Hog -- doute inacceptable pour Hulda et Joël, doute que le professeur eût hésité maintenant à faire naître en eux, tant la désillusion, si probable, eût été douloureuse.
«Et cependant, se disait-il, si le document ne donne aucune indication qu'on puisse utiliser, on sait, du moins, dans quels parages la bouteille a été recueillie! Cette lettre ne le dit pas, mais la Marine, à Christiania, ne peut l'ignorer! N'est-ce pas un indice dont on pourrait profiter peut-être? En étudiant la direction des courants, celle des vents généraux, en se rapportant à la date présumée du naufrage, ne serait-il pas possible?... Enfin, je vais écrire de nouveau. Il faut que l'on hâte les recherches, si peu de chances qu'elles aient d'aboutir! Non! jamais je n'abandonnerai cette pauvre Hulda! Jamais, tant que je n'en aurai pas une preuve absolue, je ne croirai à la mort de son fiancé!»
Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en même temps, il prenait le parti de ne plus parler des démarches qu'il allait entreprendre, des efforts qu'il allait provoquer de toute son influence. Hulda ni son frère ne surent donc rien de ce qu'il écrivit à Christiania. De plus, ce départ qui devait s'effectuer le lendemain, il se résolut à le remettre indéfiniment, ou plutôt, il partirait dans quelques jours, mais ce serait pour se rendre à Bergen. Là, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le _Viken, _il prendrait lui-même l'avis des gens de mer les plus compétents, il déterminerait la manière dont les premières recherches devraient être faites.
Cependant, sur les renseignements fournis par la Marine, les journaux de Christiania, puis ceux de la Norvège et de la Suède, puis ceux de l'Europe, s'étaient peu à peu emparés de ce fait d'un billet de loterie transformé en document. Il y avait quelque chose de touchant dans cet envoi d'un fiancé à sa fiancée, et l'opinion publique s'en émut, non sans raison.
Le doyen des journaux de Norvège, le _Morgen-Blad, _fut le premier à rapporter l'histoire du _Viken _et de Ole Kamp. Des trente-sept autres journaux qui paraissaient dans le pays à cette époque, pas un n'omit de le raconter en termes attendris. _L'Illustreret Nyhedsblad _publia un dessin idéal de la scène du naufrage. On voyait le _Viken _désemparé, ses voiles en lambeaux, sa mâture en partie détruite, prêt à disparaître sous les flots. Ole, debout à l'avant, lançait la bouteille à la mer, au moment où il recommandait, avec sa dernière pensée pour Hulda, son âme à Dieu. Dans un lointain allégorique, au milieu d'une vapeur légère, une lame apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiancée. Le tout tenait dans le cadre de ce billet dont le numéro se détachait en exergue. Image naïve, sans doute, mais qui devait avoir un grand succès dans ces contrées, encore attachées aux légendes des Ondines et des Valkyries.
Le fait fut ensuite reproduit, commenté, en France, en Angleterre, jusque dans les États-Unis d'Amérique. Avec les noms de Hulda et de Ole, leur histoire se popularisa par le crayon et la plume. Cette jeune Norvégienne de Dal, sans le savoir, eut alors le privilège de passionner l'opinion publique. La pauvre fille ne pouvait se douter du bruit qui se faisait autour d'elle. D'ailleurs, rien n'aurait pu la distraire de la douleur dans laquelle elle s'absorbait tout entière.
Et, maintenant, on ne s'étonnera pas de l'effet qui se produisit dans les deux continents -- effet très explicable, étant donné que la nature humaine glisse volontiers sur la pente des choses superstitieuses. Un billet de loterie, recueilli dans ces circonstances, avec ce numéro 9672, si providentiellement arraché aux flots, ne pouvait être qu'un billet prédestiné. Entre tous, n'était-il pas miraculeusement indiqué pour gagner le gros lot de cent mille marks? Ne valait-il pas une fortune, cette fortune sur laquelle comptait Ole Kamp?
Aussi, qu'on n'en soit pas surpris, arriva-t-il à Dal, un peu de partout, de très sérieuses propositions d'acheter ce billet, si Hulda Hansen consentait à le vendre. Tout d'abord, les prix offerts étaient médiocres; mais ils s'élevèrent de jour en jour. On pouvait donc prévoir qu'avec le temps et à mesure que se rapprocherait le jour du tirage de la loterie, il se présenterait de sérieuses surenchères.
Ces offres se manifestèrent non seulement en ces pays scandinaves, si portés à reconnaître l'intervention des puissances surnaturelles dans les choses de ce monde, mais aussi à l'étranger et même en France. Les Anglais, très flegmatiquement, s'en mêlèrent, et, après eux, les Américains, dont les dollars ne se dépensent pas volontiers à des fantaisies si peu pratiques. Une certaine quantité de lettres furent adressées à Dal. Les journaux ne négligèrent pas de faire connaître l'importance des propositions faites à la famille Hansen. On peut dire qu'il s'établit une sorte de petite bourse, dont la cote variait, mais toujours en hausse.
Aussi en vint-on à offrir plusieurs centaines de marks de ce billet, qui, en somme, n'avait qu'un millionième de chance pour gagner le gros lot. C'était absurde, sans doute, mais on ne raisonne pas avec les idées superstitieuses. Aussi les imaginations se montaient-elles, et, avec la force acquise, elles pouvaient, elles devaient aller plus haut.
C'est ce qui se produisit, en effet. Huit jours après cet événement, les journaux annonçaient que le cours du billet dépassait mille, quinze cents, et même deux mille marks. Un Anglais, de Manchester, était allé jusqu'à cent livres sterling, soit deux mille cinq cents marks. Un Américain, de Boston, renchérit encore, et proposa d'acquérir le numéro 9672 de la loterie des Écoles de Christiania pour la somme de mille dollars - - environ cinq mille francs.
Il va sans dire que Hulda ne se préoccupait aucunement de ce qui passionnait à ce point un certain public. De ces lettres arrivées à Dal, au sujet du billet, elle n'avait même pas voulu prendre connaissance. Cependant, le professeur fut d'avis qu'on ne pouvait lui laisser ignorer quelles propositions étaient faites, puisque Ole Kamp lui avait légué la propriété de ce numéro 9672.
Hulda refusa toutes les offres. Ce billet, c'était la dernière lettre de son fiancé.
Et qu'on ne croie pas qu'elle y tînt, la pauvre fille, avec l'arrière-pensée qu'il pourrait lui valoir un des lots de la loterie! Non! Elle ne voyait là que le suprême adieu du naufragé, une dernière relique qu'elle voulait conserver précieusement. Elle ne songeait guère aux chances d'une fortune que Ole ne pourrait plus partager avec elle! Quoi de plus touchant, de plus délicat, que ce culte pour un souvenir!
Au surplus, en lui faisant connaître les diverses propositions qui lui étaient adressées, Sylvius Hog ni Joël n'entendaient influencer Hulda. Elle ne devait prendre avis que de son coeur. On sait maintenant ce que son coeur lui avait répondu.