Un billet de loterie (Le numéro 9672)
Chapter 6
-- Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit Hulda.
-- Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne madame Hansen, si elle veut bien nous accompagner.
-- Eh! j'y pense, mes amis, il faudra que je prévienne, par un petit mot, Kate, ma vieille bonne, et Fink, mon vieux domestique de Christiania! Ils seraient très inquiets si je ne leur donnais pas de mes nouvelles, et je serais grondé!... Et, maintenant, je vais vous faire un aveu! Les fraises, le laitage, c'est très agréable, très rafraîchissant; mais cela ne suffit pas, puisque je ne veux pas entendre parler d'être mis à la diète!... Est-ce bientôt l'heure de votre dîner?...
-- Oh! peu importe, monsieur Sylvius!...
-- Il importe beaucoup, au contraire! Croyez-vous donc que, pendant mon séjour à Dal, je vais m'ennuyer tout seul à ma table et dans ma chambre? Non! je veux manger avec vous et votre mère, si dame Hansen n'y voit pas d'inconvénient!
Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit connaître le désir du professeur, et bien qu'elle eût peut-être préféré se tenir à part, suivant son habitude, ne put que s'incliner. Ce serait un honneur pour elle et les siens d'avoir à sa table un député du Storthing.
-- Ainsi, c'est convenu, reprit Sylvius Hog, nous mangerons ensemble dans la grande salle...
-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n'aurai qu'à vous y pousser sur votre fauteuil, quand le dîner sera prêt...
-- Bon! Bon! monsieur Joël! Pourquoi pas en kariol? Non! Avec l'aide d'un bras, j'arriverai. Je ne suis pas amputé, que je sache!
-- Comme vous voudrez, monsieur Sylvius! répondit Hulda. Mais ne faites pas inutilement d'imprudences, je vous prie... ou Joël aura vite fait d'aller chercher le médecin!
-- Des menaces! Eh bien, oui, je serai prudent et docile! Et du moment qu'on ne me met pas à la diète, je vais être le plus obéissant des malades! -- Ah! çà! est-ce que vous n'avez pas faim, mes amis?
-- Nous ne demandons qu'un quart d'heure, répondit Hulda, pour vous servir une soupe aux groseilles, une truite du Maan, une grouse que Joël a rapportée hier du Hardanger, et une bonne bouteille de vin de France.
-- Merci, ma brave fille, merci! Hulda sortit afin de surveiller le dîner et de préparer la table dans la grande salle, pendant que Joël allait reconduire la kariol chez le contremaître Lengling. Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce n'est à cette honnête famille, dont maintenant il était à la fois l'hôte et l'obligé. Que pourrait-il faire pour reconnaître les services, les soins de Hulda et de Joël? Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à de longues réflexions, car, dix minutes après, il était assis à la place d'honneur de la grande table. Le dîner était excellent. Il justifiait le renom de l'auberge, et le professeur mangea de grand appétit.
Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles Sylvius Hog prit la plus grande part. À défaut de dame Hansen qui ne s'y mêla guère, il fit parler le frère et la soeur. La vive sympathie qu'il éprouvait déjà pour eux ne put que s'accroître. Une si touchante amitié les unissait l'un à l'autre que le professeur en fut plusieurs fois ému.
La nuit venue, il regagna sa chambre avec l'aide de Joël et de Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à ses amis, et, à peine couché dans le grand lit à devises, il dormit tout d'un somme.
Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l'aube, se reprit à réfléchir avant qu'on eût frappé à sa porte.
«Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment je m'en tirerai! On ne peut pourtant pas se faire sauver, soigner, guérir, et en être quitte pour un simple remerciement! Je suis l'obligé de Hulda et de Joël, ce n'est pas contestable! Mais voilà! Ce ne sont pas de ces services qu'on puisse payer en argent! Fi donc!... D'autre part, cette famille de braves gens me paraît heureuse, et je ne pourrais rien ajouter à son bonheur! Enfin nous causerons, et, tout en causant, peut-être...»
Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le professeur dut encore garder sa jambe étendue sur l'escabeau, ils causèrent tous trois. Par malheur, ce fut avec une certaine réserve de la part du frère et de la soeur. Ni l'un ni l'autre ne voulurent rien dire de leur mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l'attitude froide et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de discrétion, ils hésitaient à faire connaître les inquiétudes que leur causait le retard de Ole Kamp. Ne risquaient-ils pas d'altérer la bonne humeur de leur hôte en lui contant leurs peines?
-- Cependant, disait Joël à sa soeur, peut-être avons-nous tort de ne pas nous confier à monsieur Sylvius? C'est un homme de bon conseil, et, par ses relations, il pourrait peut-être savoir si l'on se préoccupe à la Marine de ce qu'est devenu le _Viken._
_-- _Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que nous ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu'il soit bien guéri!
-- Oui, et cela ne peut tarder! reprenait Joël. La semaine finie, Sylvius Hog n'avait plus besoin d'aide pour quitter sa chambre, bien qu'il boitât encore un peu. Il venait alors s'asseoir sur un des bancs, devant la maison, à l'ombre des arbres. De là, il pouvait apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous les rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des troncs en dérive, grondait à ses pieds. On voyait aussi passer du monde sur la route de Dal au Rjukanfos. Le plus souvent, c'étaient des touristes, dont quelques-uns s'arrêtaient une heure ou deux à l'auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il venait aussi des étudiants de Christiania, le sac au dos, la petite cocarde norvégienne à la casquette. Ceux-là reconnaissaient le professeur. De là, des bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute cette jeunesse.
-- Vous ici, monsieur Sylvius?
-- Moi, mes amis!
-- Vous que l'on croit au fond du Hardanger!
-- On a tort! C'est au fond du Rjukanfos que je devrais être!
-- Eh bien! nous dirons partout que vous êtes à Dal!
-- Oui, à Dal, avec une jambe... en écharpe!
-- Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons soins dans l'auberge de dame Hansen!
-- Imaginez-en une meilleure!
-- Il n'y en a guère!
-- Et de plus braves gens?
-- Il n'y en a pas! répétaient gaiement les touristes. Et, tous buvaient à la santé de Hulda et de Joël si connus dans tout le Telemark. Et alors le professeur narrait son aventure. Il confessait son imprudence. Il racontait comment il avait été sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses sauveurs.
-- Et si je reste ici jusqu'à ce que j'aie payé ma dette, ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour longtemps, mes amis, et vous pouvez prendre un congé sans limite!
-- Bon, monsieur Sylvius! reprenait toute cette joyeuse bande. C'est la jolie Hulda qui vous retient à Dal!
-- Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je n'ai que soixante ans, par saint Olaf!
-- À la santé de monsieur Sylvius!
-- Et à la vôtre, jeunes gens! Courez le pays, instruisez-vous, amusez-vous! Il fait toujours beau quand on a votre âge! Mais défiez-vous des passes de la Maristien! Joël et Hulda ne seraient peut-être plus là pour sauver les imprudents qui s'y hasarderaient.
Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir la vallée de leur joyeux _God aften._
Cependant, une ou deux fois, Joël dut s'absenter pour servir de guide à quelques touristes qui voulaient faire l'ascension du Gousta. Sylvius Hog eût bien voulu les accompagner. Il prétendait être guéri. En effet, l'écorchure de sa jambe commençait à se cicatriser. Mais Hulda lui défendit positivement de s'exposer à une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda ordonnait, il fallait obéir.
Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont le cône central, vallonné de ravins pleins de neige, émerge d'une forêt de sapins comme d'une collerette verdoyante qui s'épanouit à sa base. Et quel rayon de vue à son sommet! Dans l'est, le bailliage du Numedal; dans l'ouest, tout le Hardanger et ses glaciers grandioses; puis, au pied de la montagne, la sinueuse vallée du Vestfjorddal entre les lacs Mjös et Tinn, Dal et ses maisons en miniature, véritable boîte de jeux d'enfants, et le cours du Maan, lacet lumineux qui miroite à travers la verdure des plaines.
Pour faire cette ascension, Joël partait dès cinq heures du matin, et il était rentré à six heures du soir. Sylvius Hog et Hulda allaient au-devant de lui. Ils l'attendaient près de la hutte du passeur. Dès que le bac avait débarqué les touristes et leur guide, on échangeait de cordiales poignées de main, et c'était une bonne soirée de plus que tous trois passaient ensemble. Le professeur traînait bien encore un peu la jambe, mais il ne se plaignait pas. Vraiment, on eût dit qu'il n'était pas pressé de guérir, autant dire, de quitter l'hospitalière maison de dame Hansen.
D'ailleurs, le temps s'écoulait assez vite. Sylvius Hog avait écrit à Christiania qu'il resterait quelque temps à Dal. Le bruit de son aventure au Rjukanfos s'était répandu dans tout le pays. Les feuilles l'avaient racontée -- quelques-unes en la dramatisant à leur manière. De là, quantité de lettres qui arrivaient à l'auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il fallait lire tout cela. Il fallait répondre. Sylvius Hog lisait, il répondait, et les noms de Joël et de Hulda, mêlés à cette correspondance, couraient déjà à travers la Norvège.
Cependant, ce séjour chez dame Hansen ne pouvait se prolonger indéfiniment, et Sylvius Hog n'était pas plus fixé qu'à son arrivée sur la façon dont il lui serait possible d'acquitter sa dette. Toutefois, il commençait à pressentir que cette famille n'était pas aussi heureuse qu'il l'avait pu croire. L'impatience avec laquelle le frère et la soeur attendaient chaque jour le courrier de Christiania ou de Bergen, leur désappointement, leur chagrin même, en voyant qu'il n'y avait jamais de lettres, tout cela n'était que trop significatif.
C'est qu'on était déjà au 9 juin. Et aucune nouvelle du _Viken! _Un retard de plus de deux semaines sur la date fixée pour son retour! Pas une seule lettre de Ole! Rien qui pût adoucir les tourments de Hulda! La pauvre fille se désespérait, et Sylvius Hog lui trouvait les yeux bien rouges, lorsqu'elle venait à lui le matin.
-- Qu'y a-t-il? se disait-il alors. Un malheur qu'on craint et qu'on me cache! Est-ce un secret de famille dans lequel un étranger ne peut intervenir? Mais suis-je donc encore un étranger pour eux? Non! Ils devraient bien le penser! Enfin, quand j'annoncerai mon départ, peut-être comprendra-t-on que c'est un véritable ami qui va partir!
Et, ce jour-là, il dit:
-- Mes amis, le moment approche où, à mon grand regret, je vais être obligé de vous quitter!
-- Déjà, monsieur Sylvius, déjà! s'écria Joël avec une vivacité dont il ne fut pas maître.
-- Eh! le temps passe vite auprès de vous! Voilà dix-sept jours que je suis à Dal!
-- Quoi!... dix-sept jours! dit Hulda.
-- Oui, chère enfant, et la fin de mon congé approche. Je n'ai pas une semaine à perdre si je veux achever ce voyage par Drammen et Kongsberg. Et cependant, si c'est bien à vous que le Storthing doit de ne point avoir à me remplacer sur mon siège de député, le Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment reconnaître...
-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit Hulda, qui, de sa petite main, semblait vouloir lui fermer la bouche.
-- C'est convenu, Hulda! Il m'est défendu de parler de cela -- ici du moins...
-- Ni ici ni ailleurs! dit la jeune fille.
-- Soit! Je ne suis pas mon maître et je dois obéir! Mais, Joël et vous, ne viendrez-vous pas me voir à Christiania?
-- Vous voir, monsieur Sylvius?...
-- Oui! me voir... passer quelques jours dans ma maison... avec dame Hansen, s'entend!
-- Et si nous quittons l'auberge, qui la gardera pendant notre absence? répondit Joël.
-- Mais l'auberge n'a pas besoin de vous, j'imagine, lorsque la saison des excursions est terminée. Aussi, je compte bien venir vous chercher à la fin de l'automne...
-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien difficile...
-- Ce sera très facile, au contraire, mes amis. Ne me répondez pas: non! Je n'accepterais pas cette réponse! Et alors, quand je vous tiendrai là-bas, dans la plus belle chambre de ma maison, entre ma vieille Kate et mon vieux Fink, vous y serez comme mes enfants, et il faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire pour vous!
-- Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius? répondit Joël en regardant sa soeur.
-- Frère!... dit Hulda, qui avait compris la pensée de Joël.
-- Parlez, mon garçon, parlez!
-- Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous faire un très grand honneur!
-- Lequel?
-- Ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop, d'assister au mariage de ma soeur Hulda...
-- Son mariage! s'écria Sylvius Hog! Comment! ma petite Hulda se marie?... Et on ne m'en avait rien dit encore!...
-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit la jeune fille, dont les yeux se remplirent de larmes.
-- Et quand doit se faire ce mariage?...
-- Quand il aura plu à Dieu de nous ramener Ole, son fiancé! répondit Joël.
XI
Alors Joël raconta toute l'histoire de Ole Kamp. Sylvius Hog, très ému par ce récit, l'écoutait avec une profonde attention. Il savait tout maintenant. Il venait de lire la dernière lettre qui annonçait le retour de Ole, et Ole ne revenait pas! Quelles inquiétudes, quelles angoisses pour toute la famille Hansen!
«Et moi qui me croyais chez des gens heureux!» pensait-il.
Cependant, en y réfléchissant bien, il lui parut que le frère et la soeur se désespéraient, alors que l'on pouvait encore conserver quelque espoir. À force de compter ces jours de mai et de juin, leur imagination en exagérait le chiffre, comme si elle les eût comptés deux fois.
Le professeur voulut donc leur donner ses raisons -- non des raisons de commande -- mais très sérieuses, très plausibles, et discuter la valeur de ce retard du _Viken._
Pourtant, sa physionomie était devenue grave. Le chagrin de Joël et de Hulda l'avait profondément impressionné.
-- Écoutez-moi, mes enfants, leur dit-il. Asseyez-vous à mes côtés et causons.
-- Eh! que pourrez-vous nous dire, monsieur Sylvius? répondit Hulda, dont la douleur débordait.
-- Je vous dirai ce qui me paraît juste, reprit le professeur, et le voici: je viens de réfléchir à tout ce que m'a raconté Joël. Eh bien, il me semble que votre inquiétude dépasse la mesure. Je ne voudrais pas vous donner des assurances illusoires, mais il importe que les choses soient remises à leur véritable point.
-- Hélas! monsieur Sylvius, répondit Hulda, mon pauvre Ole s'est perdu avec le _Viken!... _Je ne le reverrai plus!
-- Ma soeur!... Ma soeur!... s'écria Joël. Je t'en prie, calme-toi, laisse parler monsieur Sylvius...
-- Et gardons notre sang-froid, mes enfants! Voyons! C'était du 15 au 20 mai que Ole devait revenir à Bergen?
-- Oui, dit Joël, du 15 au 20 mai, comme le marque sa lettre, et nous sommes au 9 juin.
-- Cela fait donc un retard de vingt jours sur la date extrême indiquée pour le retour du _Viken. _C'est quelque chose, j'en conviens! Cependant, il ne faut pas demander à un navire à voiles ce que l'on pourrait attendre d'un navire à vapeur.
-- C'est ce que j'ai toujours répété à Hulda, c'est ce que je lui répète encore, dit Joël.
-- Et vous faites bien, mon garçon, reprit Sylvius Hog. En outre, il est possible que le _Viken _soit un vieux bâtiment, marchant mal comme la plupart des navires de Terre-Neuve, surtout quand ils sont lourdement chargés. D'autre part, il y a eu de grands mauvais temps depuis quelques semaines. Peut-être Ole n'a-t-il pu prendre la mer à l'époque que sa lettre indique. Dans ce cas, il suffit qu'il ait tardé de huit jours pour que le _Viken _ne soit pas encore arrivé et que vous n'ayez pu recevoir une nouvelle lettre de lui. Tout ce que je vous dis là, croyez-le, est le résultat de sérieuses réflexions. De plus, savez-vous si les instructions données au _Viken _ne lui laissaient pas une certaine latitude pour porter sa cargaison en quelque autre port, suivant les demandes du marché?
-- Ole l'aurait écrit! répondit Hulda, qui ne pouvait se rattacher même à cet espoir.
-- Qui prouve qu'il n'a pas écrit? reprit le professeur. Et, s'il l'a fait, ce ne serait plus le _Viken _qui aurait du retard, ce serait le courrier d'Amérique. Supposez que le navire de Ole ait dû aller en quelque port des États-Unis, cela expliquerait comment aucune de ses lettres n'est encore arrivée en Europe!
-- Aux États-Unis... monsieur Sylvius?
-- Cela se voit quelquefois, et il suffit de manquer un courrier pour laisser ses amis longtemps sans nouvelles... En tout cas, il y a une chose très simple à faire, c'est de demander des renseignements aux armateurs de Bergen.
-- Les connaissez-vous?
-- Oui, répondit Joël, messieurs Help frères.
-- Help frères, Fils de l'Aîné? s'écria Sylvius Hog.
-- Oui!
-- Mais moi aussi je les connais! Le plus jeune, Help junior, comme on dit, bien qu'il ait mon âge, est un de mes bons amis. Nous avons souvent dîné ensemble à Christiania! Help frères, mes enfants! Ah! je saurai par eux tout ce qui concerne le _Viken. _Je vais leur écrire aujourd'hui même, et, s'il le faut, j'irai les voir.
-- Que vous êtes bon, monsieur Sylvius! répondirent à la fois Hulda et Joël.
-- Ah! pas de remerciements, s'il vous plaît! Je vous le défends bien! Est-ce que je vous ai remerciés, moi, pour ce que vous avez fait là-bas?... Comment, je trouve l'occasion de vous rendre un petit service, et vous voilà tout en l'air!
-- Mais vous parliez de partir pour retourner à Christiania, fit observer Joël.
-- Eh bien, je partirai pour Bergen, s'il est indispensable que j'aille à Bergen!
-- Mais vous alliez nous quitter, monsieur Sylvius, dit Hulda.
-- Eh bien, je ne vous quitterai pas, ma chère fille! Je suis libre de mes actions, je suppose, et, tant que je n'aurai pas tiré cette situation au clair, à moins qu'on ne me mette à la porte...
-- Que dites-vous là?
-- Et tenez, j'ai bonne envie de rester à Dal jusqu'au retour de Ole! Je voudrais le connaître, ce fiancé de ma petite Hulda! Ce doit être un brave garçon -- dans le genre de Joël.
-- Oui! tout comme lui!... répondit Hulda.
-- J'en étais sûr! s'écria le professeur, dont la belle humeur avait repris le dessus, à dessein, sans doute.
-- Ole ressemble à Ole, monsieur Sylvius, dit Joël, et cela suffit pour qu'il soit un excellent coeur.
-- C'est possible, mon brave Joël, et cela me donne encore plus le désir de le voir. Oh! cela ne tardera pas! Quelque chose me dit que le _Viken _va bientôt arriver!
-- Dieu vous entende!
-- Et pourquoi ne m'entendrait-il pas? Il a l'oreille fine! Oui! je veux assister à la noce de Hulda, puisque j'y suis invité. Le Storthing en sera quitte pour prolonger mon congé de quelques semaines. Il l'aurait prolongé bien davantage, si vous m'aviez laissé tomber dans le Rjukanfos, comme je le méritais!
-- Monsieur Sylvius, dit Joël, que c'est bon de vous entendre parler ainsi, et quel bien vous nous faites!
-- Pas aussi grand que je le voudrais, mes amis; puisque je vous dois tout, et que je ne sais...
-- Non!... n'insistez plus sur cette aventure.
-- Au contraire, j'insisterai! Ah! çà! est-ce que c'est moi qui me suis tiré des griffes de la Maristien? Est-ce moi qui ai risqué ma vie pour me sauver? Est-ce moi qui me suis rapporté jusqu'à l'auberge de Dal? Est-ce moi qui me suis soigné et guéri sans le secours de la Faculté? Ah! mais je suis entêté comme un cheval de kariol, je vous en préviens. Or, je me suis mis dans la tête d'assister au mariage de Hulda et de Ole Kamp, et, par saint Olaf! j'y assisterai!
La confiance est communicative. Comment résister à celle que montrait Sylvius Hog? Il le vit bien, quand un demi-sourire éclaira le visage de la pauvre Hulda. Elle ne demandait qu'à le croire... Elle ne demandait qu'à espérer.
Sylvius Hog continua de plus belle:
-- Donc, il faut songer que le temps va vite. Allons, commençons les préparatifs du mariage!
-- Ils sont commencés, monsieur Sylvius, répondit Hulda, et déjà depuis trois semaines!
-- Parfait! Gardons-nous de les interrompre!
-- Les interrompre? répondit Joël. Mais tout est prêt!
-- Quoi! la jupe de mariée, le corset aux agrafes de filigrane, la ceinture et ses pendeloques?
-- Même ses pendeloques!
-- Et la couronne rayonnante qui vous coiffera comme une sainte, ma petite Hulda?
-- Oui, monsieur Sylvius.
-- Et les invitations sont faites?
-- Toutes faites, répondit Joël, même celle à laquelle nous tenons le plus, la vôtre!
-- Et la demoiselle d'honneur a été choisie parmi les plus sages filles du Telemark?
-- Et les plus belles, monsieur Sylvius, répondit Joël, puisque c'est mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble!
-- De quel ton il dit cela, le brave garçon! fit observer le professeur, et comme il rougit en le disant! Eh! Eh! Est-ce que par hasard mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble, serait destinée à devenir madame Joël Hansen de Dal?
-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Hulda, Siegfrid, qui est ma meilleure amie!
-- Bon! Encore une noce! s'écria Sylvius Hog. Et je suis sûr qu'on m'y invitera, et je ne pourrai faire moins que d'y assister! Décidément, il faudra que je donne ma démission de député au Storthing, car je n'aurai plus le temps d'y siéger! Allons, je serai votre témoin, mon brave Joël, après avoir d'abord été celui de votre soeur, si vous le permettez. Décidément, vous faites de moi tout ce que vous voulez, ou plutôt tout ce que je veux! Embrassez-moi, petite Hulda! Une poignée de main, mon garçon! Et maintenant, allons écrire à mon ami Help junior, de Bergen!
Le frère et la soeur quittèrent la chambre du rez-de-chaussée, que le professeur parlait déjà de prendre à bail, et ils revinrent à leurs occupations avec un peu plus d'espoir.
Sylvius Hog était resté seul.
-- La pauvre fille! la pauvre fille! murmurait-il. Oui! j'ai un instant trompé sa douleur!... Je lui ai rendu quelque calme!... Mais c'est un bien long retard et dans des mers très mauvaises à cette époque!... Si le _Viken _avait péri!... Si Ole ne devait plus revenir!
Un instant après, le professeur écrivait aux armateurs de Bergen. Ce que demandait sa lettre, c'étaient les détails les plus précis sur tout ce qui concernait le _Viken _et sa campagne de pêche. Il voulait savoir si quelque circonstance, prévue ou non, n'avait pu l'obliger à changer son port de destination. Il lui importait de savoir au plus tôt comment les négociants et les marins de Bergen expliquaient ce retard. Enfin il priait son ami Help junior de prendre les informations les plus précises et de l'aviser par le retour du courrier.
Cette lettre si pressante disait aussi pourquoi Sylvius Hog s'intéressait au jeune maître du _Viken, _de quel service il était redevable à sa fiancée, et quelle joie ce serait pour lui de pouvoir donner quelque espérance aux enfants de dame Hansen.
Dès que cette lettre fut écrite, Joël la porta à la poste de Moel. Elle devait partir le lendemain. Le 11 juin, elle serait à Bergen. Donc, le 12, dans la soirée, ou le 13 dans la matinée au plus tard, M. Help junior pouvait avoir répondu.
Près de trois jours à attendre cette réponse! Comme ils parurent longs! Cependant, à force de paroles rassurantes, d'encourageantes raisons, le professeur parvint à rendre moins pénible cette attente. Maintenant qu'il connaissait le secret de Hulda, n'avait-il pas un sujet de conversation tout indiqué, et quelle consolation c'était pour Joël et sa soeur de pouvoir sans cesse parler de l'absent!
-- À présent, ne suis-je pas de votre famille? répétait Sylvius Hog. Oui!... quelque chose comme un oncle qui vous serait arrivé d'Amérique -- ou d'ailleurs?
Et, puisqu'il était de la famille, on ne devait plus avoir de secrets pour lui.