Un billet de loterie (Le numéro 9672)

Chapter 5

Chapter 53,945 wordsPublic domain

-- Tu connais bien la Maristien?

-- J'y suis déjà passée plusieurs fois!

-- Eh bien, va par le haut de la croupe en te rapprochant du voyageur d'aussi près que possible! Ensuite, laisse-toi glisser doucement jusqu'à lui, et prends-le par la main de manière à bien le tenir. Mais qu'il n'essaie pas encore de se relever! Le vertige le saisirait, il t'entraînerait avec lui, et vous seriez perdus!

-- Et toi, Joël?

-- Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai par le bas le long de l'arête, du côté du Maan. Je serai là quand tu arriveras, et, si vous glissiez, peut-être pourrais-je vous retenir tous deux!

Puis, d'une voix retentissante, profitant d'une nouvelle accalmie du Rjukanfos, Joël cria:

-- Ne bougez pas, monsieur!... Attendez!... Nous allons tâcher d'aller à vous!

Hulda avait déjà disparu derrière les hautes touffes du talus, afin de redescendre latéralement sur l'autre croupe de la Maristien.

Joël ne tarda pas à voir la brave fille qui apparaissait au tournant des derniers arbres.

De son côté, au péril de sa vie, il se mit à ramper lentement le long de la portion déclive de ce dos arrondi qui borde l'encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid surprenant, quelle sûreté du pied et de la main ne fallait-il pas pour côtoyer ce gouffre, dont les parois s'humectaient des embruns de la cataracte!

Parallèlement à lui, mais à une centaine de pieds au-dessus, Hulda s'avançait en obliquant, de manière à gagner plus aisément l'endroit où le voyageur se tenait immobile.

Dans la position que celui-ci occupait, on ne pouvait voir sa figure qui était tournée du côté de la chute.

Joël, arrivé au-dessous de lui, s'arrêta. Après s'être arc-bouté solidement dans une cassure de roche:

-- Eh! monsieur! cria-t-il. Le voyageur tourna la tête.

-- Eh! monsieur! reprit Joël. Ne faites pas un mouvement, pas un seul, et tenez bon!

-- Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami! lui fut-il répondu d'un ton qui rassura Joël. Si je ne tenais pas bon, il y a un quart d'heure que je serais par le fond du Rjukanfos!

-- Ma soeur va descendre jusqu'à vous, reprit Joël. Elle vous prendra par la main. Mais, avant que je sois là, n'essayez pas de vous relever!... Ne bougez pas...

-- Pas plus qu'un roc! répliqua le voyageur. Déjà Hulda commençait à descendre de son côté, cherchant les points moins glissants de la croupe, engageant son pied dans les crevasses où il trouvait un appui solide, la tête libre, ainsi qu'il en est de ces filles du Telemark, habituées à dévaler les rampes des fields. Et, de même que l'avait crié Joël, elle cria aussi:

-- Tenez bon, monsieur!

-- Oui, je tiens... et je tiendrai, je vous l'assure, tant que je pourrai tenir!

On le voit, les recommandations ne lui manquaient pas. Elles venaient d'en bas et d'en haut.

-- Surtout, n'ayez pas peur! ajouta Hulda.

-- Je n'ai pas peur!

-- Nous vous sauverons! cria Joël.

-- J'y compte bien, car, par saint Olaf! je ne pourrais me sauver tout seul!

Évidemment, ce voyageur avait absolument conservé sa présence d'esprit. Mais, après sa chute, sans doute, bras et jambes lui avaient refusé service, et tout ce qu'il pouvait faire, maintenant, c'était de se retenir à la mince saillie qui le séparait du gouffre.

Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques instants plus tard, elle eut rejoint le voyageur. Alors, ayant appuyé son pied contre une aspérité du roc, elle lui prit la main.

Le voyageur essaya de se redresser un peu.

-- Ne bougez pas, monsieur!... Ne bougez pas!... dit Hulda. Vous m'entraîneriez avec vous, et je ne serais pas assez forte pour vous retenir! Il faut attendre l'arrivée de mon frère! Quand il se sera placé entre nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous relever afin de...

-- Me relever, ma brave fille! C'est plus facile à dire qu'à faire, et je crains bien que ce soit peu aisé!

-- Seriez-vous blessé, monsieur?

-- Hum! Rien de cassé, rien de luxé, je l'espère, mais, du moins, une belle et bonne écorchure à la jambe!

Joël se trouvait alors à une vingtaine de pieds de la place occupée par Hulda et le voyageur -- en contrebas. La courbure de la croupe l'avait empêché de les rejoindre directement. Il lui fallait donc remonter maintenant cette surface arrondie. C'était le plus difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa vie.

-- Pas un mouvement, Hulda! cria-t-il une dernière fois. Si vous glissiez tous deux, comme je ne suis pas en bonne position pour vous retenir, nous serions perdus!

-- Ne crains rien, Joël! répondit Hulda. Ne songe qu'à toi, et que Dieu te vienne en aide!

Joël commença à se hisser sur le ventre, en se traînant par un véritable mouvement de reptation. Deux ou trois fois, il sentit que tout point d'appui allait lui manquer. Mais enfin, à force d'adresse, il parvint à remonter jusque auprès du voyageur.

Celui-ci, un homme âgé déjà, mais de complexion vigoureuse, avait une belle figure, aimable et souriante. En vérité, Joël se fût plutôt attendu à trouver là quelque jeune audacieux qui s'était engagé à franchir la Maristien.

-- C'est bien imprudent ce que vous avez fait, monsieur! dit-il en se couchant à demi pour reprendre haleine.

-- Comment, si c'est imprudent? répliqua le voyageur. Dites donc que c'est tout bonnement absurde!

-- Vous avez risqué votre vie...

-- Et je vous ai fait risquer la vôtre!

-- Oh! moi!... c'est un peu mon métier! répondit Joël. Et, se relevant:

-- Maintenant, il s'agit de regagner le haut de la croupe, ajouta-t-il, mais le plus difficile est fait.

-- Oh! le plus difficile!...

-- Oui, monsieur, c'était d'arriver jusqu'à vous. Nous n'avons plus qu'à remonter une pente bien moins raide.

-- C'est que vous ferez bien de ne pas trop compter sur moi, mon garçon! J'ai une jambe qui ne pourra guère me servir, ni en ce moment ni pendant quelques jours, peut-être!

-- Essayez de vous relever!

-- Volontiers... avec votre aide!

-- Vous prendrez le bras de ma soeur. Moi, je vous soutiendrai et vous pousserai par les reins.

-- Solidement?...

-- Solidement.

-- Eh bien, mes amis, je m'en rapporte à vous. Puisque vous avez eu la pensée de me tirer d'affaire, cela vous regarde.

On procéda, ainsi que l'avait dit Joël, prudemment. Si de remonter la croupe ne fut pas sans quelque danger, tous trois s'en tirèrent mieux et plus vite qu'ils ne l'espéraient. D'ailleurs, ce n'était ni d'une foulure ni d'une entorse que souffrait le voyageur, mais simplement d'une très forte écorchure. Il put donc faire meilleur usage de ses deux jambes qu'il ne le croyait, non sans douleur, toutefois. Dix minutes après, il était en sûreté au-delà de la Maristien.

Là, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins qui bordent le field supérieur du Rjukanfos. Mais Joël lui demanda un effort de plus. Il s'agissait de gagner une cabane perdue sous les arbres, un peu en arrière de la roche sur laquelle sa soeur et lui s'étaient arrêtés en arrivant à la chute. Le voyageur essaya de faire l'effort demandé, il y réussit, et, soutenu, d'un côté par Hulda, de l'autre par Joël, il arriva sans trop de mal devant la porte de la cabane.

-- Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, là, vous vous reposerez un instant.

-- L'instant pourra-t-il durer un bon quart d'heure?

-- Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous consentiez à venir avec nous jusqu'à Dal.

-- À Dal?... Eh! c'est précisément à Dal que j'allais!

-- Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord, demanda Joël, et qui m'avait été signalé au Hardanger?

-- Précisément.

-- Ma foi, vous n'aviez pas pris le bon chemin...

-- Je m'en doute un peu.

-- Et, si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, je serais allé vous attendre de l'autre côté du Rjukanfos!

-- Ça, c'eût été une bonne idée, mon brave jeune homme! Vous m'auriez épargné une imprudence impardonnable à mon âge...

-- À tout âge, monsieur! répondit Hulda. Tous trois entrèrent alors dans la cabane, où se trouvait une famille de paysans, le père, la mère et leurs deux filles qui se levèrent et firent bon accueil aux arrivants. Joël put alors constater que le voyageur n'avait qu'une assez grave écorchure à la jambe, un peu au-dessous du genou. Cela nécessiterait certainement une bonne semaine de repos; mais la jambe n'était ni luxée ni cassée, l'os n'était pas même atteint. C'était l'essentiel. Du laitage excellent, des fraises en abondance, un peu de pain bis, furent offerts et acceptés. Joël ne se cacha point de montrer un formidable appétit, et, si Hulda mangea à peine, le voyageur ne refusa pas de tenir tête à son frère.

-- Vraiment, dit-il, cet exercice m'a creusé l'estomac! Mais j'avouerai volontiers que de prendre par la Maristien, c'était plus qu'imprudent! Vouloir jouer le rôle de l'infortuné Eystein, quand on pourrait être son père... et même son grand-père!...

-- Ah! vous connaissez la légende? dit Hulda.

-- Si je la connais!... Ma nourrice m'endormait en me la chantant, à l'heureux âge où j'avais encore une nourrice! Oui, je la connais, ma courageuse fille, et je n'en suis que plus coupable! - - Maintenant, mes amis, Dal est un peu loin pour l'invalide que je suis! Comment allez-vous me transporter jusque-là?

-- Ne vous inquiétez de rien, monsieur, répondit Joël. Notre kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il y aura trois cents pas à faire...

-- Hum! Trois cents pas!

-- En descendant, ajouta la jeune fille.

-- Oh! si c'est en descendant, cela ira tout seul, mes amis, et un bras me suffira...

-- Et pourquoi pas deux, répondit Joël, puisque nous en avons quatre à votre service!

-- Va pour deux, va pour quatre! Ça ne me coûtera pas plus cher, n'est-ce pas?

-- Ça ne coûte rien.

-- Si! au moins un remerciement par bras, et je m'aperçois que je ne vous ai point encore remerciés...

-- De quoi, monsieur? répondit Joël.

-- Mais tout simplement de ce que vous m'avez sauvé la vie, en risquant la vôtre!...

-- Quand vous voudrez?... dit Hulda, qui se leva pour éviter les compliments.

-- Comment donc!... Mais je veux!... D'abord, moi, je veux tout ce qu'on veut que je veuille!

Là-dessus, le voyageur régla la petite dépense avec les paysans de la cabane. Puis, soutenu un peu par Hulda, beaucoup par Joël, il commença à descendre le sentier sinueux, qui conduit vers la rive du Maan où il rejoint la route de Dal.

Cela ne se fit pas sans quelques «aïe! aïe!» qui se terminaient invariablement par un bon éclat de rire. Enfin, on atteignit la scierie, et Joël s'occupa d'atteler la kariol.

Cinq minutes après, le voyageur était installé dans la caisse avec la jeune fille près de lui.

-- Et vous? demanda-t-il à Joël. Il me semble bien que j'ai dû prendre votre place...

-- Une place que je vous cède de bon coeur.

-- Mais peut-être en se serrant...

-- Non... Non!... J'ai mes jambes, monsieur, des jambes de guide! Ça vaut des roues...

-- Et de fameuses, mon garçon, de fameuses! On partit en suivant la route qui se rapproche peu à peu du Maan. Joël s'était mis à la tête du cheval et il le guidait par le bridon, de manière à éviter de trop forts cahots à la kariol. Le retour se fit gaiement -- du moins de la part du voyageur. Il causait déjà comme un vieil ami de la famille Hansen. Avant d'arriver, le frère et la soeur lui disaient «monsieur Sylvius», et monsieur Sylvius ne les appelait plus que Hulda et Joël, comme s'ils se fussent connus tous trois de longue date.

Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa fine pointe entre les arbres du hameau. Un instant après, le cheval s'arrêtait devant l'auberge. Le voyageur descendit de la kariol, non sans quelque peine. Dame Hansen était venue le recevoir à la porte, et, bien qu'il n'eût pas demandé la meilleure chambre de la maison, ce fut celle-là qu'on lui donna tout de même.

IX

Sylvius Hog -- tel fut le nom qui, ce soir-là, fut inscrit sur le livre des voyageurs, et précisément à la suite du nom de Sandgoïst. Vif contraste, on en conviendra, entre les deux noms comme entre les deux hommes qui les portaient. Entre eux, il n'y avait aucun rapport ni au physique ni au moral. Générosité d'un côté, avidité de l'autre. L'un, c'était la bonté du coeur, l'autre, c'était la sécheresse de l'âme.

Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne les paraissait-il pas. Grand, droit, bien constitué, sain d'esprit et sain de corps, il plaisait dès le premier abord avec sa belle et aimable figure, sans barbe, bien encadrée sous des cheveux grisonnants et un peu longs, avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans peine, sa vaste poitrine dans laquelle le coeur pouvait battre à l'aise. À tous ces avantages, il joignait un inépuisable fonds de bonne humeur, une physionomie fine et déliée, une nature capable de toutes les générosités comme de tous les dévouements.

Sylvius Hog, de Christiania -- cela disait tout. Et non seulement il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la capitale norvégienne, mais aussi dans tout le pays -- le pays norvégien, bien entendu. En effet, les sentiments que l'on professait à son égard n'étaient plus les mêmes dans l'autre moitié du royaume scandinave, c'est-à-dire, en Suède.

Cela veut être expliqué.

Sylvius Hog était professeur de législation à Christiania. En d'autres États, être avocat, ingénieur, médecin, négociant, c'est occuper les premiers rangs de l'échelle sociale. En Norvège, il n'en va pas ainsi. Être professeur, c'est être au sommet.

Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le paysan, il n'y en a que trois en Norvège; la noblesse manque. On n'y compte aucun représentant de l'aristocratie, pas même celle des fonctionnaires. En ce pays privilégié où il n'existe pas de privilèges, les fonctionnaires sont les très humbles serviteurs du public. En somme, égalité sociale parfaite, nulle distinction politique.

Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus considérables de son pays, on ne s'étonnera pas qu'il fût membre du Storthing. Dans cette grande assemblée, autant par sa valeur que par la probité de sa vie privée et publique, il exerçait une influence que subissaient même ces paysans-députés, élus en grand nombre par les campagnes.

Depuis la Constitution de 1814, c'est avec raison qu'on a pu dire: la Norvège est une république avec le roi de Suède pour président.

Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses prérogatives, a su conserver son autonomie. Le Storthing n'a rien de commun avec le parlement suédois. Aussi comprendra-t-on que l'un de ses représentants les plus influents et les plus patriotes ne fût pas bien vu au-delà de cette frontière idéale qui sépare la Suède de la Norvège.

Ainsi était Sylvius Hog. D'un caractère très indépendant, ne voulant rien être, il avait maintes fois refusé d'entrer au ministère. Défenseur de tous les droits de la Norvège, il s'était constamment et inébranlablement opposé aux empiétements de la Suède.

Et telle est la séparation morale et politique des deux pays, que le roi de Suède -- alors Oscar XV -- après s'être fait couronner à Stockholm, a dû se faire couronner à Drontheim, l'ancienne capitale de la Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu défiante des Norvégiens, en affaires, que la Banque de Christiania ne reçoit pas volontiers les billets de la Banque de Stockholm! Telle est enfin la démarcation entre les deux peuples, que le pavillon suédois ne flotte ni sur les édifices, ni sur les navires norvégiens. À l'un, l'étamine bleue traversée d'une croix jaune, à l'autre, la croix bleue sur le fond d'étamine rouge.

Or, Sylvius Hog était de coeur et d'âme pour la Norvège. Il en défendait les intérêts en toute occasion. Aussi, vers 1854, lorsque le Storthing agita la question de ne plus avoir ni vice-roi à la tête du pays ni même de gouverneur, il fut l'un de ceux qui se jetèrent le plus vivement dans la discussion et firent triompher ce principe.

On conçoit donc que, s'il n'était pas très aimé dans l'est du royaume, il le fût dans l'ouest, et même au fond des gaards les plus reculés du pays. Son nom courait la montagneuse Norvège, depuis les parages de Christiansand jusqu'aux extrêmes roches du cap Nord. Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie n'avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur de Christiania. C'était, d'ailleurs, un vrai Norvégien, mais un Norvégien à sang vif, n'ayant rien du flegme traditionnel de ses compatriotes, plus résolu de pensées et d'actes que ne le comporte le tempérament scandinave. Cela se sentait à ses mouvements prompts, à l'ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né en France, on n'eût pas hésité à le dire «un homme du Midi», si l'on veut bien accepter cette comparaison, qui peut lui être appliquée avec quelque exactitude.

La situation de fortune de Sylvius Hog ne l'élevait pas au-dessus d'une assez belle aisance, bien qu'il n'eût point fait monnaie des affaires publiques. Âme désintéressée, il ne songeait jamais à lui, mais sans cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des grandeurs. Être député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus.

En ce moment, Sylvius Hog profitait d'un congé de trois mois pour se remettre de ses fatigues, après une laborieuse année de travaux législatifs. Il avait quitté Christiania depuis six semaines, avec l'intention de parcourir toute la contrée qui s'étend jusqu'à Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de Kongsberg et de Drammen. Il voulait visiter ces provinces qu'il ne connaissait pas encore. Un voyage d'étude et d'agrément.

Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette région, et c'était en revenant des bailliages du nord qu'il avait voulu voir la célèbre chute, une des merveilles du Telemark. Après avoir examiné, sur les lieux mêmes, le projet, alors à l'étude, du chemin de fer de Drontheim à Christiania, il avait fait demander un guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver sur la rive gauche du Maan. Mais, sans l'attendre, attiré par ces admirables sites de la Maristien, il s'était aventuré sur la dangereuse passe. Rare imprudence! Elle avait failli lui coûter la vie. Et, il faut bien le dire, sans l'intervention de Joël et de Hulda Hansen, le voyage eût fini avec le voyageur dans les gouffres du Rjukanfos.

X

On est fort instruit en ces pays scandinaves, non seulement chez les habitants des villes, mais aussi en pleine campagne. Cette instruction va même au-delà de savoir lire, écrire, compter. Le paysan apprend avec plaisir. Son intelligence est ouverte. Il s'intéresse à la chose publique. Il prend une large part aux affaires politiques et communales. Dans le Storthing, les gens de cette condition sont toujours en majorité. Quelquefois, ils y siègent avec le costume de leur province. On les cite, et c'est justice, pour leur haute raison, leur bon sens pratique, leur compréhension juste -- si elle est un peu lente -- et surtout leur incorruptibilité.

Il ne faut donc pas s'étonner que le nom de Sylvius Hog fût connu dans toute la Norvège et prononcé avec respect jusque dans cette portion un peu sauvage du Telemark.

Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si universellement estimé, crut-elle convenable de lui dire combien elle était honorée de l'avoir pour quelques jours sous son toit.

-- Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame Hansen, répondit Sylvius Hog, mais ce que je sais bien, c'est que cela me fait plaisir. Oh! il y a longtemps que j'avais entendu mes élèves parler de cette hospitalière auberge de Dal! C'est pourquoi, je comptais venir m'y reposer pendant une semaine. Pourtant, que saint Olaf m'abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une patte!

Et l'excellent homme serra cordialement la main à son hôtesse.

-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que mon frère aille chercher un médecin à Bamble?

-- Un médecin, ma petite Hulda! Mais vous voulez donc que je perde l'usage de mes deux jambes!

-- Oh! monsieur Sylvius!

-- Un médecin! Pourquoi pas mon ami le docteur Boek, de Christiania? Et tout cela pour une égratignure!...

-- Mais une égratignure, si elle est mal soignée, répondit Joël, cela peut devenir grave!

-- Ah! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez que cela devienne grave?

-- Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me garde!

-- Eh bien! il vous gardera, et moi aussi, et toute la maison de dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda veut bien consentir à me donner ses soins...

-- Certainement, monsieur Sylvius!

-- Parfait, mes amis! Encore quatre ou cinq jours, il n'y paraîtra plus! D'ailleurs, comment ne guérirait-on pas dans une si jolie chambre? Où pourrait-on mieux se faire traiter que dans l'excellente auberge de Dal? Et ce bon lit avec ses devises qui valent bien les horribles formules de la Faculté! Et cette joyeuse fenêtre qui s'ouvre sur la vallée du Maan! Et le murmure des eaux qui se glisse jusqu'au fond de mon alcôve! Et la senteur des vieux arbres dont toute la maison est embaumée! Et le bon air, l'air de la montagne! Eh! ne voilà-t-il pas le meilleur des médecins! Quand on a besoin de lui, on n'a qu'à ouvrir la fenêtre, il arrive, il vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète!

Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog, qu'avec lui, semblait-il, un peu de bonheur venait d'entrer dans la maison. Du moins, ce fut l'impression du frère et de la soeur, qui se tenaient la main en l'écoutant, s'abandonnant tous deux à la même émotion.

C'était dans la chambre du rez-de-chaussée qu'avait été tout d'abord conduit le professeur. Maintenant, à demi couché dans un grand fauteuil, sa jambe étendue sur un escabeau, il recevait les soins de Hulda et de Joël. Un pansement à l'eau fraîche, il ne voulut que ce remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre?

-- Bien, mes amis, bien! disait-il. Il ne faut pas abuser des drogues! Et maintenant, savez-vous bien que, sans votre obligeance, j'aurais vu d'un peu trop près les merveilles du Rjukanfos! Je roulais dans l'abîme comme un simple roc! J'ajoutais une nouvelle légende à la légende de Maristien, et, moi, je n'avais pas d'excuse! Ma fiancée ne m'attendait pas sur l'autre bord, comme le malheureux Eystein!

-- Et quel chagrin c'eût été pour madame Hog! dit Hulda. Elle ne se serait jamais consolée...

-- Madame Hog?... répliqua le professeur. Eh bien, madame Hog n'aurait pas versé une larme!

-- Oh! monsieur Sylvius!...

-- Non, vous dis-je, par cette raison qu'il n'y a pas de madame Hog! Et je ne puis pas même me figurer ce qu'eût été une madame Hog: grasse ou maigre, petite ou grande...

-- Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant votre femme, répondit Hulda.

-- Ah! vraiment, mademoiselle! Bon! Bon! Je vous crois! Je vous crois!

-- Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents, vos amis, monsieur Sylvius?... dit Joël.

-- Des parents, je n'en ai guère, mon garçon! Des amis, il paraît que j'en ai un certain nombre, sans compter ceux que je viens de me faire dans la maison de dame Hansen, et vous leur avez évité la peine de me pleurer!

-- À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez bien me garder quelques jours ici?

-- Tant qu'il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit Hulda. Cette chambre vous appartient.

-- D'ailleurs, j'avais l'intention de m'arrêter à Dal, comme font les touristes, de manière à pouvoir rayonner de là sur le Telemark... Je ne rayonnerai pas, ou je rayonnerai plus tard, voilà tout!

-- Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius, répondit Joël, j'espère que vous serez sur pied.

-- Et moi aussi, je l'espère!

-- Et alors je m'offre à vous conduire partout où il vous plaira d'aller dans le bailliage.

-- Nous verrons cela, Joël! Nous en reparlerons, quand je ne serai plus à l'état d'écorché! J'ai encore un mois de congé devant moi, et quand je devrais le passer tout entier dans l'auberge de dame Hansen, je ne serais pas trop à plaindre! Ne faudra-t-il pas que je visite la vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je fasse l'ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos, car enfin, si j'ai failli y faire un plongeon, je ne l'ai guère vu... et je tiens à le voir!