Un billet de loterie (Le numéro 9672)

Chapter 4

Chapter 43,920 wordsPublic domain

Le skydskarl, lui, s'était tout simplement réfugié dans le hangar. Là, entre les brancards de la kariol, il dormait déjà, en compagnie du cheval jaune, sans s'inquiéter de la bourrasque.

Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent dès l'aube. Aucun bruit ne venait de la chambre du voyageur, qui reposait encore. Un peu après neuf heures, il entra dans la grande salle, l'air plus bourru que la veille, se plaignant du lit qui était dur, du tapage de la maison qui l'avait éveillé -- ne saluant personne, d'ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le ciel.

Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait les cimes du Gousta perdues dans les vapeurs, et s'engouffrait à travers la vallée en soufflant de violentes rafales.

Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais il ne perdit pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se promena dans l'auberge, il chercha à en reconnaître la disposition intérieure, il en visita les diverses chambres, il examina le mobilier, il ouvrit les placards et les armoires, sans plus de gêne que s'il eût été chez lui. On eût dit d'un commissaire-priseur procédant à quelque récolement judiciaire.

Décidément, si l'homme était singulier, ses procédés étaient de plus en plus suspects.

Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil de la salle, et d'une voix brève et rude, il adressa plusieurs questions à dame Hansen. Depuis combien de temps l'auberge était-elle bâtie? Était-ce son mari Harald qui l'avait fait construire ou la tenait-il d'héritage? Avait-elle déjà nécessité quelques réparations? Quelle était la contenance de l'enclos et du soeter qui en dépendaient? Était-elle bien achalandée et d'un bon rapport? Combien y venait-il, en moyenne, de touristes pendant la belle saison? Y passaient-ils un ou plusieurs jours? etc.

Évidemment, le voyageur n'avait pas pris connaissance du livre qui avait été déposé dans sa chambre, car cela l'eût renseigné, au moins sur cette dernière question.

En effet, le livre était encore à la place où Hulda l'avait mis la veille, et le nom du voyageur ne s'y trouvait pas.

-- Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends pas trop comment et pourquoi ces choses peuvent vous intéresser. Mais, si vous désirez savoir ce qui en est de nos affaires, rien de plus facile. Vous n'avez qu'à consulter le livre de l'auberge. Je vous prierai même d'y inscrire votre nom, selon l'habitude...

-- Mon nom?... Certes, j'y mettrai mon nom, dame Hansen!... Je le mettrai au moment où je prendrai congé de vous!

-- Faut-il vous garder votre chambre?

-- C'est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je vais partir après déjeuner, afin d'être de retour à Drammen demain soir.

-- À Drammen?... dit vivement dame Hansen.

-- Oui! Ainsi, faites-moi servir à l'instant.

-- Vous demeurez à Drammen?

-- Oui! Qu'y a-t-il d'étonnant, s'il vous plaît, à ce que je demeure à Drammen?

Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à Dal ou plutôt dans l'auberge, ce voyageur s'en retournait sans avoir rien vu du pays! Il ne poussait pas plus loin dans le bailliage! Du Gousta, du Rjukanfos, des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne se souciait en aucune façon! Ce n'était pas pour son plaisir, c'était pour ses affaires qu'il avait quitté Drammen, où il demeurait, et il semblait qu'il n'avait eu d'autre motif que de visiter en détail la maison de dame Hansen.

Hulda vit bien que sa mère était profondément troublée. Dame Hansen était allée se placer dans le grand fauteuil, et, repoussant son rouet, elle resta immobile, sans prononcer une parole.

Cependant le voyageur venait de passer dans la salle à manger et s'était mis à table.

Du déjeuner, aussi soigné que l'avait été le dîner de la veille, il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il mangea bien et but de même, sans se presser. Son attention semblait se porter plus spécialement sur la valeur de l'argenterie -- luxe auquel tiennent les campagnards de la Norvège -- quelques cuillers et fourchettes qui se transmettent de père en fils et que l'on garde précieusement avec les bijoux de famille.

Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs de départ dans la remise. À onze heures, le cheval et la kariol attendaient devant la porte de l'auberge.

Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et venteux. Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres comme une mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse capote doublée de peau, n'était pas homme à s'inquiéter des rafales.

Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de brandevin, il alluma sa pipe, passa sa houppelande, rentra dans la grande salle, et demanda sa note.

-- Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla s'asseoir devant un petit bureau.

-- Faites vite! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-il, donnez-moi le livre pour que j'inscrive mon nom. Dame Hansen se leva, alla chercher le livre et vint le poser sur la grande table.

Le voyageur prit une plume, regarda une dernière fois dame Hansen par-dessus ses lunettes. Et alors, d'une grosse écriture, il écrivit son nom sur le livre, qu'il referma.

En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il en examina les articles, en grommelant; il en refit l'addition, sans doute.

-- Hum! fit-il. Voilà qui est cher! Sept marks et demi pour une nuit et deux repas?

-- Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda.

-- N'importe! Je trouve cela cher! En vérité, je ne m'étonne pas si on fait de bonnes affaires dans la maison!

-- Vous ne devez rien, monsieur! dit alors dame Hansen d'une voix si troublée qu'on l'entendit à peine.

Elle venait d'ouvrir le livre, elle y avait lu le nom inscrit, et elle répéta, en reprenant la note, qu'elle déchira:

-- Vous ne devez rien!

-- C'est mon avis! répondit le voyageur. Et, sans donner plus de bonsoir en sortant qu'il n'avait donné de bonjour en arrivant, il monta dans sa kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui sur la planchette. Quelques instants après, il avait disparu au tournant de la route. Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n'y trouva que ce nom: «Sandgoïst, de Drammen.»

VII

C'était dans l'après-midi, le lendemain, que Joël devait rentrer à Dal, après avoir laissé sur la route qui conduit au Hardanger le touriste auquel il servait de guide.

Hulda, sachant que son frère allait revenir en suivant les plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan, était venue l'attendre au passage de l'impétueuse rivière. Elle s'assit près du petit appontement qui sert d'embarcadère au bac. Là, elle se perdit dans ses réflexions. Aux vives inquiétudes que lui causait le retard du _Viken _se joignait maintenant une anxiété très grande. Cette anxiété avait pour cause la visite de ce Sandgoïst et l'attitude de dame Hansen devant lui. Pourquoi, dès qu'elle avait appris son nom, avait-elle déchiré la note, refusé de recevoir ce qui lui était dû? Il y avait là quelque secret -- grave sans doute.

Hulda fut enfin tirée de ses réflexions par l'arrivée de Joël. Elle l'aperçut qui dévalait les premières assises de la montagne. Tantôt il apparaissait au milieu des étroites clairières, entre les arbres abattus ou brûlés par places. Tantôt il disparaissait sous l'épaisse ramure des pins, des bouleaux et des hêtres dont ces croupes sont hérissées. Enfin, il atteignit la rive opposée et se jeta dans le petit bac. En quelques coups d'aviron, il eut franchi les violents remous du cours d'eau. Puis, sautant sur la berge, il fut près de sa soeur.

-- Ole est-il de retour? demanda-t-il.

C'est à Ole qu'il pensa tout d'abord. Mais sa demande fut laissée sans réponse.

-- Pas de lettre de lui?

-- Pas une! Et Hulda s'abandonna à ses larmes.

-- Non, s'écria Joël, ne pleure pas, chère soeur, ne pleure pas!... Tu me fais trop de mal!... Je ne peux pas te voir pleurer!... Voyons! Tu dis: pas de lettre!... Évidemment, cela commence à devenir inquiétant! Mais il n'y a pas encore lieu de se désespérer! Tiens, si tu veux, je vais aller à Bergen. Je m'informerai... Je verrai messieurs Help frères. Peut-être ont-ils des nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le _Viken _n'aurait-il pas relâché en quelque port pour cause d'avaries ou par la nécessité de fuir devant le mauvais temps? Il est certain que le vent souffle en bourrasque depuis plus d'une semaine. Quelquefois on a vu des navires du New Found Land se réfugier en Islande ou aux Feroë. C'est même arrivé à Ole, il y a deux ans, quand il était à bord du _Strenna. _Et on n'a pas tous les jours des courriers pour écrire! Je te dis cela comme je le pense, petite soeur. Calme-toi!... Si tu me fais pleurer, qu'est-ce que nous deviendrons?

-- C'est plus fort que moi, frère!

-- Hulda!... Hulda!... Ne perds pas courage!... Je t'assure que, moi, je ne suis pas désespéré!

-- Dois-je te croire, Joël?

-- Oui, tu le dois! Mais, pour te rassurer, veux-tu que je parte pour Bergen, demain matin... ce soir?...

-- Je ne veux pas que tu me quittes!... Non!... Je ne le veux pas! répondit Hulda, en s'attachant à son frère comme si elle n'avait plus que lui au monde.

Tous deux reprirent alors le chemin de l'auberge. Mais il s'était mis à pleuvoir, et même la rafale devint si violente qu'ils durent se réfugier dans la hutte du passeur, à quelques centaines de pas en arrière des rives du Maan.

Là, il fallait attendre qu'il se fît quelque accalmie. Et alors Joël éprouva le besoin de parler, de parler quand même. Le silence lui semblait plus désespérant que ce qu'il pourrait dire, quand même ce ne seraient pas des paroles d'espoir.

-- Et notre mère? dit-il.

-- Toujours de plus en plus triste! répondit Hulda.

-- Il n'est venu personne en mon absence?

-- Si, un voyageur, qui est reparti.

-- Ainsi, il n'y a en ce moment aucun touriste à l'auberge, et on n'a pas fait demander de guide?

-- Non, Joël.

-- Tant mieux, car je préfère ne pas te quitter. D'ailleurs, si le mauvais temps continue, je crains bien que, cette année, les touristes renoncent à courir le Telemark!

-- Nous ne sommes encore qu'en avril, frère!

-- Sans doute, mais j'ai le pressentiment que la saison ne sera pas bonne pour nous! Enfin, nous verrons! Mais dis-moi, c'est hier que ce voyageur a quitté Dal?

-- Oui, dans la matinée.

-- Et qui était-ce?

-- Un homme venu de Drammen, où il demeure, paraît-il, et qui se nomme Sandgoïst.

-- Sandgoïst?

-- Le connaîtrais-tu?

-- Non, répondit Joël. Hulda s'était déjà demandé si elle raconterait à son frère tout ce qui s'était passé à l'auberge en son absence. Lorsque Joël apprendrait avec quel sans-gêne cet homme s'était conduit, comment il semblait avoir calculé la valeur de la maison et du mobilier, quelle attitude dame Hansen avait cru devoir prendre vis-à-vis de lui, qu'imaginerait-il? Ne penserait-il pas que leur mère devait avoir de bien graves raisons pour agir comme elle l'avait fait? Or, quelles étaient ces raisons? Que pouvait-il y avoir de commun entre elle et ce Sandgoïst? Il y avait certainement là un secret menaçant pour la famille! Joël voudrait le connaître, il interrogerait sa mère, il la presserait de questions... Dame Hansen, si peu communicative, si réfractaire à toute effusion, voudrait garder le silence comme elle l'avait fait jusqu'alors. La situation entre elle et ses enfants, si affligeante déjà, deviendrait plus pénible encore.

Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire à Joël? Un secret pour lui! N'eût-ce pas été comme une paille dans l'amitié de fer qui les unissait l'un à l'autre? Non! Il ne fallait pas que cette amitié pût jamais être brisée! Hulda résolut donc de tout dire.

-- Tu n'as jamais entendu parler de ce Sandgoïst, quand tu allais à Drammen? reprit-elle.

-- Jamais.

-- Eh bien, sache donc, Joël, que notre mère le connaissait déjà, au moins de nom!

-- Elle connaissait Sandgoïst?

-- Oui, frère.

-- Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu prononcer!

-- Elle le connaissait, cependant, bien qu'elle n'eût jamais vu cet homme avant sa visite d'avant-hier!

Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient marqué le séjour du voyageur dans l'auberge, sans omettre l'acte singulier de dame Hansen au moment du départ de Sandgoïst. Elle se hâta d'ajouter:

-- Je pense, mon Joël, qu'il vaut mieux ne rien demander à notre mère. Tu la connais! Ce serait la rendre plus malheureuse encore. L'avenir nous apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son passé. Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s'il y a quelque affliction qui menace la famille, nous serons trois, du moins, à la partager!

Joël avait écouté sa soeur avec une profonde attention. Oui! Entre dame Hansen et ce Sandgoïst, il y avait de graves raisons qui mettaient l'une à la merci de l'autre! Pouvait-on douter que cet homme fût venu pour inventorier l'auberge de Dal? Évidemment non! Et cette note déchirée au moment où il allait partir -- ce qui lui avait paru tout naturel -- qu'est-ce que cela pouvait signifier?

-- Tu as raison, Hulda, dit Joël, je ne parlerai de rien à notre mère. Peut-être regrettera-t-elle de ne pas s'être confiée à nous. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Elle doit bien souffrir, la pauvre femme! Elle s'est butée! Elle ne comprend pas que le coeur de ses enfants est fait pour qu'elle y verse ses peines!

-- Elle le comprendra un jour, Joël.

-- Oui! Aussi, attendons! Mais, d'ici là, il ne me sera pas défendu de chercher à savoir ce qu'est cet individu. Peut-être monsieur Helmboë le connaît-il? Je le lui demanderai la première fois que j'irai à Bamble, et, s'il le faut, je pousserai jusqu'à Drammen. Là, il ne doit pas être difficile d'apprendre au moins ce que fait cet homme, à quel genre d'affaires il se livre, ce qu'on en pense...

-- Rien de bon, j'en suis sûre, répondit Hulda. Sa figure est mauvaise, son regard méchant. Je serais bien surprise s'il y avait une âme généreuse sous cette grossière enveloppe!

-- Allons, reprit Joël, ne jugeons point les gens sur l'apparence! Je parie que tu lui trouverais une agréable mine, à ce Sandgoïst, si tu le regardais, étant au bras de Ole...

-- Mon pauvre Ole! murmura la jeune fille.

-- Il reviendra, il revient, il est en route! s'écria Joël. Aie confiance, Hulda! Ole n'est plus loin maintenant, et nous le gronderons au retour pour s'être fait attendre!

La pluie avait cessé. Tous deux sortirent de la hutte et remontèrent le sentier afin de regagner l'auberge.

-- À propos, dit alors Joël, je repars demain.

-- Tu repars?...

-- Oui, dès le matin.

-- Déjà, frère?

-- Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j'ai été prévenu par un de mes camarades qu'un voyageur venait du nord par les hauts plateaux du Rjukanfos où il doit arriver demain.

-- Quel est ce voyageur?

-- Ma foi, je ne sais même plus son nom. Mais il est nécessaire que je sois là pour le ramener à Dal.

-- Pars donc, puisque tu ne peux t'en dispenser! répondit Hulda avec un gros soupir.

-- Demain, au lever du jour, je me mettrai en route. Cela te chagrine, Hulda?

-- Oui, frère! Je suis bien plus inquiète quand tu me laisses... même pour quelques heures!

-- Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul!

-- Et qui donc t'accompagne?

-- Toi, petite soeur, toi! Il faut te distraire, et je t'emmène!

-- Ah! merci, mon Joël!

VIII

Le lendemain, tous deux quittèrent l'auberge dès l'aube. Une quinzaine de kilomètres de Dal aux célèbres chutes, autant pour en revenir, ce n'eût été qu'une promenade pour Joël, mais il fallait ménager les forces de Hulda. Joël s'était donc assuré de la kariol du contremaître Lengling, et, comme toutes les kariols, celle-ci n'avait qu'une place. Il est vrai, ce brave homme était si gros qu'il avait fallu fabriquer une caisse à sa convenance. Or, c'était suffisant pour que Hulda et Joël pussent y tenir l'un près de l'autre. Donc, si le voyageur annoncé se trouvait au Rjukanfos, il prendrait la place de Joël, et celui-ci reviendrait à pied ou monterait sur la planchette derrière la caisse.

Route charmante, de Dal aux chutes, quoique prodigue de cahots. Incontestablement, c'est plutôt un sentier qu'une route. Des poutres à peine équarries, jetées sur les rios tributaires du Maan, le traversent en formant des ponceaux à quelques centaines de pas les uns des autres. Mais le cheval norvégien est habitué à les franchir d'un pied sûr, et, si la kariol n'a point de ressorts, ses longs brancards, un peu élastiques, atténuent, dans une certaine mesure, les heurts du sol.

Le temps était beau. Joël et Hulda allaient d'un bon pas le long des verdoyantes prairies, baignées à leur lisière de gauche par les eaux claires du Maan. Quelques milliers de bouleaux ombrageaient çà et là le chemin gaiement ensoleillé. La buée de la nuit se fondait en gouttelettes à la pointe des longues herbes. Sur la droite du torrent, à deux mille mètres d'altitude, les plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l'espace un intense rayonnement de lumière.

Pendant une heure, la kariol marcha assez rapidement. La montée était insensible encore. Mais bientôt le val se rétrécit peu à peu. De part et d'autre les rios se changèrent en fougueux torrents. Bien que le chemin devînt sinueux, il ne pouvait éviter toutes les dénivellations du sol. De là, des passages vraiment durs, dont Joël se tirait avec adresse. Près de lui, d'ailleurs, Hulda ne craignait rien. Quand le cahot était trop accentué, elle s'accrochait à son bras. La fraîcheur du matin colorait sa jolie figure, bien pâle depuis quelque temps.

Cependant, il fallut encore atteindre une altitude plus élevée. La vallée ne donnait guère passage qu'au cours resserré du Maan, entre deux murailles coupées à pic. Sur les fields voisins apparaissaient une vingtaine de maisons isolées, des ruines de soeters ou de gaards, livrées à l'abandon, des cabanes de pâtres, perdues entre les bouleaux et les hêtres. Bientôt il ne fut plus possible de voir la rivière; mais on l'entendait mugir dans le sonore encaissement des roches. La contrée avait pris un aspect grandiose et sauvage à la fois, en élargissant son cadre jusqu'à la crête des montagnes.

Après deux heures de marche, une scierie se montra sur le bord d'une chute de quinze cents pieds, utilisée pour le mécanisme de sa double roue. Les cascades qui ont cette hauteur ne sont point rares dans le Vestfjorddal; mais le volume de leurs eaux est peu considérable. C'est en cela que l'emporte celle du Rjukanfos.

Joël et Hulda, arrivés à la scierie, mirent pied à terre.

-- Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas trop, petite soeur? dit Joël.

-- Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me fera du bien de marcher un peu.

-- Un peu... beaucoup, et toujours en montant!

-- Je m'appuierai à ton bras, Joël! Là, en effet, il avait fallu abandonner la kariol. Elle n'aurait pu franchir les sentiers ardus, les passes étroites, les talus semés de roches branlantes, dont les capricieux contours, ombragés d'arbres ou dénudés, annoncent la grande chute. Mais, déjà, s'élevait une sorte de vapeur épaisse au milieu d'un bleuâtre lointain. C'étaient les eaux pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à une assez grande hauteur. Hulda et Joël prirent une sente, bien connue des guides, qui s'abaisse vers l'étranglement de la vallée. Il fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques instants après, tous deux étaient assis sur une roche tapissée de mousses jaunâtres, presque en face de la chute. On ne peut en approcher de ce côté. Là, le frère et la soeur auraient eu quelque peine à s'entendre, s'ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que les lèvres les formulent, par le coeur. Le volume de la chute du Rjukan est énorme, sa hauteur considérable, son mugissement grandiose. C'est de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit du Maan, à mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en amont et le lac Tinn en aval. Neuf cents pieds, c'est-à-dire six fois la hauteur du Niagara, dont la largeur, il est vrai, mesure trois milles de la rive américaine à la rive canadienne.

Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à reproduire par la description. La peinture même ne les rendrait que d'une façon insuffisante. Il est certaines merveilles naturelles qu'il faut voir pour en comprendre toute la beauté, entre autres cette chute, la plus célèbre de tout le continent européen.

Et c'est précisément à quoi s'occupait alors un touriste, assis sur la paroi de gauche du Maan. À cette place, il pouvait observer le Rjukanfos de plus près et de plus haut.

Ni Joël, ni sa soeur ne l'avaient encore aperçu, bien qu'il fût visible. Ce n'était pas la distance, mais un effet d'optique, spécial aux sites de montagnes, qui le faisait paraître très petit, et, par conséquent, plus éloigné qu'il ne l'était réellement.

À ce moment, ce voyageur venait de se relever et s'aventurait très imprudemment sur la croupe rocheuse qui s'arrondissait comme un dôme vers le lit du Maan. Évidemment, ce que ce curieux voulait voir, c'étaient les deux cavités du Rjukanfos, l'une à gauche, pleine du bouillonnement des eaux, l'autre à droite, toujours emplie d'épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il à reconnaître s'il n'existe pas une troisième cavité inférieure à mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela expliquerait comment le Rjukan, après s'y être engouffré, rebondit en rejetant, à de certains intervalles, son trop-plein tumultueux. On dirait que les eaux sont lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs embruns les fields environnants.

Cependant le touriste s'avançait toujours sur ce dos d'âne, pierreux et glissant, sans une racine, sans une touffe, sans une herbe, qui porte le nom de Passe-de-Marie ou Maristien.

Il ignorait donc, l'imprudent, la légende qui a rendu cette passe célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre, par ce dangereux chemin, la belle Marie du Vestfjorddal. De l'autre côté de la passe, sa fiancée lui tendait les bras. Tout à coup, son pied manque, il tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches unies comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre.

Ce qui était arrivé à l'infortuné Eystein allait-il donc arriver à ce téméraire engagé sur les pentes du Rjukanfos?

C'était à craindre. Et, en effet, il s'aperçut du péril, mais trop tard. Soudain, le point d'appui fit défaut à son pied, il poussa un cri, il roula d'une vingtaine de pas, et n'eut que le temps de se raccrocher à la saillie d'une roche, presque à la lisière de l'abîme.

Joël et Hulda ne l'avaient point encore aperçu, mais ils venaient de l'entendre.

-- Qu'est-ce donc? dit Joël en se levant.

-- Un cri! répondit Hulda.

-- Oui!... Un cri de détresse!

-- De quel côté?...

-- Écoutons! Tous deux regardaient à droite, à gauche de la chute; ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu, cependant, ces mots: «À moi!... À moi!», jetés au milieu d'une de ces accalmies régulières, qui durent près d'une minute entre chaque bond du Rjukan.

L'appel se renouvela.

-- Joël, dit Hulda, il y a quelque voyageur en péril, qui demande secours! Il faut aller à lui...

-- Oui, soeur, et il ne peut être loin! Mais de quel côté?... Où est-il?... Je ne vois rien!

Hulda venait de remonter le talus, en arrière de la roche sur laquelle elle était assise, s'accrochant aux maigres touffes qui revêtent cette rive gauche du Maan.

-- Joël! cria-t-elle enfin.

-- Tu vois?...

-- Là... là! Et Hulda montrait l'imprudent, suspendu presque au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bouté contre la mince saillie, lui manquait, s'il glissait un peu plus bas, s'il se laissait aller au vertige, il était perdu.

-- Il faut le sauver! dit Hulda.

-- Oui, il le faut! répondit Joël. Avec du sang-froid, nous arriverons jusqu'à lui!

Joël poussa alors un long cri. Il fut entendu du voyageur, dont la tête se retourna de son côté. Puis, pendant quelques instants, Joël chercha à reconnaître ce qu'il y aurait de plus prompt et de plus sûr à faire pour le tirer de ce mauvais pas.

-- Hulda, dit-il, tu n'as pas peur?

-- Non, frère!