Un billet de loterie (Le numéro 9672)

Chapter 3

Chapter 33,905 wordsPublic domain

Hulda, en effet, était très frappée de cette persistance de Ole à toujours lui parler dans ses lettres de cette fortune qu'il comptait trouver à son retour. Sur quoi le brave garçon fondait-il cette espérance? Hulda ne pouvait le deviner, et il lui tardait de le savoir. Qu'on excuse cette impatience si naturelle. Était-ce donc une vaine curiosité de sa part? Point. Ce secret la regardait bien un peu. Non qu'elle fût ambitieuse, l'honnête et simple fille, ni que ses visées d'avenir se fussent jamais haussées à ce qu'on appelle la richesse. L'affection de Ole lui suffisait, elle devait lui suffire toujours. Si la fortune venait, on l'accueillerait sans grande joie. Si elle ne venait pas, on s'en passerait sans grand déplaisir.

C'est précisément ce que se disaient Hulda et Joël, le lendemain du jour où la dernière lettre de Ole était arrivée à Dal. Là-dessus ils pensaient de la même façon -- comme sur tout le reste, d'ailleurs.

Et alors Joël d'ajouter:

-- Non! Cela n'est pas possible, petite soeur! Il faut que tu me caches quelque chose!

-- Moi!... te cacher?...

-- Oui! Que Ole soit parti sans te dire au moins un peu de son secret... ce n'est pas croyable!

-- T'en a-t-il dit un mot, Joël? répondit Hulda.

-- Non, soeur. Mais moi, je ne suis pas toi.

-- Si, tu es moi, frère.

-- Je ne suis pas le fiancé de Ole.

-- Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur l'atteignait, s'il ne revenait pas de ce voyage, tu serais frappé comme moi, et tes larmes couleraient comme les miennes!

-- Ah! petite soeur, répondit Joël, je te défends bien d'avoir de ces idées! Ole ne pas revenir de ce dernier voyage qu'il fait aux grandes pêches! Est-ce que tu parles sérieusement, Hulda?

-- Non, sans doute, Joël. Et pourtant, je ne sais... Je ne peux me défendre de certains pressentiments... de vilains rêves!...

-- Des rêves, chère Hulda, ne sont que des rêves!

-- Sans doute, mais d'où viennent-ils?

-- De nous-mêmes et non d'en haut. Tu crains, et ce sont tes craintes qui hantent ton sommeil. D'ailleurs, il en est presque toujours ainsi, quand on a vivement désiré une chose et que le moment approche où les désirs vont se réaliser.

-- Je le sais, Joël.

-- Vraiment, je te croyais plus ferme, petite soeur! Oui! plus énergique! Comment, tu viens de recevoir une lettre dans laquelle Ole te dit que le _Viken _sera de retour avant un mois, et tu te mets de pareils soucis dans la tête!...

-- Non... dans le coeur, mon Joël!

-- Et, au fait, reprit Joël, nous sommes déjà au 19 avril. Ole doit revenir du 15 au 20 mai. Il n'est donc pas trop tôt de commencer les préparatifs du mariage.

-- Y penses-tu, Joël?

-- Si j'y pense, Hulda! Je pense même que nous avons peut-être déjà trop tardé! Songes-y donc! Un mariage qui va mettre en joie non seulement Dal, mais les gaards voisins. J'entends que cela soit très beau, et je vais m'occuper d'arranger les choses!

C'est que ce n'est pas une petite affaire, une cérémonie de ce genre dans les campagnes de la Norvège en général et du Telemark en particulier. Non! cela ne va pas sans quelque bruit.

Il s'ensuit donc que, le jour même, Joël eut à ce sujet un entretien avec sa mère. C'était peu d'instants après que dame Hansen avait été si vivement impressionnée par la rencontre de cet homme qui venait de lui annoncer la prochaine visite de M. Sandgoïst, de Drammen. Elle était allée s'asseoir dans le fauteuil de la grande salle, et, là, tout absorbée, faisait machinalement tourner son rouet.

Joëlle vit bien, sa mère était encore plus tourmentée que d'habitude; mais comme elle répondait invariablement «qu'elle n'avait rien», lorsqu'on l'interrogeait à cet égard, son fils ne voulut lui parler que du mariage de Hulda.

-- Ma mère, dit-il, vous le savez, nous avons appris par la dernière lettre de Ole qu'il sera vraisemblablement de retour au Telemark dans quelques semaines.

-- C'est à souhaiter, répondit dame Hansen, et puisse-t-il n'éprouver aucun retard!

-- Voyez-vous quelque inconvénient à ce que nous fixions au 25 mai la date du mariage?

-- Aucun, si Hulda y consent.

-- Son consentement est tout donné déjà. Et maintenant, je vous demanderai, ma mère, si votre intention n'est pas de faire bien les choses à cette occasion.

-- Qu'entends-tu par «faire bien les choses»? répondit dame Hansen, sans lever les yeux de son rouet.

-- J'entends, avec votre agrément, cela va de soi, ma mère, que la cérémonie se rapporte avec notre situation dans le bailliage. Nous devons y convier nos connaissances, et, si la maison ne peut suffire à nos hôtes, il n'est pas un voisin qui ne s'empressera de les héberger.

-- Quels seraient ces hôtes, Joël?

-- Mais je pense qu'il faudra inviter tous nos amis de Moel, de Tiness, de Bamble, et je m'en charge. J'imagine aussi que la présence de MM. Help frères, les armateurs de Bergen, ne pourra que faire honneur à la famille, et, avec votre agrément, je le répète, je leur offrirai de venir passer une journée à Dal. Ce sont de braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sûr qu'ils accepteront.

-- Est-il donc si nécessaire, répondit dame Hansen, de traiter ce mariage avec tant d'importance?

-- Je le pense, ma mère, et cela me paraît bon, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'auberge de Dal, qui ne s'est pas dépréciée, que je sache, depuis la mort de notre père?

-- Non... Joël... non!

-- N'est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins dans l'état où il l'a laissée? Donc, il me paraît utile de donner quelque retentissement au mariage de ma soeur.

-- Soit, Joël.

-- D'autre part, n'est-il pas temps que Hulda commence ses préparatifs, afin qu'aucun retard ne puisse venir d'elle? Que répondez-vous, ma mère, à ma proposition?

-- Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu'il faut!... répondit dame Hansen.

Peut-être trouvera-t-on que Joël se pressait un peu, qu'il eût été plus raisonnable d'attendre le retour de Ole, pour fixer la date du mariage et surtout en commencer les préparatifs. Mais, comme il le disait, ce qui serait fait ne serait plus à faire. Et puis, cela distrairait Hulda de s'occuper des mille détails que comporte une cérémonie de ce genre. Il importait de ne pas laisser à ses pressentiments, que rien ne justifiait d'ailleurs, le temps de prendre le dessus.

Et d'abord il fallait songer à la fille d'honneur. Mais qu'on ne s'inquiète pas! Le choix était déjà fait. C'était une aimable demoiselle de Bamble, l'intime amie de Hulda. Son père, le fermier Helmboë, dirigeait un des gaards les plus importants de la province. Ce brave homme n'était pas sans une certaine fortune. Depuis longtemps déjà, il avait apprécié le caractère généreux de Joël, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l'appréciait pas moins à sa manière. Il était donc probable que, dans un temps prochain, après que Siegfrid aurait servi de fille d'honneur à Hulda, Hulda lui en servirait à son tour. Cela se fait en Norvège. Le plus souvent, même, ces agréables fonctions sont réservées aux femmes mariées. C'était donc un peu par dérogation, au profit de Joël, que Siegfrid Helmboë devait assister en cette qualité Hulda Hansen.

Grosse question, pour la fiancée comme pour la fille d'honneur, cette toilette qu'elles mettront le jour de la cérémonie.

Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme intention d'y paraître tout à son avantage. Prévenue par un petit mot de son amie Hulda -- Joël avait tenu à le lui remettre en main propre -- elle s'occupa, sans perdre un instant, de ce travail qui n'est pas sans donner quelque souci.

Il s'agissait, en effet, d'un certain corsage dont la broderie, à dessins réguliers, devait être combinée de manière à renfermer la taille de Siegfrid comme dans un émail cloisonné. Puis, on parlait aussi d'une jupe recouvrant une série de jupons, dont le nombre serait en rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui faire perdre des grâces de sa personne. Quant aux bijoux, quelle affaire que de choisir la plaque centrale du collier à filigrane d'argent mêlé de perles, les broches du corsage en argent doré ou en cuivre, les pendeloques en forme de coeur avec disques mobiles, les doubles boutons qui servent à agrafer le col de la chemise, la ceinture de laine ou de soie rouge, d'où partent quatre rangées de chaînettes, les bagues avec petits glands qui s'entrechoquent harmonieusement, les boucles d'oreilles et les bracelets en argent ajouré, enfin toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, à vrai dire, l'or n'est qu'en mince feuille, l'argent en étamage, l'orfèvrerie en estampage, dont les perles sont du verre soufflé et les diamants du cristal! Mais encore convenait-il que l'oeil fût satisfait de l'ensemble. Et, s'il le fallait, Siegfrid n'hésiterait pas à aller visiter les riches magasins de M. Benett, de Christiania, pour y faire ses emplettes. Son père ne s'y opposerait point. Loin de là! L'excellent homme laissait volontiers faire sa fille. Siegfrid, d'ailleurs, était assez raisonnable pour ne pas mettre à sec la bourse paternelle. Enfin, ce qui importait par-dessus tout, c'était que, ce jour-là, Joël la trouvât tout à son avantage.

Quant à Hulda, c'était non moins grave. Mais les modes sont impitoyables et donnent bien du mal aux fiancées dans le choix de leur toilette de mariage.

Hulda allait enfin abandonner les longues nattes enrubannées qui s'échappaient de son bonnet de jeune fille, et la haute ceinture à fermoir, retenant son tablier sur sa jupe écarlate. Elle ne porterait plus les fichus de fiançailles que Ole lui avait donnés en partant, ni le cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir brodé où sont renfermés la cuiller d'argent à manche court, le couteau, la fourchette, l'étui à aiguilles -- autant d'objets dont une femme doit faire un constant emploi dans le ménage.

Non! Au jour prochain des noces, la chevelure de Hulda flotterait librement sur ses épaules, et elle était si abondante qu'il ne serait pas nécessaire d'y mêler ces postiches de lin dont abusent les jeunes Norvégiennes moins favorisées de la nature. En somme, pour son vêtement comme pour ses bijoux, Hulda n'aurait qu'à puiser dans le coffre de sa mère. En effet, ces éléments de toilette se transmettent de mariage en mariage à toutes les générations de la même famille. Ainsi voit-on réapparaître le pourpoint brodé d'or, la ceinture de velours, la jupe de soie unie ou bariolée, les bas de wadmel, la chaîne d'or du cou et la couronne -- cette fameuse couronne scandinave, conservée dans le mieux fermé des bahuts, magnifique cartonnage doré qui se relève en bosses, tout constellé d'étoiles ou tout enguirlandé de feuillage, enfin, l'équivalent de la couronne de fleurs d'oranger en d'autres pays de l'Europe. Ce qui est certain, c'est que ce nimbe rayonnant avec ses filigranes délicats, ses pendeloques sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer d'une façon charmante le joli visage de Hulda. La «fiancée couronnée», comme on dit, ferait honneur à son époux. Lui, serait digne d'elle dans son flambant costume de mariage -- jaquette courte à boutons d'argent très rapprochés, chemise empesée à corolle droite, gilet à liséré soutaché de soie, culotte étroite, rattachée au genou avec des bouquets de floches laineuses, feutre mou, bottes jaunâtres, et, à la ceinture, dans sa gaine de cuir, le couteau scandinave, le «dolknif», dont est toujours muni le vrai Norvégien.

Ainsi donc, de part et d'autre, il y aurait de quoi s'occuper sérieusement. Ce ne serait pas trop de quelques semaines, si l'on voulait que tout fût fini avant l'arrivée de Ole Kamp. Après tout, si Ole était de retour un peu plus tôt qu'il ne l'avait dit, et si Hulda n'était pas prête, Hulda ne s'en plaindrait pas, Ole non plus.

C'est à ces diverses occupations que se passèrent les dernières semaines d'avril et les premières de mai. De son côté, Joël était allé faire lui-même ses invitations, profitant de ce que son métier de guide lui laissait alors quelques loisirs.

On remarqua même qu'il devait avoir nombre d'amis à Bamble, car il y alla souvent. S'il ne s'était pas rendu à Bergen, afin d'inviter MM. Help frères, du moins leur avait-il écrit. Et, comme il le pensait, ces honnêtes armateurs, avaient accepté, non sans empressement, l'invitation d'assister au mariage de Ole Kamp, le jeune maître du _Viken._

Cependant, le 15 mai était arrivé. D'un jour à l'autre, on pouvait donc s'attendre à voir Ole descendre de sa kariol, ouvrir la porte, s'écrier de sa voix joyeuse:

-- C'est moi!... Me voilà! Il ne fallait plus qu'un peu de patience. D'ailleurs, tout était prêt. Siegfrid, de son côté, n'avait besoin que d'un signe pour apparaître dans tous ses atours.

Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre que les courriers eussent apportée de Terre-Neuve.

-- Il ne faut pas s'en étonner, petite soeur, répétait souvent Joël. Un navire à voiles peut avoir des retards. La traversée est longue de Saint-Pierre-Miquelon à Bergen. Ah! que n'est-ce un bateau à vapeur, ce _Viken, _et que n'en suis-je la machine! Comme je le pousserais contre vents et marée, quand je devrais éclater en arrivant au port!

Il disait tout cela parce qu'il voyait bien l'inquiétude de Hulda grandir de jour en jour.

Précisément, il y avait alors grand mauvais temps au Telemark. De rudes vents balayaient les hauts fields, et ces vents, qui soufflaient de l'ouest, venaient d'Amérique.

-- Ils devraient pourtant favoriser la marche du _Viken! _répétait souvent la jeune fille.

-- Sans doute, répondait Joël, mais s'ils sont trop forts, ils peuvent le gêner aussi et l'obliger à tenir tête à l'ouragan. On ne fait pas ce qu'on veut sur mer!

-- Ainsi, tu n'es pas inquiet, Joël?

-- Non, Hulda, non! Cela est très fâcheux, mais rien de plus naturel que ces retards! Non! Je ne suis pas inquiet, et il n'y a vraiment pas lieu de l'être!

Le 19, il arriva à l'auberge un voyageur qui eut besoin d'un guide. Il s'agissait de le conduire jusque sur la limite du Hardanger en passant par les montagnes. Bien que très contrarié de laisser Hulda à elle-même, son frère ne pouvait refuser ses services. Ce serait une absence de quarante-huit heures au plus, et Joël comptait bien trouver Ole à son retour. La vérité est que le brave garçon commençait à être très tourmenté. Il partit donc dans la matinée, le coeur gros, il faut bien le dire.

Le lendemain, précisément, vers une heure après midi, on frappait à la porte de l'auberge.

-- Serait-ce Ole! s'écria Hulda. Elle alla ouvrir. Sur le seuil se tenait un homme en manteau de voyage, juché sur le siège de sa kariol, et dont le visage lui était inconnu.

VI

-- C'est ici l'auberge de dame Hansen?

-- Oui, monsieur, répondit Hulda.

-- Dame Hansen est-elle là?

-- Non, mais elle va rentrer.

-- Bientôt?

-- À l'instant, et si vous avez à lui parler...

-- Du tout. Je n'ai rien à lui dire.

-- Voulez-vous une chambre?

-- Oui, la plus belle de la maison!

-- Faut-il vous préparer à dîner?

-- Le plus vite possible, et veillez à ce qu'on me serve tout ce qu'il y a de meilleur!

Tels furent les propos qui s'échangèrent entre Hulda et le voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de la kariol dont il s'était servi pour venir jusqu'au coeur du Telemark, à travers les forêts, les lacs et les vallées de la Norvège centrale.

On connaît la kariol, cet engin de locomotion qu'affectionnent particulièrement les Scandinaves. Deux longs brancards entre lesquels se meut un cheval carré d'encolure, à robe jaunâtre et raie mulassière, dirigé par un simple mors de corde, passé non à sa bouche, mais à son nez -- deux grandes roues maigres, dont l'essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse coloriée, à peine assez large pour une personne -- pas de capote, pas de garde-crotte, pas de marchepied -- derrière la caisse, une planchette sur laquelle se juche le skydskarl. Le tout ressemble à quelque énorme araignée, dont la double toile serait formée par les deux roues de l'appareil. Et c'est avec cette machine rudimentaire que l'on peut faire des relais de quinze à vingt kilomètres sans trop de fatigue.

Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir le cheval. Alors ce personnage se releva, se secoua, mit pied à terre, non sans quelques efforts qui se traduisirent par des maugréements d'assez mauvaise humeur.

-- On peut remiser ma kariol? demanda-t-il d'un ton rude, en s'arrêtant sur le seuil de la porte.

-- Oui, monsieur, répondit Hulda.

-- Et donner à manger à mon cheval?

-- Je vais le faire mettre à l'écurie.

-- Qu'on en ait soin!

-- Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous comptez rester quelques jours à Dal?

-- Je n'en sais rien. La kariol et le cheval furent conduits à un petit hangar, bâti dans l'enclos même, sous l'abri des premiers arbres, au pied de la montagne. C'était la seule écurie-remise qu'il y eût à l'auberge, mais elle suffisait au service de ses hôtes. Un instant après, le voyageur était installé dans la meilleure chambre, comme il l'avait demandé. Là, après s'être débarrassé de sa houppelande, il se chauffait devant un bon feu de bois sec qu'il avait fait allumer. Pendant ce temps, afin de satisfaire son humeur peu accommodante, Hulda recommandait à la piga de préparer le meilleur dîner possible -- une forte fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison d'été, aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de l'auberge.

Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien qu'il eût déjà dépassé la soixantaine. Maigre, un peu courbé, de moyenne taille, une tête osseuse, une face glabre, un nez pointu, des yeux petits avec un regard perçant derrière de grosses lunettes, un front le plus souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu'il pût jamais s'en échapper de bonnes paroles, de longues mains crochues -- c'était un type de prêteur sur gages ou d'usurier. Hulda eut le pressentiment que ce voyageur ne devait rien apporter d'heureux dans la maison de dame Hansen.

Qu'il fût Norvégien, rien de plus sûr; mais du type scandinave il avait surtout pris les côtés vulgaires. Son costume de voyage comprenait un chapeau de forme basse à larges bords, un vêtement en drap blanchâtre, veste croisée sur la poitrine, culotte rattachée au genou par l'ardillon d'une courroie de cuir, et, sur le tout, une sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de peau de mouton -- ce que motivaient les soirées et les nuits très froides encore à la surface des plateaux et dans les vallées du Telemark.

Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l'avait pas demandé. Mais elle ne pouvait tarder à l'apprendre, puisqu'il fallait qu'il l'inscrivît sur le livre de l'auberge.

En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui annonça l'arrivée d'un voyageur qui avait demandé le meilleur dîner et la meilleure chambre. Quant à savoir s'il prolongerait son séjour à Dal, elle l'ignorait; il ne s'était point prononcé à cet égard.

-- Et il n'a pas dit son nom? demanda dame Hansen.

-- Non, ma mère.

-- Ni d'où il venait?

-- Non.

-- C'est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux que Joël ne soit pas de retour pour se mettre à sa disposition. Comment ferons-nous s'il demande un guide?

-- Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit Hulda. C'est un homme déjà âgé...

-- Si ce n'est point un touriste, que vient-il faire à Dal? dit dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu'à sa fille, et d'un ton qui dénotait une certaine inquiétude.

À cette question, Hulda ne pouvait répondre, puisque le voyageur n'avait rien fait connaître de ses projets.

Une heure après son arrivée, cet homme entra dans la grande salle qui était contiguë à sa chambre. À la vue de dame Hansen, il s'arrêta un instant sur le seuil.

Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que son hôtesse l'était à lui-même. Aussi s'avança-t-il vers elle, et, après l'avoir regardée par-dessus ses lunettes:

-- Dame Hansen, je pense? dit-il, sans que le chapeau qu'il avait sur la tête eût même été touché de la main.

-- Oui, monsieur, répondit dame Hansen.

Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme sa fille, un trouble dont celui-ci dut s'apercevoir.

-- Ainsi, c'est bien vous dame Hansen, de Dal?

-- Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque chose de particulier à me dire?

-- Aucunement. Je voulais seulement faire votre connaissance. Ne suis-je pas votre hôte? Et maintenant, veillez à ce qu'on me serve à dîner le plus tôt possible.

-- Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous voulez passer dans la salle à manger...

-- Je le veux! Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que lui montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis près de la fenêtre devant une petite table proprement servie. Le dîner était assurément bon. Aucun touriste -- même des plus difficiles - - n'y eût trouvé à reprendre. Cependant, ce personnage peu endurant n'épargna pas les signes et les paroles de mécontentement -- les signes surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On pouvait se demander, vraiment, si c'était à son mauvais estomac, ou à son mauvais caractère qu'il devait d'être si exigeant. Le potage aux cerises et aux groseilles ne lui convint qu'à demi, bien qu'il fût excellent. Il ne toucha que des lèvres au saumon et au hareng mariné. Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant, quelques légumes bien accommodés, ne parurent point lui plaire. Il n'y eut pas jusqu'à sa bouteille de Saint-Julien et à sa demi-bouteille de champagne dont il ne se montrât mécontent, bien qu'elles vinssent authentiquement des bonnes caves de France. Il s'ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur n'eut pas un seul _tack for mad _pour son hôtesse. Après le dîner, ce mal embouché alluma sa pipe, sortit de la salle et vint se promener sur les bords du Maan. Une fois arrivé sur la rive, il se retourna. Ses regards ne quittaient plus l'auberge. Il semblait qu'il l'étudiât sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation, comme s'il eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes et les fenêtres. Alors, s'étant approché des poutres horizontalement disposées à la base de la maison, il y fit deux ou trois entailles avec la pointe de son dolknif, comme s'il eût cherché à reconnaître la qualité du bois et son état de conservation. Voulait-il donc se rendre compte de ce que valait l'auberge de dame Hansen? Prétendait-il s'en rendre acquéreur, bien qu'elle ne fût point à vendre? C'était au moins fort étrange. Puis, après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés d'un pas métrique, et le mouvement de son crayon sur une page de son carnet indiqua qu'il les multipliait l'un par l'autre.

Et, à chaque instant, c'étaient des hochements de tête, des froncements de sourcil, des hums! peu approbateurs.

Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille l'observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel bizarre personnage avaient-elles donc affaire? Quel était le but du voyage de ce maniaque? En vérité, il était regrettable que tout cela se passât en l'absence de Joël, puisque ce voyageur allait rester toute la nuit dans l'auberge.

-- Si c'était un fou? dit Hulda.

-- Un fou?... Non! répondit dame Hansen. Mais c'est au moins un homme singulier.

-- Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on reçoit dans sa maison, dit la jeune fille.

-- Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce voyageur soit rentré, aie soin de porter dans sa chambre le livre de l'auberge.

-- Oui, ma mère.

-- Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom!

Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une petite pluie fine commença à tomber, remplissant la vallée d'un nuage de brumaille qui mouillait jusqu'à mi-montagne. Le temps était peu propice à la promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen, après avoir remonté le sentier jusqu'à la scierie, revint-il à l'auberge où il demanda un petit verre de brandevin. Sans dire un mot de plus, sans souhaiter le bonsoir à personne, après avoir pris le chandelier de bois dont la bougie était allumée, il rentra dans sa chambre, il en verrouilla la porte, et on ne l'entendit plus de toute la nuit.