Un billet de loterie (Le numéro 9672)

Chapter 2

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Aussi, réputation faite, dans tous les pays du nord de l'Europe, pour l'auberge de Dal.

On peut le voir, d'ailleurs, en feuilletant le livre aux feuilles jaunâtres sur lesquelles les voyageurs signent volontiers de leur nom quelque compliment à l'adresse de dame Hansen. Pour la plupart, ce sont des Suédois, des Norvégiens, venus de tous les points de la Scandinavie.

Cependant, les Anglais y sont en grand nombre, et l'un d'eux, pour avoir attendu une heure que le sommet du Gousta se dégageât de ses vapeurs matinales, a britanniquement écrit sur une des pages:

_Patientia omnia vincit._

Il y a également quelques Français, dont l'un, qu'il vaut mieux ne pas nommer, s'est permis d'écrire:

«Nous n'avons qu'à nous louer de la réception qu'on nous a «fait» dans cette auberge!»

Peu importe la faute grammaticale, après tout! Si la phrase est plus reconnaissante que française, elle n'en rend pas moins hommage à dame Hansen et à sa fille, la charmante Hulda du Vestfjorddal.

III

Sans être trop versé dans la science ethnographique, on peut croire, avec plusieurs savants, qu'il existe une certaine parenté entre les hautes familles de l'aristocratie anglaise et les anciennes familles du royaume scandinave. On en trouve de nombreuses preuves dans ces noms d'ancêtres qui sont identiques entre les deux pays. Et pourtant, il n'y a pas d'aristocratie en Norvège. Mais, si la démocratie domine, cela ne l'empêche pas d'être aristocratique au plus haut point. Tous sont égaux en haut, au lieu de l'être en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se dresse encore l'arbre généalogique, qui n'a point dégénéré pour avoir repris racine en terre plébéienne. Là s'écartèlent les blasons des familles nobles des époques féodales, dont ces simples paysans descendent.

Il en était ainsi des Hansen, de Dal, parents, à un degré très éloigné, sans doute, de ces pairs d'Angleterre, créés à la suite de l'invasion du Rollon de Normandie. Et s'ils n'en possédaient plus la situation ni la richesse, du moins en avaient-ils conservé la fierté originelle, ou, plutôt, la dignité, qui est à sa place dans toutes les conditions sociales.

Peu importait, d'ailleurs! Quoiqu'il eût des ancêtres de haute naissance, Harald Hansen n'en était pas moins aubergiste à Dal. La maison lui venait de son père et de son grand-père, dont il rappelait volontiers la situation dans le pays. Après lui, sa femme avait continué d'y exercer cette profession de manière à mériter l'estime publique.

Harald avait-il fait fortune à ce métier? On ne sait. Mais il avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda, sans que le début de la vie eût été trop dur à ses deux enfants. Et même, un fils d'une soeur de sa femme, Ole Kamp, que la mort de son père et de sa mère devait bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par lui comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits êtres qui ne viennent au monde que pour le quitter aussitôt. Du reste, Ole Kamp montra pour ses parents adoptifs une reconnaissance toute filiale. Rien ne devait jamais rompre ce lien qui l'unissait à la famille Hansen. Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le nouer pour la vie.

Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ. Sans compter l'auberge de Dal, il laissait à sa veuve un petit «soeter», situé dans la montagne. Le soeter n'est qu'une sorte de ferme isolée, d'un rapport généralement médiocre, quand il n'est pas nul. Or, les dernières saisons n'avaient point été bonnes. Toute culture avait souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces «nuits de fer», comme les appelle le paysan norvégien, nuits de bise et de glace, qui dessèchent tout germe jusqu'au plus profond de l'humus. De là, ruine pour les paysans du Telemark et du Hardanger.

Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s'en tenir sur sa situation, elle n'en avait jamais rien dit à personne, pas même à ses enfants. D'un caractère froid et taciturne, elle était peu communicative -- ce dont Hulda et Joël souffraient visiblement. Mais, avec ce respect pour le chef de famille, inné dans les pays du Nord, ils s'étaient tenus sur une réserve qui ne laissait pas de leur être très pénible. D'ailleurs, dame Hansen ne demandait pas volontiers aide ou conseil, étant absolument convaincue de la sûreté de son jugement -- très norvégienne sous ce rapport.

Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L'âge, s'il avait blanchi ses cheveux, n'avait point courbé sa haute taille, ni amoindri la vivacité de son regard d'un bleu intense, dont l'azur se retrouvait inaltéré dans les yeux de sa fille. Seul son teint avait pris la nuance jaunâtre d'un vieux papier de procédure, et quelques rides commençaient à sillonner son front.

La «madame», comme on dit en pays scandinave, était invariablement vêtue d'une jupe noire à gros plis, en signe du deuil qu'elle ne quittait plus depuis la mort de Harald. Des entournures de son corsage brunâtre sortaient les manches d'une chemise en coton écru. Un fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par de larges agrafes. Elle était toujours coiffée d'un épais bonnet de soie, sorte de béguin qui tend à disparaître des modes du jour. Assise droite, dans le fauteuil de bois, la grave hôtesse de Dal n'abandonnait son rouet que pour fumer une petite pipe en écorce de bouleau, dont les vapeurs l'entouraient d'un léger nuage.

En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien triste sans la présence des deux enfants!

Un brave garçon, Joël Hansen! Vingt-cinq ans, bien découplé, de haute taille, comme les montagnards norvégiens, l'air fier, sans forfanterie, l'allure hardie, sans témérité. C'était un blond presque châtain, avec des yeux bleus presque noirs. Son costume faisait valoir ses puissantes épaules qui ne pliaient pas aisément, sa large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l'aise les poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux, ses jambes faites aux plus pénibles ascensions des hauts fields du Telemark. En tenue habituelle, on eût dit un cavalier. Sa jaquette bleuâtre, avec épaulettes, serrée à la taille, se croisait sur la poitrine par deux longues pattes verticales et s'agrémentait dans le dos de dessins en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la Bretagne. Son col de chemise s'évasait en entonnoir. Sa culotte jaune se rattachait au-dessous du genou par une jarretière à boucle. Sur sa tête s'inclinait un chapeau brun à larges bords avec ganse noire et lisières rouges. À ses jambes s'adaptaient des guêtres de bure ou des bottes à fortes semelles, plates de talons, dont le cou-de-pied se dessinait imparfaitement sous le chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer.

De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage du Telemark et jusqu'au fond des montagnes du Hardanger. Toujours prêt à partir, toujours infatigable, il méritait d'être comparé à ce héros norvégien, Rollon le Marcheur, célèbre dans les légendes du pays. Entre-temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui viennent volontiers tirer le «riper», ce ptarmigan plus gros que celui des Hébrides, et le «jerper», cette perdrix plus délicate que la grouse d'Écosse. L'hiver arrivé, c'était la chasse aux loups qui le réclamait, lorsque ces carnassiers, poussés par la faim, s'aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des lacs glacés. Puis, l'été, c'était la chasse à l'ours, quand cet animal, suivi de ses petits, vient chercher sa nourriture d'herbe fraîche et qu'il faut le poursuivre à travers les plateaux d'une altitude de mille à douze cents pieds. Plus d'une fois, Joël ne dut la vie qu'à sa force prodigieuse, qui le rendait capable de résister aux étreintes de ces formidables bêtes, et à son imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s'en dégager.

Enfin, lorsqu'il n'y avait ni touriste à guider dans la vallée du Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les fields, Joël s'occupait du petit soeter, situé à quelques milles dans la montagne. Là, un jeune berger, aux gages de dame Hansen, était employé à la garde d'une demi-douzaine de vaches et d'une trentaine de moutons -- le soeter ne comprenant que des pâturages sans aucune sorte de culture.

De sa nature, Joël était obligeant et serviable. Connu dans tous les gaards du Telemark, c'est dire qu'il était aimé dans tous. Quant aux trois êtres pour lesquels il éprouvait une affection sans bornes, c'étaient, avec sa mère, son cousin Ole et sa soeur Hulda.

Lorsque Ole Kamp avait quitté Dal pour s'embarquer une dernière fois, combien Joël regretta de ne pouvoir doter Hulda pour lui garder son fiancé! En vérité, s'il eût été habitué à la mer, il n'aurait pas hésité à partir à la place de son cousin. Mais il fallait quelque argent pour les débuts du nouveau ménage. Or, dame Hansen n'ayant pris aucun engagement, Joël avait compris qu'elle ne pouvait rien distraire du bien de famille. Ole avait donc dû s'en aller au loin, de l'autre côté de l'Atlantique. Joël l'avait conduit jusqu'aux dernières limites de leur vallée, sur la route de Bergen. Là, après l'avoir longtemps serré dans ses bras, il lui avait souhaité bon voyage et heureux retour. Puis, il était revenu consoler sa soeur qu'il aimait d'un amour à la fois fraternel et paternel.

Hulda, à cette époque, avait dix-huit ans. Ce n'était pas la «piga», ainsi qu'on appelle la servante dans les auberges norvégiennes, mais plutôt la «fraken», la miss des Anglais, «la mademoiselle», comme sa mère était «la madame» de la maison. Quel charmant visage, encadré de cheveux blonds, un peu dorés, sous un léger bonnet de linge, dégagé en arrière pour laisser tomber de longues nattes! Quelle jolie taille sous ce corsage d'étoffe rouge à lisérés verts, bien ajusté au buste, entrouvert sur le plastron, orné de broderies en couleurs, surmonté de la chemisette blanche dont les manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet de rubans! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon rouge à fermoirs d'argent filigrané, qui retenait la jupe verdâtre, doublée du tablier à losanges multicolores, et sous lequel apparaissait le bas blanc, engagé dans cette fine chaussure du Telemark, effilée à sa pointe.

Oui! la fiancée de Ole était charmante avec cette physionomie un peu mélancolique des filles du Nord, mais souriante aussi. En la voyant, on songeait volontiers à cette Hulda la Blonde, dont elle portait le nom, et que la mythologie scandinave laisse errer, comme la fée heureuse, autour du foyer domestique.

Sa réserve de fille modeste et sage ne lui ôtait rien de la grâce avec laquelle elle accueillait les hôtes d'un jour qui s'arrêtaient à l'auberge de Dal. On le savait dans le monde des touristes. N'était-ce pas déjà une attraction de pouvoir échanger avec Hulda le «shake-hand», cette cordiale poignée de main qui se donne à tous et à toutes?

Et, après lui avoir dit:

-- Merci pour ce repas, _Tack for mad!_

Quoi de plus agréable que de lui entendre répondre de sa voix fraîche et sonore:

-- Puisse-t-il vous faire du bien, _Wed bekomme!_

IV

Ole Kamp était parti depuis un an. Il l'avait dit dans sa lettre - - une rude campagne, cette campagne d'hiver sur les parages de New Found Land! On y gagne bien son argent, quand on en gagne. Il y a là-bas des coups de vent d'équinoxe qui surprennent les bâtiments, au large des îles, et détruisent en quelques heures toute une flottille de pêche. Mais le poisson pullule sur ce haut fond de Terre-Neuve, et les équipages, lorsqu'ils sont favorisés, trouvent une large compensation aux fatigues comme aux dangers de ce trou à tempêtes.

Du reste, les Norvégiens sont de bons marins. Ils ne boudent point à la besogne. Au milieu des fiords du littoral, depuis Christiansand jusqu'au cap Nord, entre les récifs du Finmark, à travers les passes des Loffoden, les occasions ne leur manquent pas de se familiariser avec les fureurs de l'Océan. Lorsqu'ils traversent l'Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines pêcheries de Terre-Neuve, ils ont déjà fait preuve de courage. Pendant leur enfance, ce qu'ils ont reçu de coups de queue d'ouragan, sur la côte européenne, les a mis à même d'affronter les coups de tête des mêmes tempêtes sur le New Found Land. Ils attrapent la bourrasque à son début, voilà toute la différence.

Les Norvégiens ont de qui tenir, d'ailleurs. Leurs ancêtres étaient d'intrépides gens de mer, à l'époque où les Hansen avaient accaparé le commerce de l'Europe septentrionale. Peut-être furent-ils un peu pirates dans les anciens temps; mais la piraterie c'était alors la façon de procéder. Sans doute, le commerce s'est bien moralisé depuis, bien qu'il soit permis de penser qu'il reste encore quelque chose à faire.

Quoi qu'il en soit, les Norvégiens étaient d'audacieux navigateurs, ils le sont aujourd'hui, ils le seront toujours. Ole Kamp n'était pas homme à démentir les promesses de son origine. Son apprentissage, son initiation à ces durs travaux, c'est à un vieux maître au cabotage de Bergen qu'il les devait. Toute son enfance s'était passée dans ce port, l'un des plus fréquentés du royaume scandinave. Avant de prendre la grande mer, il avait été un audacieux gamin des fiords, un dénicheur d'oiseaux aquatiques, un pêcheur de ces innombrables poissons qui servent à fabriquer le stock-fish. Puis, devenu mousse, il a commencé à naviguer sur la Baltique, au large de la mer du Nord, et même jusqu'aux parages de l'Océan polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages à bord des grands navires de pêche, et obtint le grade de maître, quand il eut plus de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-trois.

Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir revoir la famille qu'il aimait, la seule qui lui restât au monde.

Et alors, quand il se trouvait à Dal, quel compagnon digne de Joël! Il le suivait dans ses courses, à travers les montagnes, jusque sur les plus hauts plateaux du Telemark. Les fields après les fiords, ça lui allait à ce jeune marin, et il ne restait jamais en arrière, à moins que ce ne fût pour tenir compagnie à sa cousine Hulda.

Une étroite amitié s'établit peu à peu entre Ole et Joël. Ce fut par une conséquence tout indiquée que ce sentiment prit une autre forme à l'égard de la jeune fille. Et comment Joël ne l'eût-il pas encouragé? Où sa soeur aurait-elle trouvé dans toute la province un meilleur garçon, une nature plus sympathique, un caractère plus dévoué, un coeur plus chaud? Ole pour mari, le bonheur de Hulda était assuré. Ce fut donc avec l'agrément de sa mère et de son frère que la jeune fille se laissa aller sur la pente naturelle de ses sentiments. De ce que ces gens du Nord sont peu démonstratifs, il ne faudrait pas les taxer d'insensibilité. Non! C'est leur manière, à eux, et peut-être en vaut-elle bien une autre!

Enfin, un jour, tous quatre étant dans la grande salle, Ole dit, sans autre entrée en matière:

-- Il me vient une idée, Hulda!

-- Laquelle? répondit la jeune fille.

-- Il me semble que nous devrions nous marier!

-- Je le crois aussi.

-- Cela serait convenable, ajouta dame Hansen, comme si c'eût été une affaire discutée depuis longtemps déjà.

-- En effet, et de cette façon, Ole, répliqua Joël, je deviendrais tout naturellement ton beau-frère.

-- Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Joël, que je ne t'en aimerai que davantage...

-- Si c'est possible!

-- Tu le verras bien!

-- Ma foi, je ne demande pas mieux! répondit Joël, qui vint serrer la main de Ole.

-- Ainsi, c'est entendu, Hulda? demanda dame Hansen.

-- Oui, ma mère, répondit la jeune fille.

-- Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau temps que je t'aime sans le dire!

-- Moi aussi, Ole!

-- Comment cela m'est venu, je ne le sais guère.

-- Ni moi.

-- Sans doute, Hulda, c'est en te voyant chaque jour plus belle, et bonne de plus en plus...

-- Tu vas un peu loin, mon cher Ole!

-- Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire rougir, puisque c'est vrai! Est-ce que vous ne vous étiez pas aperçue, dame Hansen, que j'aimais Hulda?

-- Un peu.

-- Et toi, Joël?

-- Moi?... beaucoup!

-- Franchement, répondit Ole en souriant, vous auriez bien dû me prévenir!

-- Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen, est-ce qu'ils ne te paraîtront pas trop pénibles, une fois que tu seras marié?

-- Si pénibles, répondit Ole, que je ne voyagerai plus, quand le mariage sera fait!

-- Tu ne voyageras plus?...

-- Non, Hulda. Est-ce qu'il me serait possible de te quitter pendant de longs mois?

-- Ainsi, tu vas pour la dernière fois aller en mer?

-- Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me permettra de rapporter quelques économies, puisque MM. Help frères m'ont formellement promis de me donner part entière...

-- Ce sont de braves gens! dit Joël.

-- Tout ce qu'il y a de meilleur, répondit Ole, et bien connus, bien appréciés de tous les marins de Bergen!

-- Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne navigueras plus, qu'est-ce que tu feras?

-- Eh bien, je deviendrai le compagnon de Joël. J'ai de bonnes jambes, et si elles ne suffisent pas, je m'en fabriquerai en m'entraînant peu à peu. D'ailleurs, j'ai pensé à une affaire qui ne serait peut-être pas mauvaise. Pourquoi n'établirions-nous pas un service de messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards du Telemark? Les communications ne sont ni faciles ni régulières, et il y aurait peut-être quelque argent à gagner. Enfin, j'ai des idées, sans compter...

-- Quoi donc?

-- Rien! Nous verrons cela à mon retour. Mais je vous préviens que je suis bien décidé à tout faire pour que Hulda soit la femme la plus enviée du pays. Oui! J'y suis bien décidé.

-- Si tu savais, Ole, comme ce sera facile! répondit Hulda en lui tendant la main. N'est-ce pas à moitié fait déjà, et existe-t-il une aussi heureuse maison que notre maison de Dal?

Dame Hansen avait un instant détourné la tête.

-- Ainsi, reprit Ole en insistant d'un ton joyeux, l'affaire est convenue?

-- Oui, répondit Joël.

-- Et il n'y aura plus à en reparler?

-- Jamais.

-- Tu n'auras pas de regret, Hulda?

-- Aucun, mon cher Ole.

-- Quant à fixer la date du mariage, je pense qu'il vaut mieux attendre ton retour, ajouta Joël.

-- Soit, mais j'aurai bien du malheur, si avant un an je ne suis pas revenu pour conduire Hulda à l'église de Moel, où notre ami, le pasteur Andresen ne refusera pas de dire pour nous ses plus belles prières!

Et voilà comment avait été décidé le mariage de Hulda Hansen et de Ole Kamp.

Huit jours après, le jeune marin devait rejoindre son bord à Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs avaient été fiancés, suivant la touchante coutume des pays scandinaves.

Dans cette simple et honnête Norvège, l'habitude, le plus généralement, est de se fiancer avant de s'épouser. Quelquefois, même, le mariage n'est célébré que deux ou trois ans après. Cela ne rappelle-t-il pas ce qui se passait entre chrétiens aux premiers jours de l'Église? Mais il ne faudrait pas croire que les fiançailles ne soient qu'un simple échange de paroles, dont la valeur ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non! L'engagement est plus sérieux, et si cet acte n'est pas reconnu par la loi, du moins l'est-il par l'usage, cette loi naturelle.

Il s'agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole Kamp, d'organiser une cérémonie à laquelle présiderait le pasteur Andresen. Il n'y a pas de ministre du culte à Dal, ni dans la plupart des gaards environnants. En Norvège, d'ailleurs, on trouve certaines localités qui s'appellent «villes de dimanche», où s'élève le presbytère, le «proestegjelb». C'est là que se rassemblent, pour l'office, les principales familles de la paroisse. Elles y ont même un pied-à-terre dans lequel elles viennent s'établir pendant vingt-quatre heures, le temps d'accomplir leurs devoirs religieux. De là, on s'en retourne comme d'un pèlerinage. Dal, il est vrai, possède une chapelle. Toutefois le pasteur ne s'y rend que sur demande et pour des cérémonies qui ne sont point d'ordre public, mais privé.

Après tout, Moel n'est pas loin. Rien qu'un demi-mille -- soit à peu près dix kilomètres de France, depuis Dal jusqu'à l'extrémité du lac Tinn. Quant au pasteur Andresen, c'est un homme obligeant et un bon marcheur.

Le pasteur Andresen fut donc prié de venir aux fiançailles, en cette double qualité de ministre et d'ami de la famille Hansen. Elle le connaissait et il la connaissait de longue date. Il avait vu grandir Hulda et Joël. Il les aimait comme il aimait ce «jeune loup marin» de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel mariage. Il y avait là de quoi mettre en fête toute la vallée du Vestfjorddal.

Il s'ensuit que le pasteur Andresen prit son petit collet, son rabat de crêpe, son livre d'office, et partit un beau matin, par un temps assez pluvieux d'ailleurs. Il arriva en compagnie de Joël, qui était allé à sa rencontre à mi-route. On laisse à penser s'il fut bien reçu dans l'auberge de dame Hansen, et s'il eut la belle chambre du rez-de-chaussée, avec des branches de genévrier toutes fraîches, qui la parfumaient comme une chapelle.

Le lendemain, à la première heure, s'ouvrit la petite église de Dal. Là, devant le pasteur et sur son livre d'office, en présence de quelques amis et des voisins de l'auberge, Ole jura d'épouser Hulda, et Hulda jura d'épouser Ole, au retour du dernier voyage que le jeune marin allait entreprendre. Un an d'attente, c'est long, mais cela passe tout de même, quand on est sûr l'un de l'autre.

Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif grave, répudier celle dont il avait fait sa fiancée. Hulda ne pourrait pas trahir la foi qu'elle avait jurée à Ole. Et si Ole Kamp ne fût pas parti quelques jours après les fiançailles, il aurait pu profiter des droits qu'elles lui donnaient sans conteste: rendre visite à la jeune fille quand il lui conviendrait, lui écrire lorsqu'il lui plairait de le faire, l'accompagner à la promenade, bras dessus, bras dessous, même en l'absence de la famille, obtenir la préférence sur tous autres pour danser avec elle dans les fêtes et cérémonies quelconques.

Mais Ole Kamp avait dû regagner Bergen. Huit jours après, le _Viken _était parti pour les pêcheries de Terre-Neuve. Maintenant, Hulda n'avait plus qu'à attendre les lettres que son fiancé avait promis de lui adresser par tous les courriers d'Europe.

Elles ne manquèrent pas, ces lettres, toujours si impatiemment attendues. Elles apportèrent un peu de bonheur à la maison attristée depuis le départ. Le voyage s'accomplissait dans des conditions favorables. La pêche était fructueuse, les profits seraient grands. Et puis, à la fin de chaque lettre, Ole parlait toujours d'un certain secret et de la fortune qu'il devait lui assurer. Voilà un secret que Hulda aurait bien voulu connaître, et aussi dame Hansen pour des raisons qu'il eût été difficile de soupçonner.

C'est que dame Hansen était de plus en plus sombre, inquiète, renfermée. Et une circonstance, dont elle ne parla point à ses enfants, vint encore accroître ses soucis.

Trois jours après l'arrivée de la dernière lettre de Ole, le 19 avril, dame Hansen revenait seule de la scierie où elle était allée commander un sac de copeaux au contremaître Lengling, et se dirigeait vers la maison. Un peu avant d'arriver devant la porte, elle fut accostée par un homme qui n'était pas du pays.

-- Vous êtes bien dame Hansen? demanda cet homme.

-- Oui, répondit-elle, mais je ne vous connais pas.

-- Oh! peu importe! reprit l'homme. Je suis arrivé ce matin de Drammen et j'y retourne.

-- De Drammen? dit vivement dame Hansen.

-- Est-ce que vous ne connaissez pas un certain monsieur Sandgoïst, qui y demeure?...

-- Monsieur Sandgoïst! répéta dame Hansen, dont la figure pâlit à ce nom. Oui... je le connais!

-- Eh bien, quand monsieur Sandgoïst a su que je venais à Dal, il m'a prié de vous donner le bonjour de sa part.

-- Et... rien de plus?...

-- Rien, si ce n'est de vous dire qu'il viendrait probablement vous voir le mois prochain! -- Bonne santé et bonsoir, dame Hansen!

V