Un billet de loterie (Le numéro 9672)

Chapter 11

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Au-delà d'une route bordée de sorbiers chargés de leurs fruits de corail, l'attelage s'engagea à travers une épaisse forêt de pins, qui côtoie la «Vallée du Paradis», magnifique dépression du sol, avec ses lointains étagés jusqu'aux dernières limites de l'horizon. Des centaines de monticules apparurent alors, la plupart couronnés d'une villa ou d'un gaard. Puis, aux approches du soir, lorsque la voiture commença à redescendre vers la mer en côtoyant de larges prairies, des fermes montrèrent leurs maisons d'un rouge vif qui tranchait crûment sur le rideau vert-noir des arbres. Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord même de Christiania, encadré de pittoresques collines, avec ses innombrables criques, ses petits ports en miniature, et leurs «piers» de bois, où viennent accoster les embarcations de la baie et les vapeurs-omnibus.

À neuf heures du soir -- il faisait encore grand jour sous cette latitude -- l'antique calèche entrait dans la ville, non sans tapage, en suivant les rues déjà désertes.

D'après l'ordre donné par Sylvius Hog, elle vint s'arrêter à _l'Hôtel Victoria. _C'est là que descendirent Hulda et Joël. Des chambres avaient été d'avance retenues pour eux. Après un bonsoir affectueux, le professeur regagna sa vieille maison, où sa vieille servante Kate et son vieux domestique Pink l'attendaient avec une non moins vieille impatience.

XVII

Christiania -- grande cité pour la Norvège -- ne serait qu'une assez petite ville en Angleterre ou en France. Sans de fréquents incendies, elle se montrerait encore telle qu'elle fut bâtie au onzième siècle. En réalité, elle ne date que de l'année 1624, époque à laquelle la reconstruisit le roi Christian. D'Opsolö qu'elle s'appelait alors, elle devint Christiania, du nom féminisé de son royal architecte. C'est donc une ville régulière, à larges rues, froides et droites, tracées au tire-ligne, avec des maisons de pierres blanches ou de briques rouges. Au milieu d'un assez beau jardin, s'élève le château royal, l'Orscarslot, vaste bâtisse quadrangulaire, sans style, bien qu'elle soit de style ionien. Çà et là, apparaissent quelques églises, dans lesquelles les beautés de l'art ne sauraient distraire l'attention des fidèles. Enfin, il y a aussi plusieurs édifices civils et établissements publics, sans compter un grand bazar, disposé en rotonde, où viennent s'entasser les produits étrangers et indigènes.

En tout cet ensemble, rien de très curieux. Mais, ce qu'il faut admirer sans réserve, c'est la position de la ville, au milieu de ce cirque de montagnes, si variées d'aspect, qui lui font un cadre superbe. Presque plate dans ses quartiers riches et neufs, elle ne se relève que pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons irrégulières où végète la population peu aisée, huttes de bois, huttes de brique, dont les tons criards étonnent le regard plus qu'ils ne le charment.

Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, réservé aux villes africaines, ne saurait être à sa place dans une cité du nord de l'Europe. Christiania n'a-t-elle pas, dans le voisinage du port, les quartiers de Tunis, de Maroc et d'Alger? Et, s'il ne s'y trouve pas des Tunisiens, des Marocains, des Algériens, leur population flottante n'en vaut guère mieux.

En somme, comme toute ville dont les pieds baignent dans la mer et qui dresse sa tête au niveau de verdoyantes collines, Christiania est extrêmement pittoresque. Il n'est pas injuste de comparer son fiord à la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou de Castellamare, ses rives sont meublées de villas et de chalets, à demi perdus dans la verdure presque noire des sapins, au milieu de ces légères vapeurs qui leur donnent ce «flou» spécial aux régions hyperboréennes.

Sylvius Hog était donc enfin de retour à Christiania. Il est vrai, ce retour s'accomplissait dans des conditions qu'il n'aurait jamais pu prévoir, au milieu d'un voyage interrompu. Eh bien! il en serait quitte pour le recommencer une autre année! En ce moment, il ne s'agissait que de Joël et de Hulda Hansen. S'il ne les avait pas fait descendre dans sa maison, c'est qu'il eût fallu deux chambres pour les recevoir. Bien certainement, le vieux Pink, la vieille Kate leur auraient fait bon accueil! Mais on n'avait pas eu le temps de se préparer. Aussi le professeur les avait-il conduits à _l'Hôtel Victoria _et recommandés particulièrement. Or, une recommandation de Sylvius Hog, député au Storthing, cela valait qu'on en tînt compte.

Mais, en même temps que le professeur demandait pour ses protégés les attentions qu'on aurait eues pour lui-même, il n'avait point donné leurs noms. Garder l'incognito, tout d'abord, cela ne lui paraissait que prudent à l'endroit de Joël et surtout de Hulda Hansen. On sait quel bruit s'était fait autour de la jeune fille, ce qui eût été une gêne pour elle. Mieux valait ne rien dire de son arrivée à Christiania.

Il avait été convenu que, le lendemain, Sylvius Hog ne reverrait pas le frère et la soeur avant l'heure du déjeuner, c'est-à-dire entre onze heures et midi.

Le professeur, en effet, avait quelques affaires à régler, qui devaient lui prendre toute la matinée; et il viendrait rejoindre Hulda et Joël dès qu'elles seraient terminées. Il ne les quitterait plus alors, il resterait avec eux jusqu'au moment où l'on procéderait au tirage de la loterie, qui devait s'effectuer à trois heures.

Donc, Joël, dès qu'il fut levé, alla trouver sa soeur. Hulda, tout habillée déjà, l'attendait dans sa chambre. Dans le but de la distraire un peu de ses pensées, qui devaient être plus douloureuses encore ce jour-là, Joël lui proposa de se promener jusqu'à l'heure du déjeuner. Hulda, pour ne pas désobliger son frère, accepta l'offre qu'il lui faisait, et tous deux allèrent un peu à l'aventure à travers la ville.

C'était un dimanche. Contrairement à ce qui se fait dans les cités du Nord pendant les jours fériés, où le nombre des promeneurs est plus restreint, il y avait une grande animation par les rues. Non seulement les citadins n'avaient point quitté la ville pour la campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs affluer chez eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert les environs de la capitale, avait dû organiser des trains supplémentaires. Autant de curieux et surtout d'intéressés qu'attirait cette populaire loterie des Écoles de Christiania!

Donc, beaucoup de monde à travers les rues, des familles au complet, même des villages entiers, venus avec l'espérance secrète de n'avoir point fait un voyage inutile. Qu'on y songe! Le million de billets avait été placé, et, ne dussent-ils gagner qu'un simple lot de cent ou deux cents marks, combien de braves gens rentreraient contents du sort dans leurs humbles soeters ou leurs modestes gaards!

Joël et Hulda, en quittant _l'Hôtel Victoria, _descendirent d'abord jusqu'aux quais qui s'arrondissent dans l'est de la baie. En cet endroit, l'affluence était un peu moins grande, si ce n'est dans les cabarets, où la bière et le brandevin, versés à pleines chopes et à pleins verres, rafraîchissaient des gosiers en état de soif permanente.

Tandis que le frère et la soeur se promenaient entre les magasins, les rangs de barriques, les tas de caisses de toute provenance, les bâtiments, amarrés à terre ou mouillés au large, attiraient plus spécialement leur attention. N'y avait-il pas quelques-uns de ces navires qui étaient attachés au port de Bergen, où le _Viken _ne devait plus revenir?

-- Ole!... Mon pauvre Ole! murmurait Hulda. Aussi Joël voulut-il l'entraîner loin de la baie, en remontant vers les quartiers de la haute ville.

Là, dans les rues, sur les places, au milieu des groupes, ils entendirent bien des propos à leur adresse.

-- Oui, disait l'un, on avait été jusqu'à offrir dix mille marks du numéro 9672!

-- Dix mille? répondait un autre. J'ai entendu parler de vingt mille et même plus!

-- Monsieur Vanderbilt, de New York, est allé jusqu'à trente mille!

-- Messieurs Baring, de Londres, à quarante mille!

-- Et messieurs Rothschild, de Paris, à soixante mille! On sait ce qu'il fallait croire de ces exagérations du populaire. À continuer cette échelle ascendante, les prix offerts eussent fini par dépasser le montant du gros lot!

Mais, si les diseurs de nouvelles n'étaient pas d'accord sur le chiffre des propositions faites à Hulda Hansen, la foule s'entendait à merveille pour qualifier les agissements de l'usurier de Drammen.

-- Quel damné coquin, ce Sandgoïst, qui n'a pas eu pitié de ces braves gens!

-- Oh! il est bien connu dans le Telemark, et il n'en est pas à son coup d'essai!

-- On dit qu'il n'a pu trouver à revendre le billet de Ole Kamp, après l'avoir payé d'un bon prix!

-- Non! Personne n'en a voulu!

-- Cela n'est pas étonnant! Entre les mains de Hulda Hansen, ce billet était bon!

-- Évidemment, tandis qu'entre les mains de Sandgoïst, il ne vaut plus rien!

-- C'est bien fait! Il lui restera pour compte, et puisse-t-il perdre les quinze mille marks qu'il lui a coûtés!

-- Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot?...

-- Lui!... Par exemple!

-- Voilà qui serait une injustice du sort! En tout cas, qu'il ne vienne pas au tirage!...

-- Non, car on lui ferait un mauvais parti! Tel est le résumé des opinions émises sur le compte de Sandgoïst. On sait d'ailleurs que, par prudence ou pour tout autre motif, il n'avait point l'intention d'assister au tirage, puisque, la veille, il était encore dans sa maison de Drammen.

Hulda, très émue, et Joël, qui sentait le bras de sa soeur frémir au sien, passaient vite, sans chercher à en entendre davantage, comme s'ils eussent craint d'être acclamés de tous ces amis ignorés qu'ils comptaient parmi cette foule.

Quant à Sylvius Hog, peut-être avaient-ils espéré le rencontrer par la ville. Il n'en fut rien. Mais quelques mots, surpris dans les conversations, leur apprirent que le retour du professeur à Christiania était déjà connu du public. Depuis le matin, on l'avait vu marcher d'un air très affairé, en homme qui n'a point le temps de questionner ni de répondre, tantôt du côté du port, tantôt du côté des bureaux de la Marine.

Certes, Joël aurait pu demander à n'importe quel passant où demeurait le professeur Sylvius Hog. Chacun se fût empressé de lui indiquer sa maison et de l'y conduire. Il ne le fit pas par crainte d'être indiscret, et, puisque rendez-vous était donné à l'hôtel, le mieux était de s'en tenir là.

C'est ce que Hulda pria Joël de faire vers dix heures et demie. Elle se sentait très lasse, et tous ces propos, auxquels son nom était mêlé, lui faisaient mal.

Elle rentra donc à _l'Hôtel Victoria, _puis remonta dans sa chambre pour y attendre le retour de Sylvius Hog.

Quant à Joël, il était resté au rez-de-chaussée de l'hôtel, dans le salon de lecture. Là, machinalement, il occupa son temps à feuilleter les journaux de Christiania.

Tout à coup, sa figure pâlit, son regard se troubla, le journal qu'il tenait lui tomba des mains...

Dans un numéro du _Morgen-Blad, _aux nouvelles de mer, il venait de lire la dépêche suivante, datée de Terre-Neuve:

«L'aviso _Telegraf, _arrivé sur le lieu présumé du naufrage du _Viken, _n'en a retrouvé aucun vestige. Ses recherches sur la côte du Groënland n'ont pas eu plus de succès. On doit donc considérer comme certain qu'il ne reste aucun survivant de l'équipage du _Viken._»

XVIII

-- Bonjour, monsieur Benett! Quand je trouve l'occasion de vous donner une poignée de main, cela me fait toujours plaisir.

-- Et cela me fait toujours honneur, monsieur Hog.

-- Honneur, plaisir, plaisir, honneur, répondit gaiement le professeur, l'un vaut l'autre!

-- Je vois que votre voyage dans la Norvège centrale s'est heureusement achevé.

-- Il n'est point achevé, mais il est fini, monsieur Benett -- pour cette année du moins.

-- Eh bien, monsieur Hog, parlez-moi, s'il vous plaît, de ces braves gens dont vous avez fait la connaissance à Dal.

-- De braves gens, en effet, monsieur Benett, de braves gens et des gens braves! Le mot leur convient dans les deux sens!

-- D'après ce que les journaux nous ont appris, il faut convenir qu'ils sont bien à plaindre!

-- Très à plaindre, monsieur Benett! Je n'ai jamais vu le malheur frapper de pauvres êtres avec une obstination pareille!

-- En effet, monsieur Hog. Après l'affaire du _Viken, _l'affaire de cet abominable Sandgoïst!

-- Comme vous dites, monsieur Benett.

-- En fin de compte, monsieur Hog, Hulda Hansen a bien fait de livrer le billet contre quittance.

-- Vous trouvez?... Et pourquoi donc, s'il vous plaît?

-- Parce que de toucher quinze mille marks contre la quasi-certitude de ne rien toucher du tout...

-- Ah! monsieur Benett! riposta Sylvius Hog, vous parlez là en homme pratique, en négociant que vous êtes! Mais, si l'on veut se placer à un autre point de vue, cela devient une affaire de sentiment, et le sentiment ne se chiffre pas!

-- Évidemment, monsieur Hog; mais permettez-moi de vous le dire, il est très probable que votre protégée en eût été pour son sentiment!

-- Qu'en savez-vous?

-- Mais songez-y donc! Que représentait ce billet? une seule chance de gagner sur un million!...

-- En effet, une chance sur un million! C'est bien peu, monsieur Benett, c'est bien peu!

-- Aussi la réaction s'est-elle faite, après l'engouement des premiers jours, et, dit-on, ce Sandgoïst, qui n'avait acheté ce billet que pour spéculer dessus, n'a pu trouver de preneur!

-- Il paraît, monsieur Benett.

-- Et pourtant, si ce maudit usurier venait à gagner le gros lot, voilà qui serait un scandale!

-- Un scandale, assurément, monsieur Benett, le mot n'est pas trop fort, un scandale!

En parlant ainsi, Sylvius Hog se promenait à travers les magasins, on peut dire à travers le bazar de M. Benett, si connu de Christiania et de toute la Norvège. En effet, que ne trouve-t-on pas dans ce bazar? Voitures de voyages, kariols par douzaines, caisses de comestibles, paniers de vins, stock de conserves, vêtements et ustensiles de touristes, même des guides pour conduire les voyageurs jusqu'aux dernières bourgades du Finmark, jusqu'en Laponie, jusqu'au pôle Nord! Et ce n'est pas tout! M. Benett n'offre-t-il pas aux amateurs d'histoire naturelle les divers échantillons de pierres et de métaux du sol, comme les spécimens les plus variés des oiseaux, insectes, reptiles, de la faune norvégienne? Et -- ce qu'il est bon de savoir -- où rencontrerait-on un assortiment de bijoux et de bibelots du pays plus complet que dans ses vitrines?

Aussi ce gentleman est-il la Providence des touristes, désireux de visiter la région scandinave. C'est l'homme universel dont Christiania ne pourrait plus se passer.

-- Et, à propos, monsieur Hog, dit-il, vous avez bien trouvé à Tinoset la voiture que vous m'aviez demandée?

-- Puisque je vous l'avais demandée, monsieur Benett, j'étais certain qu'elle y serait à l'heure dite!

-- Vous me comblez, monsieur Hog. Mais, d'après votre lettre, vous deviez être trois personnes...

-- Trois, en effet.

-- Et ces personnes?...

-- Elles sont arrivées, hier soir, en bonne santé, et elles m'attendent à _l'Hôtel Victoria, _où je vais les rejoindre.

-- Est-ce que ce sont?...

-- Précisément, monsieur Benett, ce sont... Et, je vous prie, n'en dites rien. Je tiens à ce que leur arrivée ne s'ébruite pas encore.

-- Pauvre fille!

-- Oui!... Elle a bien souffert!

-- Et vous avez voulu qu'elle assistât au tirage de la loterie, bien qu'elle n'ait plus le billet que lui avait légué son fiancé?

-- Ce n'est pas moi qui l'ai voulu, monsieur Benett! C'est Ole Kamp, et, à vous comme à tous, je répéterai: Il faut obéir aux dernières volontés de Ole!

-- Évidemment, ce que vous faites est toujours bien fait, cher monsieur Hog.

-- Des compliments, cher monsieur Benett?...

-- Non, mais il est fort heureux pour elle que la famille Hansen vous ait trouvé sur son chemin!...

-- Bah! Il est encore plus heureux pour moi de l'avoir trouvée sur le mien!

-- Je vois que vous avez toujours votre bon coeur!

-- Monsieur Benett, puisqu'on est obligé d'avoir un coeur, autant vaut qu'il soit bon, n'est-ce pas?

Et de quel excellent sourire Sylvius Hog accompagna cette réponse au digne commerçant.

-- Et maintenant, monsieur Benett, reprit-il, ne croyez pas que je sois venu chercher des félicitations chez vous! Non! C'est un autre motif qui m'amène.

-- À votre service.

-- Vous savez, n'est-il pas vrai, que, sans l'intervention de Joël et de Hulda Hansen, si le Rjukanfos avait bien voulu me rendre, il ne m'aurait rendu qu'à l'état de cadavre. Je n'aurais donc pas aujourd'hui le plaisir de vous voir...

-- Oui!... Oui!... Je sais! répondit M. Benett. Les journaux ont raconté votre aventure!... Et, en vérité, ces courageux jeunes gens eussent bien mérité de gagner le gros lot!

-- C'est mon avis, répondit Sylvius Hog. Mais, puisque c'est maintenant impossible, je ne voudrais pas que ma petite Hulda retournât à Dal sans quelque petit cadeau... un souvenir...

-- C'est là ce que j'appellerai une bonne idée, monsieur Hog!

-- Vous allez donc m'aider à choisir, parmi toutes vos richesses, quelque chose qui puisse plaire à une jeune fille...

-- Volontiers, répondit M. Benett. Et il pria le professeur de passer dans le magasin réservé à la joaillerie indigène. Un bijou norvégien, n'était-ce pas le plus charmant souvenir qu'on pût emporter de Christiania et du merveilleux bazar de M. Benett?

Ce fut aussi l'avis de Sylvius Hog, auquel le complaisant gentleman s'empressa d'ouvrir toutes ses vitrines.

-- Voyons, dit-il, je ne suis pas très connaisseur, et je m'en rapporte à votre goût, monsieur Benett.

-- Nous nous entendrons, monsieur Hog. Il y avait là tout un assortiment de ces bijoux suédois et norvégiens, de fabrication très complexe, et qui sont généralement plus précieux de travail que de matière.

-- Qu'est-ce que cela? demanda le professeur.

-- C'est une bague en doublé, avec glands mobiles, dont le tintement est fort agréable.

-- Très joli! répondit Sylvius Hog, en essayant la bague à l'extrémité de son petit doigt. Mettez toujours cette bague de côté, monsieur Benett, et voyons autre chose.

-- Bracelets ou colliers?

-- Un peu de tout, si vous permettez, monsieur Benett, un peu de tout! Ah! ceci?...

-- Ce sont des rondelles qui se portent par paires au corsage. Voyez-vous l'effet du cuivre sur ce fond de laine rouge plissée? C'est de très bon goût, sans atteindre de trop hauts prix.

-- Charmant, en effet, monsieur Benett. Mettons encore cet ornement de côté.

-- Seulement, monsieur Hog, je vous ferai observer que ces rondelles sont absolument réservées aux parures des jeunes mariées... le jour des noces... et que...

-- Par saint Olaf! vous avez raison, monsieur Benett, vous avez bien raison! Ma pauvre Hulda! Ce n'est malheureusement pas Ole qui lui fait ce cadeau, c'est moi, et ce n'est plus à une fiancée que je vais l'offrir!...

-- En effet, monsieur Hog!

-- Voyons donc d'autres bijoux qui soient à l'usage d'une jeune fille. Ah! cette croix, monsieur Benett?

-- C'est une croix de suspension, avec disques concaves qui résonnent à chaque mouvement du cou.

-- Fort joli!... Fort joli!... Mettez cela à part, monsieur Benett. Quand j'aurai visité toutes vos vitrines, nous ferons notre choix...

-- Oui, mais...

-- Encore un mais?

-- Cette croix, c'est celle que portent les mariées de la Scanie, en se rendant à l'église...

-- Diable, monsieur Benett!... Il faut bien avouer que je n'ai pas la main heureuse!

-- Cela tient, monsieur Hog, à ce que ce sont des bijoux de mariées dont j'ai le plus grand assortiment et que je vends en plus grand nombre. Vous ne pouvez vous en étonner.

-- Cela ne m'étonne en aucune façon, monsieur Benett; mais, enfin, cela m'embarrasse!

-- Eh bien, prenez toujours cet anneau d'or que vous avez fait mettre de côté!

-- Oui... cet anneau d'or... J'aurais voulu cependant aussi quelque autre bijou plus... comment dirai-je?... plus décoratif...

-- Alors, n'hésitez pas! Prenez cette plaque d'argent filigrané, dont les quatre rangées de chaînettes font si bon effet au cou d'une jeune fille! Voyez! elle est semée de fines verroteries et agrémentée de fusées de laiton en forme de bobines, avec des perles de couleur taillées en briolettes! C'est un des plus curieux produits de l'orfèvrerie norvégienne!

-- Oui!... Oui!... répondit Sylvius Hog. Un joli bijou, mais un peu prétentieux, peut-être, pour ma modeste Hulda! En vérité, je préférerais les rondelles que vous m'avez montrées tout à l'heure, ainsi que la croix de suspension! Sont-elles donc tellement spéciales aux parures de noces qu'on ne puisse en faire cadeau à une jeune fille?

-- Monsieur Hog, répondit M. Benett, le Storthing n'a pas encore fait de loi à cet égard!... C'est sans doute une lacune...

-- Bon, bon, monsieur Benett, nous arrangerons cela! En attendant, je prends toujours la croix et les rondelles!... Et puis, enfin, ma petite Hulda peut se marier un jour!... Bonne et charmante comme elle est, l'occasion ne lui manquera pas d'utiliser ces parures!... C'est donc décidé, je les prends et je les emporte!

-- Bien, monsieur Hog.

-- Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir au tirage de la loterie, monsieur Benett?

-- Certainement.

-- Je crois que cela sera très intéressant.

-- J'en suis sûr.

-- À bientôt, monsieur Benett, à bientôt.

-- À bientôt, monsieur Hog.

-- Tiens! fit le professeur en se penchant au-dessus d'une vitrine. Voilà deux jolis anneaux que je n'avais pas vus!

-- Oh! Ceux-là ne peuvent vous convenir, monsieur Hog. Ce sont des anneaux gravés que le pasteur met au doigt des mariés, pendant la cérémonie...

-- Vraiment?... Bah! je les prends tout de même!

-- À bientôt, monsieur Benett, à bientôt. Sylvius Hog sortit, et, d'un pas léger -- un pas de vingt ans -- il se dirigea vers _l'Hôtel Victoria. _Arrivé sous le vestibule, il aperçut tout d'abord ces mots _Fiat lux, _qui sont inscrits en exergue sur la lanterne du gaz.

«Eh! se dit-il, ce latin-là est de circonstance! Oui! _Fiat lux!... Fiat lux!»_

Hulda était dans sa chambre. Assise près de la fenêtre, elle attendait. Le professeur frappa à la porte, qui s'ouvrit aussitôt.

-- Ah! monsieur Sylvius! s'écria la jeune fille en se levant.

-- Me voilà! Me voilà! Mais il ne s'agit pas de monsieur Sylvius, ma petite Hulda, il s'agit du déjeuner qui est déjà servi. J'ai une faim de loup. Où est Joël?

-- Dans la salle de lecture.

-- Bien!... Je vais l'y chercher! Vous, chère enfant, descendez tout de suite nous rejoindre! Sylvius Hog quitta la chambre de Hulda et alla trouver Joël qui l'attendait aussi, mais désespéré.

Le pauvre garçon lui montra le numéro du _Morgen-Blad. _La dépêche du commandant du _Telegraf _ne laissait plus aucun doute sur la perte totale du _Viken._

_-- _Hulda n'a pas lu?... demanda vivement le professeur.

-- Non, monsieur Sylvius, non! Il vaut mieux lui cacher ce qu'elle n'apprendra que trop tôt!

-- Vous avez bien fait, mon garçon... Allons déjeuner. Un instant après, tous trois étaient assis à une table particulière. Sylvius Hog mangeait de grand appétit. Un excellent déjeuner, d'ailleurs, et qui avait toute l'importance d'un dîner. Qu'on en juge! Soupe froide à la bière, avec tranches de citron, morceaux de cannelle, saupoudrée de pain bis en miettes, saumon à la sauce blanche sucrée, veau cuit dans de la fine chapelure, rosbif saignant avec une salade non assaisonnée, mais relevée d'épices, glaces à la vanille, confiture de pommes de terre, framboises, cerises et noisettes, le tout arrosé d'un vieux Saint-Julien de France.

-- Excellent!... Excellent!... répétait Sylvius Hog. On se croirait à Dal dans l'auberge de dame Hansen! Et, à défaut de sa bouche empêchée, ses bons yeux souriaient autant que des yeux peuvent sourire.

Joël et Hulda eussent vainement voulu se mettre à ce diapason; ils ne l'auraient pu, et la pauvre fille prit à peine sa part du déjeuner. Quand le repas fut achevé: