Un billet de loterie (Le numéro 9672)
Chapter 10
-- Ce n'est pas oui et non, monsieur Hog, c'est non. Dans la situation que vous connaissez, si l'avenir n'eût pas été aussi menaçant -- par ma faute, j'en conviens -- j'aurais compris le refus de Hulda!... Oui!... j'aurais compris qu'elle ne voulût céder à aucun prix le billet qu'elle avait reçu de Ole Kamp! Mais, quand il s'agissait d'être expulsée dans quelques jours d'une maison où mon mari est mort, où mes enfants sont nés, je ne le comprends plus, et vous-même, monsieur Hog, à ma place, vous n'eussiez pas agi autrement!
-- Si, dame Hansen, si!
-- Et qu'auriez-vous fait?
-- J'aurais tout tenté plutôt que de sacrifier le billet que ma fille avait reçu dans de pareilles circonstances!
-- Ces circonstances le rendent-elles donc meilleur?
-- Ni vous, ni moi, personne n'en sait rien.
-- On le sait, au contraire, monsieur Hog! Ce billet n'est rien qu'un billet qui a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chances de perdre contre une de gagner. Lui attribuez-vous donc plus de valeur parce qu'il a été trouvé dans une bouteille recueillie en mer?
À cette question si précise, Sylvius Hog ne pouvait qu'être très embarrassé de répondre. Aussi revint-il au côté «sentiment» de l'affaire, en disant:
-- La situation est celle-ci, à présent. Ole Kamp, au moment du naufrage, a légué à Hulda le seul bien qui lui restât au monde! Il lui a même recommandé d'être là, le jour du tirage, avec ce billet, si quelque heureuse chance le lui avait fait parvenir... et, maintenant, ce billet n'est plus entre les mains de Hulda.
-- Ole Kamp eût été de retour, répondit dame Hansen, qu'il n'aurait pas hésité à céder son billet à Sandgoïst!
-- C'est possible, reprit Sylvius Hog, mais lui seul avait le droit de le faire. Et que lui répondriez-vous, s'il n'était pas mort, s'il n'avait pas péri dans ce naufrage... s'il revenait... demain... aujourd'hui...
-- Ole ne reviendra pas, répondit dame Hansen d'une voix sourde. Ole est mort, monsieur Hog, et bien mort!
-- Vous n'en savez rien, dame Hansen! s'écria le professeur avec un accent de conviction vraiment extraordinaire. Des recherches très sérieuses sont commencées pour retrouver quelque survivant du naufrage! Elles peuvent aboutir -- oui! aboutir même avant que le tirage de cette loterie ait eu lieu! Vous n'avez donc pas le droit de dire que Ole Kamp est mort, tant qu'il n'y aura pas de preuves certaines qu'il ait péri dans la catastrophe du _Viken! _Si, maintenant, je ne parle plus avec cette assurance à vos enfants, c'est que je ne veux pas leur donner un espoir qui peut amener de bien douloureuses déceptions! Mais à vous, dame Hansen, je vous dis ce que je pense! Et que Ole soit mort, non! je ne peux pas le croire! Non... je ne veux pas le croire... Non! je n'y crois pas!
Dame Hansen, sur ce terrain, où la discussion avait été transportée, ne pouvait plus lutter avec le professeur. Aussi se taisait-elle, et cette Norvégienne, quelque peu superstitieuse au fond, baissait la tête, comme si Ole Kamp eût été prêt à apparaître devant elle.
-- En tout cas, dame Hansen, reprit Sylvius Hog, avant de disposer du billet de Hulda, il y avait une chose très simple à faire, et vous ne l'avez pas faite.
-- Laquelle, monsieur Hog?
-- Il fallait vous adresser d'abord à vos amis, aux amis de votre famille. Ils n'auraient point refusé de vous venir en aide, soit en se substituant à Sandgoïst dans sa créance, soit en vous avançant la somme nécessaire pour le payer!
-- Je n'ai point d'amis, monsieur Hog, auxquels j'eusse pu demander ce service!
-- Si, vous en avez, dame Hansen, et j'en connais au moins un, qui l'eût fait sans hésiter et comme un acte de reconnaissance.
-- Et quel est-il?
-- Sylvius Hog, député au Storthing!
Dame Hansen ne put rien répondre, et elle se contenta de s'incliner devant le professeur.
-- Mais ce qui est fait est fait -- malheureusement! ajouta Sylvius Hog. Je vous serai donc obligé, dame Hansen, de ne rien dire à vos enfants de cette conversation sur laquelle il n'y aura plus lieu de revenir!
Et tous deux se séparèrent.
Le professeur avait repris sa vie habituelle et recommencé ses promenades quotidiennes. Pendant quelques heures, il visitait avec Joël et Hulda les environs de Dal, mais sans aller trop loin, afin de ne point fatiguer la jeune fille. Rentré dans sa chambre, il se remettait à sa correspondance qui ne laissait pas d'être importante. Il écrivait lettres sur lettres à Bergen, à Christiania. Il stimulait le zèle de tous ceux qui concouraient maintenant à cette bonne oeuvre de la recherche du _Viken. _Son existence se concentrait dans cette unique pensée: retrouver Ole, retrouver Ole!
Il crut même devoir s'absenter encore, pendant vingt-quatre heures, pour un motif qui, sans doute, devait se rattacher à cette affaire qui intéressait la famille Hansen. Mais il garda, comme toujours, un secret absolu sur ce qu'il faisait ou faisait faire à ce sujet.
Cependant la santé de Hulda, si durement éprouvée, ne se rétablissait que bien lentement. La pauvre fille ne vivait que du souvenir de Ole, et l'espoir qu'elle mêlait parfois à ce souvenir s'affaiblissait de jour en jour. Et, pourtant, elle avait alors près d'elle les deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, et l'un d'eux ne cessait de l'encourager. Mais cela suffisait-il? N'aurait-il pas fallu la distraire à tout prix? Et comment l'arracher à ces pensées auxquelles se prenait toute son âme, ces pensées qui la rattachaient comme par une chaîne de fer au naufragé du _Viken?_
Ainsi l'on arriva au 12 juillet.
C'était dans quatre jours que devait être tirée la loterie des Écoles de Christiania.
Il va sans dire que la spéculation tentée par Sandgoïst avait été portée à la connaissance du public. Par ses soins, les journaux avaient annoncé que le «célèbre et providentiel billet» portant le numéro 9672 était maintenant entre les mains de monsieur Sandgoïst de Drammen, et que ce billet, mis en vente, appartiendrait au plus offrant. Et, si monsieur Sandgoïst était possesseur dudit billet, c'est qu'il l'avait acheté fort cher à Hulda Hansen.
On le comprend, cette annonce ne pouvait que diminuer singulièrement la jeune fille dans l'estime publique. Quoi! Hulda, séduite par un haut prix, s'était décidée à vendre le billet du naufragé, le billet de son fiancé Ole Kamp! Elle avait fait argent de ce dernier souvenir!
Mais une note, parue très à propos dans le _Morgen-Blad, _mit ses lecteurs au courant de ce qui s'était passé. On sut de quelle nature avait été l'intervention de Sandgoïst et comment le billet se trouvait maintenant entre ses mains. Ce fut sur l'usurier de Drammen que retomba la réprobation publique, ce créancier sans coeur, qui n'avait pas craint d'utiliser à son profit les malheurs de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci: c'est que, comme par une entente générale, les offres qui s'étaient produites lorsque Hulda possédait encore le billet ne se renouvelèrent plus vis-à-vis du nouveau possesseur. Il semblait que ledit billet n'avait plus la valeur surnaturelle qu'on lui attribuait depuis que ce Sandgoïst l'avait souillé de son attouchement. Donc, Sandgoïst n'avait fait là qu'une très mauvaise affaire, et le fameux numéro 9672 menaçait de lui rester pour compte.
Il va sans dire que ni Hulda ni même Joël n'étaient au courant de ce qui se disait. Heureusement! Il leur eût été bien pénible de se savoir mêlés à cette affaire, qui avait pris une tournure si mercantile entre les mains de l'usurier.
Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva à l'adresse du professeur Sylvius Hog.
Cette lettre, envoyée par la Marine, en contenait une autre, qui était datée de Christiansand, petit port situé à l'entrée du golfe de Christiania. Sans doute, elle n'apprit rien de nouveau à Sylvius Hog, car il la serra dans sa poche et n'en parla ni à Joël ni à sa soeur.
Seulement, au moment de se retirer dans sa chambre en leur donnant le bonsoir, il dit:
-- Vous le savez, mes enfants, c'est dans trois jours que sera tirée la loterie. Est-ce que vous ne comptez pas assister à ce tirage?
-- À quoi bon, monsieur Sylvius? répondit Hulda.
-- Cependant, reprit le professeur, Ole a voulu que sa fiancée y assistât; il en a fait l'expresse recommandation dans les dernières lignes qu'il a écrites, et je pense qu'il faut obéir aux dernières volontés de Ole.
-- Mais ce billet, Hulda ne l'a plus, répondit Joël, et qui sait entre quelles mains il est allé!
-- N'importe, répondit Sylvius Hog. Je vous demande donc à tous deux de m'accompagner à Christiania.
-- Vous le voulez, monsieur Sylvius? répondit la jeune fille.
-- Ce n'est pas moi, chère Hulda, c'est Ole qui le veut, et il faut obéir à Ole.
-- Soeur, monsieur Sylvius a raison, répondit Joël. Oui! il le faut!
-- Quand comptez-vous partir, monsieur Sylvius?
-- Demain, dès l'aube, et que saint Olaf nous protège!
XVI
Le lendemain, la kariol du contremaître Lengling emportait Sylvius Hog et Hulda, assis côte à côte dans la petite caisse peinturlurée. On le sait, il n'y avait pas de place pour Joël. Aussi le brave garçon allait-il à pied, près du cheval, qui secouait gaiement la tête.
Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n'était pas assez pour embarrasser ce vigoureux marcheur.
La kariol suivait donc cette charmante vallée du Vestfjorddal, en côtoyant la rive gauche du Maan -- vallée étroite et ombreuse, arrosée de mille cascades rebondissantes, qui tombent de toutes hauteurs. À chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux brillantes taches de neige.
Le ciel était pur, le temps magnifique. De l'air pas trop vif, du soleil pas trop chaud.
Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait quitté la maison de Dal, il semblait que sa figure se fût rassérénée. Sans doute, il se «forçait» un peu, afin que ce voyage fût au moins une distraction aux chagrins de Hulda et de Joël.
Deux heures et demie, il n'en fallut pas davantage pour atteindre Moel, à l'extrémité du lac Tinn, où devait s'arrêter la kariol. Elle n'aurait pu aller plus loin, à moins d'être une voiture flottante. En ce point de la vallée commence, en effet, le chemin des lacs. Là se trouve ce qu'on appelle un «vandskyde», c'est-à-dire un relais d'eau. Là, enfin, attendent ces fragiles embarcations qui font le service du Tinn, dans sa longueur comme dans sa largeur.
La kariol s'arrêta près de la petite église du hameau, au bas d'une chute de plus de cinq cents pieds. Cette chute, visible sur un cinquième de son parcours, se perd en quelque profonde crevasse de la montagne, avant d'être absorbée par le lac.
Deux bateliers se trouvaient sur l'extrême pointe de la rive. Une barque en écorce de bouleau, dont l'équilibre, absolument instable, ne permet pas un mouvement d'un bord sur l'autre aux voyageurs qu'elle transporte, était prête à démarrer.
Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté matinale. Le soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de la nuit. On n'aurait pu souhaiter une plus belle journée d'été.
-- Vous n'êtes pas trop fatigué, mon brave Joël? demanda le professeur, dès qu'il fut descendu de la kariol.
-- Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à ces longues courses à travers le Telemark?
-- C'est juste! Dites-moi, savez-vous quelle est la route la plus directe pour aller de Moel à Christiania?
-- Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à l'extrémité du lac, à Tinoset... Par exemple, je ne sais pas si nous y trouverons une kariol, faute d'avoir envoyé des «forbuds» pour prévenir de notre arrivée au relais, comme on fait d'habitude dans le pays...
-- Soyez tranquille, mon garçon, répondit le professeur, j'ai prévu le cas. Mon intention n'est point de vous obliger à faire la route à pied de Dal à Christiania.
-- S'il le fallait... dit Joël.
-- Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et dites-moi comment vous le comprenez.
-- Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius, nous contournerons le lac Fol, en passant par Vik et Bolkesjö, de manière à gagner Möse, et de là, Kongsberg, Hangsund et Drammen. Si nous voyageons de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible d'arriver demain, dans l'après-midi, à Christiania.
-- Très bien, Joël! Je vois que vous connaissez le pays, et voilà, en vérité, un agréable itinéraire.
-- C'est le plus court.
-- Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous m'entendez! répondit Sylvius Hog. J'en sais un autre qui n'allonge le voyage que de quelques heures! Et celui-là, vous le connaissez, mon garçon, bien que vous n'en parliez pas!
-- Et lequel?
-- C'est celui qui passe par Bamble!
-- Par Bamble?
-- Oui, Bamble! Faites donc l'ignorant! Bamble, où demeure le fermier Helmboë et sa fille Siegfrid!
-- Monsieur Sylvius!...
-- C'est celui-là que nous prendrons, et, en contournant le lac Fol par le sud au lieu de le contourner par le nord, est-ce que nous n'atteindrons pas tout aussi bien Kongsberg?
-- Tout aussi bien, et même mieux! répondit Joël en souriant.
-- Merci pour mon frère, monsieur Sylvius! dit la jeune fille.
-- Et pour vous aussi, petite Hulda, car j'imagine que cela vous fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid!
L'embarcation était prête. Tous trois y prirent place sur un monceau de feuilles vertes, entassées à l'arrière. Les deux bateliers, ramant et gouvernant à la fois, poussèrent au large.
À mesure qu'on s'éloigne de la rive, le lac Tinn commence à s'arrondir depuis Haekenoës, petit gaard de deux ou trois maisons, bâti sur ce promontoire rocheux que baigne l'étroit fiord dans lequel se déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est encore très encaissé; mais, peu à peu, l'arrière-plan des montagnes recule, et l'on ne se rend compte de leur hauteur qu'au moment où une embarcation passe à leur base, sans paraître plus grosse qu'un oiseau aquatique.
De çà et de là émergent une douzaine d'îles ou d'îlots, arides ou verdoyants, avec quelques huttes de pêcheurs. À la surface du lac flottent des troncs d'arbres non équarris et des trains de poutres débités par les scieries du voisinage.
Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog -- et il fallait qu'il eût bien envie de plaisanter:
-- Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les yeux de la Norvège, il faut convenir que la Norvège a plus d'une poutre dans l'oeil, comme dit la Bible!
Vers quatre heures, l'embarcation arrivait à Tinoset, simple hameau des moins confortables. Peu importait, d'ailleurs. L'intention de Sylvius Hog n'était point de s'y arrêter, même une heure. Ainsi qu'il l'avait dit à Joël, un véhicule l'attendait sur la rive. En prévision de ce voyage, depuis longtemps décidé dans son esprit, il avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C'est pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à Tinoset, son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour tout le parcours, nourriture également assurée -- ce qui dispensait de recourir aux oeufs à demi couvés, au lait caillé et au brouet spartiate des gaards du Telemark.
Tinoset est situé presque à l'extrémité du lac Tinn. De là, par une assez belle chute, le Maan se précipite dans la vallée inférieure, où il retrouve son cours régulier. Les chevaux, venus du relais, étaient déjà attelés, et la voiture prit aussitôt la direction de Bamble.
À cette époque, c'était la seule manière de parcourir la Norvège en général et le Telemark en particulier. Et peut-être les chemins de fer feront-ils regretter aux touristes la kariol nationale et les calèches de M. Benett!
Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement cette portion du bailliage qu'il avait si souvent traversée entre Dal et Bamble.
Il était huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le frère et la soeur arrivèrent dans cette petite localité.
On ne les y attendait pas; mais le fermier Helmboë ne leur en fit pas moins le meilleur accueil. Siegfrid embrassa tendrement son amie qu'elle trouva bien pâlie par tant de douleurs. Pendant quelques instants, les deux jeunes filles restèrent seules à échanger leurs peines.
-- Je t'en prie, chère Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse pas abattre par ton chagrin! Moi, je n'ai pas perdu confiance! Pourquoi renoncer à tout espoir de revoir notre pauvre Ole! Nous avons appris par les journaux qu'on s'occupait de retrouver le _Viken! _Les recherches réussiront!... Tiens! je suis sûre que monsieur Sylvius espère encore!... Hulda... ma chérie... je t'en supplie... ne désespère pas!
Pour toute réponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et Siegfrid la pressait sur son coeur.
Ah! quelle joie eût régné dans la maison du fermier Helmboë, au milieu de ces braves gens, simples et bons, si tout ce petit monde avait eu le droit d'être heureux!
-- Ainsi, vous allez directement à Christiania? demanda le fermier à Sylvius Hog.
-- Oui, monsieur Helmboë!
-- Pour assister au tirage de la loterie?
-- Sans doute.
-- À quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est maintenant entre les mains de ce misérable Sandgoïst!
-- C'était la volonté de Ole, répondit le professeur, et il faut respecter sa volonté.
-- On dit que l'usurier de Drammen n'a pu trouver acquéreur pour ce billet qui lui coûte cher!
-- On le dit, en effet, monsieur Helmboë.
-- Bon! Il n'a que ce qu'il mérite, ce vilain homme, ce coquin, monsieur Hog, oui!... ce coquin!... Et c'est bien fait!
-- Oui, en vérité, monsieur Helmboë, c'est bien fait!
Naturellement, il fallut souper à la ferme. Siegfrid ni son père n'auraient laissé partir leurs amis avant qu'ils n'eussent accepté cette invitation. Mais il importait de ne pas s'attarder, si l'on voulait regagner pendant la nuit les quelques heures perdues par le détour de Bamble. Aussi, à neuf heures, les chevaux avaient-ils été amenés du relais par un des garçons du gaard, qui s'occupa de les atteler.
-- À ma prochaine visite, cher monsieur Helmboë, dit Sylvius Hog au fermier, je resterai six heures à table, si vous l'exigez! Mais, aujourd'hui, je vous demanderai la permission de remplacer le dessert par une bonne poignée de main que vous me donnerez, et par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera à ma petite Hulda!
Cela fait, on partit. Sous cette latitude élevée, le crépuscule devait se prolonger pendant quelques heures encore. Aussi, l'horizon resta-t-il assez visible, après le coucher du soleil, tant l'atmosphère était pure. C'est une belle route, assez accidentée, celle qui va de Bamble à Kongsberg, en passant par Hitterdal et le sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la portion méridionale du Telemark, en desservant les bourgs, hameaux ou gaards des environs. Une heure après le départ, Sylvius Hog, sans s'y arrêter, put apercevoir l'église d'Hitterdal, un vieil édifice très curieux, coiffé de pinacles qui se hissent les uns sur les autres, sans souci de la régularité des lignes. Le tout est en bois, depuis les murs faits de poutres jointives et de planches imbriquées, jusqu'à l'extrême pointe du dernier clocheton. Cet amoncellement de poivrières est, paraît-il, un monument vénérable et vénéré de l'architecture scandinave du treizième siècle.
La nuit vint peu à peu, une de ces nuits qui sont encore imprégnées des dernières lueurs du jour; mais, vers une heure du matin, elle allait se fondre dans l'aube naissante.
Joël, assis sur le siège de devant, était absorbé dans ses réflexions. Hulda restait pensive au fond de la voiture. Quelques paroles furent alors échangées entre Sylvius Hog et le postillon, auquel le professeur recommanda de presser ses chevaux. On n'entendit plus ensuite que les grelots de l'attelage, le claquement du fouet et le grincement des roues sur un sol raviné.
On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas nécessaire de s'arrêter à Listhüs, inconfortable station, perdue au milieu d'un cirque de montagnes sapineuses, que circonscrit un second périmètre de montagnes arides et sauvages. On dépassa aussi Tiness, petit gaard pittoresque, dont quelques maisons sont juchées sur des pilotis de pierre. La calèche roulait assez rapidement avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons desserrés et de ressorts distendus. Il n'y eut pas un reproche à adresser au conducteur -- un bon vieux qui dormait à moitié en secouant ses guides. Machinalement, il allongeait quelques coups de fouet, pas méchants, mais de préférence au cheval de gauche. Cela tenait à ce que, si le cheval de droite lui appartenait, l'autre était la propriété de son voisin du gaard.
À cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les yeux, étendit les bras, et put respirer avec délices la pénétrante senteur des sapins qui parfumait l'atmosphère.
On était à Kongsberg. La voiture traversa le pont jeté sur le Laagen, et vint s'arrêter au-delà, après avoir passé près de l'église, non loin de la chute de Larbrö.
-- Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous ne ferons que relayer ici. Il est encore trop tôt pour déjeuner. Mieux vaut ne faire une halte sérieuse qu'à Drammen. Là, nous nous offrirons un bon repas, afin d'économiser les comestibles de M. Benett!
Cela convenu, le professeur et Joël se contentèrent de prendre un petit verre de brandevin à _l'Hôtel des Mines. _Un quart d'heure après, les chevaux étant arrivés, on se remit en route.
Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une rampe très escarpée, hardiment taillée au flanc de la montagne. Un instant, les hauts pylônes des mines d'argent de Kongsberg se découpèrent en silhouette sur le ciel. Puis, tout cet horizon disparut derrière un rideau d'immenses forêts de sapins, obscures et fraîches comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil ne pénétrait pas plus que la lumière.
La ville de bois d'Hangsund fournit un nouvel attelage à la calèche. On retrouva de longues routes, souvent fermées par quelques barrières à pivot qu'il fallait faire ouvrir moyennant cinq ou six shillings. Région fertile, où abondaient les arbres, qui ressemblaient à des saules pleureurs avec leurs branches pliant sous le poids des fruits. En se rapprochant de Drammen, la vallée commença à redevenir monstrueuse.
À midi, la ville, assise sur l'un des bras du fiord de Christiania, montra ses deux interminables rues, bordées de maisons peintes, et son port, toujours très animé, où les trains de bois ne laissent que peu de place aux navires qui viennent s'y charger des produits du Nord.
La voiture s'arrêta devant _l'Hôtel de Scandinavie. _Le propriétaire, un important personnage à barbe blanche, l'air doctoral, parut sur le seuil de son établissement.
Avec cette finesse de perception qui distingue les aubergistes en tous les pays du monde:
-- Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et cette jeune dame voulussent déjeuner?
-- En effet, ne soyez pas surpris, répondit Sylvius Hog, et faites-nous servir le plus tôt possible.
-- À l'instant! Le déjeuner fut bientôt prêt, et, en réalité, très acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord, truffé d'une herbe parfumée, dont le professeur mangea avec un évident plaisir. À une heure et demie, la voiture, attelée de chevaux frais, revenait devant _l'Hôtel de Scandinavie, _et elle repartit en remontant au petit trot la grande rue de Drammen. Mais voilà qu'en passant devant une maison basse, d'aspect peu attrayant, qui contrastait avec la couleur gaie des maisons voisines, Joël ne put retenir un mouvement de répulsion.
-- Sandgoïst! s'écria-t-il.
-- Ah! c'est là monsieur Sandgoïst? dit Sylvius Hog. En vérité, il n'a point bonne figure!
C'était Sandgoïst. Il fumait près de sa porte. Reconnut-il Joël sur le siège de devant, on ne sait, car la voiture fila rapidement entre des piles de madriers et des monceaux de planches.