Un bagne russe: l'île de Sakhaline

Part 6

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Le sauvage tira une bouteille qu'il avait cachée lorsque j'étais entré; il pouvait boire hardiment, maintenant qu'il savait que je ne réclamerais pas ma part.

«Voyez le Vieux Chien, dit mon cocher, qui est venu jusqu'ici apporter des peaux de zibelines pour se procurer de l'alcool en échange!»

C'était la vérité, le Toungouse buvait de l'alcool presque pur, fabriqué frauduleusement par un forçat au fond de la forêt.

Je lui demandai s'il était chrétien.

«Oui, dit-il, le pope est venu me voir, il m'a mis de l'eau sur la tête et du sel dans la bouche; ensuite il m'a donné un Dieu.»

Ce que le Toungouse appelait un Dieu, c'était l'icône qu'il avait reçue.

«Qu'as-tu fait de ce Dieu?

--Je l'ai mis dans ma cabane. J'avais très peur qu'il ne se querellât avec mes dieux à moi, mais il a été très bon et est resté tranquille. Tu penses bien que je n'avais pas confiance; somme toute, c'est le Dieu des popes, le tien, c'est-à-dire le Dieu des forçats!»

Vieux Chien qui voyait que je ne portais pas d'uniforme était persuadé que j'étais, moi aussi, un condamné.

«Les Toungouses, demandai-je, pensent qu'il y a des Dieux dans le feu, dans l'air et dans les eaux; où crois-tu que le Dieu du pope habite?» Mon interlocuteur eut un grand rire et me montra la bouteille d'eau-de-vie:

«Là-dedans!... Oui, reprit-il, c'est là-dedans qu'il habite, et c'est pourquoi les Russes, forçats, popes et fonctionnaires, boivent si souvent de l'eau-de-vie. Bois-en toi-même une petite bouteille, et tu verras si Dieu aussitôt ne te fera pas chaud dans tout le corps!»

Je me levai alors, et j'offris le reste de mes provisions au Toungouse qui les accepta sans se faire prier. Il me demanda ensuite de ne jamais dire qu'il était venu acheter à un forçat de l'eau-de-vie de contrebande. Je promis tout ce qu'il voulut.

«Si on me demande si j'ai vu Vieux Chien, lui dis-je, je répondrai que je ne le connais pas.

--C'est bien cela, fit-il, et quant à moi, je dirai aux miens, en rentrant au campement, que j'ai fait aujourd'hui connaissance avec le meilleur de tous les forçats!»

_CHAPITRE VIII_

Chez les Guiliaks.--Un village indigène.--La Maison.--Vêtements et instruments domestiques.--Cuisine.--Mes rapports avec les indigènes.

Les Guiliaks donnent le nom de «Kilé» aux peuples toungouses. C'est de ce mot qu'on a tiré le nom de «Guiliak» qui fut écrit jusqu'ici à tort «Ghiliak»; les savants furent trompés sur la prononciation de ce dernier mot et crurent que la lettre «h» indiquait une aspiration, ce qui est inexact.

Les Guiliaks de Sakhaline quittèrent le continent à une époque difficile à déterminer; ils appellent aujourd'hui «Iabessé» leurs frères restés dans le bassin du fleuve Amour et se donnent à eux-mêmes le nom de «Nivoukh». Il y a donc aujourd'hui, séparés par le détroit de Tartarie, deux groupes de même race, ayant les mêmes croyances et les mêmes mœurs; ils se comprennent facilement entre eux; mais à Sakhaline, leur langue diffère légèrement, même d'un village à l'autre. Au point de vue anthropologique, il faut les rapprocher des peuples de race toungouse qui habitent la région de l'Amour; leurs habitations, leurs instruments, leurs coutumes, rappellent en outre ceux des populations primitives de l'Amérique du Nord. Ils se classent eux-mêmes dans ce qu'ils nomment la grande famille des Mandchoux, dont font partie, selon eux, les Chinois et les Japonais. Ils habitent dans l'île de Sakhaline sur les bords du détroit de Tartarie jusqu'à Kousounaï et sur le long de l'océan jusqu'au golfe de Nabel dans la partie septentrionale. Ils ont bâti de nombreuses cabanes dans le bassin de la Tym, et c'est là que je suis allé les étudier. Ils donnent le nom de Tym non seulement à la rivière sur les bords de laquelle ils vivent, mais au pays tout entier.

Ils ont souffert de l'arrivée des forçats; ceux-ci ont construit, en effet, des villages dans le bassin supérieur de la Tym, ils les ont peu à peu refoulés vers le Nord, et cherchent à leur prendre les meilleures places pour la pêche. Les forçats en ont corrompu quelques-uns et ruiné beaucoup. Les Guiliaks parlent souvent de la terreur qu'ils ont éprouvée lorsqu'ils ont vu pour la première fois des hommes blancs, qu'ils prirent pour des monstres et des sauvages.

Les villages indigènes ont rarement plus de six maisons; lorsqu'on approche de l'un d'eux, on entend tout à coup, dans la forêt silencieuse, des aboiements furieux. Une longue perche, fixée à des poteaux plantés en terre, constitue l'insuffisant chenil auquel les chiens sont attachés avec des licous faits en peau de phoque. Les chiens qui sont libres dans le campement viennent flairer l'étranger avec des intentions visiblement hostiles, et l'imprudent qui se hasarderait tout près du chenil serait dévoré par eux: ils n'ont pas encore pu, en effet, s'accoutumer à l'odeur de la race blanche.

C'est par le nombre de ses chiens qu'on juge de la richesse d'un Guiliak; celui-ci tantôt les emploie à la chasse, tantôt les attelle au traîneau. Le chien de trait est l'animal le plus utile aux populations de la zone des Toundras en Sibérie et à celles de l'île de Sakhaline: il est de taille moyenne, il a des pattes courtes et fortes, le corps trapu, les oreilles droites et pointues, les yeux souvent de couleur différente, bleus, noirs ou verts, blancs parfois. Il est robuste et intelligent, et se contente d'une très petite quantité de nourriture composée de poisson principalement. Le poil est laineux, noir ou blanc, gris ou fauve, quelquefois tacheté. On attelle les chiens au traîneau par nombre impair; un attelage complet en comprend treize. Le maître du traîneau est muni d'une longue perche armée de fer, qu'il appuie fortement à terre dans les descentes, frein très primitif qui n'empêche d'ailleurs pas de verser; mais sur les routes si mauvaises de Sakhaline, où l'été on roule souvent dans les fossés, verser l'hiver dans une neige épaisse est considéré presque comme un plaisir. Le maître ne se sert ni de brides ni de rênes, il dirige l'équipage de la voix: les chiens courent furieux et dangereux pour les piétons qu'ils rencontrent. Ils vont ainsi deux par deux, le chien de tête sert de conducteur, c'est le plus intelligent; les autres chiens l'imitent et lui obéissent, et il a subi toujours un dressage spécial. Tandis que les autres ne valent guère que 20 francs, celui-ci est parfois vendu plus de 200. Les chiens font facilement de 12 à 15 kilomètres à l'heure et jusqu'à 80, 100 même, dans une seule journée.

Une forte odeur de poisson est répandue dans tout le village, situé toujours au bord d'une rivière; hommes et bêtes sentent le poisson, qui est leur principale nourriture. En outre, au bord de l'eau, des poissons de toute espèce pendent, débarrassés de leurs têtes et de leurs arêtes, à de nombreuses perches transversales: ils sèchent au soleil et seront, en hiver, la nourriture préférée des habitants.

Au bruit fait par les chiens, ceux-ci sortent, curieux, de leurs demeures. Le type est laid, mais sympathique; en général, ils ont les yeux bridés, les pommettes saillantes, la tête ronde, le visage plat, les oreilles très grandes, mal ourlées et presque sans lobes; leur peau est d'un jaune brun, leurs yeux sont très foncés, leurs cheveux gros, noirs et luisants. Ils sont petits, peu barbus, ils ont de larges épaules et des jambes courtes; leur bouche énorme rit toujours et d'un bon gros rire d'enfant; très sales, ils ne se lavent jamais, excepté en hiver, aux jours de grand froid, et avec de la graisse de phoque. Une femme qui se lave commet un péché. Il est assez difficile d'ailleurs de distinguer les femmes des hommes non barbus, car ils sont vêtus de costumes semblables; les deux sexes ont tous une raie au milieu du front, mais les hommes portent la natte, tandis que les femmes laissent leurs cheveux en liberté. Celles-ci moins braves que les hommes, s'enfuient dès qu'on les regarde ou qu'on braque sur elles un appareil photographique.

Les Guiliaks sont hospitaliers: leur pauvreté même les y oblige, et il leur semble tout naturel, lorsqu'ils n'ont rien à la maison, d'aller dîner chez le voisin, qui, aux jours de misère, leur demandera le même service. Pourtant, ils offrent rarement quelque chose à l'étranger, car ils savent que le Russe méprise leur cuisine; mais ils l'invitent toujours à entrer chez eux, ce qui souvent n'est pas facile. Beaucoup de maisons, en effet, sont bâties sur pilotis, et l'escalier qui y conduit est un petit tronc d'arbre où ils ont avec la hache pratiqué des marches grossières; le voyageur se hisse péniblement, il craint de glisser et de tomber, et il est peu rassuré en sentant le nez des chiens qui lui flairent les mollets. La maison s'appelle le «taf»; elle est faite de bois et d'écorce d'arbres; le «toraf» ou maison d'hiver est une hutte en terre. Sur les toits, sont entassés des paniers et des seaux en écorce de bouleau et des plats en bois remplis d'œufs de saumon; près de la maison, est une petite cabane qui sert de dépôt de poisson, et parfois une cage en bois où tourne silencieusement un ours.

La maison est pleine de fumée qui pique les yeux du voyageur; au bout de quelques instants seulement, l'étranger peut distinguer les objets nombreux pendus au plafond et aux murs ou entassés dans les coins. La porte par laquelle il est entré n'a jamais plus d'un mètre de haut; mais, bien que le toit de la maison soit assez bas, on peut cependant se tenir debout dans la pièce. Un grand foyer plein de cendre, rectangulaire, occupe un bon tiers de la place; de chaque côté de lui, est un étroit passage, puis des planches assez larges qui servent de lit. Les invités s'asseyent à la place d'honneur, c'est-à-dire au fond, en face de la porte, près de laquelle restent les femmes. Il n'y a pas de fenêtres à la maison, et la fumée qui monte du foyer sort par un trou assez large pratiqué dans le toit; le vent la rabat quelquefois dans la pièce, et les malheureux sauvages ont tous les yeux malades à force de vivre dans pareille atmosphère; le feu doit d'ailleurs brûler été comme hiver, et c'est un gros péché que de le laisser éteindre. Pour le rallumer, on frotte deux morceaux de bois, ou l'on prend un briquet, et l'on obtient un feu bien meilleur d'après les indigènes, que celui que produisent les allumettes qu'ont inventées, me disait-on, les Russes, en collaboration peut-être avec le diable.

Les objets que renferme la maison sont des vêtements, des instruments de chasse, de pêche ou de cuisine. Hommes et femmes portent tous un pantalon, une sorte de douillette ou de chemise et des bottes. Les vêtements sont faits d'étoffes ou de peaux; les Guiliaks achètent les premiers aux Russes ou aux Japonais, car ils ne savent pas fabriquer comme les Aïnos des vêtements en fils d'ortie. Les peaux employées pour les chapeaux et les manteaux sont celles de l'ours, du renard, du chien et du renne; leurs bottes sont, en général, faites avec des peaux de pattes de renne ou des peaux de phoque; quant aux peaux de loutres ou de zibelines, ils préfèrent les vendre et acheter avec l'argent qu'ils en tirent, du thé, du sucre, du tabac... et de l'eau-de-vie, quand ils en trouvent. Ils ont, en été, des robes légères en peau de poisson, ornées de dessins étranges bleus et rouges.

Les instruments de chasse et de pêche sont des filets, des harpons, des arcs, des pièges et parfois des fusils: de très vieux fusils, qui, au dire des sorciers, sont beaucoup plus malins que les neufs, et qui savent bien mieux tuer, puisqu'ils servent depuis plus longtemps. Les instruments de ménage sont faits en écorce d'arbres ou en bois: ce sont des seaux, des corbeilles, des plats, de grandes louches, des cuillers, des pilons et des fourchettes pour attiser le feu. Les Guiliaks ont un talent réel pour travailler le bois et font sur les manches des cuillers des dessins très originaux. J'ai trouvé chez l'un d'eux un peigne exposé aujourd'hui dans mes collections au Trocadéro: un garçon d'écurie l'aurait jugé insuffisant pour étriller un âne; je demandais à un jeune Guiliak s'il s'en servait:

«Jamais, me dit-il, mais Nioufkouk s'en sert quelquefois trop longtemps!»

La créature qui répondait au nom harmonieux de Nioufkouk était sa fiancée, et je vis que, même chez les peuples les plus primitifs, les femmes sont coquettes. Nioufkouk, par exemple, portait des bagues de fer et d'argent à tous les doigts; à ses oreilles pendaient de gros anneaux qui les déformaient, et supportaient d'autres anneaux ornés de perles fausses. Sa mère, Pomyk, une excellente vieille qui dégageait une horrible odeur de poisson pourri, avait un bracelet semblable aux anneaux dans lesquels on fait passer des tringles de rideaux, et une de ses amies, Troulounyk, portait gravement un anneau dans son nez sur lequel elle allongeait de temps à autre sa grosse langue, rouge et gourmande. L'anneau dans le nez est un luxe rare chez les femmes guiliakes, dont les bagues portées surtout au pouce et au médius, sont les parures préférées.

Dans chaque maison où j'entrais, les hommes venaient bavarder: leur seul travail est la chasse ou la pêche. Revenus au campement, ils s'occupent à réparer leur barque ou leur traîneau; mais tous les autres travaux sont l'apanage de la femme.

«Quand une femme travaille, me disait Nianguine, un des Guiliaks qui me furent le plus utiles, elle ne parle pas, et c'est pour l'homme autant de gagné.»

C'est lui aussi qui me disait un jour:

«La femme est la servante de l'homme, mais les Guiliaks sont bons pour elle, et quand une femme sage, travailleuse, féconde et pas bavarde vient à mourir, nous la pleurons presque autant que si elle avait été un homme!»

Les femmes ont un rôle difficile: elles font tout à la maison, préparent la soupe, donnent la nourriture à l'ours et aux chiens, remaillent les filets, vident les poissons, vont au bois cueillir des herbes et des baies, et fabriquent des vêtements pour elles, pour leurs enfants et pour leurs maris. Les femmes sauvages de Sakhaline sont parfois meilleures ménagères et surtout meilleures couturières que leurs voisines, femmes des forçats russes.

La cuisine qu'elles préparent et qui cuit dans les chambres au-dessus du foyer, semble peu appétissante; le plat préféré des Guiliaks est une gelée de graisse de phoque dans laquelle se trouvent quelques framboises et fraises sauvages avec des petits morceaux de poisson cru. Le «moudjé», moelle des os fémurs du cerf, est apprécié même par les Russes, qui aiment plus encore le «kinguetcho». Ce dernier mets est un pâté de truite et de keta (sorte de saumon); on laisse geler ce mélange qui devient dur comme du bois, on le coupe en languettes qui s'enroulent comme des papillotes; mangé à la croque au sel, ce pâté, dit-on, serait un mets délicieux. Mais les pauvres Guiliaks n'ont pas souvent, sur leur table, des plats de cette importance. La viande d'ours, elle aussi, est rare, et l'on ne peut pas tuer un chien tous les mois; on mange donc du poisson, et quand le poisson manque, des racines. Lorsqu'ils prennent un poisson, ils en sucent presque toujours, et avec une évidente gourmandise, la tête crue.

Les femmes, lorsque je me trouvais dans leurs maisons, travaillaient comme si je n'étais pas là, et ma présence ne semblait nullement les gêner. Elles nettoyaient leurs marmites, remaillaient un filet, cousaient un habit déchiré, cherchaient les poux dans la tête de leurs enfants. Près d'elles, au plafond, pendait le berceau de leur plus jeune enfant; c'était une sorte de planche en bois travaillé, munie d'encoches à chaque côté; l'enfant y était ficelé et restait ainsi suspendu pendant le jour seulement, car la nuit les bébés dorment près de leur mère, dans des berceaux en bouleau. Pour endormir l'enfant attaché à la planche, on ne le berce pas, on le balance. Les femmes allaitent leurs petits, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, parfois. Lorsqu'elles donnent à téter à un bébé, les gamins de trois, quatre et même cinq ans, se battent et se disputent le sein resté libre.

La fumée, l'odeur de la cuisine et des gens, m'obligeaient bien souvent à sortir de la maison, désireux d'aller respirer un peu d'air pur; je parcourais le campement, suivi de tous les habitants; on me montrait les travaux d'hiver dont il y avait tant de modèles à l'Exposition de 1900, et on me proposait une promenade en barque. La barque, qu'ils appellent «tou», est en bois de peuplier, les rames sont en mélèze ou en sapin, et la grande perche en saule. La Tyme est une large rivière au courant très impétueux; elle présente parfois des rapides peu sensibles, mais dangereux pour les frêles canots employés par les Guiliaks et qui ressemblent à des périssoires; le voyageur doit s'asseoir au milieu, presque toujours au frais, car il y a de l'eau dans le fond de la barque, le moindre mouvement, d'ailleurs, fait vaciller la fragile nacelle. Les Guiliaks se meuvent cependant, et avec une merveilleuse agilité; celui qui tient la perche est en avant. Pendant tout mon voyage, l'eau était grosse et profonde, mes compagnons ramaient et n'employaient que rarement la perche. J'aimais pourtant ces excursions sur la rivière; mais la plupart du temps il fallait revenir à pied au campement, tant il était long et pénible aux rameurs de remonter le courant; le retour s'effectuait donc dans des marécages; on devait passer à gué des ruisseaux, heureux lorsqu'un arbre, tombé sur la rivière, pouvait servir de pont parfois dangereux. Les affluents de la Tyme sont tous des torrents, qui coulent bruyamment sur les cailloux; et c'est sur leurs bords que les chasseurs viennent surprendre l'ours à son passage.

Je remarquais souvent, dans le campement, des tas d'herbes sèches que les indigènes mettent en guise de chaussettes dans leurs bottes, et qu'ils ne changent pas très souvent. Des enfants jouant avec les chiens s'y roulaient; d'autres, plus tranquilles, s'amusaient avec des morceaux de bois grossièrement travaillés et qui représentaient les différents mammifères et poissons connus par les Guiliaks, et surtout des ours, des chiens et des phoques.

C'était une occasion pour moi de compléter la collection d'objets que j'avais commencée; ils vendaient d'ailleurs volontiers les objets qu'ils pouvaient remplacer ou qu'ils avaient en double. Ils me les offraient contre du thé, du pain ou du tabac. Ils n'avaient, il est vrai, aucune idée du prix à demander, ils exigeaient pour un objet de fer, un morceau d'étoffe qui était un talisman, le double ou le triple du prix, et ne voulaient pas en démordre; pour les autres objets, ils disaient au hasard un chiffre et tendaient l'objet dès qu'ils voyaient sortir de ma poche la moindre pièce de monnaie.

Ceux qui vivaient plus près des Russes connaissaient mieux la valeur de l'argent; ils exigeaient même quelques pièces de bronze pour se laisser photographier. C'étaient d'ailleurs ceux que j'aimais le moins, car les forçats les avaient corrompus.

Toutes nos conversations avaient lieu, moitié en langue guiliake, moitié en langue russe; ceux qui parlaient cette dernière langue me servaient d'interprètes. Ceux-là avaient, pour la plupart, appris le russe grâce à un exilé politique qui s'occupait d'eux et qui les aimait; l'un d'eux est même aujourd'hui élève à l'école de Vladivostok: c'est mon guide Indine, un brave garçon qui voyagea longtemps avec moi. Parmi les meilleurs, qui me rendirent service et dont les noms reviendront plusieurs fois sous ma plume, je citerai Sanka, qui, menuisier habile, me fit des modèles de maisons, de barques, de traîneaux; Nianguine, que l'on disait sorcier, et qui me racontait des légendes; Ytchi, un vieux bonhomme original; Tounk, un autre vieux, inépuisable de complaisance; Konaksein, et Samgbine, et Lezgeng, et tant d'autres, auxquels j'ajouterai deux jeunes gens très intelligents: Bigonaïka, un peu corrompu par les Russes, et Driren, un aimable mauvais sujet, le coq de son village, un véritable don Juan. Tous les Guiliaks que je viens de citer n'habitaient pas tous le même village, mais quelques-uns furent tour à tour mes compagnons de route.

Si je pus ainsi commander à Sanka bien des objets, et acheter aux autres tous les instruments domestiques, il y a une chose que je ne pus jamais me procurer: un berceau ayant servi. Celui que j'ai exposé au musée du Trocadéro est un berceau neuf; donner un berceau ayant servi, c'est porter malheur à l'enfant qui y dormit.

Nianguine m'offrit deux instruments de musique; le premier, le «tinguil» est une sorte de violon, dont la corde est faite avec des crins de cheval, et un «kongkong», lance de bois mince que l'on met dans sa bouche, et que l'on fait chanter en secouant à petits coups la ficelle qui y est attachée. Depuis l'Oural, les indigènes de Sibérie connaissent presque tous cet instrument, dont le nom varie suivant les peuplades.

Il me fut très difficile de décider les Guiliaks à se faire mensurer, mais bientôt ce fut pour eux un véritable jeu de savoir lequel avait le plus gros nez, ou la plus large bouche. Je leur citai des chiffres fantastiques, et fier était celui à qui je disais:

«Toi, tu as une bouche énorme!»

Les observations sur le corps humain furent rares; Indine seul se laissa complètement mensurer, ainsi que son frère.

Par exemple, il est une chose que je ne pus presque jamais obtenir d'eux. Le Muséum d'Histoire naturelle fait, entre autres collections, celle des cheveux des différentes races. Konaksein fut le premier à me permettre de lui couper une mèche de cheveux; il fallait, en général, échanger les cheveux contre des assiettes pleines de soupe, ou des verres remplis de thé.

Quand un Guiliak me vendait quelque chose, il avait une logique d'Extrême-Orient. Je demandais un jour à Tounk de me vendre un petit chien.

«Cela te coûtera un rouble, me répondit-il.

--Mais je veux le mâle et la femelle.

--Alors ce sera trois roubles!»

Je me récriai et j'expliquai à l'indigène que, je prenais deux bêtes au lieu d'une, il fallait faire une diminution sur le prix total.

«Ce n'est pourtant pas cher, me répondit Tounk, un rouble pour le mâle, un rouble pour la femelle et un pour les petits qu'ils auront plus tard!»

_CHAPITRE IX_

Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances religieuses.--Légendes et Chansons.